• Kakayexalate

    Monsieur Bidule est dialysé depuis quelques années ; c'est son droit le plus absolu. Tous les deux jours, quelqu'un lui pique deux grosses voies dans sa fistule, et deux heures après le voilà comme neuf.

    Bon, alors monsieur Bidule, il a fallu lui enlever  un bout du poumon pour des raisons que nous ne détaillerons pas ici, puisque c'est le post-op qui nous intéresse (pour une fois).

    Les aventures de monsieur Bidule commencent en salle de réveil, lorsque sa kaliémie s'est trouvée assez élevée pour qu'un anesthésiste bien attentionné lui fourre deux cuillières de Kayexalate dans le bec. Garder les deux cuillières en mémoire, ça vous servira pour la suite.

    Après l'intervention, monsieur Bidule n'avait pas faim. Il n'a pas non plus bu de deux jours, curage ganglionnaire oblige, mais, même quand il a eu champ libre pour les repas, non, décidément, ça ne passait pas.
    Examen ORL : RAS.
    Fibro gastrique : bézoard. Comme dans Harry Potter, mais en tellement gros que le bas oesophage était obstrué. Pierraille à base de Kayexalate, ont dit les gastrologues.

    Une deuxième FOGD sous anesthésie générale plus loin, le bézoard fut évacué.
    Un autre problème s'est alors posé : monsieur Bidule n'était pas allé à la selle depuis l'intervention (on était genre à J5). Pas de quoi s'exciter a priori ; un petit Prunogyl et ça devrait aller mieux. Ou pas.

    Le lendemain du jour où j'ai repris l'astreinte, le lendemain soir, donc, les infirmières de nuit m'appellent, exaspérées. Monsieur Bidule était assis sur les toilettes depuis une heure, n'arrivait pas à aller à la selle, et ne comptait pas se lever du trône tant que le docteur n'était pas passé.
    Bon, on y va. A dix heures du soir, ça fait toujours plaisir.

    J'ai trouvé monsieur Bidule assis sur les cabinets, le pied à perf devant lui, se tenant une main sur chaque mur. Il m'a accueillie par un retentissant :
    - Ah, docteur, c'est bouché, ça n'arrive pas à sortir !
    Puis il s'est repris et m'a gentiment conseillé :
    - Mais ne m'approchez pas et ne touchez à rien, c'est plein de caca.
    Ha, pensai-je. Mais, avant que j'ai eu le temps de vocaliser ces pensées profondes, monsieur Bidule a poursuivi :
    - J'ai essayé de déboucher avec les doigts, c'est pour ça. Alors faudra sans doute changer la perfusion, le tuyau doit être sale, j'ose plus toucher à rien. Puis comme j'arrivais pas avec les doigts, j'ai essayé avec le manche de la balayette, là, mais j'ai pas réussi non plus. C'est le Kayexalate, vous comprenez.
    Le temps qu'il ait achevé sa tirade, j'étais partagée entre l'exaspération (évacuation de fécalome à dix heures du soir, on va s'amuser), l'horreur (oh mon Dieu, il aurait pu se perforer le rectum et il aurait fallu qu'on l'opère dans la nuit pour lui coller la poche), et l'amusement (la balayette, ça devait faire comme des plumes, non ?).

    Bon, alors ça s'appelle un fécalome, monsieur. Il va falloir que je l'évacue à la main, mais pas ici, on va retourner dans votre chambre, tout ça.

    Ah bon, pourquoi pas dans votre chambre ? On n'a pas d'autre lit, vous savez, le service est plein, et il faut bien que vous soyez couché...

    Après une autre explication sur la souillure du cathé, il en est arrivé à dire qu'il était gêné, à cause du jeune homme qui était son voisin de chambre.
    Pas de souci, il va sortir le temps qu'on évacue tout ça, monsieur. 

    Voisin de chambre évacué sur une chaise dans le couloir avec un bon bouquin, patient installé en chien de fusil, moi en tenue de combat (deux paires de gants, casaque et masque), l'infirmière sort me chercher un truc et, par la porte ouverte, passe un bruyant bruit de vomissement.
    C'est le petit jeune qui avait vomi à la simple pensée de ce qu'on allait faire à son voisin (pas con, il avait compris). Puis le petit vagal en cadeau bonus.

    Mais il en fallait plus pour me détourner de ma mission sacrée : déboucher le derrière de monsieur Bidule.
    Je vous passe les détails, toujours est-il que, une demi-heure plus tard et un gros fécalome, monsieur Bidule se sentait un peu mieux. Même s'il avait toujours mal. Mais après le passage de la balayette à chiottes, ce n'était pas précisément étonnant. Quand, énervée, je lui ai fait remarquer que des tas de gens s'étaient retrouvés avec un anus artificiel pour le restant de leur vie pour moins que ça, il n'a rien répondu. Un peu boudeur mis face à sa mauvaise idée. Qui lui avait laissé un persistant mal au derrière.

    L'ampoule rectale étant vide, j'ai regagné mes pénates.

    Le lendemain soir, rebelotte (mais à sept heures du soir), sauf que, au TR, rien. Nada. Que dalle. Bon... Un petit lavement ? Monsieur Bidule ne se sent toujours pas débouché. J'accuse les douleurs résiduelles du fécalome et de la balayette. On fait un lavement, qui ne ramène rien.

    Le lendemain matin, c'est la panique. Toujours pas de selles.
    On respire, on se calme, et on sort l'artillerie lourde en l'espèce du Grand Lavement aux Trois Huiles. La recette secrète en est religieusement transmise dans mon ancien PériphLand (© Mimi), d'infirmière en élève IFSI, et l'inventrice de la recette serait une ancienne surveillante, bonne sœur, de chirurgie thoracique à Bordeaux, il y a très, très, longtemps. Dedans, il y a de l'huile d'olive, du ricin, et de la paraffine. Avec de l'eau tiède. Redoutable, tant physiquement que psychologiquement. On a connu des patients qui allaient à la selle rien que de savoir que les Trois Huiles arrivaient. Effet placebo, quand tu nous tiens. Et ça ramone le sigmoïde.

    Deux lavements aux Trois Huiles plus loin et une reprise de transit plus tard, monsieur Bidule était soulagé, et admit que non, il ne sentait plus rien de coincé là-haut, hors de portée de mes petits doigts chaussant du six et demie.

    Il a pu sortir le lendemain. Le prochain qui voudra lui prescrire du Kayexalate aura intérêt à avoir de sacrés arguments pour le convaincre, et j'espère qu'il sera guéri des utilisations détournées de balayettes des cabinets.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 14 Août 2010 à 23:40

    Hilarant. J'ai explosé de rire à chaque paragraphe. Une vidéo accompagnatrice aurait été souhaitée, juste pour voir le ton du patient quoi ... ;)

    2
    Eule
    Dimanche 15 Août 2010 à 14:37

    Vraiment hilarant, désolé! J'ai de la peine à la fois pour les malades (et oui le voisins qui combattit en se rendant malade) et vous les soignants (?!) pour cette tâche déplainsate (ces tâches vu la réaction du voisin). Puis, franchement jamais je n'aurais imaginer à utiliser une balayette des cabines pour ca!

     

    Bon dimanche

    3
    Dimanche 15 Août 2010 à 16:06

    Aaah les trois huiles!

    En psychiatrie j'avais rencontré un patient qui avait droit à sa (ses?) cuillères de trois huiles tous les jours :)

    C'est le seul que j'ai rencontré qui n'avait pas droit au lavement mais en per os.

    Et il avait ça comme si de rien n'était (en plus de son mélange de gouttes psychotropes qui devait largement atteindre un demi-verre)

    4
    Dimanche 15 Août 2010 à 20:23

    @ Péhun : j'aurais pu, encore une fois, citer Scrubs : http://www.youtube.com/watch?v=jsVgi8hoFFc

    Everything comes down to poo...

    @ Don Peridon : Per os ?! Quelle horreur, ça doit être à vomir. Ceci dit, la seule personne que j'ai vu descendre trois litres de PEG en trois heures était une psychotique...

    5
    Dimanche 15 Août 2010 à 23:58

    Je crois que sa pathologie avait un lien avec le fait de pouvoir avaler les trois huiles sans grimacer ( ou bien l'habitude comme les enfants avec l'huile de foie de morue)

    Scruuuubs série culte, enfin pas pour le médical mais surtout pour l'humour. (et aussi parce qu'il n'y a pas ses rires préenregistrés qui te prennent pour décérébré qui ne sait pas quand il faut rire)

     

    6
    Mercredi 18 Août 2010 à 18:38

    un blog qui sent la rose ! plié de rire !

    les trois huiles c'est la saloperie qu'on donne avant coloscopie ?

    7
    Emmatotaulogis
    Mercredi 18 Août 2010 à 18:43

    J'ai adoré la description ! d'autant que j'ai été confrontée à mon premier fécalome la semaine dernière, en tant qu'externe....sans masque disponible... ce fut épique ;)

    8
    Patient compatissant
    Lundi 3 Décembre 2012 à 15:29

    j'ai été opéré il y a quelques années d'un problème aux membres inférieurs. Je ne sais pas si c'est la position couchée, les anesthésiques, ou les analgésiques qui ont suivi (paracétamol + dextromachinchose), mais je me suis retrouvé avec une splendide constipation. Comme m'a dit l'infirmière en me refilant un suppo de glycérine, on est équipé à l'hôpital pour les gros problèmes, mais pas pour les petits ennuis comme ça; croyez cependant que quand vous n'avez pas été à la selle pendant 5-6 jours, même si vous n'avez pas beaucoup mangé entre temps vous ne vous sentez pas très bien, et vous le sentez d'autant plus mal que les laxatifs ne font pas d'effet.

    Je vous assure qu'en temps normal j'aurais un peu sauté au plafond si on m'avait proposé un lavement, mais là j'aurais volontiers accepté.

    Tout ça pour dire que je compatis totalement avec votre patient.

    9
    Gigahomme
    Dimanche 8 Mars 2015 à 08:19
    Bonjour, dommage que vous n entrez pas dans le détail sur les deux lavements de Mr bidule ; à savoir ce qui est sorti du premier ,et ensuite du second, car on a l impression que le facalome est sorti avec le premier lavement et on ne sait pourquoi avec le deuxieme le transit à repris normalement.
    10
    Dame Pipi
    Jeudi 14 Mai 2015 à 19:58
    J Am Geriatr Soc. 2007 Jun;55(6):965-7.

    Lethal fecaloma.

     
    lol -> ce cas s'est vérifié récemment dans un CHU du sud de la France...
     
    ton site est sympa, t'es interne ou?
     
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