• Joyeux Noël

    Parce que oui, j'écris un billet de Noël fin janvier si j'ai envie.

    En dehors de cette année, j'étais de garde ou d'astreinte pour tous les Noël de mon internat (donc 4). Et, une année, j'étais d'astreinte de chirurgie digestive.

    Qui dit Noël dit festivités malgré les gardes, ce qui explique comment je me suis trouvée en jolie robe, bijoux et talons hauts au milieu des Urgences ce fameux 25 décembre à 11h du matin, après la visite, et prête à aller déjeuner chez mes parents.

    On m'avait appelée pour une « suspicion » d'abcès de la marge anale (vous sentez venir le coup).

    Le doute était au diagnostic ce que les glaciers sont au Sahara. Monsieur A (comme abcès) était mal allongé sur une seule fesse, l'autre ayant triplé de volume. Homme propre sur lui d'une quarantaine d'années, il me raconta, suant et soufflant de douleur, que, depuis huit jours exactement, il avait pour ainsi dire très mal au cul. Dès le deuxième jour du début des symptômes, il était allé voir son médecin traitant, qui avait posé le diagnostic et, devant le caractère non collecté de la chose, l'avait mis sous antibiotiques pour 7 jours. Avec consigne de reconsulter si pas d'amélioration. Monsieur A avait donc attendu consciencieusement la fin des antibiotiques avant de reconsulter. 

    — Vous avez dû passer un mauvais réveillon, lui dis-je en considérant pensivement sa fesse.
    — Oh oui. Mais je ne voulais pas gâcher la fête, répondit-il en serrant les dents.

    La situation était claire : il fallait inciser le merdier et nettoyer les flots de cadavres de macrophages qui infligeaient autant de souffrances à ce pauvre homme.
    Sauf que j'avais pas envie de crader mes jolis habits.

    Je suis sortie du box et, avisant l'urgentiste — un pote de promo, en plus — je lui demandais si ça ne le dérangeait pas d'inciser ledit abcès. Parce que lui était en tenue bleue, et que tout le monde peut inciser un abcès de la taille d'un ballon de rugby. C'était quasiment prédécoupé, avec l'endroit le plus fragile bien blanc et bien tendu.

    Avec la gentillesse sadique que les urgentistes ont souvent pour les internes de chirurgie, mon pote (qui avait toujours été, je me le rappelais maintenant, aussi aimable qu'un chacal qui se serait roulé dans le bourbier qui sert de toilettes aux dromadaires) refusa. Et son sourire cynique me confirmait 1. sa nature canine et 2. sa profonde envie de me voir nager dans le pus jusqu'aux coudes dans mes vêtements de fêtes.

    — Tu fais chier, lui dis-je avec la profonde élégance qui me caractérise.
    — Je sais, répondit-il avec un grand sourire. Fallait pas te mettre sur ton 31 avant de venir.
    — T'es vraiment rien qu'un chacal qui se serait roulé dans le bourbier qui sert de toilettes aux dromadaires.
    — Je sais, reconnut-il, désarmant de sincérité perverse.

    Bon. Quand faut y aller, faut y aller.

    J'ai quitté ma jolie veste, mon collier et mon bracelet, que j'ai posé sur une chaise des Urgences, protégés par une malédiction très personnelle. J'ai mis deux paires de surchaussures. J'ai enfilé une blouse de soins en intissé, puis la casaque stérile et les gants. Tartiné le fessier ardent de monsieur A de bétadine, posé un champ, et demandé à l'externe de mettre un drap par terre sous le brancard. Oui, de mon côté. Tu sauras bientôt pourquoi. Tu peux tenir l'autre fesse un peu soulevée, s'il te plaît ?

    Pas de locale, devant tant d'inflammation c'est inutile. Monsieur A n'a pas senti mon coup de bistouri ; par contre, l'externe a senti l'odeur, et ce grand gaillard a eu un haut-le-cœur. Vu sa tête, il est d'ailleurs possible qu'il ait retenu son vomi dans la bouche. Des flots de puant pus crémeux jaillissaient, chassant mon parfum préféré d'Estée Lauder à grands coups de lattes. Pendant que l'externe menaçait de tourner de l'œil (mais tenant toujours la fesse saine de manière à dégager la malade, dans une grande ténacité professionnelle), monsieur A poussa un grand soupir de soulagement. Je glissai ensuite mon index dans l'abcès pour effondrer les cloisons — cela ne lui arrachera pas un frémissement.

    — C'est l'abcès qui coule ? demanda-t-il. Vous avez déjà ouvert ?

    Preuve par neuf que, dans ces cas-là, l'anesthésie locale est inutile (et en plus ça fait un mal de chien de piquer dans du tissu inflammatoire, particulièrement autour du trou du cul).

    L'externe se réveilla pour remplir ma seringue de sérum physiologique et d'eau oxygénée. Le résultat ressembla à une soirée mousse au camping municipal de Palavas-les-Flots. C'était charmant. Et il y en avait partout.

    Pour finir, je méchai l'abcès et retirai le champ. Le haricot posé sous la fesse était plein de pus. Le brancard aussi. La moitié inférieure de monsieur A aussi. Le sol aussi.

    L'externe était en tenue bleue. Je ramassai le gros des saletés et, en digne esclavagiste, lui demandai de finir de nettoyer monsieur A et de lui trouver un slip en résille avec beaucoup de tampons américains.

    Après les explications d'usage quant aux soins locaux et à la nécessité de consulter un.e chirurgien.ne digestive pour le suivi et le traitement d'une probable fistule, je finis de me défroquer et quittai le box, après un bon lavage des mains.

    Mon forban de pote de promo avait disparu (bien lui en avait pris). Un mot dans le dossier, deux ordonnances, un arrêt de travail, et une demi-bouteille de Stérilium plus tard, j'étais dehors. L'odeur fétide commençait à vicier l'air confiné des Urgences : il était temps de partir.

    Un pas dehors, une bonne inspiration d'air frais. Et plisser le nez.
    Un autre pas. Non, toujours pareil.
    Encore un pas. Les effluves douceâtres et collantes du pus me suivaient.

    Ma voiture sentait le pus.
    La maison de mes parents sentait le pus.
    La crème au café de la bûche sentait le pus.
    Le monde entier sentait le pus.

    En protestation, le chat pissa à côté de sa litière. Il y eu une poussée de violence policière à Notre-Dame-des-Landes. La Bourse de Paris s'effondra. Le réchauffement climatique s'aggrava. Et mon bon parfum préféré des jours de fêtes est désormais associé de manière indéfectible, pour mon connard de cerveau, à la fragrance invasive du pus des abcès du cul.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 2 Février 2014 à 11:36

    Une histoire qui pue, quoi. Loool.

    2
    jeremie
    Dimanche 9 Février 2014 à 11:36

    Vous avez un vrai don pour ecrire des horreurs avec humour, c'est bien ca !!


    Continuez

    3
    buffy
    Mardi 11 Février 2014 à 22:38

    Tellement vrai! Ca marche aussi très bien pour les cellulites dentaires.... les molécules du pus doivent avoir une sacrée affinité pour les récepteurs olfactifs!

    4
    Samedi 15 Février 2014 à 22:42
    Hermine

    Mais ce jour là tu as sauvé une fesse !

    5
    Lilli
    Vendredi 21 Février 2014 à 10:35

    Coucou !

     

    Je viens de découvrir votre blog, que je suis en train de dévorer (10 pages par jour environ, j'en suis à la 30ème) et je dois dire que j'adore votre plume.

    Cependant, quelque chose me chiffonne terriblement !

    Où est ce fameux article sur Battlestar Galactica AKA la meilleure série de tous les temps ?

    Cela fait déjà trois ans que vous parlez de le faire, et j'ai même utilisé la fonction recherche pour voir si je l'avais manqué.

    Je suis en train de pleurer, recroquevillée en position foetale sous mon bureau.

    Et en plus, j'ai envie de devenir chirurgienne alors que j'ai largement passé l'âge et n'ai absolument pas le cursus adapté.

     

    A bientôt !

    6
    Mercredi 5 Mars 2014 à 23:58
    Marjolaine

    Braaaaaaaaaaa... je cherchais un blog sur Stockholm, je suis tombée ici et j'arrive plus à en partir... 

    7
    quaeb
    Jeudi 19 Juin 2014 à 00:19

    Merchi Escherichia Coli tongue

    8
    Jeudi 30 Juillet 2015 à 16:29

    blog très interessant 

     

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