• Jour gris

    J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et appaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l'ignores, que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleur, qu'un fruit mûrit on ne sait où, - là-bas, ici, tout près, - un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...

    Colette
    Les Vrilles de la Vigne (1901)


    L'amour de la campagne et de sa terre... qui ne l'a jamais ressenti ? Qui n'a jamais respiré plus profondément un jour ou un soir, sous la ramure verte d'un arbre ami ou sur la montagne chauve, et sentit une créature soyeuse se dérouler et, comme un chat au soleil, faire boule au fond de son coeur ? Qui n'aurait alors donné sa vie pour ce fourmillement douloureux, l'esprit de son pays ?
    Mais au fond de cet amour jaloux, exclusif, se terre, petit et caché, le dégoût de l'étranger, d'où qu'il vienne, la peur honteuse de celui qui peut venir et, sans comprendre cette terre, la souiller ou l'avilir. Heureusement qu'un autre sentiment, plus fort, est le contre-poids nécessaire de ce dégoût... l'hospitalité.

    Car l'étranger qui arrive, loin de chez lui, est las et fatigué du voyage. Il devient alors plus important de l'accueillir et de l'héberger que de prêter l'oreille à ses craintes irrationnelles. Et le sourire du voyageur en retrouvant ailleurs un peu de chez lui au fond de cette fraternité universelle de l'hospitalité fait s'envoler les premières peurs.

    Car l'étranger aussi possède un pays à aimer du même amour que le nôtre. Et, s'il reste suffisament longtemps, il en vient souvent à aimer aussi le nôtre, et, même s'il garde au coeur cette lancinante nostalgie de l'exilé pour le pays qu'il a laissé derrière, ses enfants, eux, sentiront couler dans leurs veines la richesse de leur double héritage, l'un et l'autre pays, toute l'infinie noblesse du métissage.
    Sang pour sang, larme pour larme, il est temps d'oublier cela et de retrouver la fraternité ancestrale des voyageurs... A l'heure où le bout de la terre s'atteint en moins d'un jour, il faut que tombent les frontières et s'oublie la peur. Nous sommes tous des voyageurs et des étrangers, et seule la peur est capable de nous faire oublier notre nature d'humbles errants à la surface de la terre, grains de sables portés par les vents...



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