• Jeunesse et tecktonik

    La tecktonik.
    Vous savez ce que c'est ?

    Vous en avez, de la chance, alors... parce que moi, je ne sais pas. Enfin si, je connais en géologie la tectonique des plaques, ce phénomène qui a permis aux descendants des Gaulois de ne pas avoir Georges Buisson comme Président Suprême (ceci dit, un Astérix surexcité aux cheveux teints en noir ne vaut peut-être pas mieux, enfin, passons). Il paraît qu'on a eu la preuve de l'existence de la tectonique des plaques en trouvant deux squelettes identiques de dinosaures au Brésil et en Côte d'Ivoire.
    Fasse le Ciel que la tecktonik ne connaisse pas une si écrasante popularité !

    J'ai donc le privilège de vous décrire ici cette pathologie émergeante. Mais on n'appellera pas ça le syndrome de Stockholm, d'abord parce que le nom est déjà pris, et puis parce que d'autres ont fait l'observation avant moi. Nul doute que l'on peut trouver des données de littérature à ce propos; le nom donné à ce regroupement de signes cliniques sera donc plus probablement "syndrome de teck-tonik13.skyrock".
    C'est quand même sacrément plus classe que "nouvelle danse à la *** des adolescents en révoltes récupérée par les vendeurs de fringues". Bien qu'attribuer le nom de danse à cet ensemble de mouvements dispersés revient à appeler Marc Lévy un écrivain, et Nolwen Leroy une grande chanteuse...

    La première fois que j'ai observé des jeunes danser la tecktonik, mon premier réflexe a été de sortir mon portable et d'appeler le Samu.
    Oui, j'ai cru qu'ils faisaient une crise d'épilepsie tonico-clonique généralisée, appelée haut mal par nos ancêtres. Mais, devant l'absence de chute et de perte de connaissance, force m'a été de réviser mon diagnostic.
    Et de m'orienter vers une crise partielle simple avec signes moteurs.
    Petit mal pour les intimes.
    Ceci n'enlevait rien au caractère d'urgence, mais j'avais le temps de réfléchir.

    Toutefois persistait un élément dérangeant: l'apparente synchronisation des clonies avec la musique qu'écoutaient ces jeunes gens depuis une chaîne stéréo posée non loin d'eux. Etrange...
    S'agissait-il alors d'un envoûtement vaudou ? Etaient-ils victimes du sortilège Endoloris de l'univers d'Harry Potter ? Mais aucun sorcier ne semblait se dissimuler à proximité, et les victimes ne paraissaient pas souffrir...

    Après avoir ainsi éliminé ces différents diagnostics, la lumière m'est venue. Eblouissante. Aveuglante.
    Quelle sotte j'avais bien donc été !
    J'avais sous les yeux cette espèce que je recherchais inlassablement depuis des semaines, et mes yeux étaient restés couverts d'écailles. Mais une quelconque grâce divine, sûrement imméritée (attention à ne pas attirer la vigilance de mon ange gardien là-dessus, une bonne poisse pourrait me tomber dessus après pour compenser), m'a rendue la vue.
    Il s'agissait des mâles des greluches !

    Alleluia.
    Ma quête touchait à sa fin.
    Je suis tombée à genoux sur le trottoir et, perdue dans une transe céleste, j'ai contemplé la beauté de ces êtres. Ils avaient, par je ne sais quel artifice, raidi leurs cheveux de diverses manières, évoquant tour à tour le hérisson mal embouché et la scie circulaire. Celui-ci arborait fièrement un casque noir, luisant comme l'aile du corbeau, et celui-là, sous une frange glacée, prenait des airs d'éphèbe androgyne... J'ai vu, tatoué sur un bras, un pentacle noir faisant écho à l'aigle épanouissant ses ailes dans le dos des gilets des danseurs. De quel seigneur est-ce la marque ? Quelle maison possède semblables armes ?

    Et puis quelqu'un a trébuché sur moi et je suis revenue sur terre en grommelant quelque chose comme "perdu mon ticket de tram".
    Ben oui, on ne se met pas à genoux sur un trottoir à l'heure de pointe de la fréquentation des centres commerciaux. Ce n'est pas correct (d'un autre côté, s'il ne fallait faire que ce qui est correct...), et on risque surtout de se faire marcher dessus. Ce qui est salissant, en plus d'appeler des représailles.
    Bref, j'ai épousseté mon jean et je me suis appuyée à un pilier pour observer ces jeunes, à la manière d'un éthologue cherchant à percer les secrets de la parade amoureuse des chrysochloridés du Gabon.
    Après avoir enfilé les lunettes de soleil de Brad Pitt dans SpyGame, le vieux pardessus de Colombo et l'allure dégagée d'une héroïne hitchcockienne, la blondeur en moins, je me suis mise en demeure d'espionner ces jeunes gens. A seule fin de percer les mystères de la crise qui les secouait, bien entendu.

    Les mouvements les animant étaient étranges. Surnaturels, presque. Vous connaissez les trucs bizarres des films de science-fiction ? Ces machins gluants qui veulent bouffer le chat qui se promène dans les couloirs du vaisseau spatial ?
    Vous voyez ce que je veux dire ?
    Parfait.
    Donc, vous prenez une bestiole de l'hyper-espace, et vous la connectez à une prise de courant. Comme la sale bête contient de l'eau, le courant va passer, et ce qui lui tient de muscle va se secouer. (NB: on peut aussi réaliser cette expérience sur son pire ennemi, mais la loi le déconseille paraît-il fortement) Des mouvements disgracieux enchaînés sans suite se succèdent alors par saccades désordonnées. Vous connaissez ? Tout le monde a vu ça au moins une fois dans un film de Nanarland.
    Eh bien, la tecktonik, ça y ressemble beaucoup. Mais alors vraiment beaucoup. Je sais que les adolescents sont en perpétuelle rebellion, mais tout de même, aller jusqu'à mimer un monstre de l'espace épileptique branché sur du 220... Il faut le faire. Je dis respect.

    Parce que résumons.
    En fin de compte, qu'est-ce qu'un rassemblement de tecktonik, sinon quelques adolescents boutonneux prépubères se désarticulant sur des sonorités pas franchement mélodieuses ?
    S'il n'y avait pas des intérêts commerciaux là-dedans, ce mouvement n'aurait jamais pris (parce que je veux bien que les djeunes ne soient pas toujours bien cuits, mais il faut quand même leur infliger un lavage de cerveau particulièrement efficace pour leur faire croire qu'il est trooooooooooop classe de pratiquer cette chose). Depuis les vêtements jusqu'aux boissons énergétiques (!), tout est fait pour vendre. Pour vendre à des gosses qui n'en ont pas les moyens des gadjets inutiles. Nous sommes dans une société de consommation. Nos gamins consomment.
    Ils consomment de la musique, des artistes-kleenex à usage unique réduits à une ou deux mélodies insipides et à quelques séances photos bien organisées. Ils consomment ce qui est neuf avec une appétence désabusée. A peine grandis méprisent-ils tout ce qui a plus de trois mois d'âge. Navrante candeur ! Affligeant orgueil des ignorants...

    Les produits dérivés passent avant le mouvement. Il n'y a pas, dans la tecktonik, de réflexion plus profonde que la superficialité la plus affligeante. Dansez, disent les fourmis. Dansez, tant que vous ne connaissez pas la difficulté de l'existence. Dansez, et surtout achetez. Achetez nos produits, buvez nos boissons, portez nos vêtements, payez pour avoir la marque de l'aigle partout où se posera votre regard. Quand vous serez saturés de tecktonik, nous trouverons autre chose. Nous vous vendrons autre chose, vous brûlerez ce que vous avez hier adoré, et vous achèterez, consumés de cette peur de vieillir qui pourrit notre société.
    Restons jeunes, criez-vous ! Renions ce qui est vieux, usagé, flanquons aux orties l'ancien et, de peur de nous encrasser, ne prenons pas le temps de mettre les nouveautés à l'épreuve ! A quoi bon perdre du temps pour analyser la qualité de ce qu'on nous offre, puisqu'il suffit de danser plus vite sur une musique plus forte pour vibrer au rythme de sa pulsation électronique ? A quoi bon réfléchir et s'interroger, alors que des mecs si cool l'ont déjà fait pour nous ? Ils nous disent que la tecktonik c'est tellement bien ! Regardez leurs coiffures, nous avons oublié que les punks des années soixante-dix avaient les mêmes ! Regardez leurs vêtements, nous n'en avons jamais vu les pareils ! Et l'aisance avec laquelle ils prennent possession de la musique ! Non, ce que ces demi-dieux nous disent ne peut qu'être vrai, et pourquoi désirer être autrement qu'eux ?

    Ces platoniciens qui s'ignorent - pour eux, Platon n'est rien de plus que le vague écho d'un nom - sont aveuglés par le bandeau de leurs admirations naïves. Ces enfants ignorent que la beauté est un masque, que le bon est tant de fois calculé qu'il en est hypocrite, et que la vérité n'est qu'une illusion...

    Pourtant, laissez-les danser. Laissez-les se réjouir de ces plaisirs artificiels, ce sont les seuls qu'ils connaissent.
    Mais gare au jour où ils s'éveilleront et verront, debout derrière eux, ces marchants qui tirent leur profit de cette ignorance... Gare à cette heure où ils connaîtront qu'ils ont été manipulés, simples pions sur l'échiquier de la course à la consommation. Car alors ils connaîtront l'amertume, et nous aurons fabriqué une génération entière de cyniques désabusés.

    Mais, alors que je les regardais, une autre vérité m'est venue.
    Non, ces jeunes-là ne s'éveilleront jamais. Jamais ils n'auront conscience de cette manipulation mercantile dont ils sont la cible. Ils ont été, depuis toujours, formatés pour consommer ; impossible de changer ce dont ils sont imprégnés et qu'ils pensent la vérité.

    Laissant mes jeunes chercher la luxation de l'épaule ou du coude à force de chorégraphies ridicules, je suis partie, le sourire aux lèvres.
    Car, après tout, sans ces gamins étonnants de superficialité barbare, comment apprécier tout le sel de ce mot d'Oscar Wilde ?

    Et, après tout, qu'est-ce qu'une mode ? D'un point de vue artistique, il s'agit habituellement d'une forme de laideur si intolérable qu'il nous faut la changer tous les six mois.

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  • Commentaires

    1
    Mardi 6 Novembre 2007 à 19:13
    http://he.catom.be/view/251/la-tecktonik/

    Ca aussi ça mérite la mort ^^
    Tu devrais recopier tout le contenu de ta rubrique "Coup de griffe" sur hécatombe ;)
    2
    Mardi 6 Novembre 2007 à 20:07
    Ca ferait un peu longuet, une hécatombe doit être concise, sinon, ce n'est plus drôle !...

    3
    Lundi 12 Novembre 2007 à 00:52
    Magnifique description et analyse de cette mode ridicule !
    4
    Mercredi 7 Mai 2008 à 20:42
    Le pire c'est les habits qui vont ac ... les vestes à carreaux et ac les étoiles ...
    5
    anonime
    Lundi 29 Décembre 2008 à 20:57
    De quel droit te permet tu de dire que ce style de musique est inférieur aux autre tu crois sérieusement que les jeune d'il y avingts ans  étaient plus actif que ceux d'aujourd'hui ? Et que la consomatio les touchait moins ? La modes c'est un style à pard entiere comme les gothique, les punck ect.... Je ne voit pas l'interet d'en rabaisser une comme tu l'a fait. Le début est drole et dommage que tu ais dévier à la fin dans une paoles aussi fermé. Vous savez les gens comme vous me font sincèrement peur ! Si tu aurais critiquer avec humour comme dans le début je n'aurait rien dis à pard des félicitation ... Perdre le respect envers les autres êtres fermé comme vous l'êtes moi ça me fais peur ! Je suis gothique . Malgré ça j'ai cru au début que les gens était fermé au métal et restait uniquement sur la mode et le rap ! c'est le contraire ! les gens sont fermé sur ces deux styles ... Vous êtes flippant et stupide sérieusement...
    Moi je dis ça ein mais tu peux ne pas prendre en compte et rester dans ton optique. Sur ce je te souhaite une bonne journée
    6
    anonime
    Lundi 29 Décembre 2008 à 21:03
    a et oui j'avais oublié réfléchi sincèrement à la phrase que tu as écrite:
    " impossible de changer ce dont ils sont imprégnés et qu'ils pensent la vérité."
    Parceque toi tu détiens la vérité pure et dur ?
    7
    Mardi 30 Décembre 2008 à 17:30
    Tout d'abord, je n'ai jamais dit penser détenir la vérité absolue de l'Univers, mais juste celle, petite et lacunaire, de ce que je ressens. Cela ne m'empêche toutefois pas de constater un manque cruel d'objectivité chez certains. Est-ce une offense d'écrire que je pense que certaines personnes ne voient que le côté cool de la tecktonik (= leur vérité), sans se rendre compte qu'il s'agit à la base d'une opération commerciale (= une autre partie de la vérité) ? Ce n'est pas parce que je ne détiens pas la vérité ultime du sens du monde que cela m'empêche de retrouver ce défaut chez d'autres...
    Tant que je suis dans les choses désagréables à dire, je te prierais par ailleurs de tourner sept fois ton clavier dans ta bouche avant d'écrire si tu ne désires pas voir tes commentaires ultérieurs effacés (flippant et stupide, par exemple).

    Ce qui me dérange dans cette mode, ce n'est pas la musique (tant qu'on ne me force pas à l'écouter... les gens font ce qu'ils veulent) ou la mode vestimentaire en tant que telles (chacun s'habille comme il veut, c'est encore heureux !), mais qu'elle ait été autant récupérée au plan financier par des entreprises qui se contrefichent de ce qui n'est pas l'argent.
    La différence majeure, àmha, entre la tecktonik et les autres tendances, qu'il s'agissent du punk, du gothique, du metal, du rap... c'est qu'aucun de ces autres mouvements n'a de rentabilité particulière pour un groupe d'entreprises en particulier. La tecktonik a été créée de toutes pièces en 2002 par deux hommes ambitieux (Cyril Blanc et Alexandre Barouzdin, merci Wikipédia) qui ont par la suite lancé toute une série de produits dérivés : vêtements, boissons...
    Cela n'a été le cas pour aucun autre mouvement, underground ou autre. La tecktonik est une réalisation artificielle créée pour des consommateurs, et non pas l'émergence naturelle d'un mouvement au sein d'une population.
    Ce que je trouve proprement affligeant, c'est l'absence totale de sens critique de certaines personnes adhérant à cette mode. Elles ne semblent pas réaliser qu'il s'agit au départ d'une opération marketing particulièrement réussie. Que certains trouvent leur compte dans la tecktonik est naturel, tous les goûts sont dans la nature, mais il n'empêche que, de manière générale, la population ciblée est adolescente, et prête à dépenser des sommes parfois conséquentes au vu de leurs revenus pour être à la mode. Et cette mode a été créée dans ce but. Le manque d'expérience des consommateurs visés les empêche de critiquer la genèse de cette mode : quelque chose créé spécifiquement pour qu'ils le consomment, et non pour l'amour de l'art.

    Par ailleurs, je ne dis nulle part que les jeunes d'il y a vingt ans avaient plus de plomb dans la cervelle. Lorsque j'étais moi-même au lycée, il y a seulement quelques années, j'étais loin d'être un parangon de sagesse ! Maturité et sens critique ne sont pas l'apanage de la majorité des adolescents, quelle que soit l'époque... 

    Cordialement,

    Stockholm 
    8
    M.
    Jeudi 25 Octobre 2012 à 12:58

    La version male des "greluches", mais oui... c'est tout a fait cela ! Si j'ai un peu de pitié condescendance pour ces jeunes abrutis gens naifs, je n'oublie pas que personne ne les as forcés a suivre ce mouvement tandis que d'autres ados, sans doute moins benets influencables, se tiennent bien eloignés de cette mode qui n'en est pas une, tu as raison.
    Car les deux "inventeurs" de la marque, ceux qui tirent les ficelles de cette arnaque commerciale ne sont pas seulement deux jeunes hommes ambitieux, mais des employés d'une banque d'investissement qui n'ont, effectivement, qu'un but : faire de l'argent. Et ils y ont bien reussi, tant mieux pour eux.

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