• Il faut partir

    Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
    Mon dernier jour est dessus l'horizon.
    Tu crains ta liberté. Quoi ! n'es-tu pas lassée
    D'avoir souffert soixante ans de prison ?

    François Meynard (1582-1646)

    Vivre, c'est savoir dire adieu... Ces longues années d'apprentissage se réduisent, en fin de compte, à cette seule expression, au revoir. On grandit et on aime, puis vient le moment de la séparation, et l'amertume de savoir qu'il en sera toujours ainsi. Aimez quelqu'un, il vous quittera ou ne vous aimera pas de retour. Et vous souffrirez. Choisissez quelqu'un sans l'aimer, pour combler un vide, pour remplir une absence, et tout est peut-être encore pire, car vous vous mépriserez de mentir avec des mots d'amour, non pas pour l'autre, mais pour emplir votre solitude... Et, le jour où l'on semble se résigner à vivre seul, on réalise que la solitude est un éternel hiver, car il y manque la chaleur vitale de l'affection.

    Si vous pensez que vos amis vont pouvoir remplacer, peut-être avec avantage, ce que vous n'avez pas, c'est-à-dire quelqu'un qui vous aime, vous vous trompez aussi. Car rares sont ceux qui vous écoutent, et plus encore ceux qui s'inquiètent véritablement de vous.
    Et vous pensez alors avec un orgueuil innocent, la dernière défense qu'il vous reste, que de cette solitude vous vous nourrirez, et en ferez une oeuvre qui forcera le monde, ce ramassis d'inconnus, sinon à vous offrir cet amour que vous cherchez, mais au moins à vous accorder leur respect.
    Puis vient un jour où l'un de ces inconnus vous écrit que votre travail, ce en quoi vous aviez placé toutes vos espérances, est sans valeur. Qu'il ne s'agit, même pas de quelque chose de mauvais, mais de rien. De néant. De vide. Ridicule, qui plus est.

    Et alors le monde s'écroule autour de vous. Cet univers devenu presque confortable, nourri d'espoirs et de chimères, redevient plus froid qu'auparavant, et vous perdez le seul rameau qui empêchait la noyade.
    Mais un malheur n'arrive jamais seul et, alors que vous décidez de vous rabattre sur un travail, que vous aimez, certes, mais qui vous enchaîne à la terre, vous vous rendez compte que vous n'êtes pas plus doué qu'un autre et que rien, absolument rien, non pas vous distingue de la masse, mais ajoute un peu de prix à vous, et à votre existence.

    Dans ces conditions, il est aisé de partir. Il est facile, dans le fond glacé du désespoir, d'être apaisé. Rien ne vous retient plus à la vie, car vous n'avez rien... Ces dons que vous pensiez avoir et qui, à vos yeux, vous donnaient une singularité, ce qui auraient pu donner aux autres de quoi se souvenir de vous, tout cela disparaît, et vous êtes seul. Peu de gens, lorsque vous leur parlez, semblent vouloir de ces conversations, et il est toujours aussi rare qu'ils souhaitent nouer des liens.

    Si vous continuez à vivre, c'est par habitude, justement grâce à votre travail, le dernier fil qui vous lie encore à la trame des autres. En côtoyant des inconnus, en se vidant pour eux de l'énergie qu'il vous reste, vous pensez donner un sens à votre vie alors que vous n'êtes, en fin de compte, rien.
    Viendriez-vous à disparaître que peu de gens le remarqueraient, et encore moins vous chercheraient.

    Et vous vous repliez encore plus sur vous-même, effrayé de la société qui pourtant vous attire, timide à l'idée de tenter de rejoindre une compagnie qui n'a pas l'air de vouloir de vous et vous a déjà, en d'autres occasions, frappé et relégué au rang de bouffon et de souffre-douleur.

    C'est alors l'heure des choix, disent vos amis, tu dis vouloir que ça change, mais tu ne fais rien pour ça. Tu es stupide, tu devrais ci, tu devrais ça. Mais comment, mais où trouver le courage et l'assurance d'aller vers ces autres pour qui, au mieux, vous n'existez pas? Comment se dire qu'ils vont forcément vous aimer - car c'est ce que disent vos quelques amis exaspérés - alors que, lorsque vous avancez vers eux, ils ne vous regardent pas? Vous parlez, et personne ne répond. Vous leur lécheriez la main pour un mot gentil, pour un regard qui ne soit pas d'indifférence, pour un sourire et une place dans leur estime. Vous iriez au bout du monde pour trouver une place au chaud dans un coeur - mais c'est comme si tous se fermaient à votre approche. Seuls un ou deux semblent intéressés, mais soit ils s'en vont, soit ils vous font comprendre qu'il faut partir car en fin de compte, vous n'êtes pas la bonne...

    Et vous vous jetez sur le premier inconnu qui passe, aspirant à quelque chose d'autre, mais vous devez lui mentir pour l'intéresser car, après essai, ce que vous êtes vraiment ne lui plaît pas... et, au fond, vous savez très bien que vous ne l'aimez pas. Vous perdez ainsi le peu de respect qu'il vous restait envers vous-même, et c'est le retour à la case départ, de l'expérience en plus, oui, mais beaucoup de courage en moins. Et c'est un cycle infernal, une roue que rien ne semble pouvoir briser, un mur derrière la porte ouverte. A force de voir autour de vous les êtres, amis ou non, se réunir dans la chaleur des groupes, vous demandant parfois de les écouter, de les conseiller, de leur prêter une oreille affecteuse et attentive - ce que vous faîtes avec l'ardeur d'un lèche-cul dans l'espoir d'un retour d'affection, qui sait - à force de voir les autres s'aimer sans que vous n'osiez faire un seul pas en avant, glacé par la peur du rejet, vous n'appréciez même pas la sagesse à laquelle vous êtes parvenu, qui est de ne redouter la mort lorsqu'elle arrivera en son temps, puisque vous n'avez pas vécu...

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  • Commentaires

    1
    club 35
    Samedi 8 Septembre 2007 à 00:01
    2
    MrCrOwLeY
    Samedi 17 Novembre 2007 à 13:44
    Un jour ou l'autre ne plus repousser
    Cesser de tourner sa langue avant de parler
    Renoncer à cet orgueil
    Qui vous cloue le bec et vous laisse si souvent seul
    Passer de l'ombre à l'autre sous le soleil
    Laisser tomber la foudre sur les oreilles
    De ceux qui aimeraient bien mais n'osent pas
    N'osent jamais dire haut ce qu'ils pensent tout bas

    À vous je le dis, j'espérais ce peu :
    Au jeu de la vie, gagner un peu mieux
    Qu'une pomme empoisonnée en robe de printemps
    Dans laquelle le coeur affamé
    Croque à pleines dents
    Et là c'est la vie qui s'en va sans prévenir
    Et toi qui ouvre les bras pour la retenir
    Le temps d'une averse une seule fois versée
    Le temps de mourir renaître et s'envoler

    À l'heure où la route au milieu du désert
    Laisse apparaître enfin le paradis sur terre
    À l'heure où la tête sortie du brouillard
    Se demande encore quel était ce rêve bizarre
    À l'heure où la nuit décline et le jour
    Emmène au loin les chagrins d'amour
    À ton oreille et au monde entier
    Je ne le redirai jamais assez


    Voila pour la chanson, mais surtout j'crois qu'il faut prendre ça comme un jeu...

    c'est du second degré la vie, forcément puisque tout est éphémère, faut tenter le coup encore et toujours, se planter 1OOO fois c'est aussi ça le jeu.

    et quand on perd ce qu'on avait, on gagne un ticket pour recommencer. On se libère du quotidien, c'est une nouvelle vie.

    dit comme ça, ça sonne très fleur bleue mais c'est pas sérieux pourtant.
    3
    Via
    Mardi 11 Mars 2008 à 11:46
    N'être rien, c'est un sentiment destructeur...Exister à travers le regard des autres ne permet pas toujours de se trouver et le mensonge que l'on utilise parfois pour échapper au quotidien nous pèse...Mais le vie, c'est cela...explorer sa voie, avancer, renoncer, recommencer, effacer, retrouver, croire surtout...que demain sera meilleur si l'on fait l'effort.
    4
    Lundi 5 Mars 2012 à 13:30

    J'aurais aimé avoir écrit ces mots. Je n'ai pas ce talent, mais je suis heureuse que d'autres l'ai, comme vous et le partage. Souvent, ce sont des textes de chansons, alliés à une mélodie, qui me transportent et décrivent si bien ce que je suis ou ce que je ressens.

    Chapeau bas.

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