• Monsieur B (comme BPCO) fait partie des patients qui ont eu l'honneur de m'avoir comme interne pour LA DERNIÈRE GARDE AUX URGENCES DE TOUTE MA VIE QUE JAMAIS PLUS J'EN REFAIS JAMAIS JAMAIS.

    Ahem. Reprenons.

    Monsieur B vient pour dyspnée.

    Il est déjà venu pour ça le mois dernier. On lui aurait dit qu'il s'agissait d'une infection du poumon, et on lui a donné un antibiotique dont il a oublié le nom et de l'Ixprim (il a encore la dernière plaquette dans la poche).

    Vu comme ça, monsieur B ne vend pas du rêve. Il présente comme un SDF : des tas d'épaisseurs de vêtements alors qu'il ne fait pas si froid (dont l'incountournable pull en jacquard bleu ultra moche et le maillot de corps), une odeur pestilencielle au fur et à mesure de l'effeuillage, un état bucco-dentaire catastrophique, la barbe étique, le teint de plomb, trop bronzé...
    Mais monsieur B n'est pas SDF. Il vit chez lui, et c'est son gendre ou son beau-frère qui l'a amené en voiture de PériphLand, parce qu'il faut croire que les urgences de PériphLand sont fermées dans la nuit de dimanche à lundi.

    Et monsieur B, il a fumé à 70 paquets-année. Soixante-dix. Soit un paquet et demi par jour depuis l'âge de quatorze ans.
    70 PA sans avoir jamais vu de chirurgien vasculaire pour le protocole APRA(D), ni de chirurgien thoracique pour la lobectomie, ni même de pneumologue, je dis chapeau.
    Tellement qu'au début j'y croyais juste pas. Mais son index et son majeur droits étaient teintés jusque dans la masse par la nicotine. Mais les dents étaient bien en faveur. Tout, en fait, jusqu'à l'odeur de tabac froid qui perçait à travers la crasse et la sueur vieillie. 

    Bon, tu m'étonnes que tu sois essouflé, me suis-je dis.

    Puis je l'ai mieux regardé, et je me suis dit ohmondieu, ce type a un cancer quelque part. Les joues émaciées. La peau cartonnée, plombée, grise des cancéreux. Il ne sait pas s'il a perdu du poids ou pas, il ne se pèse jamais.

    A l'examen, un thorax distendu d'insuffisant respiratoire chronique — dyspnée à un étage, parfois moins, sans doute moins, rien que l'installation sur la table d'examen a été un peu difficile. Maigre, avec les insertions du dentellé antérieur bien visibles à chaque inspiration, mais pas de cyanose, pas de détresse respi (le dernier que j'avais vu comme ça a fini avec un drain dans chaque plèvre pendant quatre mois, un bullage de jacuzzi, et un décès au quatrième choc septique).
    Pas de ganglions. Un foie lisse. Et surtout pas la moindre frakking plainte en dehors de la dyspnée et d'une rhinorrhée chronique, même pas sanglante et même pas pire que d'habitude. L'auscultation est nickel, si on excepte un murmure vésiculaire peu audible. Quand je l'ai dit à l'externe, il m'a dit qu'il avait cru que son stétho était bouché. Non, c'est juste ça, l'emphysème.

    En plus, monsieur B ne veut pas rester.

    Alors je propose la RP. Je lui explique qu'on va chercher l'infection du poumon (c'est sa peur), et je commence à blinder le terrain en disant qu'on va bien regarder aussi si on voit pas une tâche ou un nodule. Et là, c'est le jackpot. Monsieur B ne vient pas tant pour sa dyspnée ou sa rhinorrhée que pour qu'on lui dise qu'il n'a pas « de crabe dans l'poumon ». Il insiste lourdement sur l'expression. Je comprends que c'est sa peur, et peut-être aussi celle du gendre ou du beau-frère dans la salle d'attente. Je dis qu'on verra la RP, que je la comparerai à celle du mois précédent (vivent les ordinateurs).

    Comme on pouvait ne pas s'y attendre, la RP est épouvantablement normale.
    Il y a de la distension. On devine deux grosses bulles d'emphysème, une à gauche sur le lobe inf, une à droite peut-être sur le lobe moyen. Des apex un peu bulleux, des côtes horizontales, mais rien de plus.
    Le médiastin est fin. La fenêtre aorto-pulmonaire est aussi vide qu'on puisse l'être. La silhouette cardiaque, on dirait celle d'une minette de vingt ans.
    C'est exactement la même radio que celle du mois précédent. Il n'y a rien. C'est à se pendre. 

    Bon. On fait quoi ? Scanner corps entier un dimanche à vingt-trois heures trente, motif :

    Radiologue de mon cœur,
    Monsieur B a beaucoup beaucoup fumé. J'ai beaucoup beaucoup rien à la RP ni à l'examen clinique, j'arrive juste pas à croire qu'il a pas un cancer quelque part.
    Bisoubeck,
    Stockholm

    Une bonne manière de finir lynchée. Déjà que le radiologue de garde se fait tirer l'oreille pour les scanners avec de vraies bonnes raisons...

    Le garder hospitalisé quelque part ? Il n'y a pas de lits nulle part, et il ne veut pas rester.

    Ou alors on prend son cul à deux mains, on regarde les recommandations GOLD, et on se dit que monsieur B, il doit bien être stade 2. Au moins.

    Puis on prend son plus beau stylo, et on pond des ordonnances à la chaîne :
    — Kiné respi
    — Spiriva et Ventoline
    — Vaccinations pneumocoque et grippe
    — RP de contrôle à trois mois
    — EFR, gaz du sang, DLCO et tout le toutim

    Je suis allée lui expliquer que :
    1. j'ai pas vu de crabe sur la radio,
    2. par contre il a ses poumons en partie flingués, d'où les ordonnances.

    Et là, c'est le drame  : monsieur B n'a pas de médecin traitant. Ça se découvre quand je lui explique qu'il n'a qu'à prendre rendez-vous avec son docteur pour les vaccins, il va les acheter à la pharmacie avant, ça gagnera du temps, et pis son docteur les lui fera au cabinet. Monsieur B ne se « souvient pas » du nom. Ça arrive, oui, les trous de mémoire, mais on ne s'en excuse pas pendant dix minutes, oh là là c'est fou j'ai pas la mémoire des noms, haha, j'ai jamais su son nom, enfin si, mais non, etc etc. Les blasés au fond diront que c'était à parier, j'aurais dû m'en douter, mais non, je suis encore trop naïve pour ça.

    Je lui ai expliqué que l'hôpital de PériphLand avait un excellent service de pneumo (c'est vrai en plus, une de mes copines y avait fait six mois et en était revenue enchantée ; aussi bons sinon meilleurs qu'au CHU, en fait.), prendre rendez-vous rapidement, toussa toussa. Je lui ai expliqué que la kiné, c'était important, que les vaccinations, c'était crucial. Qu'il était vachement à risque de tout, en fait.

     

    J'ai peur de lui avoir fait trop peur et qu'il n'aille jamais voir personne.
    J'ai peur qu'il n'ait pas les moyens financiers de se traiter, et je m'en veux de ne pas avoir dit que le médecin traitant pouvait le faire prendre en charge à 100 % le cas échéant.
    J'ai peur que son seul suivi médical soit au service des Urgences. Qu'il se pointe un jour avec ses vaccins et qu'on refusera de les lui faire, au titre qu'il n'a qu'à aller voir son docteur.
    J'ai surtout peur qu'il ait vraiment un cancer quelque part et que ça le rattrape brutalement un jour.

    C'est là où je regrette de ne pas savoir ce que deviennent les patients vus en garde. Parce que lui, j'ai peur pour lui.


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  • Qu'on se le dise, je n'aime pas parler des patients en disant "la petite mamie Durand", "le petit papy du 24"... Mais là, madame V, il n'y a pas le choix, elle est devenue Mamie V.

    Mamie V est là pour un problème de plaie ayant du mal à cicatriser. Cette fringante octogénaire n'a pas grands antécédents, en dehors d'une démence bien cognée.

    Mamie V, elle est dans son monde. Mais complètement. Elle ne se rend pas compte qu'elle est à l'hôpital. Elle ne sait pas du tout en quelle année on est, ni encore moins en quelle saison ou pire, quel jour dans la semaine. Et dans son monde, elle n'est pas malheureuse.

    Dans son monde, Mamie V m'appelle ma petite, me dit que je suis bien gentille, et quand est-ce qu'on lui portera cette côtelette. Alors je lui dis qu'elle aura la côtelette vers midi, le temps de la faire cuire. Ah oui, me dit-elle, parce que les côtelettes, c'est pas bon quand c'est pas cuit. Et qui me la portera ? Je lui dis que ce sera Virginie, mais qui est Virginie ? Je lui explique que c'est la serveuse, puisque visiblement, aujourd'hui, elle se croit au restaurant...

    Dans son monde, Mamie V appelle mon co-interne, grand gaillard amateur de rugby, mon petit. Un Chef-Chéri taquin lui explique que c'est son nouveau docteur, le docteur E, et Mamie V va passer le week-end à appeler, du sommet de ses poumons, le docteur E pour qu'il regarde son dos qui lui fait mal.

    Surtout, Mamie V s'emmerde sec, et on a mis trop de temps à le comprendre. Parce que Mamie V, quand elle était dans sa maison de retraite qui ne veut plus d'elle, elle tricotait. Et là, elle n'a pas son matériel. Je voudrais demander à son fils de lui apporter, mais à chaque fois qu'il vient, je le rate...
    Alors elle frappe sur la tablette en appelant. Elle cogne l'adaptable avec le verre, le bec-de-canard, un journal enroulé (madame V ne lit pas ; les soignants lui apportent de vieilles revues pour qu'elle regarde les images, mais les revues finissent en général déchiquettées en confettis), en rythme, comme un métronome. 

    Puis un jour, j'ai eu l'idée de demander à Mamie V si elle aimait tricoter. La réponse fut on ne peut plus claire, une grimace, et le commentaire qu'elle a bien trop tricoté dans sa vie, maintenant elle a arrêté, ça ne l'intéresse plus. Genre à la retraite du tricot.
    Parce que Mamie V, elle a tricoté pour ses enfants, ses petits-enfants, et a fini par la layette des arrière-petits-enfants. Et comme il faut bien que les jeunes générations se sortent les doigts du cul, Mamie V a décidé qu'elle arrêtait, et que les arrière-arrière-petits-enfants se feraient tricoter la layette par ses descendants. Même si la layette qu'on achète, ben elle est pas du tout aussi chaude ni aussi douce, c'est tout tassé la laine dans ce qu'on achète. Ça vaut pas des chaussons tricotés à la main.
    Le seul truc que Mamie V n'a jamais tricoté, ce sont les gants. Trop compliqués, il y doit toujours y avoir une maille par-ci par-là, madame Michu de la rue Mouffetard lui avait bien proposé de lui montrer, mais Mamie V a dit ouh là là non madame Michu, c'est bien gentil à vous, mais les gants j'ai pas envie de faire. Trop compliqué.

    J'aime bien passer voir mamie V. Elle va bien ; on attend une place de long séjour. Peut-être à Noël. Après six bonnes semaines dans le service, elle nous reconnaît, maintenant. On peut lui parler. Elle n'est pas du tout dans le trip relation médecin/malade, parce que dans sa tête elle n'est pas malade, et pis on n'est pas médecins non plus. Conversation type :
    — Bonjour madame V ! Comment ça va ce matin ?
    — Oh ben ça va bien. Comment tu vas, toi ?
    — Pas mal, merci :) Vous avez mal quelque part ?
    — Ouh pas trop. Les fesses me font bien un peu mal. Pas trop, pas trop.
    — J'ai vu le pansement hier, c'est mieux, on met moins de mèches, maintenant, c'est bien.
    — Ouh ce pansement. Va falloir me le faire longtemps ?
    — Un peu...
    — Dis donc petite, tu vis comment ? Tu es mariée ?
    — Non, je suis pas mariée !
    — Aurélie a une angine :(
    — Ah, c'est embêtant, une angine, mais c'est pas bien grave...
    — C'est embêtant ? :( C'est grave ? :(
    — Non non, ça se soigne bien, Aurélie va vite aller mieux...

    En fait, mamie V, elle est pas si perdue que ça. En pleine affaire DSK/Banon, elle avait devant elle un magazine people qui en faisait sa couverture, avec une photo de Dominique Strauss-Kahn, étiquettée simplement DSK. Rien de plus. Ben mamie V, elle a tapoté la photo du doigt en disant :
    — Dominique Strauss-Kahn,
    alors que c'était marqué nul part. Puis elle a dit :
    — Il a parlé à la télé hier soir. Tu sais ce qu'il a dit ?
    — Je sais pas, j'ai pas regardé. Vous l'avez écouté ?
    — Ouh je sais pas. Ptête bien. Il a bien parlé je crois. Mais c'était pas intéressant. 

    Depuis que le pansement de Mamie V est mieux et qu'elle a moins mal, bizarrement, on arrive plus facilement à communiquer avec elle, en fait. La douleur serait-elle donc sous évaluée chez les personnes âgées ?
    Faut dire qu'on avait du mal au début, notre petite Mamie V était arrivée quasi mutique, sauf quand on lui faisait le pansement, parce qu'alors elle gémissait qu'elle avait mal. On avait même discuté de limitation de soin avec la famille, tellement on avait l'impression qu'elle glissait sur la fin de vie. On a eu du mal, en oscillant entre le Doliprane si besoin qui ne la soulageait pas, et la mini-dose de morphine en sous-cutané qui l'a plongée vingt-quatre heures dans le coma. A force de tâtonner, on a fini par trouver l'équilibre, et la cicatrisation a aussi fait son œuvre.

    Mais Mamie V, aussi adorable soit-elle, reste vachement bruyante. On lui laisse la porte ouverte dans la journée pour qu'elle voit un peu de mouvement, et du coup, les autres patients du couloir réagissent chacun à leur manière...
    — Ah il faut me changer de chambre. Cette femme m'empêche de dormir. C'est intenable. Elle n'a pas arrêté un seul instant de la journée ! (désolée, on n'a pas de chambre de reste on peut pas vous changer...)
    — Mais donnez-lui quelque chose qui la plombe, enfin ! (c'est ça, toi, je vais te faire un Loxapac dans les fesses, tu verras comment c'est sympa)
    — La pauvre, j'irais bien lui tenir compagnie si je pouvais me lever... (<3) 

    Le truc, c'est que, comme dit plus haut, mamie V s'emmerde. Alors dès que quelqu'un passe devant la chambre, elle appelle. J'ai mis trois semaines à réaliser qu'elle croyait que je m'appelais Amélie. Alors je lui ai expliqué mon vrai nom, et depuis, pas d'erreur, à chaque fois que je passe devant la chambre, Mamie V m'appelle du mieux de ses poumons.
    Ça devrait m'apprendre à aller passer un quart d'heure avec elle à rouler des bandes Velpeau en forme de fleur, que Coralie elle sait le faire. Je me souvenais avoir vu faire une fois, alors à toutes les deux on s'y est mises. Une aide-soignante nous a rejointes, et c'est devenu l'atelier Velpeau. Personne n'a réussi, mais mamie V a dit que c'était parce que Coralie mettait un coup de ciseau au milieu pour faire les pétales, et pis que nos bandes étaient trop molles, ça pouvait pas marcher. Et pour faire des fleurs avec des pétales mous, je lui ai demandé. Genre des pivoines ? Peut-être, a répondu Mamie V. Et elle a dit que si elle trouvait comment on faisait, elle me dirait.

    Mais Mamie V je l'aime bien. Parce que si c'était ma grand-mère, j'aimerais bien que des gens passent un petit moment avec elle.

    En fait, j'ai pas tellement envie qu'elle parte en long séjour...


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  • Madame L est une digne octogénaire, bûcheronne de son état, qui a du bois à rentrer. Elle a aussi perdu un peu de poids, avec un peu de sang dans les selles, et un peu eu une colo. Laquelle, aléa thérapeutique aidant, a été marquée d'une superbe dilacération du sigmoïde.

    Allez, zou, au bloc, madame L ! Colectomie segmentaire à gauche, colectomie droite à cause de la grosse tumeur en place, et iléocolostomie provisoire pour finir.

    Quatre jours plus tard, madame L exsude la bonne forme (c'est plus classe que pète le feu), tellement que, quand elle demande quand c'est enfin qu'elle rentre chez elle, l'interne du service en oublie le temps précoce et lui dit OK pour le lendemain, si tout va bien bien entendu. Ce n'est qu'une fois dehors qu'il réalise sa méprise, mais bon, c'est pas grave, on lui expliquera à la contre que bon, c'est peut-être mieux de rester 24-48 heures de plus, en fait.

    Sauf que, à la contre, madame L refuse catégoriquement. On lui a dit qu'elle sortait, et elle sortira. Comme c'est la relève des internes au changement de semaine, on est nombreux à la contre, et chacun y va de son argument pour lui expliquer que la fistule et l'abcès, c'est pas qu'ils sont pas là, c'est qu'on les a pas encore vus... Que c'était une grosse opération, que...
    Que nenni.

    Rebelotte le lendemain à la visite, j'essaye de la convaincre de ne pas partir. L'infirmière aussi. On y passe un quart d'heure, face à un mur d'obstination. Hier le docteur m'a dit que je pourrai sortir, et il est hors de question que je reste un seul jour de plus dans cet hôpital. Et même s'il me l'avait pas dit, je ne vais pas rester ici, namého ! Et de toutes façons ma petite-fille doit venir me chercher, elle est déjà en route, on va pas lui faire faire demi tour ni la faire venir pour rien !

    Mais madame, ça fait que cinq jours... Les risques d'abcès... Et vous n'arrivez pas à remanger tout à fait comme il faut... Et la poche, vous ne savez pas encore vous en occuper...

    Ah, écoutez, jeune fille, j'ai déjà failli mourir, alors c'est pas vous qui allez me faire peur avec tout ça !

    ?

    Oui, j'étais dans les camps de concentration, moi, ils voulaient nous tuer, nous mettre dans les fours ! Alors votre opération, hein !

    Mais madame...

    Je m'en fiche d'avoir été opérée ! Je vous signe un papier et je rentre chez moi !

     

    Franchement, après avoir su qu'elle avait été déportée, j'ai même pas cherché à discuter.


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  • Après Boubou, découvrez Fannou, l'IBODE qui n'aime pas, mais pas du tout, les internes. Boubou te prends principalement pour un incapable dangereux. Elle est chiante, mais ça part d'un bon sentiment. Fannou, elle, c'est juste qu'elle peut pas t'encadrer. Comme tous tes co internes. Sauf que Fannou, en plus, elle en fait pas bien bien lourd.

    Déjà, Fannou, elle ne s'habille jamais, même sur les chantiers de la mort, c'est un principe. Être circulante suffit à son bonheur ; le problème, c'est qu'elle n'arrive pas à te donner le matériel nécessaire à l'intervention. Il manque toujours un champ latéral, du sérum chaud, des trocards à la bonne taille.

    Mais bon. Pour te filer les affaires, encore faut-il que tu sois habillé. Fannou trouve que c'est déshonnorer sa fonction que d'appeler l'interne. Entre les blocs, tu peux avoir une visite à faire, un avis à donner, ou un café à prendre, en tout cas quitter la salle, quand tu sais que l'entre-deux va durer une heure au bas mot pour cause de pose de péri et de KTC. 
    Une fois que c'est prêt, Fannou appelle le chef. Mais pas toi. Alors si tu avais des trucs à faire ailleurs, c'est raté, parce qu'à un moment tu regarderas ta montre, tu pousseras un hurlement intérieur en voyant que ça fait quasi une heure et demie que tu es sortie de salle ; tu retourneras au bloc en courant sans même faire pipi avant le chantier, et tu vois qui ? Ton chef et l'externe habillés en tenue de combat, et en train de préparer la table.

    Moment de solitude.

    Tu cours t'inonder les avant-bras de Stérilium, et tu reviens en salle pour te frictionner, et demander à Fannou :
    — Pourquoi tu m'as pas appelée, Fannou ? J'attendais ton coup de fil pour venir.
    Et là, Fannou renifle et te regarde en plissant les yeux, la tête un peu de côté. Puis elle articule avec mépris :
    — On aurait bien fini par t'appeler. Un jour.
    Ouais. Genre une fois que Chef-Chéri a incisé. 

    Et là, tu as juste envie de te déstériliser pour lui vider la bouteille de Stérilium dans les cheveux. Genre très envie.

    Sauf que, en y réfléchissant, tu te rappelles que c'est pas la première fois que ça t'arrive, sauf que les autres fois tu étais dans le bloc. Tu étais dans le bureau à moins de deux mètres de la porte de la salle, et si tu ne t'étais pas retournée par hasard, tu n'aurais pas vu l'anesthésiste mettre le tuyau dans la bouche, le fixer, Fannou commencer son pré-champ...
    Tes co-internes ont des histoires identiques, d'ailleurs. Surtout les filles. Uniquement les filles, en fait. 

    Alors après tu te venges en visant exprès à côté de la poubelle quand tu jettes une compresse, parce que tu supposes que les compresses, elle est obligée de les ramasser, pour les compter. Et que ça te fait malheureusement plaisir d'annoncer :
    — Oh, 'scuse, Fannou, il y a une compresse à terre.
    Les emballages de fils, tu vises bien, parce que c'est les ASH qui les ramasseront, sinon, mais les compresses et les champs, c'est une autre histoire...

    Et même pas. Quand Fannou est remplacée, tu entends sa collègue ronchonner qu'elle n'a pas fait le compte. Enfin très mal. Comme si elle avait ramassé les compresses dans la poubelle de Chef-Chéri, mais pas dans la tienne, parce qu'il faut faire le tour de la table et s'approcher de cette pestiférée d'interne.

    Mais quelque part tu comprends le compte de compresses cahotique, parce que Fannou se barre toute les deux minutes de salle, alors pour elle c'est difficile de suivre.

    Comme quand on change de gants, par exemple. Fannou a une certaine tendance à filer des gants à Chef-Chéri, et pas à toi. Tu te dégantes, tu remets tes manchettes en ordre, et une fois que Chef-Chéri a sa paire, Fannou va vite écrire quelque chose dans le dossier. Voire quitte la salle, alors que tu es à un mètre du champ, mains nues, et que tu t'égosilles à lui demander une paire de six, s'il te plaît, Fannou ! Fannou, steuplé !
    Même que des fois c'est l'IADE qui va t'ouvrir une paire de gants. 

    Fannou, elle est fatigante, parce que tu es quasi certaine qu'elle daube sur les internes dès qu'ils ont le dos tourné.

    Fannou, tu aimerais bien qu'elle se reconvertisse en infirmière scolaire. D'ailleurs, tu la vois bien là dedans. Au moins, elle ficherait la paix aux internes.


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  • Monsieur J (comme Jaunisse) est très malade. Avec un foie à bout de souffle, avouez que ce n'est pas étonnant.

    Dans la chambre de monsieur J, on trouve madame J. Elle n'est pas malade. Ils s'aiment beaucoup. Ils ne sont pas de la région. Madame J est là en permanence ; j'ai renoncé à lui demander de « nous laisser deux petites minutes » pendant la visite et la contre. Elle n'est pas chiante, trop couveuse ou anxiogène. Elle est juste là. Lui la veut à ses côtés. Ça me va. Elle, c'est un petit bout de bonne femme sur le mauvais côté de la cinquantaine, qui accuse le coup de la maladie de son conjoint. Lui, c'est un solide gaillard à moustache qui cherche à la rassurer. Difficile de résister à la tentation de les rassurer à chaque passage. Difficile aussi d'éviter de leur expliquer sincèrement que là, les diurétiques, ils sont pas efficaces, et la vitamine K, c'est comme si on faisait rien.

    L'autre jour, monsieur J a eu un gros souci : grosso modo 30 % de TP, et cinq plaquettes qui se battent en duel. Juste pendant la visite, hématémèse et rectorragies. Allô les gastros ? Il y a une fibro pour vous... Et un diagnostic de saignement diffus, incontrôlable par eux. Dès que monsieur J est de retour dans la chambre, alors même que le gastro est en train d'appeler pour m'expliquer, la petite figure de madame J s'encadre dans la porte. Elle hésite, elle avance, recule, me regarde avec ses grands yeux mélancoliques, me demande qu'est-ce qui se passe, est-ce que je peux venir leur expliquer à tous les deux... Puis elle se retourne, presque en vacillant, parce que monsieur J, assis dans le lit, est en train de vomir son troisième haricot de sang rouge depuis le retour dans le service — et lui dit que c'est rien, ça va passer, ne t'en fais pas, ça va, j'ai pas mal, c'est juste la fibro. Alors même qu'il est livide sous l'ictère.

    On commande des bonnes choses aux EFS, mais il faut bien retourner les voir pour expliquer que, peut-être, la réa... Réa appelée dès le retour, en train d'arriver pour venir l'évaluer et savoir si un lit porte son nom, quelque part à l'USI. Et le couperet tombe.

    Mais je pourrai rester avec lui en réa ? demande-t-elle. Parce qu'on ne peut pas être séparés, tous les deux... J'ai besoin de le voir... Où est-ce que je vais aller s'il n'est pas là ?
    Oui, j'ai besoin d'elle, me dit-il entre deux nausées. Si je me réveille le matin et qu'elle est pas là... Ça va pas... Sans elle, c'est pas la peine...

    Comment leur dire que non, en réa, on ne peut pas dormir dans la chambre ? Même en pédiatrie, les parents ne restent pas, alors en adulte. J'essaye de commencer à expliquer doucement que peut-être ce ne sera pas possible. Que peut-être, en soins continus, c'est possible, mais pas sûr du tout. En désespoir de cause, je leur dis qu'il faudra demander aux réanimateurs, peut-être ils feront une exception, mais peut-être que non, ce sera pas possible...
    Rien à faire, ils ne m'écoutent pas, et la question reste, inchangée, opiniâtre. Énervée, je suis à deux doigts de leur demander s'ils préfèrent que monsieur J meure dans la chambre avec elle, ou d'aller seul en réa, et d'avoir une chance. Heureusement je me retiens, et je fuis, soit disant pour attendre la réa de garde, en fait parce que je ne sais pas comment leur expliquer qu'ils vont être séparés, qu'ils le veuillent ou non, et qu'une histoire de chambre ne préfigure qu'une autre histoire, plus sombre.

    La réa de garde est vite arrivée ; elle trouve monsieur J stable, pas de soins intensifs tout de suite. A revoir une fois les plaquettes et les PFC passés.

    Dans la nuit, monsieur J ira en réa. Les infirmières du service ont gardé sa chambre ; madame J y dort. Quand j'ai demandé comment elle avait pris la séparation, elles m'ont dit très bien, elle n'a pas fait de difficultés.

    Quand on passe devant la porte vitrée de la chambre de réa, on voit, à travers le verre dépoli, les ombres chinoises de tout le barda traditionnel et, près de la tête du lit, la silhouette morne de madame J. Si elle voit quelqu'un s'attarder devant la porte, elle s'approche de son pas toujours hésitant et vient demander des nouvelles. Certaines ne sont pas bonnes. Il a fallu leur annoncer qu'ils ne pouvaient désormais plus reculer contre la décision qu'ils refusaient depuis plusieurs mois.

    Comme a dit Chef-Chéri, c'est pas mal que celui qui leur a fait l'annonce ait eu des cheveux blancs.


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