• Le portable d'astreinte sonne ; c'est la secrétaire. Monsieur C a téléphoné, tu sais qui c'est ? Il a été hospitalisé chez nous vingt-quatre heures il y a un mois pour surveillance, un AVP sans gravité... Il va pas très bien, mais je peux pas te le passer, il veut pas te parler, il veut juste voir quelqu'un. C'est même pas lui qui appelle, en fait, c'est ses parents. Je vais te ressortir le dossier.
    Bon ben OK, dis-lui de venir à 14 heures.

    A la lecture du dossier, monsieur C a quarante ans. Pas d'antécédents particuliers notés. Accident de scooter dans un contexte d'alcoolisation aiguë, mais à faible vitesse et peu de dégats : deux fractures de côtes seulement, et on l'avait gardé la nuit à cause d'un pneumothorax millimétrique vu au scanner.

    A 14 heures, ce sont les parents de monsieur C que je vois en premier ; en fait il est la demie, ils sont en retard et viennent d'arriver chez la secrétaire. Assez demandeurs, ils me demandent immédiatement une ordonnance d'antalgiques pour leur fils, qui vit toujours avec eux. Elle est grande, une fausse blonde permanentée cheap, trop maquillée, trop habillée, un peu hautaine, mais sincèrement inquiète derrière le mascara. Lui est plus petit, et plus effacé ; je ne me souviens pas de son visage. C'est visiblement madame C mère qui est à l'origine de la consultation. Je lui explique qu'il est hors de question de faire une ordonnance sans avoir vu son fils, puis nous retournons tous les trois en salle d'attente.

    Monsieur C est une montagne d'homme, grand et gros, au regard perdu. Tous est massif chez lui : ses mains à la poigne hésitante, ses cheveux, noirs, un peu sales et trop longs, qui lui retombent sur le front... Jusqu'à sa veste, un volumineux blouson bon marché déjà percé au coude et aux poignets. Ses parents « me le laissent » un peu à regrets ; je lis dans leurs yeux, encore une fois, l'inquiétude et l'amour, et je les sens papillonner derrière lorsque je ferme la porte du box de consultation.

    Asseyez-vous, racontez-moi ce qui vous amène ? Je fais mine de relire le dossier devant lui, en préparant mentalement un truc sur les fractures de côtes qui font mal pendant six semaines, c'est gênant mais c'est pas grave, bien prendre les antalgiques avant d'avoir mal... Puis je referme le dossier, ça y est, je me souviens, mes collègues m'avaient parlé de vous, même si on ne s'était pas vu. C'était un accident de scooter, c'est ça ?

    Les réponses sont lentes, le ton hésitant. Devant des patients comme lui, j'ai toujours peur d'aller trop vite, de les perdre, alors je me force à ralentir, à ne pas sauter d'une question à l'autre, à répéter les questions pour le guider et qu'il accouche de ce qu'il a envie de sortir. Monsieur C vient parce qu'il a mal. Il est déjà revenu deux fois en consultation « à l'arrache », il a mal... Il ressort les ordonnances des co-internes ; il y a une escalade dans les antalgiques : on part de paracétamol/profénid pour finir au cocktail paracétamol/tramadol/profénid/mopral/tranxène/lyrica/myolastan. Il est embêté, et ça se voit, parce qu'il a encore mal, malgré les médicaments, malgré toute la bonne volonté qu'il met à les prendre comme il faut, toutes les huit heures, toutes les six heures, exactement comme c'est marqué, mais ça lui fait rien de rien, les côtes lui font toujours mal...
    Il n'y a vraiment rien qui le soulage ?
    Bin si, confie-t-il penaud, quand il prend un demi-litre de vin rouge, après il a plus mal, mais il aime pas faire ça, il sait que c'est pas bien, de boire comme ça un demi-litre de vin d'un coup.

    Et quelque chose me met la puce à l'oreille ; on parle de l'accident. Il a un stress post-traumatique tout comme dans les bouquins, des ruminations, des reviviscences, des rêves, un mal-être... qui ne se traduisent que par cette douleur, une plainte objective sans substrat organique, mais qui lui pourrit la vie, et qui n'est soulagée que par l'alcool.
    Je le regarde, mains posées sur le bureau, corps un peu penché vers l'avant, la tête penchée comme pour mieux écouter, et je lui dis :
    — Je crois que vous avez un problème avec l'alcool, monsieur C...
    — Je crois aussi, qu'il me répond avec une sincérité désarmante. J'ai déjà été hospitalisé pour ça, même qu'à un moment ils parlaient de me greffer le foie, puis après ça allait mieux alors ils n'ont pas eu à le faire. Mais j'ai beaucoup diminué ma consommation ; j'en prenais presque plus quand il y a eu l'accident, et je veux pas recommencer, mais il n'y a que ça qui me soulage la douleur.

    Il habite chez ses parents depuis son divorce, divorce demandé par son épouse devant son alcoolisme chronique.

    Alors je lui explique que la douleur, oui c'est physique, mais c'est aussi psychique, et qu'il y a toujours ces deux parties. Que dans les jours après l'accident, sa douleur, elle était surtout physique, mais que plus le temps passe et plus elle est psychique. Et que du coup c'est pas étonnant que les dix-huit comprimés qu'il prend tous les jours ne fassent pas grand'chose, parce qu'ils ne tapent pas là où il faut. Sa douleur est diffuse, fuyante, difficile à localiser, pas vraiment en regard du foyer de fracture ; elle n'est ni « fracturaire » (lui-même dit que c'est pas la même qu'au début), ni inflammatoire, ni neuropathique ; c'est facile de dire ce qu'elle n'est pas, mais ce qu'elle est...
    Et on reparle de l'accident, du traumatisme psychologique que ça a représenté. Il s'est fait renverser et a cru mourir. Pire, le conducteur de la voiture a fuit, « et c'est terrible de foncer comme ça sur quelqu'un pour le tuer, et puis de s'enfuir comme si c'était pas grave. » 

    Alors on reprend la dernière ordonnance. Ce médicament, il vous soulage ? Un peu ? Alors on garde. Celui-ci ? Il fait rien ? Alors on oublie. On va tout reprendre depuis le début, je lui explique. Là, c'est pas la même douleur, alors ça sert à rien d'entasser des médicaments. On va refaire une ordonnance toute propre.

    D'abord, c'est pas la peine de prendre les médicaments pour la douleur si vous avez pas mal. Donc c'est pas obligatoire de les prendre. Et s'ils ne vous soulagent pas, c'est pas la peine de les continuer non plus, inutile de vous gaver de pilules qui vous coupent l'appétit. On garde l'Ixprim, malgré le foie, mais en si besoin. On garde du Tranxène pour le soir, parce que quand monsieur C se couche, il n'arrive pas à dormir à cause de l'accident et de ruminations diverses.

    Et je fais le jeu des honteux labos pharmaceutiques en lui prescrivant de l'Euphytose. Mais la prescription « bien vendue », en expliquant que ça va jouer sur la part psychique de la douleur, que ça va faire ci et ça, et tout. Je sais que c'est un placebo — je suis la première à descendre en flammes la phytothérapie et l'homéopathie — mais, quand les vrais médicaments ne marchent pas, on peut tenter le placebo. C'est agréable d'avoir un truc qui ressemble à un médicament, qui a l'odeur, la couleur, la présentation, d'un médicament, et que tu es à peu près sûr qu'il ne fera pas de mal, parce que c'est comme de l'eau en comprimés. J'aimerais qu'il puisse remplacer le vin par l'Euphytose...

    Monsieur C est tout à fait d'accord. Il en a assez de prendre des comprimés qui ne lui font rien, il est d'accord pour tout reprendre à zéro et, après une bonne discussion, il est d'accord qu'il y a peut-être bien une part psychologique à sa douleur. On discute encore un peu et on se quitte bons amis.

    Dehors, il y a ses parents à voir. Devant lui, je fais un résumé de la consultation — en glissant pudiquement sur le demi-litre de vin. A la fin, tout le monde est d'accord pour l'Euphytose et le Tranxène et, comme j'ai quand même un peu l'impression d'avoir fait de la merde, tout le monde est également d'accord pour que ce soit le médecin traitant qui continue le suivi. Monsieur C a rencontré une personne différente à chacun de ses passages dans le service et est plutôt d'accord que c'est pas mal de revoir toujours la même tête pour ce genre de trucs.

    Ils sont partis assez contents, et moi complètement frustrée. Ce n'est pas en vingt minutes de consultation avec quelqu'un que tu ne connais pas qu'il est possible de démêler ce genre de situations. Il faudrait pouvoir le suivre longtemps, monsieur C. Il lui faudrait une demi-heure de consultation toutes les semaines. Une consultation comme celle-ci, c'est du travail incomplet ; c'est du mauvais travail.


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  • A la demande générale !

    S'applique aux spécialités chirurgicales.

     

    1. En dehors de l'astreinte, as-tu prévu de sortir de chez toi ce soir ?
    - Oui +5
    - Non 0

    2. Si oui, seras-tu seul ou en compagnie ?
    - 1 accompagnant +1
    - 2 accompagnants ou plus +2
    - seul 0 

    3. S'agit-il d'une activité programmée depuis...
    - deux heures +5
    - deux jours +2
    - deux semaines +5
    - deux mois et plus +10

    4. S'agit-il de quelque chose que tu as réservé et payé à l'avance ?
    - non 0
    - oui, tarif < 30 € +3
    - oui, tarif > 30 € +5 

    5. Si tu n'avais pas prévu de sortir de chez toi, que pensais-tu faire ?
    - traîner comme une larve devant l'ordinateur 0
    - t'avachir sur ton canapé devant une série ou un film chiant +1
    - t'avachir sur ton canapé devant une série ou un film passionnant +2
    - bosser +3
    - faire des courses, frigo encore plein +1
    - faire des courses, frigo vide +2
    - te faire livrer à manger (pizzas, sushis...) +10

    6. Quelle distance te sépare de l'hôpital ?
    - dix mètres, tu habites à l'internat +5
    - un à deux kilomètres, tu habites pas loin en ville 0
    - vingt minutes de voiture, tu habites presque à la campagne +5

    7. Risques-tu de réveiller quelqu'un en partant à l'hôpital la nuit ?
    - non, je suis célibataire et j'habite seul 0
    - oui, mon colloc +1
    - oui, la personne qui dort à mes côtés +3
    - oui, mes gosses +5 

    8. Quelle est la spécialité écrite sur la porte de ton service (s'il a deux activités ou plus, additionne les scores, spéciale dédicace à Mimi) :
    - viscérale +2
    - ortho +3
    - vasculaire +2
    - thoracique +3
    - cardiaque +2
    - uro +1
    - ophtalmo +3
    - ORL +1
    - maxillo +1
    - plastique -3
    - neurochir +5
    - activité de transplantation +1
    - ... et c'est ton service qui se colle tous les PMO de la région +1

    9. Sur combien d'unités es-tu d'astreinte ?
    - multiplie le score de la question 8 par le nombre d'unités susceptibles de t'appeler pour le Stilnox de monsieur Papy.

    10. Combien d'heures as-tu dormi la nuit précédente ?
    - 0 +5
    - 1 à 3 +3
    - 4 à 6 +2
    - 6 à 8 +1

    11. Combien d'heures as-tu passé dans le service aujourd'hui ?
    - moins de 3, tu étais au bloc en plus d'être d'astreinte +3
    - 7-8, petite journée +2
    - 8-10, journée standard +1
    - 11 heures et plus, ce soir ce sera couscous en boîte +3

    12. Que fais-tu demain ?
    - visite à 9 heures 0
    - bloc à 8 heures +1
    - staff à 7 heures 20 +2 

    13. Quel est ton état de santé ?
    - RAS 0
    - enrhumé +1
    - gastro +3
    - crevé +2
    - bourré / gueule de bois +5

     

     

    Et maintenant, le score !

    0 à 15 : petit veinard, tu ne risques rien, mets-toi en charentaises et robe de chambre en pilou à dix heures du soir,  tu dormiras bien.

    16 à 32 : c'est sûr, tu seras dérangé au moins une fois au pire moment possible, mais globalement l'astreinte devrait être calme. Tu dormiras mieux plus tard.

    33 et plus : nuit blanche pour toi, et ce sera pas avec Delanoë, mais plutôt aux Urgences et/ou au bloc. Condoléances.


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  • Voilà, c'est le Grand Soir, tu es d'astreinte. Mais comment savoir si tu vas dormir ou pas ? Le hasard seul semble être en jeu...

    Heureusement, un score prédictif te permet de deviner. Additionne les points et regarde si ton astreinte sera calme !

     

    1. En dehors de l'astreinte, as-tu prévu de sortir de chez toi ce soir ?
    - Oui +5
    - Non 0

    2. Si oui, seras-tu seul ou en compagnie ?
    - 1 accompagnant +1
    - 2 accompagnants ou plus +2
    - seul 0 

    3. S'agit-il d'une activité programmée depuis...
    - deux heures +5
    - deux jours +2
    - deux semaines +5
    - deux mois et plus +10

    4. S'agit-il de quelque chose que tu as réservé et payé à l'avance ?
    - non 0
    - oui, tarif < 30 € +3
    - oui, tarif > 30 € +5 

    5. Si tu n'avais pas prévu de sortir de chez toi, que pensais-tu faire ?
    - traîner comme une larve devant l'ordinateur 0
    - t'avachir sur ton canapé devant une série ou un film chiant +1
    - t'avachir sur ton canapé devant une série ou un film passionnant +2
    - bosser +3
    - faire des courses, frigo encore plein +1
    - faire des courses, frigo vide +2
    - te faire livrer à manger (pizzas, sushis...) +10

    6. Quelle distance te sépare de l'hôpital ?
    - dix mètres, tu habites à l'internat +5
    - un à deux kilomètres, tu habites pas loin en ville 0
    - vingt minutes de voiture, tu habites presque à la campagne +5

    7. Risques-tu de réveiller quelqu'un en partant à l'hôpital la nuit ?
    - non, je suis célibataire et j'habite seul 0
    - oui, mon colloc +1
    - oui, la personne qui dort à mes côtés +3
    - oui, mes gosses +5 

     

    Maintenant, additionne tes points et regarde vite ton score !

    0 à 10 : petit veinard, tu ne risques rien, mets-toi en charentaises et robe de chambre en pilou à dix heures du soir,  tu dormiras bien.

    11 à 22 : c'est sûr, tu seras dérangé au moins une fois au pire moment possible, mais globalement l'astreinte devrait être calme. Tu dormiras mieux plus tard.

    22 et plus : nuit blanche pour toi, et ce sera pas avec Delanoë, mais plutôt aux Urgences et/ou au bloc. Condoléances.


    7 commentaires
  • — Voui, allô, bonjour, excusez-moi de vous déranger, je suis Stockholm, l'interne de thoracique d'astreinte, et j'ai un petit problème...
    — Lequel ? me répondit monsieur le cadre de santé du bloc opératoire de garde.
    — Je crois que j'ai perdu une boîte de thoracotomie et un écarteur sous sachet...

    [Insérer ici une gueulante appropriée à la situation]

     

    Neuf heures plus tôt. 
    Suite à un enchaînement de circonstances impliquant un spectacle réservé depuis six mois, j'avais filé le téléphone d'astreinte à mon Co pour une durée prévue de grosso modo trois heures.
    Juste en arrivant à l'hôpital pour lui reprendre le portable, message cryptique sur mon répondeur :
    — Stockholm, dépèche-toi de venir, sinon on va se retrouver directement au bloc.

    Ah.

    Allô le portable d'astreinte et, surprise, ce n'est pas le Co qui répond, mais une radiologue à la voix flûtée qui m'explique que Co est sur un geste, ils sont au scanner...

     

    — [...] Et vous n'avez pas, jamais, sous aucun prétexte, à venir chercher une boîte toute seule ! Vous devez toujours prévenir l'IBODE de nuit ! Vous devez toujours lui téléphoner avant de venir chercher le matériel !
    — Je sais bien, mais j'ai pas eu le temps...
    — On a toujours le temps ! Fallait l'appeler !
    — Mais...


    Mais, quand je suis arrivée au scanner, il y avait un patient couvert de sang sur la table, un smuriste en blanc à califourchon sur le scope en train de masser, des infirmières en train de brancher des culots globulaires, un réanimateur en train de téléphoner, une marre de sang à ses pieds, et Chef-Chéri en civil, un bras enfoncé jusqu'au coude dans le thorax du monsieur pour essayer de boucher des trous dans le myocarde. Co naviguait à l'arrière, donnant un coup de main ici et là. La radiologue avait prudemment battu en retraite en salle d'interprétation, loin du sang et des empreintes de pas imprimées en écarlate.
    — Euh. Bonsoir. J'peux faire quelque chose ? j'ai demandé à une infirmière du SAMU. Je sais pas, prendre la relève pour masser ? Chef-Chéri, tu veux du matos ? 


    Un Dubost. Il veut un Dubost, et une boîte de thoraco pour s'agrandir : le patient est en asystolie. J'ai balancé mon sac et mon manteau sur la console du scanner, et je cours dans les couloirs de l'hôpital en plein milieu de la nuit. Je me perds presque pour aller au bloc et, quand j'y arrive, il y a deux ASH en train de laver par terre à l'entrée.

    — Bonsoir-je-suis-l'interne-de-thoracique-il-me-faut-une-boîte-de-thoraco-et-un-écarteur-sous-sachet.
    Les deux femmes me regardent comme si je tombais de la Lune, et je réalise qu'elles ne sont pas de l'hôpital, mais de la société de nettoyage qui sous-traite l'entretient des sols.
    Allez, on y go, on fonce dans le bloc en civil, dans la zone stérile, sans charlotte, sans surblouse, avec les fringues et surtout les chaussures de ville un peu sales, jusque dans la réserve, et on attrape l'écarteur dans son sachet, et la boîte de quinze kilos avec les clamps vasculaires et les instruments longs. Heureusement, la carence d'instrumentistes avait voulu que je prépare une table la veille, et que je révise quelle boîte contenait quoi...
    Les ASH en étaient tellement sur le cul qu'elles n'ont rien dit en me voyant repasser dans l'autre sens. Elles avaient déjà commencé à nettoyer mes traces de pas sur le mouillé ; on aurait dit deux écureuils affairés, avec une tenue verte et un chapeau pointu.

     

    — J'avais pas le temps d'appeler l'IBODE, le patient était en arrêt, ai-je plaidé au téléphone.
    — ... Bon, OK, mais fallait appeler après ! Et la boîte, les instruments sales, qu'est-ce qu'ils sont devenus ? L'exposition au sang, vous y avez pensé ?
    — En fait finalement on s'en est pas servi, de la boîte...
    Bruits de suffocation à l'autre bout du fil.

     

    Je cours dans les couloirs en soufflant comme un bœuf. Les instruments font un boucan du tonnerre de Brest dans le container métallique, j'ai peur de réveiller la moitié des services situés sur le trajet. Des crampes aux bras — la boîte n'est pas maniable, c'est le moins qu'on puisse dire, pas prévu pour ce genre d'exercices — je me force à aller vite, Chef-Chéri attend, une main dans le thorax.
    Au scanner, la scène n'a pas beaucoup changé. La flaque de sang s'est agrandie. Le réanimateur a cessé d'aboyer des ordres au sujet de l'adrénaline, des culots et du remplissage ; le cardiologue de garde sur place est arrivé, l'air quasi blasé ; tout le monde regarde le scope : il y a une activité électrique.
    — Je sens un pouls, annonce Chef-Chéri, la chemise passablement ensanglantée. Je prends pas les écarteurs. On va pas s'agrandir ici. Faut l'amener vite au bloc, par contre.
    — Allô ? fit le réanimateur. Appelez toute la ligne d'astreinte de chirurgie cardiaque. TOUT DE SUITE.
    Avec Co, on se regarde. Il reste avec eux pour les accompagner et je pars en éclaireur au bloc CCV. Chef-Chéri et les autres commençaient à se demander comment ils allaient faire pour transférer le patient de la table de scanner jusque sur le brancard sans que la main chef-chérienne ne lâche sa prise sur l'aorte, le cœur, et les divers trous récemment apparus.

     

    — Mais vous en avez fait quoi de cette boîte, enfin ? 
    — Bin quand je suis partie je l'ai laissée posée sur la console du scan. Il y avait un manip, je lui ai demandé de la faire passer au bloc dès que possible pour qu'ils s'en occupent.
    — Quoi, elle est au bloc de cardiaque ? Ils en ont fait quoi ?
    — Non, on l'a pas emportée avec nous là-bas, on n'en avait pas besoin...

    Le manip avait une moustache poivre et sel. C'était sa caractéristique principale. Sa moustache m'a assurée qu'il allait s'occuper de rendre la boîte à la sté. J'ai attrapé mon sac et je suis partie en courant. Ma forme physique éblouissante m'a gratifiée d'un point de côté à l'arrivée au bloc. La petite avance que j'avais m'a permis de me changer en bleu, tenue nominative piquée au pif sur l'étagère, sabots attrapés à la volée, et d'enfiler une charlotte avant que la troupe ne vienne tambouriner à la porte du bloc, le réanimateur hurlant pour se faire entendre depuis la réa que la porte était fermée de l'intérieur.
    J'ai fini de traverser le vestiaire et ouvert la porte de l'intérieur ; le brancard est entré avec son cortège — et sa traînée de gouttes de sang — et j'ai entendu cette phrase sublime, beuglée par le réanimateur :
    — PERSONNE NE SE CHANGE, VOUS ENTENDEZ BIEN, PERSONNE, ON Y VA TOUS EN CIVIL, ON FONCE VERS LA PLUS GRANDE SALLE ET ON SE GROUILLE ! 

    Co et moi courrons en avant du brancard pour ouvrir les portes et allumer les lumières. Une fois en salle, c'est le rush pour dégager les roulettes de la table, aider à installer les scopes et les pousse-seringues, c'est à qui de nous deux rentrera le chariot de fils, gants et tout le bordel, trouvera la scie à sternotomie, une boîte de cœur ouvert ad hoc... J'ouvre une boîte, enfile des gants stériles et commence à préparer un porte instruments ; Co m'ouvre un champ de table, des fils, trouve une aspiration ; quelqu'un râle car n'arrive pas à brancher le Cell-Saver — heureusement, petit à petit, l'équipe de cardiaque arrive. La pompiste est la première ; elle arrange le Cell-Saver et s'affaire en arrière-plan pour préparer un circuit de CEC. Le réanimateur me pousse pour essayer de poser une artère en fémoral. L'anesthésiste de garde arrive, fringante et shootée à l'adrénaline ; deux chirurgiens sont là, on préparait déjà le champ, la Bétadine éclabousse tout le monde... Chef-Chéri pousse un cri de douleur, le patient se contracte et lui broie le poignet entre ses côtes, il faut le curariser. L'IBODE est là, jette un œil critique sur ma table en bordel — les fils déjà montés sont entassés n'importe comment, les pinces sont mélangées, les piquants n'ont pas de boîte — me demande avec tact si ça me dérange qu'elle y mette un peu d'ordre, et part se laver.

    Peu à peu, les choses s'organisent, tout autant qu'elles puissent l'être. J'ai mal monté la scie sternale ; c'est un Stryker, j'ai une vague notion que ça se monte comme une scie sauteuse, mais j'ai jamais touché une scie sauteuse de ma vie... Au premier test, la lame saute de son logement. C'est l'IBODE qui la montera correctement.
    Pendant ce temps, le premier chef de cardiaque a pris un bistouri froid et commence la sternotomie.

    Le bloc était dans un état apocalyptique : la moitié des intervenants en civil et chaussures de ville, couverts de sang à des degrés divers — Chef-Chéri a ainsi découvert que les chaussures en cuir, c'est quasi-impossible à rattraper une fois baigné dans l'hémoglobine — et un chaos difficilement organisé au début, les smuristes se débattant avec leur scope, cherchant une prise d'oxygène... Personne ne savait allumer le respirateur, et le réanimateur, malgré la multiplication soudaine de ses bras, ne s'était pas rendu compte qu'il fallait intervenir ici aussi. La salle était encombrée de trop de tables, trop d'appuis ; prête à servir pour de la chirurgie programmée, elle ne laissait pas la place géographique à une arrivée en trombe, avec trop de monde, trop de matériel : le scope de transport, dont les fils étaient trop courts pour être accrochés à l'endroit  ad hoc, les pousses-seringues, posés en équilibre précaire sur une tablette découverte presque par hasard. La table-pont, repoussée, inutile, empêchait de faire le tour de la table côté pieds ; les assistants devaient bousculer les anesthésistes pour passer d'un côté à l'autre et organiser, peu à peu, leur matériel et leurs compétences. Le sol s'était progressivement changé en mare de sang, et les roues des brancards et des tables, ainsi que la boue des chaussures — le temps était à l'humide — ont achevé de le transformer en cauchemar d'ASH.

     

    — OK, alors la boîte est restée au scanner. Fallait appeler le bloc central en sortant !
    — Bin j'ai plus pensé...

    J'ai plus pensé, parce qu'une heure et demie après, après la sternotomie, le décaillotage massif du péricarde, la suture laborieuse, par de gros points à la volée, d'un myocarde qui déchirait à chaque systole, puis fibrillait, qu'on choquait, passait en asystolie, refibrillait, repartait, recousait, et déchirait de nouveau, dans tous les sens, après avoir passé des fils, des pledgets, des ciseaux, s'être pris des coups de coude, avoir changé trois fois l'aspiration tombée par terre, en étant à cinq sur le champ — si tant est qu'il était possible de parler de champ pour cette région bétadinée à la hâte, mal protégée par des champs de merde collés avant que ce soit sec — j'avais d'autre chats à fouetter.

     

    — Retrouvez cette boîte avant lundi matin, ou vous saurez ce que ça vous coûtera, a conclu le surveillant.


    — Allô, l'IBODE de garde ? Excusez-moi de vous déranger, c'est Stockholm, une des internes de thoracique...
    — Une boîte qui manque ? Non, je les ai toutes dans la réserve, c'est bon. Elle manquait ce matin ? C'était laquelle que vous aviez pris ?
    — Thoracique 3, avec les clamps. J'ai appelé ce matin au scanner, personne ne savait si elle avait été rapportée ou pas.
    — Elle est posée sur le dessus de la pile, je l'ai sous les yeux. Donc elle est sortie du bloc ? C'est pas grave, on va l'envoyer à la sté. Ne vous inquiétez pas, en fin de compte quelqu'un l'a ramenée. 

     

    On a refermé la sternotomie. On a nettoyé le sang qui commençait à sécher et s'écailler sur le visage et le torse du patient. Avec l'IBODE, on lui a enlevé son slip et ses chaussettes imbibés de sang, tout ça bon à flanquer à la poubelle — mais il était mort, alors on n'a pas voulu — mais c'était dégueu, on ne pouvait pas rendre ces pauvres choses à sa famille dans un tel état.

    Pour la première fois de ma vie, j'ai lavé des chaussettes et un slip qui ne m'appartenaient pas. J'ai flanqué tout ça dans le bac où on se lave les mains, rincé à grande eau pour éliminer les caillots et le plus gros, savonné pour que les chaussettes redeviennent presque blanches, au moins gris rosé, pour que l'élastique du boxer ne soit plus bordeaux, et rincé, rincé le sang qui tourbillonnait au fond du bac en larges nuages écarlates sous la mousse rose.

    Et j'ai oublié la boîte au scanner.


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  • Il y a deux ans, j'étais en premier semestre. Deux mois plus tard, j'ai pris la première trouille de ma vie face à un patient.

    Garde aux Urgences de PériphLand : après minuit, le senior va se coucher et te laisse te démerder. Quand le SMUR local n'est pas en intervention, son senior peut donner un coup de main, mais pas toujours, ça dépend du senior, parce qu'il y a deux-trois gros cons
    'fin avec le recul, je trouve que laisser la main à une interne de chir de premier semestre frise l'inconscience. Bref.

    Les flics locaux amènent les IPM (ivresse publique manifeste) pour qu'on les désomatise et valide la garde à vue / cellule de dégrisement. Il faut que ce soit un senior qui signe l'IPM. Pour que ce soit l'interne qui fasse, on nous jure qu'on sera payés, et que la nuit, ça raque. J'attends encore la paye... 

    Monsieur P (comme Peur) a la quarantaine bien cognée. Contrôle d'identité sur la nationale, homme visiblement bourré. Les flics l'amènent. Il ressemble à Leoben Conoy. Cheveux châtains en brosse courte, les traits creusés, des yeux bleus un peu paumés — mais goguenards — les flics me préviennent que l'arrestation a été musclée. Monsieur P est en effet menotté, avec des éraflures aux poignets. Les flics me suggèrent de laisser la porte du box ouverte ; ils sont devant, ils n'entendent rien, n'écoutent rien, et si j'ai un problème...
    Comme l'externe effacée et obéissante n'est pas très loin sous le vernis d'interne, je suis tout à fait d'accord. 

    L'examen de monsieur P est grosso modo normal. Il n'a bu que de la bière. Le dextro est normal. OK pour les flics.

    Deux heures après, des flics affolés ramènent monsieur P en catastrophe : il a fait la douleur thoracique en cellule.

    Oh. My. Frakking. Gods :
    1. j'ai toujours détesté la cardio,
    2. j'ai jamais rien pris en charge qui chauffe vraiment, 
    3. et je suis pas sûre de savoir faire.

    Cette fois, je fous les flics dehors et je ferme la porte. A l'ECG, sus-décalage de 2 mm sur quasi toutes les dérivations. La douleur ne cède pas sous trinitrine. Je fais piquer des tropos, et je réinterroge monsieur P.
    — Vous n'avez vraiment pris que de l'alcool ?
    Un regard vers la porte fermée, et mon Leoben en sueurs répond :
    — J'ai aussi pris trois rails de coke.
    Silence. J'aimerais lui demander en hurlant pourquoi il me l'avait pas dit avant, mais je me tais. C'est de ma faute ; il fallait fermer la porte.
    — OK. Bon. Euh. Jvais appeler mon chef.
    — Il faut que je vous dise quelque chose. Tout à l'heure, la première fois, j'ai demandé à aller aux toilettes. Il me restait un sachet de coke, j'ai voulu le jeter dans les toilettes pour qu'ils ne le trouvent pas à la fouille, mais il est tombé à côté. Je crois que c'était une erreur, après je me suis dit si jamais un gamin le trouve et croit que c'est du sucre...
    — OK. On va le chercher. Vous inquiétez pas.

    Allô Chef-de-Nuit ?
    — C'est pas compliqué, me répond-il la tête dans le cul, t'appelles les soins cardio à la Grande Ville et tu le transfères.
    — Mais en attendant, je fais quoi ?
    — Tu verras avec eux.

    Allô les soins cardio de la Grande Ville ?
    Faxe-nous l'ECG, on te répondra après.
    ECG faxé : LOOOOOOOOOL c'est pas une onde de Pardee ! Tu peux le garder dans ton périph, ton patient !
    Mais il a mal ! Et la tropo a un peu monté, pas trop, mais un peu !
    Mais non ! Pis c'est sous cocaïne, ça va passer tout seul !
    Mais j'en fais quoi de ce mec ?
    Y'a un service de cardio dans ton périph, tu vois avec le cardio local d'astreinte. Au revoir.

    Allô la cardio d'astreinte ?
    Ah merde. C'est vous. Le docteur X, une peau de bique partie en retraite depuis, qui, de notoriété publique, n'en foutait pas une. Elle refuse de le prendre dans son service, parce que, je cite, « je m'occupe pas des camés, moi ».
    OK, mais j'en fais quoi du patient ?
    Ben tu te démerdes.
    Mais le senior des Urg' il veut pas non plus s'en occuper, les cardio de central veulent pas le prendre, j'en fais QUOI ??? JE LE SOIGNE COMMENT ???
    « Tu fais ce que tu veux »
    Et elle a raccroché. 

    J'ai rappelé Chef-de-Nuit. Il m'a répété que c'était pas son affaire, que j'avais qu'à voir avec les cardios, enfin ! Lui, il va pas s'en occuper !
    En gros, je me démerde. 

    Mais euh... Il y a deux mois, j'étais externe, moi... J'y connais rien... 

    Alors j'ai cherché sur internet la conférence de consensus des infarctus. J'ai soigneusement recopié les prescriptions, en tirant un peu la langue, comme les bons élèves. J'ai rappelé les infirmières de cardio de PériphLand en leur disant que le patient allait monter, qu'il lui faudrait un scope, un ECG le matin et un cycle de troponines. Et les prescriptions recopiées de la conférence de consensus, héparine, aspirine, antalgiques et je sais plus quoi.

    Une fois que monsieur P est monté en cardio, je me suis assise, et j'ai eu l'impression qu'un train avait failli me rouler dessus. Je sentais encore le souffle. J'ai croisé les doigts et prié la Grande Licorne Rose Invisible que tout se passe bien.

    Pour la petite histoire, on n'a jamais retrouvé le sachet de coke dans les toilettes.


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