• Il est minuit ; je suis aux Urgences depuis quatre heures de temps, et on me demande un quatrième avis.

    C'est le bordel et j'en ai marre. Il y a des patients partout ; tous les box ont été doublés, même les déchocages, et les brancards débordent de l'Accueil. Il y a des patients jusque dans le couloir derrière la radio. La plupart sont calmes et prennent leur mal en patience — heureusement, parce que la minorité bruyante... Comment dire, elle me donne envie de me dépêcher de quitter l'Accueil : une dame très alcoolisée hurle et interpelle violemment toute personne dans son champ de vision ; un homme tape un scandale parce que personne n'a examiné son coude qui lui fait mal depuis huit jours ; un patient dans un box d'isolement (ceux qui n'ouvrent pas de l'intérieur) frappe en continu après sa porte. Le brouhaha est effarant, entre les patients qui parlent aux personnes auprès d'eux, les soignants qui gueulent pour se faire entendre d'un bout à l'autre de l'Accueil surchargé, les externes au rapport auprès de leurs internes débordés, le téléphone qui sonne, et les brancardiers qui, malgré tout leur talent, sont obligés de tout défoncer sur leur passage pour amener madame Untel au scanner... La seule consolation est que le portable d'astreinte ne capte pas, donc ne sonne pas, dans les Urgences. Le problème c'est que quand tu sors tu as quinze message des infirmières du service pour le Lovenox de monsieur Truc, mais en attendant tu évites l'overdose de stimulis extérieurs.

    Des scanners, j'en ai vu trois, et les patients qui vont avec. Aucun ne sera opéré, mais tous resteront hospitalisés, d'une manière ou d'une autre. Je n'ai pas de place dans le service, il leur faudra être hébergé. Une dame partira en cardio — sa coronaropathie explique mieux les douleurs abdo que cette vieille, vieille, hernie ombilicale toute souple et toute simple. Un autre passera rapidement dans la case médicale, une créat au plafond et une pyélo ne s'opèrent pas, même si c'est bien au ventre qu'il a mal. Je garde le troisième sous le coude en hébergement quelque part, son occlusion est louche, le scanner foireux ; Chef-Chéri est passé mettre une main sur son ventre, on n'opère pas ce soir, mais on surveille de près, pas dit que la sonde gastrique suffise à débloquer la situation chez ce monsieur aux antécédents plus que lourds.
    Le quatrième, « c'est un des nôtres » me dit l'urgentiste. Quatrième fois qu'un urgentiste s'assied à côté de moi pendant que je finis de rédiger une observation, pour annoncer un patient de plus à voir. Un patient à voir, c'est quelqu'un à examiner (dix minutes), à faire parler (dix minutes) ; c'est de la bio à regarder et un scanner à voir (vingt minutes) ; c'est réfléchir hospitalisation ou pas (deux à cinq minutes) ; c'est un lit à trouver (vingt minutes), un patient à qui il faut au final tout réexpliquer et une famille à voir (temps ad libitum). Mais monsieur B, c'est un des nôtres, même s'il n'est jamais passé dans le service, me dit l'urgentiste : il a un cancer du poumon.

    Il est venu pour quoi, déjà ? Pas le temps de demander : je me retourne et l'urgentiste a disparu. A peine si j'aperçois le coin de sa blouse disparaître dans un box, où une bien vieille dame est en train d'escalader les barrières du brancard. J'attends cinq minutes. La radio est affichée : poumon blanc à droite, des petites boules suspectes sur l'autre champ. En effet, lui, on ne l'opèrera jamais de sa tumeur. J'attends un peu pour qu'on finisse de me raconter l'histoire du patient, mais personne ne revient, et j'en ai assez d'attendre. Le dossier du patient a disparu, paraît-il que l'infirmière l'aurait sur son chariot, mais l'infirmière est partie Dieu sait où : quand on a du mal à se faufiler entre les deux rangées de brancards des couloirs, trouver l'infirmière revient à mettre la main sur cette fichue aiguille de cette fichue botte de foin.

    Bah, le monsieur saura bien m'expliquer pourquoi il vient !

    Ou pas.

    J'entre dans le box ; monsieur B est un vieux monsieur maghrébin, au visage buriné. Quelques cheveux blancs encadrent une tonsure brillante. Je connais monsieur B. Je ne le connais pas.
    Il y a toujours des patients que j'ai l'impression de connaître. Au début, je passais la moitié de la consultation à leur demander où j'aurais pu les voir, alors qu'ils avaient passé leur vie entière à plus de cent kilomètres de ma blouse. Au bout d'un moment, j'ai compris qu'il s'agissait de certains types de visages. Je connais les vieux monsieurs maghrébins aux traits creusés par la vie, qui parlent un français parfois hésitant. Je connais les agriculteurs obèses, diabétiques, insuffisants cardiaques, rénaux et respiratoires, leurs joues rouges piquetées, leurs yeux un peu larmoyants. Je connais les femmes jeunes et maigres, aux cheveux frisés, aux joues creuses, qui portent toujours de grandes écharpes de hippies. Je connais les jeunes footeux rasés de près, un ou deux boutons d'acné écorchés, rougeauds de visage, aux cheveux châtains coupés en brosse. Je connais les touristes anglais écarlates à force de coups de soleil. Je connais les petites vieilles dames toutes voûtées, têtues comme des bourriques, qui sont toujours sous AVK et ont ce même pli flasque et fin autour de l'ombilic. Je les connais, mais je ne les connais pas. Ils font partie d'un groupe, et avant de les connaître plus avant, j'ai toujours l'impression de les avoir déjà vus.

    Bref, mon monsieur ne savait pas pourquoi il était là. C'était son docteur qui l'avait envoyé, par téléphone. Il avait appelé le docteur parce qu'il ne se sentait pas bien. Enfin, c'était sa fille qui avait appelé le docteur, qui avait dit de venir aux Urgences.
    Cool.
    La fille était là. Grande, très brune, élégante, maquillée avec goût : elle aussi je la connaissais. Elle était du groupe des familles intelligentes, impliquées sans être chiantes, qui comprennent vite et réexpliquent bien les affaires aux patients un peu âgés et/ou sourds. Elle était aussi du groupes des gaffes possibles, quand on risque de prendre la fille pour l'épouse ou l'inverse. Elle m'explique la maladie découverte quelques mois plus tôt, les chimios, une chambre implantable infectée : c'est pour ça que le médecin traitant l'a envoyé, son père a de la fièvre depuis quarante-huit heures. C'est une histoire de médecine. On ne va pas lui enlever la chambre implantable ce soir. Je ne comprends pas pourquoi l'urgentiste engloutie par le raz-de-marée de patients m'a demandé de le voir. Je nage, et, en parlant à la fille, j'ai de plus en plus l'impression de la connaître. Elle porte un collier doré avec de petites breloques en perles de culture ; il manque une perle juste sur sa clavicule droite. Je me dis c'est drôle, pour une femme aussi attentive à sa toilette, de porter un collier cassé.

    Je me dis c'est drôle, j'ai pensé ça il n'y a pas longtemps. Et c'était un collier qui ressemblait, avec une perle qui manquait justement là. Mais pourtant le monsieur n'est jamais venu chez nous, il en est sûr. Mais pourtant je suis sûre d'avoir vu, il n'y a pas longtemps, un vieux monsieur maghrébin avec une fille/sœur/épouse, et d'avoir vu aussi le collier. Puis, quand je découvre le thorax du monsieur, il y a le pansement de la chambre implantable, et un autre plus bas, sur le côté, en bas des côtes, un pansement de cicatrice de drain thoracique.

    Puis je me souviens. Tout revient d'un coup : le numéro de la chambre, le monsieur qui lisait un livre à couverture de cuir rouge quand j'étais rentrée, la fille qui était là et que je savais pas si c'était pas plutôt sa femme... Je reprenais l'astreinte, c'était deux semaines plus tôt, c'était un samedi en fin de matinée, je venais pour enlever le drain, qui en fait était déjà enlevé, et donner un avis, qui était déjà donné, parce que Chef-Chéri était passé dix minutes avant moi et que les portables captent mal à cet étage.  Que du coup j'avais laissé le matériel de dédrainage à l'interne du service, et que la fille m'avait expliqué ce que Chef-Chéri avait dit, sur le fait que y'avait un poumon qui ne revenait pas à la paroi, qu'on enlevait le drain et que si l'épanchement revenait et devenait gênant on poserait un cathé pleural à demeure. Que j'étais restée genre cinq minutes en tout et pour tout dans la chambre, puis que j'étais allé manger un burger avec une copine, en vitesse, parce qu'on était toutes les deux d'astreinte.

    Pendant que la fille du monsieur me racontait la dernière hospitalisation — la chimio, puis la fièvre, et tout — j'ai compris que pour eux l'épanchement pleural était un épiphénomène. Le drain, c'était mon collègue qui l'avait posé en chambre, Chef-Chéri avait tiré dessus sans faire mal, bref, la pleurésie, c'est pas qu'ils en avaient rien à foutre, mais un peu quand même. Après je comprends : une chambre implantable infectée, c'est plus emmerdant pour la suite des traitements.

    Mais ça m'a permis de dégainer au moment approprié le fameux « ah mais je me souviens très bien de vous, de votre histoire, et tout et tout. » Et de savoir ce qu'il fallait leur proposer sur ce poumon de nouveau blanc.


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  • La définition du chantier varie dans ses détails d'une spécialité à l'autre, mais la base reste la même : une intervention longue et complexe. Évidemment, ça ne s'aborde pas comme ça. En pratique, un trépied d'or porte un chantier réussi (pour l'interne) : un méga petit-déjeûner le matin, un petit pipi avant l'incision, et une paire de bons bas de contention.

    Pourquoi le petit-déjeûner ? Parce que, le cas échéant, on peut rester douze heures sans manger ni boire. Et, croyez-moi, rien que sept heures d'intervention c'est déjà long au plan calorique. OK, je suis une morphale, mais quand même, l'hypoglycémie guette les meilleurs d'entre nous. On a connu des malaises pour moins que ça.

    Pourquoi le pipi ? Bon, dis comme ça, ça paraît évident, mais il faut penser global. Il faut penser volémie, dirait un réanimator. Surtout si tu comptes transpirer sur le champ, sous les scialytiques, avec la couverture chauffante sous l'aisselle (pour moi) ou sur les couilles (pour un ancien Chef-Chéri, différence de taille oblige). Alors il faut boire, et ça commence la veille par un grand verre d'eau au coucher, et rebelotte au petit-dèj. Selon la température prévue de la salle, polaire ou simplement sibérienne, on peut boire encore un coup d'eau avant l'incision, au moment du dernier pipi, parce que toute cette boisson retentit sur la vessie une fois une éventuelle déshydratation corrigée. Donc il faut aussi beaucoup faire pipi — la parano en moi prend ses précautions même avant une intervention d'une demi-heure, parce qu'on ne sait jamais... Mais ça, c'est depuis qu'une vésicule d'une demi-heure s'est transformée à l'improviste en chantier de six heures par la simple combinaison malheureuse d'un chef et d'une interne aussi poissards l'un que l'autre. Bon, aussi par la cholécystite de la dame, mais là n'est pas le propos. Donc, toujours uriner avant d'inciser, c'est pas la panseuse qui va venir te poser une sonde urinaire, et quitter le champ pour ça c'est la honte.
    Le jour où la médecine du travail m'a dit de faire pipi plus souvent, j'ai ri.

    Enfin, les bas de contention. Dernier dans la liste, et le plus important. Tout le monde connaît leur importance pour éviter de se faire stripper les varices à trente-cinq ans. Au bloc, le port en est quasi-universel chez les femmes. Chez les hommes, il paraît plus controversé — au pif, à cause de l'aspect « je porte des bas et les bas c'est pour les femmelettes, un homme, un vrai, a des valvules veineuses en béton armé »

    Un chantier Medici

    On peut être un roi mage peint à la ressemblance d'un empereur byzantin, chevaucher un puissant étalon, et se faire traiter de fiotte à cause de ses bas qui dépassent.

    Un jour, Chef-Chéri s'est penché vers moi, au-dessus du champ, à genre la cinquième heure d'intervention, et m'a confié à voix basse :
     — Ça va ? Tu tiens le coup ? Moi ça va super, je porte mes nouveaux bas de contention ! J'ai pas mal aux jambes, c'est génial !
    Le même, quelques semaines plus tard, était sorti éprouvé d'une longue journée, les jambes bien lourdes, et râlant parce qu'il avait oublié de mettre ses bas de contention le matin. Parce que pas question de le faire dans le vestiaire des hommes.

    Petites natures, va.


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  • Il est mort, j'en ai la certitude.

    J'étais une petite P2 toute fraîche émoulue de sa P1, et trop, mais alors trop contente, heureuse et fière d'aller enfin à l'hôpital faire un stage de soins infirmiers pendant l'été. J'allais voir des patients en chair et en os !

    Le stage durait quatre semaines : la première d'ASH, la deuxième d'AS et les deux dernières de soins infirmiers proprement dits. C'était en dermato — entendez, beaucoup de pansements. Une fois externe, je n'ai pas eu à apprendre bêtement par cœur les descriptions des ulcères veineux, des érysipèles et stades d'escarres, je les avais bien toutes vues en vrai.
    (Mais rassurez-vous, mon incompétence pour tout le reste de la dermato est bel et bien abyssale. Heureusement que la technologie permet d'envoyer des MMS avec des photos de peau aux potesses de dermato, dis, c'est du psoriasis ou autre chose ?)

    Le service était de taille normale, me paraissait grand. J'écrivais mes relèves sur un petit carnet, en tirant un peu la langue, avec un super stylo quatre-couleurs au corps argenté. La masochiste cachée en moi était contente de se lever à quatre heures du matin pour aller travailler. La continuité des soins, je trouvais ça poétique. Noble, même. J'avais, quoi, dix-huit ans, tout juste voté à mes premières élections, jamais bien sortie de chez moi, pleine de bonne volonté, sauver le monde en allégeant les souffrances — jeune fille naïve pas tout à fait sortie de l'enfance.

    Comme tout le monde, j'ai commencé à sauver le monde en récurrant les chiottes. Habitant encore chez mes parents, c'était la première fois que j'avais vraiment à faire le ménage, et je jure passer aujourd'hui le balais chez moi comme une ASH quadragénaire, mi-brésilienne et aimant rire, me l'a appris la première semaine.

    Le service comportait deux secteurs. La cadre m'avait placée sur le deuxième secteur, pour ne pas que je sois au premier, expressément pour ne pas être confrontée à monsieur T. J'entendais parler de lui à chaque relève ; il menait la vie dure aux soignants, était plus qu'exigeant, parfois méchant, toujours désagréable...
    Il avait surtout un mélanome polymétastatique. Tout le monde m'a expliqué qu'il était en train de mourir, qu'il était chiant, que quand je voyais que c'était lui qui sonnait je devais appeler mon AS ou mon IDE et ne pas y aller ! Je n'étais pas assez aguerrie pour les affronter, lui et sa mort, et son caractère.

    Un jour, j'y suis allée pour aider l'AS à la toilette. Je suis rentrée dans cette chambre comme dans une église.
    C'était une chambre seule, bien sûr, encombrée d'un magma d'affaires comme il n'y en a que dans les chambres des « chroniques. » De gros sacs de voyage, des photos encadrées, un sac de toilette vomissant son contenu, toutes ses affaires... Mais c'est le lit qui me fascinait.
    Monsieur T était couché en chien de fusil, et maigre, maigre, comme jamais personne ne devrait, ne pourrait, l'être. Il tournait le dos à la porte. Il était quasi-nu, hormis une protection. Il bougeait toujours lentement ses bras et ses jambes décharnés. Une kyrielle de tubulures était branchée sur son thorax, raccordées à une chambre implantable saillant sous la peau. Ce jour-là, j'ai vu pour la première fois quelqu'un de vraiment malade. Il n'avait pas quarante ans.

    On m'a présentée, la nouvelle petite souris temporaire du service, à la tenue aussi blanche que les murs. J'ai souri et timidement dis bonjour.

    J'aurais voulu pouvoir faire quelque chose pour monsieur T. On m'a vaguement expliqué les chimiothérapies palliatives. J'ai compris que la maladie, c'était son corps contre lui-même. J'aimais bien monsieur T. Il était chiant, râleur, faisait exprès d'envoyer les infirmières courir à l'autre bout du service, et j'ai failli tourner de l'œil en assistant à son pansement d'escarre sacrée. Un trou de la taille d'une assiette à soupe, d'où sortaient, parfaitement disséquées, les vertèbres sacrées, juste couvertes d'un peu de fibrine. On devinait même les nerfs sciatiques, là, en bas, au fond du trou. L'odeur était infernale, malgré les pansements au charbon. On mettait des huiles essentielles sur du coton pour parfumer la chambre. Le résultat était écœurant dès l'entrée ; c'était la douceur fétide du pyocyanique avec la fadeur de la mandarine, mais ça sentait moins la mort.

    Et les dieux savent si la mort de monsieur T préoccupait l'équipe soignante. Un jour, quelqu'un s'est aperçu qu'il avait un daisho (avec un vrai katana qui coupe) dans le coffret sous la fenêtre. L'équipe s'est trouvée en émoi à la relève, jusqu'à ce que quelqu'un de plus cortiqué relève que, monsieur T étant grabataire, il ne risquait pas d'attraper le nécessaire à seppuku. Un autre jour, c'étaient les gélules d'ActiSkénan : on ne savait pas s'il les prenait bien ou ne les cachait pas quelque part à portée de main pour se suicider avec. Philosophe, la cadre a dit que, s'il arrivait à cacher au personnel assez de morphiniques pour mourir, il aurait bien gagné sa TS.

    La maladie de monsieur T me révoltait. L'impuissance de la médecine aussi. Cet homme était photographe, dans la force de l'âge, et en train de mourir. J'aurais pu avoir une crise de foi et décider de devenir oncologue. Je voulais l'aider, le guérir, mais je ne pouvais pas. Je voulais le prendre aux reins et le relever, mais ça, c'est dans les contes de fées. Alors à la place, j'ai répondu à toutes ses sonnettes. Les infirmières et les AS m'ont regardée faire, un sourcil levé, attendant que je revienne en pleurant — monsieur T aimait bien faire pleurer les élèves.

    Sauf que, voilà. J'aimais bien monsieur T, et il m'aimait bien. Il était assez léger pour que je puisse le recaler sans aide sur ses oreillers lorsqu'il glissait. J'étais maladroite comme un chiot, mais un chiot appliqué. Je lui ai sûrement fait mal, causé plus d'inconfort que les vrais soignants, qui ont appris à mobiliser quelqu'un qui a mal, mais il ne m'a jamais râlé après. Il m'impressionnait, me fascinait, et j'avais peur de lui faire mal en le touchant. Je m'excusais, et le regardais avec inquiétude — si jamais le trop de douleur arrivé par ma faute l'avait tué ? Mais il disait que non, il n'avait pas plus mal.

    Un jour, il a sonné pour dire qu'il avait envie de bonbons à l'anis. Le porte-monnaie était dans la table de nuit, si je pouvais descendre au kiosque lui en acheter une boîte ?
    J'y suis allée, petite créature en tenue blanche, ballerines blanches, queue de cheval bien tirée, les lunettes de myope et encore quelques boutons d'acné qui traînent. De ma petite voix polie et bien élevée d'apprentie hospitalière, j'ai demandé des anis de Flavigny, parfum naturel s'il vous plaît. On m'a donné une boîte ovale ; un couple de bergers de fantaisie y minaudaient sous un arbre, et je suis vite remontée dans la chambre.
    Monsieur T m'a remerciée et m'a demandé de lui ouvrir la boîte. Ses grands doigts bruns et décharnés ont attrapé une boule d'anis. Avant de la manger, il m'a priée de me servir si j'en voulais. Pour être gentille, j'ai pris un bonbon et je l'ai à mon tour bien remercié.
    En sortant de la chambre, j'ai jeté le bonbon — je détestais vraiment l'anis — et ça m'a déchiré le cœur. Ingrate, voilà, le monsieur va bientôt mourir, il te donne un bonbon, et tu n'es même pas capable de le manger. J'ai falli aller rechercher la boule d'anis au fond du sac. Je l'y vois encore. J'avais honte de ne pas aimer l'anis.

    Heureusement, le stage s'est fini. Tous les jours, en arrivant, je redoutais d'apprendre la mort de monsieur T. Heureusement, il n'est pas mort avant que je quitte le service. A mon dernier jour, je n'étais pas sur son secteur, et je me suis faufilée dans sa chambre pour lui dire au revoir pendant que personne ne regardait. Je me sentais presque coupable d'avoir sympathisé. Les cours de P1 de sciences humaines avaient eu beau jeu d'expliquer vaguement que l'empathie c'était bien et la sympathie c'était mal, la maladie et l'histoire de monsieur T m'avaient frappé en plein dans les tripes. Je l'aimais bien. Plus tard, j'ai appris à mes dépends que ces attitudes sont, à long terme, toxiques et pour les malades et pour les soignants. Ne pas s'attacher est la règle, la sanction le burn-out. Monsieur T était le premier. Il est sûrement mort peu de temps après la fin du stage. Je n'ai jamais appelé pour demander. C'était inévitable. Mieux valait ne pas savoir.

     

    Cinq ans plus tard, deux semaines avant la prise de poste d'interne, je me suis trouvée sur une aire d'autoroute. Je voulais un paquet de Kit-Kat avant la pause pipi réglementaire. A côté des chocolats se trouvait un petit présentoir avec des boîtes d'anis de Flavigny à tous les parfums. Sur une impulsion, j'en ai acheté une boîte, parfum naturel, moi qui ai toujours affirmé détester ça, et j'ai mangé le premier avec une pensée pour monsieur T, mon premier patient, et qui est mort.

    Il y a toujours une boîte de bonbons de Flavigny de ce parfum dans ma voiture. En fait, j'aime bien l'anis.


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  • Un de mes premiers cours de sémiologie clinique de P2 fut fait par un digne interniste, qui ouvrit les hostilités avec cette phrase fantastique :
    — L'important de la sémiologie, c'est que vous puissiez décrire précisément ce que vous voyez. Si vous, vous ne savez pas ce que veulent dire les signes cliniques de votre patient, il y aura toujours quelqu'un qui pourra vous répondre avec une bonne description. Et si vous connaissez bien la sémiologie, vous pourrez aussi reconnaître une maladie que vous n'avez jamais vu. 

    Il y a quelques temps, j'ai pu vérifier que c'était bien vrai.
    J'étais bien tranquille en train de travailler dans le dépotoir bureau des internes quand une infirmière du service est entrée. Elle cherchait mon co-interne de salle :
    — Mais peut-être que tu pourras faire, dit-elle avec désinvolture.
    — Qu'est-ce qui t'arrive ?
    — Madame GrêleCourt, elle est bizarre... Elle nous refait l'Exorciste.
    Et la désinvolture laissa place à un malaise certain.
    — What ?
    — Bin elle est toute raide dans son lit, elle parle une langue bizarre et elle a de l'écume aux lèvres. Je l'ai trouvée comme ça en rentrant dans la chambre pour le tour c'est pas ma faute j'te jure !
    — J'arrive. 
    Et là je me suis dit non c'est pas vrai, elle est pas en train de convulser, non ? Et comment je le saurai si c'est le cas, j'ai jamais vu de crise convulsive de ma vie ? 

    Elle avait trouvé madame GrêleCourt dans cet état-là en commençant son tour. Quand je suis rentrée dans la chambre, en effet, madame GrêleCourt était bizarre.
    Sa respiration était lourde, bruyante, rauque, comme celle d'un gamin qui fait le mousquetaire blessé ; elle avait les yeux révulsés, et quelques clonies secouaient encore sa jambe droite. Le lit était mouillé d'urine. Le temps que je l'examine rapidement, les clonies avaient cessé, laissant la place à une raideur plastique.
    Et là, mon prof de P2 aurait été fier de moi, parce que j'ai su que c'était une respiration stertoreuse, que madame GrêleCourt était bizarre à cause du déficit post-critique, et qu'il fallait un anesthésiste. J'ai dit :
    — Prépare une ampoule de Valium et ouvre le chariot d'urgence, je reviens.
    J'avais aperçu Chef-Chéri à l'entrée du bureau infirmier en venant, alors j'ai fait ce que fait tout interne bien discipliné : aller chercher son chef quand on se sent dépassé par les évènements. 

    Le chariot d'urgence, dans un service, est le truc dont on espère n'avoir jamais à se servir. Dessus, il y a de quoi défibriller. Sur le côté, une planche pour un massage cardiaque externe. A l'intérieur, il y a de quoi intuber, ainsi que les drogues de réanimation. Normalement, il y a de quoi commencer une réa en chambre.
    Ouvrir le chariot d'urgence revient à flanquer un coup de pied dans la ruche du service, à croire que les infirmières sont télépathes : deux minutes après, tout le monde est amassé devant la chambre.

    Le temps de prévenir Chef-Chéri et de revenir dans la chambre, madame GrêleCourt convulsait de nouveau, sans avoir repris connaissance. Un deuxième infirmier préparait le Valium pendant que sa collègue ouvrait le scellé du chariot d'urgence ; la perfusette a été vite branchée, et Chef-Chéri, comme Zorro, est arrivé. Plus cortiqué que moi, il a demandé de préparer aussi du Gardénal.

    En quelques instants, c'était devenu le bordel dans la chambre. Les infirmières partaient dans tous les sens, pour préparer les perfusions, sortir une canule de Guédel, un masque à haute concentration... Co-Interne s'est matérialisé dans la chambre. A deux, on a essayé de mettre madame GrêleCourt en PLS, mais va-t-en tourner quelqu'un qui convulse un peu et qui est raide comme la justice. Puis, par l'opération du saint-Esprit (à moins que ce ne soit par le téléphone de Chef-Chéri), un anesthésiste est arrivé. Grand, baraqué, et vieux expérimenté, c'était l'homme de la situation. Taillé en rugbyman qui se serait un peu laissé aller, il possédait un baryton tonitruant et ronchonneur, l'anxiolytique idéal — l'anesthésiste qui tonitruait à l'oreille des infirmières (et des internes). A son arrivée, de l'huile s'est répandue sur la mer agitée.

    On lui a monté le lit, sorti un laryngoscope et préparé une ampoule de Diprivan au cas où ("le truc blanc dans une grosse ampoule", a crié Chef-Chéri à l'infirmière qui ne le trouvait pas sur le chariot). Madame GrêleCourt était trop spastique pour quoi que ce soit, y compris une intubation à la sauvage, et le Chuchoteur, à la tête du lit, le laryngo à la main, l'a regardée d'un air pensif.
    — Si ça se trouve, elle est en train d'engager, a-t-il dit avec un accent rocailleux du sud-ouest.
    Silence. Co, Chef-Chéri et moi nous sommes regardés. Puis on a chacun dégainé notre téléphone, pour appeler simultanément la réa, le scanner et le neurologue d'astreinte. 
    — Demande aux réas s'ils veulent que je l'intube en chambre avant le scanner, a-t-il dit à Chef-Chéri. Toi, me dit-il, dis au scanner qu'il faut qu'ils se mettent en stan'debaïe et qu'on va peut-être leur descendre tout de suite.
    — Ça s'appelle comment, déjà, la respiration ? a vite chuchoté Co. Sterto quoi ? 

    La réa avait une chambre toute prête. Le scanner était en stand-by. Madame GrêleCourt reprenait une coloration normale (entendez, pas violette) et semblait respirer mieux. Décision fut prise de la pousser en réa de suite.

    Maintenant, il faut dire un truc. Chaque médecin est peut-être un demi-dieu, réincarnation d'Hippocrate et d'Imhotep, mais il faut bien dire un truc : on est nuls en brancardage. Mais super nuls. Quand je brancarde seule, s'il y a un mur, je le prends de plein fouet. Toujours. Où qu'il soit. A deux, ça va un peu mieux, on se contente d'arracher le papier-peint et d'écraser les imprudents qui s'approchent à moins de deux mètres. Je préviens les patients que j'ai pas mon permis brancard ; ça les fait rire, jusqu'au premier mur.
    Toujours est-il que là, on était quatre à pousser le lit (enfin trois, le Chuchotteur étant plus occupé à ventiler au masque qu'à fournir un effort de poussée).

    Bin disons qu'heureusement que madame GrêleCourt était encore en état de mal quand on est arrivés en réa, parce que les murs avaient, mais alors vachement, morflé.

     

    (Pour info, la conférence de consensus sur l'état de mal épileptique. Ils ne parlent pas du brancardage.)

    (Pour le happy end, sachez qu'elle a récupéré sans séquelles de son état de mal, et qu'on n'a jamais su non plus pourquoi elle avait convulsé en premier lieu)


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  • Récemment, un déménagement de service nous a fait changer de lingerie, et donc de fournisseur de blouse.

    Les Co et moi sommes donc allés localiser ladite lingerie dès le deuxième jour pour nous commander des blouses homologuées par l'établissement.

    La lingère, une femme entre deux âges très gentille, nous a proporé d'essayer les tenues. Je m'y colle en premier, elle me fait passer une taille 1 à manches longues qui me va à peu près. Puis les deux Co (tout deux mâles et virils) essayent à leur tour — leurs blouses ont des manches courtes.

    J'ai demandé pourquoi je ne pouvais pas avoir des manches courtes.
    Réponse de la gentille lingère : les blouses de femme ont des manches longues, les blouses d'homme ont des manches courtes, c'est comme ça.
    Sur le cul, je lui demande quelle est la différence entre les deux modèles.
    Bin c'est des blouses d'homme et des blouses de femme. C'est l'un de mes Co qui me fera remarquer la différence de sens de boutonnage.

    J'ai demandé une blouse à manche courte. Mais ce sera une blouse d'homme, m'a répondu la lingère, embarrassée.
    Quand j'ai menacé de couper les manches anti-hygiéniques de ma blouse si elles étaient longues, j'ai eu le droit d'essayer une blouse d'homme pour petit gabarit, de voir qu'elle m'allait parfaitement (normal, c'était une taille 1) et de passer la commande, avec la sensation d'avoir brisé une règle établie (jm'en fous, chui chirurgien ! dirait un ancien Chef-Chéri).

    Depuis, j'ai regardé les tenues des médecins. En effet, toutes les femmes ont des manches longues et tous les hommes des manches courtes. Je n'ai malheureusement pas trouvé d'autre explication qu'un sexisme latent : une femme ne peut pas être médecin, donc (si elle n'est pas infirmière en tenue ad hoc sans blouse) n'a jamais de contact avec les malades, donc n'a pas besoin de manches courtes et propres, mais de manches longues qui protègent ses poignets de secrétaire de l'encre de la machine à écrire. J'ai pensé à cette Vie de Meuf.

    On croit rêver, d'autant plus que l'établissement est assez récent — même tout jeunot à comparer du CHU dont l'histoire remonte à quelque chose comme le XIVe siècle.

    Je vais donc me promener en « blouse de mec ». Un Chef-Chéri m'avait dit un jour que j'avais une part masculine ; il faut croire qu'il avait raison : ce sont mes manches courtes.


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