• Madame M a de l'arthrose à son genou ; une prothèse paraît une bonne idée qui lui permettra de remarcher.

    Madame M est également obèse, diabétique, a une discrète incontinence urinaire ancienne et stable, et une hygiène de vie douteuse.

    Un ECBU a été prescrit en préop en ville. Comme on pouvait s'y attendre, on trouve quelques leucocytes, et des germes à une concentration de 10^6, ni plus, ni moins. L'antibiogramme retrouve d'un côté un pyocyanique multirésistant, et de l'autre une Morganella elle aussi résistante. Les seuls antibiotiques auxquels les deux étaient sensibles ? Tiénam et Amiklin, deux antibiotiques de la classe de l'artillerie lourde (oui, pour moi les antibiotiques se répartissent en trois classes : antibiotiques faciles, artillerie lourde et Augmentin.) Plein de bonnes intentions, son bon docteur lui avait collé huit jours de Rocéphine dans les fesses, rapport à la chirurgie prévue, sauf qu'il avait rien adapté à l'antibiogramme, puisque les bestiaux y étaient résistants, à la Rocéphine.

    Bon, donc on pouvait pas lui poser la prothèse. Mais comme madame M n'avait pas le moindre signe fonctionnel urinaire et que son pipi, c'était pas du pus, je me suis dit que le Tiénam c'était peut-être pas la peine. Mais, comme on dit dans les romans-feuilletons, n'anticipons pas, je ne connais pas encore l'affaire.

    Entre Chef-Ortho. Enfin non, il n'est pas rentré dans la salle de soins, il a vocalisé, dans le couloir, son inquiétude liée au fait de ne pas m'avoir dans son champ de vision direct, et la confiance qu'il me portait vis-à-vis de la prise en charge médicale de sa patiente. En clair, il a crié :
    — Elle est où, Stockholm ? Faut qu'elle s'occupe de l'ECBU de ma prothèse de demain ! 
    — Je suis làààààà !
    — Ouais, va falloir que tu la mettes sous Bactrim, elle a une infection urinaire, je la repousse à lundi. J'ai montré le papier à Untel [NdA interniste], il sait pas quoi mettre ! Alors chai pas, appelle tes copains du CHU ou quelqu'un d'autre qui tu veux, enfin moi je la mettrais sous Bactrim mais j'y connais plus rien dans ces trucs-là, et puis vous les jeunes vous êtes là pour ça. 

    J'ai lorgné le papier. Untel avait consciencieusement entouré au crayon à papier le Tiénam et l'Amiklin. Je ne le connaissais pas, mais je l'imaginais volontiers, silhouette frêle en blouse blanche, petites lunettes à monture d'acier, entourer les noms des antibiotiques en faisant « Mmm mmm » pendant que Chef-Ortho lui réclamait du Bactrim. La Morganella était sensible au Bactrim, mais le pyo y était résistant.

    Quand Chef-Chéri est parti vaquer à ses pansements, dans une logorrhée rigolote, j'ai regardé l'antibiogramme et j'ai fait « Mmm mmm » dans ma tête, plus pour me donner une contenance face à ce papier insolent que parce que je savais quoi faire. Alors j'ai décroché le téléphone et appelé un bactériologiste.

    10 minutes et 27 secondes de communication plus tard, les faits suivants avaient été établis :
    Primo, madame M était totalement asymptomatique.
    Secundo, ses urines n'étaient pas non plus du pus.
    Tertio, en ville et sans chirurgie prévue, on ne l'aurait pas traitée de ça.
    Ergo, on ne la traite pas, on la fait boire, se laver et changer de culotte, et on recontrôle aujourd'hui même, sur un coup de chance le pyo aura disparu, ou la Morganella, et on pourra traiter avec un truc un peu plus simple que l'artillerie lourde.

    Allô Chef-Ortho ? Alors voilà... 
    — Nan mais attends, pourquoi on la mettrait pas sous Bactrim direct, et on l'arrête si l'antibiogramme dit que c'est toujours résistant ?
    — Euh... Pression de sélection ?
    — De quoi tu me parles, là ?
    [...]
    — Ha OK. Ben on la met sous Tiénam et Amiklin, puisque c'est sensible.
    — Ho non...
    — Ben pourquoi ? C'est sensible !
    — Mais en ville on l'aurait pas traitée...
    — Oui mais moi je veux lui mettre une prothèse ! 
    — Oui mais si elle infecte sa prothèse on l'aura dans le cul l'os si le germe est devenu résistant aux deux seuls antibiotiques qui marchent.
    [...]
    — Non mais c'est logique, tes arguments, quand on y pense. Bon, écoute, on la traite pas, fais ce que tu dis, et puis après on voit. 

    Le même jours, dix-huit heures trente, à l'internat. Téléphone qui sonne :
    — Oui, c'est Infirmière-Chérie. Dis, Chef-Ortho te fais demander un truc.
    — Vi ?
    — Madame M, tu veux pas la mettre sous Bactrim, quand même ?
    — Naon !

    L'ECBU de contrôle fut négatif, et la prothèse fut posée. Sans Bactrim. 

    Bienvenue en orthopédie à PériphLand !


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  • — Ouais, salut, c'est les Urgences, j'ai une dame, là, je me demandais si tu pouvais la prendre. Les pneumos ont pas de lit...
    — Raconte ?
    — Elle a une quarantaine d'années, un cancer bronchique à petites cellules métastatique à l'autre poumon, un envahissement médiastinal, en cours de troisième ligne de chimiothérapie, sans efficacité. Elle est pas de la région, elle est venue voir sa fille, et là elle est venue à l'Accueil sur une majoration de la dyspnée. Elle a la trachée déviée et envahie par la masse, en fait...

    Bonne fille, j'avais des lits, je l'ai prise.

    — Docteur, je veux mourir, me dit-elle.
    De grands yeux verts dans un visage hâve et gris ; un fin duvet brun en lieu de cheveux.
    Un dossier désespérant : diagnostic quatre mois plus tôt, et depuis, l'évolution malgré les traitements. Une dame en refus de soin : elle avait annulé ses deux dernières séances de chimio à l'arrache ; le dernier compte-rendu de consultation reflétait le désespoir relationnel de son oncologue. Il racontait une patiente fuyante, trop facile à braquer, trop calme, trop décidée à sa fin.
    — Injectez-moi quelque chose qui me fasse mourir, ajouta-t-elle devant mon silence.
    — Non, madame, je ne peux pas faire ça... Mais par contre on va essayer de vous soulager autrement.
    Elle ne prenait que peu d'antalgiques, au vu de la situation. Quasiment aucun traitement symptomatique.
    — Je ne veux pas, je veux juste mourir.
    Elle était calme. Elle portait de petites lunettes bordeaux à monture métallique ajourée. Elle avait des mules brodées, elles aussi bordeaux.
    C'était jeudi soir. Un été lourd et pesant, des chambres trop chaudes par ce temps d'orage menaçant. Plus que le week-end et je rendais l'astreinte. C'était une chambre double, mais la dame était seule — nous n'avions plus de chambres simples. Prévu de tenir l'autre lit fermé, de la changer de chambre dès que possible.
    Assise dans le lit, elle se tenait penchée en avant, une main appuyée sur la poitrine, cherchant l'air. Les muscles de son cou émacié se tendaient sous l'effort.
    J'ai parlé de corticoïdes. Elle n'en voulait pas. Elle voulait se reposer.
    J'ai parlé de Xanax. Elle n'en voulait pas. Elle ne voulait pas être shootée par les médicaments.
    J'ai parlé de chercher s'il n'y aurait pas une part de la dyspnée qu'un geste simple pourrait soulager : épanchement péricardique, épanchement pleural. Elle ne voulait ni écho cardiaque ni radio pulmonaire. Elle voulait mourir.
    Elle avait les pommettes larges, un peau grise finement striée sous le duvet de la cachexie, des lèvres fines, pâles et dessechées. De manière étonnante, pas d'escarre sous le nez, à l'endroit des lunettes à oxygène.
    J'ai parlé de bains de bouche, de soins locaux... Elle n'en voulait pas.
    J'ai parlé d'aérosols bronchodilatateurs (auscultation spastique). Elle n'en voulait pas.
    Contrairement à la majorité des patients, elle ne parlait pas. Elle répondait brièvement aux questions, pour refuser toute proposition de soin. Tous les temps de silence du monde ne la tentaient pas : muette, elle n'attendait rien de nous qu'une injection illusoire et immorale. Elle se plaçait volontairement au-delà de ce qu'on pouvait lui proposer, désirant ce qu'on ne pouvait lui infliger, initiatrice et victime de l'impasse.
    Exaspérée, j'avais envie de dire « mais si vous refusez qu'on vous soigne, pourquoi est-ce que vous êtes venue à l'hôpital ? Fallait vous jeter du haut d'un pont. »
    Avant de craquer, j'ai appelé Chef-Chéri. Sa position a été plus simple. Au lieu de négocier pied à pied le traitement des symptômes, il a prescrit en bloc, et annoncé de même. Pour vous soulager, on va faire ça, ça et ça. Corticoïdes à bonne dose, anxioytiques, aérosols, et je ne sais plus quoi. Peut-être un fond de diurétiques. J'ai oublié. Et si demain matin ça va pas mieux, échographie cardiaque plus ou moins drainage percutané sous locale.
    Lâchement, je l'ai suivi lorsqu'il a quitté la chambre.

    Le samedi matin, visite. Pas d'amélioration : écho. Allô l'interne de cardio de garde ?
    En fin de matinée, la cardiologue est venue. Il a fallu renégocier l'échographie. Ça ne fait pas mal, ça permettra de vous soulager si on voit du liquide dans le péricarde, on pourra l'évacuer. A deux internes, il nous a fallu vingt minutes pour que la dame accepte une écho rapide, au lit.
    Pas d'épanchement. Je vous l'avais bien dit que ça ne servait à rien, dit-elle.

    Le reste du week-end s'est passé à l'avenant. Passer vingt bonnes minutes dans la chambre à chaque passage. Le pneumologue d'astreinte avait juré sur la tête de son chien de la prendre dans son service à la première place disponible. Au mois d'août, mois des fermetures de lit, ces promesses-là reflètent parfois plus de bonne volonté que de possibilités réelles.

    Lundi matin, on a pu la passer en chambre seule. Changement de Chef-Chéri. Et surprise : cette dame, si réfractaire à tout traitement pendant le week-end, est soudain devenue coopérante. Comme une bécasse, je m'en suis réjouie.

    Lundi midi, la Co avait fini le bloc. On est allé manger à l'internat et je lui ai passé le téléphone. Il faisait beau et nous n'avions pas grand-chose à faire pour l'après-midi, donc pendant que les chefs remontaient consulter, nous nous sommes installées sur la terrasse de l'internat, avec un café. Au-dessus de nous, le murmure frais du vent dans les bouleaux argentés. Le ciel bleu entre les nuages. Des réanimateurs nous ont rejoint ; l'un d'entre eux a allumé une cigarette au parfum de miel. J'ai allongé les jambes et renversé la tête. Co, les coudes posés sur la table et le menton posé sur les coudes, blaguait doucement avec les réas.

    Le portable d'astreinte a sonné. Co a décroché. Ses traits se sont décomposés.
    — Qui ?... Non, c'est... Bouge pas, on remonte tout de suite.
    Pâle comme la mort, elle s'est tournée vers moi. Les réanimateurs ont arrêté de parler.
    — Une patiente s'est suicidée.
    — Hein ? Qui ?
    D'un coup, j'avais la bouche sèche. D'un coup, il faisait froid.
    — Madame H. Elle s'est jetée par la fenêtre de la tisanerie pendant les transmissions. 
    Nous nous sommes levées d'un seul mouvement. Dans le brouillard, nous avons escaladé le sentier du talus pour remonter à l'hôpital. Traversé le hall bondé. Pris l'ascenseur caché, celui qui va plus vite.

    A l'entrée du service, Cheftaine-Chérie avait la mine sombre des mauvais jours. En quelques minutes, tout le service était déjà au courant. L'une des secrétaires fixait d'un œil morne le téléphone en train de sonner. Lorsqu'elle a décroché, le geste était mécanique.
    — Qu'est-ce qui s'est passé ?
    — Tu sais, elle avait la chambre en face de la tisanerie... La fenêtre était entrouverte à cause du lave-vaisselle qui tournait... Elle est passée par là. Oh, Stockholm, je suis désolée, mais Chef 1 et Chef 2 sont en bas, ils n'arrivent pas à l'identifier. Il faudrait que tu descendes.
    Dans mon ventre, mon estomac a fait un tour sur lui-même et s'est arrêté. Le curry de poulet du midi s'est changé en plomb.
    — Pourquoi ?
    — Chef 2 ne l'a vue que ce matin, il ne la connaissait pas vraiment... Et Chef 1 n'arrive pas à la reconnaitre.
    Silence. J'ai vaguement senti que Co et Cheftaine-Chérie me regardaient.
    — Bon ben j'y vais, ai-je coassé.

    Je ne sais plus comment je suis descendue dans cette cour. J'ai poussé la lourde porte vitrée. Il y avait un petit attroupement à la verticale de la tisanerie. Des policiers, des SMURistes, des administratifs en civil, les deux Chefs-Chéris en blouse... J'ai resserré les pans de ma blouse contre moi, serré les dents, et foncé. Jusqu'à ce qu'une fliquette à casquette et queue de cheval brune me hèle de m'arrêter. Elle a couru vers moi. Je me suis figée.
    — Je suis l'interne d'astreinte, ai-je dit avec cette voix bizarre.
    — Si si, vous pouvez approcher, faut juste faire attention où vous mettez les pieds. 
    Et j'ai regardé par terre, et j'ai eu encore plus froid. J'étais à plus de cinq mètres du corps, et j'avais failli poser le pied sur ce qui ressemblait à un palais osseux. Il y avait des fragments roses un peu partout. Les Chefs-Chéris m'ont vue. Ils ont eu l'air soulagé, si tant est qu'un visage horrifié puisse exprimer quelque chose de plus.

    Je me suis approchée. On ne pouvait pas reconnaître la dame, et pourtant je me suis forcée à regarder. Le contenu de la fosse postérieure sortait de sa bouche. Le massif facial était fendu comme d'un coup de hache. Ses yeux morts fixaient le ciel. Les iris étaient pourtant verts, le crâne nu. Et, par terre, à côté du corps, il y avait les lunettes bordeaux, dont la monture métallique était tordue, et les mules assorties, tombées n'importe comment à quelques mètes l'une de l'autre. Sous les vêtements, le thorax avait une forme anormale et les membres étaient angulés de manière pénible.
    — C'est bien madame H, ai-je dit.
    Qui d'autre cela pouvait-il être ?
    Puis j'ai reculé en faisant attention de ne pas marcher dans les débris de cerveau. La traversée jusqu'à la zone sûre du milieu de la cour a duré des siècles.
    L'un des Chefs-Chéris avait l'air d'avoir envie de vomir. Il s'est aussitôt excusé et a dit qu'il était dans son bureau pour quand les policiers voudraient l'entendre. L'autre l'a suivi sans mot dire.
    Je me suis retrouvée seule avec deux femmes en civil. Plus tard, j'ai compris que c'était la directrice du site et l'administrateur de garde. Pour l'instant, elles n'avaient pas grand chose à dire. Elles évitaient surtout de regarder vers le corps. J'avais hâte que quelqu'un le ramasse sur une civière et l'emporte, ou au moins le recouvre. Heureusement, la fliquette à queue de cheval est vite venue me voir. Elle a pris mes coordonnées. Je lui ai raconté rapidement les évènements du week-end. Elle n'a pas pris de notes, a dit que Chef-Chéri avait dit que sa déposition suffirait, que c'était pas la peine de m'embêter.

    Il faisait de plus en plus froid, dans cette cour. Il n'y avait pas de soleil. Il n'y en avait jamais eu. Le vent me taillait en lanières sous ma blouse. Les SMURistes, cools, rangeaient leur matériel en se demandant pourquoi ils s'étaient déplacés pour une femme tombée du cinquième étage. Quelqu'un a eu la bonne idée d'étendre un drap sur le corps. J'ai demandé à la directrice si je pouvais partir. A l'ouest, le teint verdâtre, elle a dit qu'elle ne savait pas mais qu'elle pensait que oui. Alors j'ai demandé au Chef-Chéri des policiers, un mètre soixante, grosse moustache grise et  plus de galons que les autres. Il a dit que oui, alors je suis remontée dans le service comme un zombie.

    J'étais barbouillée, triste et furieuse. En colère devant le sentiment d'impuissance qui me submergeait. La dame s'était volontairement placée au delà de toute ressource et de toute aide, bien plus qu'en refusant un traitement antalgique. Devant sa mort, c'est l'impuissance qui m'a dominée, et aussi le dégoût : on aurait pu l'aider. J'étais en colère contre elle de ne pas nous avoir laissé la possibilité de la soulager. Désespoir, aussi, de ne pas avoir su trouver les mots pour la convaincre. Un animal malade, incurable, on le tue. Un être humain, on lui tend la main et on l'accompagne.
    Choisir de mourir était sa liberté. Elle aurait pu l'exercer n'importe quand ; pourquoi pendant l'hospitalisation ? J'entends bien qu'elle désirait mourir dès l'arrivée, et depuis je n'ai plus commis l'erreur de sous-estimer une demande de mort. Mais comment en était-on arrivé à ce niveau de désespoir irrévocable ?

    Les autres m'attendaient. Co et Cheftaine-Chérie m'ont demandé si je me sentais bien. J'ai dit que oui. Entre temps, l'interne d'anesthésie était arrivé ; il m'a pris le bras et m'a emmenée en salle de soins. Et là, on s'est bourré la gueule au Riclès.


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  • La question rituelle du lundi matin, à ceux qui ont fait l'astreinte du week-end, est :
    — Alors, vous avez beaucoup bossé, ce week-end ? 
    Des fois tu n'as pas le temps de la poser tellement Chef-Chéri a hâte de raconter à tout le monde le combo clamshell + laparotomie du dimanche matin.
    Des fois le Co te répond, blasé, qu'il a passé deux nuits aux Urgences à drainer des plèvres et donner des avis. Ou, plus fréquemment, que les infirmiers de nuit l'ont harcelé au téléphone toutes les heures.

    Rarement, l'astreinte, l'œil vif et le poil brillant, répondra :
    — Ah, on n'a pas trop bossé, par contre j'ai un scoop !
    — Dis, dis !
    — Le jeune du pneumothorax que t'as drainé l'autre jour aux Urgences ! [NdA : dénomination non spécifique, en général on en a toujours deux ou trois dans le service mais on les reconnaît, comme une chatte ses chatons, à leur cri d'oisillon esseulé et à l'état de bullage de leur drain.] 
    — Alors !
    — Il a plaqué sa copine !
    — Nooooon !!!

    Il faut en effet savoir une chose. On a l'habitude des familles difficiles à gérer (un jour, je fera une méga-étude sur les relations pathologiques patients/parents chez les pneumothorax récidivants, un jour), des familles chiantes qui posent quinze mille questions, des familles qui quittent la chambre en claquant la porte parce qu'elles se sont engueulées avec le patient, des familles pot-de-colle qui ne laissent pas respirer les patients, et même ponctuellement des réglements de vendettas familiales dans la chambre, mais on n'a pas, du tout, l'habitude des ruptures amoureuses initiées par le patient.

    En fait, monsieur P (comme Plaquage), se remettait mal d'une rupture d'il y a deux mois. Pendant la pose du drain, il avait d'ailleurs bien râlé là-dessus ; plus que la copine, c'était l'appartement de la copine qui lui manquait. Parce que retourner vivre chez ses parents à vingt-et-un ans, c'est la loose.
    En entendant ça, j'ai failli lui expliquer que moi, j'étais restée jusqu'à l'âge mûr de vingt-quatre ans (et l'internat et son autonomie financière), puis je me suis retenue, ça aurait pu être mal perçu.
    Mais dans la chambre se trouvait une nouvelle copine, parce qu'une de perdue, dix de retrouvées, alors j'avais classé l'affaire.

    Sauf que dans le week-end monsieur P a eu mal, pis il ne dormait pas non plus à cause du drain, bref il s'est énervé et il a lourdé sa nouvelle copine depuis son lit d'hôpital. D'habitude, c'est plutôt le valide qui plaque le malade, enfin bon.

    L'ex-nouvelle copine est partie en pleurant.
    Monsieur P s'est retrouvé seul avec sa mère, son drain et son voisin de chambre. 
    Et Co a eu une histoire de chasse de plus à raconter. 


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  • Il y a Delphine, quatre-vingt sept ans, et Marinette, quatre-vingt cinq ans. J'ai d'abord fait la connaissance de Marinette par les urgentistes, une nuit, aux petites heures du matin :
    — Ouais allô salut, c'est ton urgentiste préféré. J'ai une petite vieille dame qui a chuté dans les escaliers il y a deux jours, elle a des fractures des arcs antérieurs de K3 à K7 à gauche. Quelques gouttes d'hémothorax au scanner. Pas de gros antécédents. Tu as de la place pour elle ?
    — Vi... 
    — Ben écoute je lui fais des prescriptions et je la fais passer dans ton service, elle va bien, sature bien, a pas trop mal, y'a pas d'argument pour des lésions intra-abdo, et là le brancard elle en a marre, il lui faudrait un vrai lit, on gagnera du temps si je m'en occupe.
    — Ben si tu veux...

     Le matin, j'ai rencontré Marinette. Pas bien grande, toute fripée, toute plissée, avec de grands yeux verts façon rainette, enfouis sous des paupières tombantes. Cheveux fins, teins d'ocre pâle, bouclés, courts et permanentés. Pas bien grasse sous les plis de peau, mais pas maigre non plus : on sent la femme un peu forte que la fonte musculaire de l'âge, et peut-être aussi une perte de poids, ont allégé, mais sans un seul soupçon de cachexie. A la visite, Marinette était toute seule, et puis la visite a tourné court : quand on a commencé à l'examiner, Marinette s'est mise à vomir. Chef-Chéri et moi l'avons redressée pour qu'elle sorte quelques cuillierées de liquide gastrique vert bilieux dans le haricot. Alors on a regardé ses pupilles et ses réflexes — mais tout allait bien — mais on a quand même eu peur d'un saignement intracrânien, malgré le délai depuis la chute, alors j'ai quitté la chambre pour aller demander un scanner crâne, et on est passés à la suite.

    Le scanner était normal, en dehors d'un petit méningiome calcifié de la faux du cerveau. Pas de sang, ouf. C'est en voyant les images que je me suis rappelée que l'infirmière avait signalé que Marinette avait mal au ventre, plus du côté gauche. Et Marinette était pâlotte ; même si les vieilles dames fripées prennent rarement le soleil, ç'aurait été dommage de passer à côté d'une rate fendue.

    Alors dans l'après-midi je suis retournée voir Marinette. Elle était toute seule dans la chambre. Au calme, je m'assieds au bord du lit et je lui fais raconter son histoire. Elle est tombée dans les escaliers, en marbre, insiste-t-elle, de chez sa sœur. C'était il y a deux jours. C'est sa nièce, la fille de sa sœur, qui lui a fait faire la radio et pis l'a envoyée aux Urgences, parce que la nièce est médecin. Perdu connaissance ? Marinette n'est pas sûre, mais peut-être bien que oui. Enfin elle n'a pas de bosse à la tête, c'est le principal, n'est-ce pas ?

    Est-ce que Marinette a mal quelque part ?
    Ah là là oui, j'ai la bouche qui me fait mal, là, partout, et sur les joues, et puis il y a des boutons qui me grattent ! Ça chauffe !
    A l'examen, pas de boutons. Pas de mycose buccale. Et pourtant elle sent des boutons à l'intérieur de ses gencives ! Enfin c'est peut-être dans la tête, docteur, dit-elle en riant doucement, on ne sait jamais avec ces choses-là.
    Mais en dehors de la bouche ? Rien ne fait mal ? 
    Ah si le ventre, là, partout !
    Et qu'est-ce que c'est que ces cicatrices, madame Marinette ?
    C'est la... la... comment ça s'appelle déjà... la... Vésicule, vous dites ? Oui, c'est ça docteur ! Ah mais c'était il y a longtemps, j'étais en vacances à la Grande Motte et j'ai eu la vésicule, que j'ai été opérée plusieurs fois. Mais vous demanderez à ma sœur, elle pourra mieux vous dire que moi.
    Malgré son excellent élocution et son vocabulaire choisi, madame Marinette a visiblement du mal à raccrocher les wagons. A l'en croire, elle aurait été transférée dans notre ville en hélicoptère — quatre cent cinquante kilomètres — mais en fait non, ce n'était pas possible parce que l'hélicoptère n'était que pour les accidents, alors c'était en ambulance. Puis elle était retournée à la Grande Motte pour y être réopérée. Puis le professeur de chez nous l'avait réopérée encore deux ou trois fois. Les douleurs, c'est depuis, et puis Marinette est constipée, avoue-t-elle quand on lui demande.
    Elle vomit ; elle fait de petites crottes de chèvre toutes sèches ; et, surtout, quand je l'examine, son ventre est trop gros pour sa corpulence. L'ombilic est un peu déplissé — pour un peu, je trouverais Marinette subictérique.

    Juste quand je pose un main sur son ventre, je sens une présence derrière mon dos.

    Debout au pied du lit se tient le sosie de Marinette : Delphine, quatre-vingt sept ans, fausse blonde un peu ronde, plissée comme un jeune Shar-Peï. La peau de son visage et de ses mains est craquelée comme un blanc d'œuf qui aurait séché. Elle aussi a de grands yeux verts enfouis sous des paupières lourdes. Je remonte le drap — Marinette est nue sous la chemise — et je me présente. Delphine plisse les yeux pour mieux lire, pauvre presbyte, mon badge, on n'est jamais trop sûrs. Je demande à Delphine si elle peut nous laisser quelques minutes ; Delphine ne compend pas pourquoi. J'explique gentiment que je veux examiner Marinette. A regrets, en traînant des talons, Delphine s'en va : c'est-à-dire qu'elle se met hors de mon champ de vision, dans le sas d'entrée de la chambre.

    J'examine Marinette. Son ventre est souple, sauf dans la région iliaque gauche et hypogastrique, où il est plus tendu et douloureux. Pas de météorisme pour expliquer le gros ventre, mais une sensation d'ascite, et un ou deux nodules palpés à travers la paroi, et une masse en fosse iliaque gauche.
    Je ne veux pas sentir de masse chez Marinette. Elle est trop douce et trop gentille pour avoir un mauvais cancer dans le ventre, parce qu'elle est trop âgée et fatiguée pour être opérée. Je mise tout sur les symptômes digestifs. Je parle de polypes, ce doux euphémisme du cancer colique, et je parle de coloscopie. J'essaye de ne pas voir le subictère, le gros foie, la probable ascite. Marinette a déjà eu des coloscopies ; on lui a enlevé un polype il y a trois ans. Je saute sur l'occasion : il faudra refaire une colo dans l'année, de toutes façons.

    Puis je fais rentrer Delphine, qui n'était jamais bien sortie. Elle a tout entendu, mais on fait semblant, et je lui réexplique. Mieux orientée que Marinette, elle m'explique que la dernière colo, il y a trois ans, était normale, que le polype c'était encore deux ans plus tôt et que le gastro-entérologue avait dit qu'il fallait attendre cinq ans. Mais quelque part Delphine est contente qu'on propose la colo à sa sœur ; elle-même, elle a été opérée d'un polype au côlon il y a quelques années, on lui a enlevé la moitié du gros intestin — c'était le professeur Untel, vous le connaissez peut-être ? Et le gastro-entérologue a dit qu'il fallait attendre cinq ans, mais Delphine n'est pas tranquille, pourriez-vous voir avec le professeur pour qu'il organise aussi une coloscopie à Delphine ?

    Je réussis à me dépêtrer de Delphine, si gentille, dévouée, et collante, et je fais un saut chez les voisins de palier : les internes de cancéro-gynéco. Dans leur bureau, une copine. Je lui parle de Marinette. On se décide pour écho abdo et colo.

    Juste quand je retournais dans le bureau infirmier pour attraper un téléphone et faire les demandes d'examen, une infirmière me passe un téléphone : c'est la nièce de Marinette, qui me brosse un tableau peu idyllique de la situation.
    Marinette vit chez Delphine et son mari. Dépressive depuis de nombreuses années, elle présente quelques signes de démence débutante. Elle tombe une à deux fois par semaine, mais ni Delphine ni Marinette ne veulent comprendre ce que cela veut dire. D'habitude, Marinette ne se fait pas mal en tombant — enfin on n'en sait trop rien, si la nièce n'était pas venue les voir personne n'aurait pensé à faire examiner Marinette. Heureusement d'ailleurs qu'elle a prescrit et fait faire les radios dans la foulée, sinon elle n'est pas sûre que les deux sœurs auraient fait les clichés. Je lui parle des vomissements du matin, du scanner ; elle était déjà au courant, mais n'avait pas eu les résultats. Elle pense avoir déjà entendu parler du méningiome sur un scanner ancien fait sur les premiers signes de démence.

    L'intérêt majeur de parler à un médecin, c'est que, quelque soit le lien de parenté, il ou elle aura les idées claires sur l'histoire médicale de son oncle, de sa grand-mère ou de sa belle-sœur. Elle me raconte une histoire différente pour la chirurgie abdominale : cholécystite opérée à la phase aiguë, reprise pour abcès, multiples cures d'éventration dont l'une marquée d'une plaie du grêle... Je comprends mieux les cicatrices.
    Je lui parle de la colo. J'essaye de choisir les mots pour ne pas lui faire peur — l'inconvénient majeur de parler à un médecin, c'est que, lorsqu'il s'agit de quelqu'un de sa famille, il ou elle en sait à la fois trop et pas assez. Trop, parce que trop vu d'histoires finissant mal, trop vu que ces histoires. Pas assez de recul, trop de peur, pas assez de distance. Alors je biaise et me jette à corps perdu sur les polypes. Aucune d'entre nous deux n'est dupe. Personne ne s'exciterait sur une vieille histoire de polype sans une sale arrière-pensée cachée.
    Puis nous reparlons du maintient à domicile, impossible avec des chutes aussi fréquentes. Delphine et Marinette refusent d'entendre parler d'une EHPAD, et pourtant on s'y achemine doucement. Depuis des années que Marinette habite chez Delphine et son époux, les sœurs sont inséparables, mais les faits brutaux sont là : quand on a quatre-vingt-sept ans, il est impossible de s'occuper comme il faut de quelqu'un de quatre-vingt-cinq fragiles printemps.

    On se met d'accord sur une convalescence. Ça, Delphine n'y est pas opposée. Lâchement, nous nous reposons toutes deux sur l'inconnu médecin du centre de convalo pour annoncer, un jour, que Marinette ne pourra jamais rentrer chez Delphine.


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  • Madame P est une lapine, au sens qu'elle pose régulièrement des lapins ; entendez qu'on ne l'a encore jamais vue dans un bureau de consultation.

    Son histoire est compliquée.

    J'ai connu madame P aux Urgences, sur un tableau sommes toutes banal : deuxième épisode de pneumothorax, complet, chez une femme jeune, en bonne santé, tabagique active avec peut-être un poil de cannabis. Ça, c'était le côté simple, avec une prise en charge simple. On pose un drain pour évacuer le pneumothorax et on explique que bon, au deuxième épisode, il vaut mieux opérer. Et que tant qu'à être à l'hôpital on va en profiter pour le faire.

    Ça, c'était simple.

    Le reste, tout le reste, était compliqué.

    D'abord, madame P n'a pas voulu du drain. Un parenchyme pulmonaire sain lui permettait d'être plutôt confortable malgré un poumon droit tout ratatiné sur son hile. Certes, elle avait « un peu » mal au dos, mais elle ne voulait pas de drain, parce qu'elle ne voulait pas être hospitalisée. C'est pas comme si elle avait appelé le 15 sur une douleur thoracique brutale et insoutenable ; lorsqu'on a parlé d'hospitalisation, subitement, la douleur avait disparu.
    Le premier problème de madame P, m'a-t-elle expliqué, c'est qu'elle devait déménager deux jours plus tard.
    Mais bon, à force de parler, d'expliquer l'atélectasie, le risque de pneumothorax compressif etc, elle a bien voulu et du drain et de l'hospitalisation qui allait avec. La chirurgie, elle allait y réfléchir.

    Donc on se met en branle pour poser le drain. Anesthésie locale de cheval, antalgiques avant le geste — madame P était bien bien stressée — et raté, la pose du drain a été très, très, difficile. Douloureuse. Et quand le drain a été posé et fixé, mais que les champs étaient encore en place, je vois le pouls sur le scope qui se met à sprinter à 130-140 pendant que madame P commence à sangloter, s'agiter en aggripant le drain, et vagir des insultes à l'adresse de son ancien compagnon.
    On a désolidarisé ses mains du tuyau du drain (le voir arraché m'aurait fait mal au cœur), scotché le pansement à la va-vite, défait les champs, fait dix milligrames de Tranxène en perfusette, et écouté.

    L'infirmière et moi, on a écouté le récit décousu de violences conjugales et de harcèlement. Mariée à dix-huit ans, enceinte à vingt. Des violences sous-entendues, et trois mois plus tôt la fuite, chez une amie, avec l'enfant grandi (mais encore petit), la rupture. Trois mois avant le jour J du pneumothorax. Des nuits sans sommeil, des jours difficiles. Le chômage. Le déménagement : elle devait aller vider l'appartement commun de ses affaires pour déménager auprès d'un emploi potentiel. Et son fils, l'amour de sa vie, dont elle nous a montré les photos sur le portable.
    Zola, quoi.

    Madame P était d'ailleurs persuadée que, si elle avait fait un pneumothorax, c'était à cause de son ancien compagnon, plutôt que des deux-trois paquets de cigarettes par jour sur un poumon qui avait déjà décollé une fois.

    En racontant tout ça, madame P sanglotait comme un enfant, de gros sanglots profonds, avec de grosses larmes qui roulaient sur ses joues. Peu à peu, la benzodiazépine a fait effet. Madame P s'est calmée. Elle n'avait plus mal. On a pu la transférer dans le service.

    La suite des ennuis a commencé, allez, quatre heures plus tard, à la contre-visite : après mûre réflexion, madame P voulait qu'on lui enlève le drain tout de suite pour rentrer chez elle tout de suite, d'une part pour qu'elle puisse voir Plus Belle La Vie à l'heure, et d'autre part pour qu'elle puisse déménager et, je cite, faire défoncer la gueule de ce connard qui lui avait fait un pneumothorax en lui parlant au téléphone.
    Pendant ce temps, à chaque respiration, c'était le jacuzzi dans son drain : il y avait encore une fuite d'air active sur son poumon. L'enlever, c'était repartir à la case départ.
    Après explications sur le bullage et sur le fait que la télé était gratuite, donc que PBLV était disponible — j'ai pudiquement glissé sur le connard d'ex — madame P a bien voulu rester.

    Le lendemain matin, à la visite, Chef-Chéri a réexpliqué ce que c'est qu'un pleurotalcage. Trois trous de caméra, on enlève la zone dystrophique de l'apex, on met du talc, un nouveau drain et on se barre. Trois-quatre jours d'hospitalisation prévisibles. Le drain posé aux Urgences bullait toujours, d'ailleurs, et le poumon était décollé à la radio, donc ça paraissait une bonne idée. Madame P a refusé l'intervention pour essayer de sortir plus tôt, si jamais ça s'arrêtait de buller, et revenir se faire opérer une fois au calme, le déménagement fait et les affaires en cours réglées. C'était son droit le plus absolu ; personne ne l'a contesté.
    Le drain lui faisait mal, disait-elle, et aucun antalgique ne la soulageait, même les morphiniques. Elle ne voulait pas d'autre drain, pas de chirurgie.

    Une heure après la visite, la mère de madame P est venue la voir, amenant le bout de chou de deux-trois ans avec elle. Là où madame P était volubile, débordant d'énergie au point d'être difficile à gérer, sa mère était une quinquagénaire calme et posée. Quelques instants après que madame mère soit entrée dans la chambre avec l'enfant, des hurlements ont raccolé les gens se trouvant dans le coin. C'était madame P, à bout de nerfs, hurlant et tressautant dans le lit. Madame mère est sortie avec le petit le temps qu'on la calme ; madame mère était un peu pâle, les traits un peu tirés. Elle n'a rien dit. Moi aussi à bout de nerfs, j'ai mis du Tranxène à sa fille en systématique.

    Durant l'après-midi, l'infirmière du secteur m'a appelée : madame P et sa mère voulaient me voir. J'y suis allée, à reculons.
    La chambre d'hôpital était envahie de vêtements d'enfant. Des babygrow étalés sur l'adaptable, des petits pantalons pliés sur la table de chevet, des gilets posés soigneusement sur le pied du lit... Il y en avait partout.
    Madame P et sa mère voulaient parler de la chirurgie. J'ai réexpliqué. Sous le regard de madame mère, madame P a considéré raisonnable le fait d'être opérée. Le petit était chez madame mère, et pour le déménagement elle s'arrangerait. C'était le mardi. On pouvait l'opérer mercredi, il y avait la place au programme.
    Quant à la douleur, madame P n'avait quasiment plus mal. Les petites gélules bleus (de morphine) ne l'avaient pas soulagée d'un poil, mais la gélule rose (de Tranxène) lui avait fait le plus grand bien. Et en effet, madame P était calme, plus stable, moins émotive, mieux. Elle explique que ce qu'il faut bien appeler une crise hystérique était dû à l'absence de son fils. Le fait de le revoir lui avait fait prendre brutalement conscience du fait qu'elle ne le voyait pas et ne pourrait pas le revoir tant qu'elle serait hospitalisée. Cette pensée lui était tellement insupportable qu'elle s'était mise à hurler.

    L'anesthésiste passe et consulte. On laisse à jeûn à partir de minuit.

    Le lendemain mercredi matin, madame P a la dalle. Elle réclame à cors et à cris un solide petit-dej', accusant le personnel soignant de vouloir l'affamer. On lui réexplique que c'est pour être opérée. Elle refuse catégoriquement toute intervention, elle veut sortir de l'hôpital, elle veut qu'on lui enlève le drain qui bulle... Elle se plaint d'étouffer à cause du drain. Les douleurs sont intolérables. Le Tranxène calme un peu le tableau somatique, mais moins bien que la veille.
    Comme on ne peut pas soigner les gens contre leur gré, on lui donne à manger et on annule le bloc. 

    Le jeudi se passe sans éclat majeur. Madame mère a l'air de plus en plus fatiguée. Les infirmières et aides-soignants du secteur aussi. Quand on rentre dans la chambre, soit madame P râle comme un putois, soit elle est en train de regarder la télé et rien ne la fait décrocher du programme. Je me pose la question d'une personnalité pathologique. Je n'ose pas en parler à madame P.

    Le vendredi, le drain bulle toujours. A la visite, madame P, au top de sa forme, exige d'être opérée dans la journée. Elle en a marre, et elle a compté que si elle se fait opérer aujourd'hui, elle pourra être chez elle le lundi.
    Doublement pas de pot : d'abord elle a déjeûné, et ensuite le programme est blindé. Chef-Chéri essaye d'expliquer. Le ton monte. Lâchement, nous battons en retraite avant d'être témoins de la crise. 

    Je rends l'astreinte à Co.

    Le lundi matin, madame P est rajoutée au bloc. Un Co lassé m'explique entre deux portes que le drain ne bullait plus, mais que bon, tant qu'on l'avait sous la main...

    Les suites ont été simples, au plan chirurgical. Au plan psychologique, il paraît que c'était autre chose.

    Deux semaines plus tard, madame P était inscrite à la consultation des internes — à 16h30. A 14h, en arrivant à la consult, je croise Chef-Chéri qui me dit :
    — Madame P vient, aujourd'hui, nan ? Je vais la voir tout de suite, avant mes miens.
    — Non, elle vient en fin de consult, elle est pas encore arrivée.
    — Ah si, me soutient-il, je l'ai vue dans le couloir, je suis sûr que c'était elle !
    — Bin elle est sacrément en avance, alors...
    Nous allons voir dans la salle d'attente : pas de madame P, mais Chef-Chéri ne démords pas que c'était bien elle qu'il a vu. Dubitative, je me demande in petto si Chef-Chéri avait bien mis ses lunettes.

    A 16h30, pas de madame P. Bon, je vois le patient suivant, elle a peut-être du retard. Quand c'est le tour de celui encore d'après, madame P n'était toujours pas passée au bureau des entrées. Je vois donc le dernier patient de la consultation.
    J'attends dix minutes de plus, mais rien, et je déclare le lapin officiel.

    En quittant le bureau, je vais voir la secrétaire pour lui dire que je remonte dans le service. Si jamais madame P pointe son museau de lapine, qu'elle m'appelle sur le portable.
    Ah mais ça n'étonne pas la secrétaire, me dit-elle : madame P est venue à une heure et quart en exigeant d'être vue immédiatement, et donc de passer la radio immédiatement. Mais la radio ne pouvait pas la prendre en avance, donc madame P s'est barrée. La secrétaire avait l'air un peu blasé. Elle a dit que madame P lui avait bien crié dessus.

    Bon, me dis-je. On va l'appeler au téléphone ; son numéro était dans le dossier. Ça sonne dans le vide. J'appelle chez l'amie qui l'héberge ; personne ne décroche. Je laisse un message sur le répondeur, est-ce que ça va, vous n'êtes pas venue à la consultation, on voulait savoir si vous alliez bien.

    J'ai réessayé le lendemain. Pas plus de réponse, alors j'ai laissé tomber.

    Deux semaines plus tard, son nom était de nouveau au planning. Bien sûr, elle n'est pas venue.


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