• Monsieur P (comme Pansement) est suivi régulièrement à notre consultation pour ses pansements. Je ne le connaissais pas encore ; j'ai découvert un bon vivant débonnaire qui ne vit pas mal, somme toute, sa condition d'amputé qui cicatrise mal. Bref, j'ai vu son pansement. Et un peu plus ; après un peu de causette, il a sorti son ordonnance de médicaments de son portefeuille et m'a demandé si je pouvais la lui refaire.

    Il y avait les médicaments des diabétiques, ceux des artériopathes, ceux des coronariens et des hypertendus, et ceux des anxiodépressifs. Tout en ALD ; la grande ordonnance A4 bizone était entièrement remplie. Elle était signée d'un interne du semestre précédent. « QSP 3 mois, à renouveller deux fois. »
    Trois mois après, monsieur P avait besoin de son renouvellement. Logique.

    — Écoutez, monsieur P, c'est pas que je veuille pas vous dépanner, dis-je. Mais tout ça c'est des traitements lourds, vaudrait mieux que ce soit votre médecin traitant qui le gère. Moi j'ai pas les connaissances, je ne sais pas tout de votre suivi...
    — Ha, mon médecin traitant, me dit-il. Je l'aime bien, c'est pas ça le problème, mais je l'ai vu une seule fois sur les six derniers mois.
    — Pourquoi ? C'est dommage pour votre suivi...
    — Ha c'est pas que je veux pas, j'ai bien essayé de prendre rendez-vous, mais depuis l'opération je peux plus me déplacer seul à son cabinet. Alors faut qu'il vienne chez moi et il veut pas.
    En effet, monsieur P était venu chez nous en ambulance (donc, couché), et je voyais mal comment il pouvait se déplacer autrement. Même le fauteuil roulant, avec l'état de son pansement, c'est pas gagné-gagné.
    — Et puis, la dernière fois où il est venu, m'a-t-il dit, il m'a pas examiné, c'était que pour faire les papiers de l'invalidité. Il m'a quand même fait payer 74 euros.
    Là, je me suis étranglée.
    — Mais vous habitez où par rapport à lui ?
    J'imaginais déjà la grosse indemnité kilométrique.
    Raté, ils habitent à moins d'un kilomètre l'un de l'autre, en pleine agglomération.
    — Ben la consultation c'est déjà 23 euros, et le déplacement c'est 10 euros. Et comme remplir les papiers ça lui a pris du temps, il a rajouté de l'argent, j'ai pas bien compris pourquoi.
    — Euh... ça lui a pris combien de temps ?
    — Oh, demi-heure.
    — Et il a pas fait votre renouvellement, ni vous a examiné ?
    — Non. Et puis tous les papiers n'étaient pas bons, enfin après avec ma femme on s'est débrouillés... Soixante-cinq ans de mariage !
    — Mais l'ordonnance, qui s'en occupe ?
    — Vous savez, je viens souvent vous voir, à l'hôpital, alors c'est vous et vos collègues...
    L'ordonnance précédente avait été faite en consultation. Sans examen clinique autre que sommaire. Sans suivi médical décent pour un grand diabétique à complications multiples, dont les artères sont bouchées de partout. Un Airbus, dirait Borée.
    Et le tact et mesure, sans déconner ? L'adresse du monsieur est en HLM. Soixante-quatorze euros pour remplir les papiers, c'est un peu salé, d'autant plus venant de la part d'un médecin qui n'a pas examiné son patient polypathologique depuis dix mois.

    Youpi.

    J'ai pas osé demander à quand remontait le dernier fond d'œil, la dernière protéinurie, la dernière créatininémie, la dernière consultation auprès du cardiologue et du diabéto, la dernière hémoglobine glyquée, le dernier Doppler des TSA (ha pardon non, ça on s'en occupe dans le service...), des anti-vitamine K suivis on ne sait trop comment...

    — Vous ne trouvez pas ça un peu léger comme suivi, chez vous, monsieur P ?
    — Ah un peu quand même... Des fois ça va pas bien le diabète, quand même, enfin les infirmières à domicile se débrouillent...
    Ha, c'est peut-être pour ça aussi que la cicatrisation est aussi longue et difficile, tiens.
    — Je ne veux pas juger mon confrère, monsieur P, mais si vous trouvez que vous êtes mal suivi, vous avez tout à fait le droit de changer de crèmerie... Sans tout savoir de la situation, je ne peux pas me prononcer de manière formelle, mais vous avez besoin d'un suivi rapproché, avec des bilans réguliers, et si ça n'est pas fait...
    — Ha, vous savez, ça fait trente-deux ans qu'il me suit, je m'y suis habitué.

    Quelque part, une petite voix me chuchotte que s'il ne s'y était pas habitué, peut-être qu'il aurait encore sa cuisse.

    — J'ai pas envie de changer, me dit-il, presque rigolard. Je l'aime bien. Même si c'est pas un trop bon.

    Que répondre ?

    J'ai recopié l'ordonnance, pour un mois seulement. Et ça m'a fait chier ; pas pour moi. Pour le monsieur.

    Changez de crèmerie.


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  • C'est le week-end. Deux services de la même spécialité, et deux internes d'astreinte : l'une en un, qui gère les appels des urgences, les blocs et son service, l'autre en deux, qui gère le deuxième service. On partage : qui fait vendredi/dimanche en un fait samedi en deux.

    C'est samedi matin. Co, les traits tirés, me passe le téléphone d'astreinte.
    — J'ai rentré un patient dans tes lits, me dit-elle. Un jeune, une catastrophe... Retard psychomoteur sévère, il a syndrome subocclusif, le ventre gonflé comme ça mais il vomit pas, c'est pas la première fois, le scanner montre rien de chirurgical... Du coup on l'a pas opéré, c'était en fin de nuit, faudrait lui mettre une sonde gastrique... On n'y est pas arrivé c'te nuit.

    Il était juste majeur. En chambre double, hélas : le service est plein. L'autre patient doit sortir en fin d'après-midi, on prévoit de bloquer le lit si aucune chambre seule n'accepte de déménager. Sa mère est avec lui, femme d'une cinquantaine d'années aux cheveux noir corbeau, un peu replète, les traits tirés. Lorsque je rentre dans la chambre pour la première fois, elle lui caresse les cheveux.

    Il est recroquevillé, petit, maigre et décharné, dans un grand lit blanc. Un regard suffit à comprendre les grandes lignes de sa vie ; poignets et avant-bras arachnéens sont repliés contre son thorax. De grands yeux noirs, vides, dans son visage émacié. Il n'a jamais parlé, jamais marché.
    Retard psychomoteur profond. La cause ? Tout et rien : le dossier dit polygénique. Dans ma vie d'externe, il y a si longtemps semble-t-il, j'avais fait pas mal de génétique en matières optionnelles. On avait eu un cours là-dessus : des listes et des listes d'allèles, d'associations de mutations, de microdélétions chromosomiques. Beaucoup de science pour, au final, une conclusion terrible : souvent, on ne sait pas d'où ça vient. Sa mère n'est pas handicapée ; sans doute que le père non plus. Des mutations qui traînent.
    Shit happens.

    Il me fait peur, ce prince silencieux. Je n'ai pas l'habitude des handicaps aussi profonds ; je n'en ai jamais vu. Après m'être présentée à sa mère, je lui dis bonjour, essaye d'établir un contact. Peine perdue : ses yeux ne bougeront pas. Je ne sais même pas s'il m'entend, n'ose pas demander s'il est sourd. Poser ma main sur un poignet osseux, frotter doucement avec mon pouce — un tic, dès que j'examine quelqu'un — pas de réaction. Alors je palpe délicatement son ventre, distendu. Douloureux ? Va savoir. Si ce n'était pour les mouvements ventilatoires, on croirait un grand mannequin échoué là, un peu tourné sur le côté, membres rétractés, scoliose majeure, fixant le plafond.
    Il communique plus d'habitude, me dit sa mère. Plus ? C'est-à-dire qu'il suit des yeux. Pas toujours mais souvent. Il ne sourit pas, mais son expression, parfois, change. Surtout quand il est avec son petit frère. On les installe côte à côte sur un grand tapis, et ils se parlent, dit-elle. Avec les yeux. Ils sont dans la même institution, vous savez.

    Poker face. Surtout, surtout, ne pas accuser le coup. Ha, c'est bien, s'ils sont ensemble, dis-je.
    Oui... surtout que son frère est plus renfermé, plus... Ça lui fait du bien de voir C****.
    Re-poker face. Possible d'accuser un retard psychomoteur encore plus sévère que celui de ce jeune homme ?

    Aouch.

    Et qu'expliquer à la mère ? Il est impiquable, on va demander à un anesthésiste de lui poser une voie, faire un bilan ionique et l'hydrater en conséquence. On va réessayer de lui poser une sonde gastrique (au vu du scanner et de la clinique, quelqu'un sans retard moteur cérébral qui aurait eu le grêle et l'estomac autant pleins aurait rendu tripes et boyaux depuis longtemps). L'IDE du matin est la reine des gastriques chez les patients âgés, agités et opposants. Si elle n'arrive pas du premier coup, promis, j'appelle les endoscopistes.

    En fait, je les appelle dès la sortie de la chambre. 14 heures, ils me disent, là, ils ont deux hémorragies digestives sur les bras. OK, merci, c'est noté.
    La tentative de SNG par l'IDE est un échec, bien sûr : il n'avale pas, son cou d'oiseau est déformé par la scoliose et les rétractions musculaires. Enfin la meilleure personne du service a essayé, on n'a pas de remords.

    En fin de matinée, le ionogramme fait peur. Troisième secteur, nous voilà. Je rappelle l'anesthésiste pour avoir son avis sur ce qu'il faut lui passer dans les veines.

    Puis je vais manger chez mes parents, qui habitent à côté de l'hôpital. On en était au café au salon lorsque le portable d'astreinte sonne. C'est l'infirmière du service, sous le choc.
    — Stockholm, faut que tu viennes. Le jeune C**** a fait l'arrêt. Les réas sont là.
    J'arrive.

    Sauter dans la voiture, conduire vite à l'hôpital, mais sans faire de folie : les réas sont là, et je me doute de l'issue.
    Personne dans son bon sens n'irait réanimer ce pauvre garçon.
    Je me gare quand même comme une merde au plus près de la porte.

    Les infirmières sont hagardes. Il est mort, disent-elles. Il est mort.
    Elles ont pourtant l'habitude des décès ; nous avons des patients lourds, le service est parfois une extension des soins intensifs, et nous avons aussi des patients âgés, des hébergements d'onco, des prises en charges palliatives...
    Moi aussi, je suis secouée. Un jeune, même aussi lourdement handicapé, ça fait toujours plus d'effet.

    Il aura inhalé sur un effort de vomissement. Arrêt hypoxique. Ironie du sort, il va être deux heures : les brancardiers arrivent pour l'amener aux endoscopistes. Pour poser une sonde nasogastrique. Ils repartiront bredouille.

    Je rentre dans la chambre. Il faut bien rédiger le certificat de décès. Même si j'ai la parole du réanimateur, reparti dans son service. Et c'est un dernier respect.
    Ne jamais rédiger un certificat de décès sans avoir vu le corps. Même si un chef a déjà identifié la mort et te dis quoi mettre. Même si c'est un décès attendu dont on connaît les causes. Une histoire d'humanité. 

    La mère, agenouillée par terre, sanglote, agripée à la main gauche de son fils ; elle se redresse et l'entoure de ses bras, toujours pleurant. L'infirmière du secteur, debout au pied du lit, lui est invisible, comme moi. Quelqu'un a eu la bonne idée de tirer le rideau séparant les deux lits ; j'imagine que le monsieur de la vésicule se fait tout petit. Ses pieds dépassent, il est assis dans le fauteuil, au plus loin du garçon mort. On l'aura oublié, dans la commotion — et il n'ose pas sortir, parce que pour sortir, il faut traverser la chambre et passer devant l'autre lit, celui du deuil.

    C'est la première fois que je vois « une famille » avec son mort, d'habitude je les vois dehors la chambre, c'est inhabituel, ce n'est pas normal.
    L'infirmière glisse vers moi, pâle comme un spectre, et me chuchotte le pire, que je suspecte depuis l'appel. Il est mort devant sa mère.

    Un malaise, elle a sonné. Les soignantes ont constaté l'arrêt. Par humanité envers la mère, mais sans conviction, elles ont massé pendant que d'autres appelaient la réa. La première décision du réanimateur, bien sûr, fut de faire sortir la mère et de décider, avec elle, de ne pas s'acharner.

    Depuis, elle est comme ça.

    A deux, nous parvenons, doucement, à la faire se relever et s'assoir. Puis sortir, en expliquant qu'on va faire sa toilette. Que tout de suite après on viendra la chercher. En attendant, je resterai avec elle dans le petit salon.

    Du coin de l'œil, je vois monsieur Vésicule attraper son sac et sortir aussi vite qu'il pouvait le faire sans courir. Il a déjà ses papiers de sortie, bon vent. En voilà un qui, la prochaine fois, exigera une chambre seule.

    L'heure passée dans ce petit salon est l'une des plus oppressantes que j'ai vécues à l'hôpital. On l'appelait « petit salon » en raison de sa taille, bien sûr : huit, neuf, mètres carrés, encombrés d'une grande table ronde avec des chaises, d'une vitrine, de prospectus et de magazines... Mais surtout il a une porte qui ferme. Le « grand salon » est plus agréable : il y a la lumière du jour, une belle plante verte, l'espace est plus aéré, moins oppressant... mais il est ouvert à tous les vents devant le secrétariat. C'est toujours dans le petit salon qu'on voit les familles. C'est une pièce que nombre d'internes du service détestent cordialement. Il y fait chaud, la lumière artificielle y est insuffisante, et on n'y vient jamais faire des choses agréables. Sauf la fois où une famille, trop contente de la sortie de réa d'un de leurs parents, avait amené des bières pour tout le service. Avec de beaux verres, et tout. C'était peu de temps auparavant. Je revois le frère remplir un verre élancé de bière blonde et le lever pour trinquer avec Chef-Chéri.

    L'ambiance, aujourd'hui, est moins détendue. Les dix premières minutes sont passées dans un silence inconfortable ; je ne savais pas comment interrompre le flot de larmes. Plutôt envie de le laisser couler, en fait. J'ai appelé son conjoint. Pas le père de l'enfant. Des enfants.
    Peu à peu, elle me raconte son histoire. Quatre enfants. Quatre retards psychomoteurs profonds, tous quatre d'origine génétique. Celui qu'elle vient de perdre — celui-là était le moins handicapé. Son frère ainé, déjà disparu, sur un épisode similaire. Les deux autres... L'un d'entre eux, celui du tapis, c'est pour lui qu'elle se fait le plus de soucis. Il est le moins atteint des deux, mais elle ne sait pas comment lui annoncer la mort de son frère.
    Je n'ose pas suggérer que, peut-être, il ne s'en rendra pas compte. Sans lui renier son humanité, j'ai du mal à voir comment il peut conceptualiser la mort. L'absence, peut-être ? Toujours, leur mère est persuadée qu'il ressentira le décès. Pleure de ne savoir lui expliquer. Et moi, je regarde mes ongles en faisant des bruits empathiques avec ma bouche. J'aimerais savoir pourquoi pas de diagnostic anténatal après le premier. Ne pouvait-on faire une chorio ou une amniocentèse, identifier des marqueurs, interrompre la grossesse ? Quatre calvaires identiques... Seize, dix-huit, années de vie, mais quelle vie ? Sans contact, condamnés à l'immobilité, aux escarres ? J'aimerais savoir pourquoi poursuivre ne serait-ce que l'idée de procréer ; avec 100% de la fratrie handicapée, j'imagine mal des traits récessifs. J'aimerais savoir comment, où trouver la force d'aimer et de soigner quatre enfants qui, jamais, ne pourront sourire, et sont condamnés à mourir très jeunes.

    Après un trop long moment, son conjoint arrive, accompagné d'autres membres de la famille. Je m'attarde encore un peu : serrer les mains, expliquer... Et, enfin, partir, et remplir le bon bleu, le certificat de décès.

    Les soignantes ont fini la toilette funèbre. Monsieur Vésicule a disparu ; son rendez-vous post-op est resté en salle de soins, en fait. Je le mets dans le casier de la secrétaire, on lui enverra lundi. Les deux infirmières du service s'asseyent à côté de moi. On est toutes les trois dans la même tranche d'âge. Avec tout ça, il est déjà quatre heures. Avec tout ça, une seule infirmière a fait le tour des deux secteurs. On se regarde.
    — Les autres vont bien ? demandai-je.
    — Oh, oui.

    Silence. 

    — Il reste du Nutella en tisanerie ?
    — J'crois...

    Nouvel échange de regards. D'un seul mouvement, nous nous levons et partons vers le Nutella.

    Tant pis : la contre-visite aura du retard.


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  • Cet article est pour toi, madame E comme épaule, qui est venue aux Urgences de PériphLand il y a quelques jours à peine.

    Les chefs étant tous en consult à droite et à gauche, c'est l'interne qui s'est sacrifiée pour venir te voir. L'interne-même-pas-d'ortho, hein, mais j'avais eu des conseils avisés en quittant le service :
    Chef1 : Faut lui faire une IRM !
    Chef2 : Surtout pas !

    Donc voilà. Je suis rentrée dans ton box, vaguement briefée par l'urgentiste : douleur d'épaule évoluant depuis 3-4 jours, sans notion de traumatisme. Vala.
    Et je t'ai tout de suite aimée, parce que la première chose que tu m'as dit après bonjour, c'était :
    — Non mais moi je crois pas aux médicaments.
    Tu avais, quoi, la soixantaine ? Soixante-dix ? Qu'on puisse arriver à cet âge-là en disant ça, ça me dépasse. D'autant plus que tu avais fait un AVC sylvien une vingtaine d'années plus tôt. Alors tu m'as confiée que tu prenais un comprimé tous les jours pour la tension. J'imagine que l'aspirine, tu l'avais arrêtée il y a très longtemps, puisque tu ne crois pas aux médicaments.

    Alors tu m'as parlé de ton épaule. Mal depuis samedi, et ces trois dernières nuits tu n'as pas réussi à dormir. Et ton docteur pouvait pas te prendre avant deux semaines (hem...) alors tu es venue aux Urgences.
    Tu n'as rien pris pour la douleur, rien. Je t'ai demandé, plusieurs fois. Rien, nada, que dalle.
    Enfin si, hier tu es allée à la pharmacie, et la pharmacienne t'a vendu des patchs chauffants. Même que, comme elle avait sans doute deux neurones connectés, elle t'a donné un gramme de paracétamol dans son officine. Mais tu n'en as pas acheté, non non, et tu as lourdement insisté sur le mot acheter.

    Alors je t'ai examiné, et j'ai dit des mots de quelqu'un qui sait pas : bursite, coiffe des rotateurs... Tu m'as écoutée, et tu m'as demandé qu'est-ce que j'allais te faire.
    Rien, je t'ai dit. Je te ferai une ordonnance pour une écho à faire en ville. Puis des médicaments contre la douleur.
    Et là, tu m'as regardée avec de grands yeux pâles, et tu m'as dit, comme une petite fille frustrée :
    — Mais je croyais qu'en venant ici je repartirais guérie ! 
    Bin non. Je t'ai expliqué : pas d'urgence diagnostique, le bilan peut attendre quelques jours, mais je te donnerai de quoi ne plus souffrir dans l'intervalle.
    Et tu as boudé. A soixante-dix balais, toute blanche et frêle, avec la bouche qui tire un peu sur le côté à cause du vieil AVC, tu as boudé parce que je ne pouvais pas te guérir là, tout de suite, maintenant. Je t'ai dis qu'on n'avait pas, à l'hôpital, de médicament miracle qui n'existe pas en ville.
    Alors tu t'es lamentée sur les séquelles de l'hémiplégie, et puis dessous est apparu ta peur, ta solitude.
    — Mais je suis toute seule chez moi, comment je vais faire ?
    Je vais te mettre une attelle en plus, je suis bonne fille...
    — Mais comment je vais la mettre, moi qui suis toute seule ?
    Elles sont faciles à mettre, c'est comme des grosses écharpes, la pharmacienne vous montrera...
    — Et l'échographie, je peux la faire ici ?
    — Oui, vous pouvez prendre rendez-vous en radiologie à l'hôpital, mais on va pas vous la faire tout de suite...
    Et là tu as re-boudé, faisant la moue, puis reparlant de ton hémiplégie... Tu voulais une aide à domicile. J'ai dit que l'urgentiste s'en occuperait, mais que c'était pas sûr que tu puisses l'avoir, et encore moins là tout de suite maintenant (d'autant plus que, en fait, tu te servais  bien de ton épaule)

    Et moi je n'avais qu'une envie, sortir du box. Ne plus t'entendre pleurer pour être guérie tout de suite.

    Je t'ai expliqué les antalgiques : de l'Ixprim, forme combinée, pour toi qui n'aimes pas les médicaments, ça fait moins de gélules à prendre. Un peu d'anti-inflammatoires. L'attelle. Le rendez-vous à prendre en ville. Que non, je n'allais pas te garder hospitalisée pour ça.

    Et puis j'ai fini par partir, parce qu'avec tes histoires de ne pas vouloir prendre de médicaments, tu m'avais chauffé les oreilles. Tu n'avais pas la semi-excuse des jeunots qui n'ont jamais été malades de leur vie pour croire qu'on avait une baguette magique. Tu as fait un AVC, tu en gardes quelques séquelles motrices. Et tes conceptions de la médecine, comment te le dire gentiment... Non, on ne peut pas te le dire gentiment.

    Pour le rendez-vous avec un chirurgien, tu m'as demandé où aller. J'ai dit qu'à l'hôpital ils étaient quatre. Qu'à la clinique ils étaient trois. Que tu pouvais aller où tu voulais. Tu m'as demandé de réciter la litanie des noms. Je l'ai fait.

    Je pense que tu iras à la clinique. Pour acheter plus cher de meilleurs soins que dans ces Urgences où on ne t'a pas soignée. Sauf que tu seras surprise : ils ne font pas de dépassements d'honoraires pour les consultations.


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  • Monsieur C, motard de son état, a glissé de nuit sur la route mouillée. Il s'est fait mal, mais pas trop encore : fracture-luxation du poignet à opérer et fractures de côtes sans gravité. Le SAMU l'a tout de même chargé dans le camion et posé au scanner pour le bon vieux body-scan des traumatismes à haute énergie.

    Le radiologue a regardé les images et a dit : oui pour le poignet, oui pour les côtes, rien qui ne mette sa vie en danger.

    Monsieur C a ensuite été déposé aux Urgences, où le médecin de garde a consciencieusement noté « fracture-luxation du poignet : avis ortho -> bloc à 8h. Fractures de côtes monofocales sans hémothorax », puis quelques banalités comme quoi il avait bien examiné monsieur C et que tout le reste allait bien. Puis il lui a collé un plâtre, un bon traitement antalgique et fait monté dans le service en attendant le bloc.

    Je sais comment on examine dans ces cas-là, je l'ai fait. On regarde les constantes, on ausculte cœur et poumons, on papouille le ventre à la recherche d'une défense, on regarde si les membres bougent bien, et avant tout ça on a demandé au monsieur ou à la dame où est-ce que ça fait mal pour s'orienter un peu. J'ai connu un PH qui s'exclamait :
    — Foutez-les tous à poil et n'écoutez pas ce qu'ils vous disent !
    C'est peut-être un peu excessif, mais ça aurait pu servir à monsieur C. Enfin, comme disent les romans-feuilletons, n'anticipons pas.

    Donc, au matin, nous avons opéré monsieur C de son poignet. Tout s'est bien passé.

    Une fois dans le service, pourtant, monsieur C avait super mal. Mais ultra-ultra mal. Alors je lui ai rajouté des morphiniques en le prévenant que les côtes lui feraient mal pendant bien un mois et demi. Et monsieur C gobait avec ardeur son Skénan et son ActiSkénan, en plus du paracétamol, des anti-inflammatoires et de l'Acupan. Et il avait de grosses doses.
    Mais, comme le dit Chef-Chéri dans son infinie sagesse, ce sont souvent les plus musclés qui ont le plus mal aux fractures de côte. Et monsieur C de dire oui, oui, c'est les côtes qui me font mal. Alors je lui auscultais les poumons, je regardais son poignet, stou.

    Il a tenu trois jours.

    Au matin du quatrième, il a dit au Chef-Ortho qui s'occupait de la visite qu'il avait vraiment, mais vraiment mal aux couilles, avec un hématome qui allait de l'hypogastre jusqu'à mi-cuisse des deux côtés. Que personne n'avait vu, parce que monsieur C n'avait jamais dit qu'il avait mal aux couilles et qu'il faisait sa toilette tout seul.
    Chef-Ortho m'a donc laissé un mot pour qu'en sortant du bloc je demande un scanner aux radiologues. Mission que j'ai brillamment accomplie avec cette réponse de l'interne de radio :
    — Bon... Fais-le descendre tout de suite, on le prendra entre deux, ce sera fait. Je te tiens au courant.

    Et sur ce je suis allée nourrir mon chat, qui commençait à crever la dalle à l'internat. (L'honnêteté m'oblige à dire que cette adorable bête a perpétuellement faim et mangerait n'importe quoi à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, y compris les bougies du chandelier de la table de la salle à manger de mes parents à une heure du matin, c'est une histoire vraie.) 

    L'animal était en train de finir sa pâtée quand mon ami radiologue m'a rappelée, et il était bien embêté :
    — Y'a un bel hématome scrotal bilatéral, je peux pas dire plus au scanner. Faudrait lui faire une échoDoppler, mais il veut pas... Tu peux lui parler ?
    — Oh, ben vi... Il est encore au scanner ?
    — Non, il est remonté dans le service.

    Je remets donc ma blouse, souhaite bon appétit au chat, en train de creuser sous la gamelle pour voir si par hasard il n'y aurait pas de la pâtée qui serait tombé dessous, et j'y vais.

    Monsieur C est dans son lit, a toujours le faciès aussi douloureux, mais maintenant on sait pourquoi. Je dis bonsoir, comment ça va. Il me dit bin j'ai super mal. Je dis j'ai le résultat du scanner. Et je pars comme pour des négociations difficiles. S'assoir au bord du lit pour être à hauteur, en face.
    Et la bonne surprise : c'est pas qu'il voulait pas l'écho. C'est qu'il avait déjà tellement mal qu'il redoutait le contact d'une sonde d'écho sur la région douloureuse. Je lui ai expliqué que comme ça avait déjà traîné quelques jours, il vallait mieux savoir ce soir s'il y avait ou non une fracture testiculaire, parce qu'il faudrait peut-être opérer.
    Et on s'est mis d'accord sur le combo ActiSkénan+Acupan avant qu'il ne redescende à la radio.

    Fracture testiculaire : il est parti en uro.

    Le fin mot de l'histoire ?
    Au début, il avait tellement mal au poignet qu'il ne sentait pas les couilles. Et après, il était gêné d'en parler.

    Foutez-les donc à poil pour les examiner, vous éviterez de passer à côté. 


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  • Toi, monsieur C, je t'ai découvert au bloc.

    Chef-Ortho avait marqué, laconiquement, dans le dossier : rupture partielle de la coiffe des rotateurs à l'IRM. Douleur d'épaule chronique -> chirurgie.

    Je t'ai découvert quand il a fallu t'installer sur la table. La quarantaine, un mètre quatre-vingt cinq bien cogné, taqué comme un rugbyman. Moi qui croyais que les ruptures de coiffe, c'était chez les vieux arthrosiques sans muscles...

    Quand on a ouvert, ton deltoïde était plus musclé que le steak premium 100% muscles de Charal. Dire qu'il y avait une rupture de la coiffe, c'est beaucoup s'avancer. Chef-Ortho a bidouillé, gratouillé des franges de machin qui dépassaient de la capsule articulaire, et, sans trop y croire, refixé le tout. Puis on a mis un Redon et on s'est barré.

    Monsieur C, normalement, je n'aurais pas dû te revoir. On aurait dû te faire sauter le Redon le lendemain matin et sortie dans la foulée, pendant que j'étais au bloc.

    Au lieu de ça, on t'a gardé quelques jours et, comme dans le service ce sont les anesthésistes qui font les prescriptions des 48 premières heures post-opératoires, je ne t'ai pas revu tout de suite. Jusqu'à ce que, un bel après-midi, ton infirmière vienne me trouver au bord du craquage, que tu avais mal et que, pardonne-moi, tu faisais chier tout le monde. Une part de syndrome méditerranéen, qu'elle a dit, et puis ha là là j'en peux plus, tout le temps à sonner qu'il a mal mais j'y crois pas.

    Moi, je suis pas contrariante, je commence par regarder les prescriptions sur le cahier, pendant que ton infirmière continuait à vider son sac. Je l'écoutais en tâche de fond, sans faire trop attention à la vapeur qui sortait, en lisant tes antalgiques.
    D'abord, tu avais du Xanax en si besoin, et tu ne le prenais pas toujours. Je me suis dit tiens, ça doit être l'anesthésiste qui l'a mis pour le détendre, pourquoi un grand costaud sans antécédents en aurait en traitement de fond, ce serait idiot.
    Puis il y avait le sempiternel paracétamol, des anti-inflammatoires à dose respectable, et du tramadol. Ça aurait dû suffire pour ce qu'on t'a fait, monsieur C. Mais bon.

    Alors j'ai pris mon stylo et j'ai changé deux-trois trucs. Arrêté le Xanax si besoin et remplacé par du Tranxène en systématique. Arrêté le tramadol et les anti-inflammatoires. Mis de l'Acupan, per os à servir sur un sucre, et un tout petit peu de morphiniques en si besoin. Et là, le bourdonnement de ton infirmière s'est changé en paroles plus distinctes :
    — Ha mais ne lui arrête pas le Xanax, c'est son traitement de fond.
    — ???
    — Il a mal à l'épaule depuis un accident de voiture il y a deux ans, il veut prouver à l'assurance que c'est à cause de ça, pour se faire mettre en invalidité.
    — Il fait quoi dans la vie ?
    — Il travaille plus, il se fait arrêter pour ses douleurs d'épaule. Avant il était maçon.
    Voilà qui aurait été intéressant à lire dans le dossier, heureusement que les infirmières parlent aux patients et aux internes. 

    Alors je suis allée te revoir, monsieur C.
    Tu étais couché au fond de ton lit, ta femme penchée au-dessus de toi comme un oiseau prédateur qui répondait à mes questions en te coupant la parole. L'impression de montagne de muscles était encore plus marquée en te voyant réveillé. Tu avais mal, très mal, et rien ne te soulageait. Rien, nada, que dalle. Même pas cinq minutes. Même pas partiellement.
    Tu m'as montré comment tu te tordais de douleur au moindre mouvement de l'épaule, pourtant dans une attelle, et je t'ai vu ensuite bouger l'épaule sans crispation douloureuse. J'ai compris ce que Chef-Ortho n'avait pas écrit dans le dossier, qu'il t'avait opéré de guerre lasse, parce que tu avais dû venir le voir souvent en consultation et que voilà, quand ça ne sait plus quoi faire et que rien ne marche, un chirurgien, en général, ça opère.
    Les mauvaises langues disent que comme ça, après avoir été opéré, au moins tu sauras pourquoi tu as mal.
    Mais quand je ne te regardais pas, mais quand ta femme ne te poussait pas, ton épaule bougeait sans que tu gémisses ni que tu te crispes. Tu t'es levé tant bien que mal, plutôt bien que mal, pour que je voie l'arrière de l'épaule, tout gonflé paraît-il. J'ai expliqué l'histoire des fils résorbables sous la peau, que ça fait toujours gonfler la cicatrice, et qu'en un mois, un mois et demi, la peau redevient lisse et dégonfle.
    J'ai expliqué le changement des antalgiques, et j'ai filé.

    Une fois en salle de soins, j'ai réalisé avoir oublié de te parler du Tranxène qui devait te permettre de passer une nuit tranquille (en théorie), alors je suis retournée dans la chambre. Elle était vide.

    L'infirmière, dont je comprenais maintenant l'exaspération, m'a juste dit que c'était pas étonnant, que tu devais être en bas en train de fumer. Que tu passais tes journées en bas à fumer avec ta femme, et que quand tu remontais dans le service tu sonnais toutes les dix minutes parce que tu avais mal. Que tu refusais de sortir à ton domicile, mais que tu avais réclamé une permission pour aller t'acheter des chaussures en ville. 

    En gros, d'un coup, je n'ai pas du tout envié Chef-Ortho qui te reverra en consultation dans un mois pour savoir si ça va mieux.

    Ce qui t'a soulagé dans les nouveaux antalgiques ? Mon pote l'Acupan sur un sucre, dont je suis persuadée que l'efficacité tient autant à l'authentique effet antalgique qu'à l'effet nocebo.

    Parce qu'il faut bien le dire, l'Acupan sur un sucre, c'est passablement dégueulasse. C'est froid et amer, ça t'anesthésie le voile du palais, des fois ça donne la gerbe, mais putain, ça veut dire que c'est un vrai médicament, et qu'est-ce que ça soulage.


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