• Fou rire aux Urgences

    Beatrix des Pays-BasLa scène s'est déroulée cet été, en pleine saison touristique aux Urgences chirurgicales de mon CHU.

    En début de soirée, après une après-midi chargée, j'étais en train de rédiger une observation à côté de mon interne quand celle-ci me demande (l'interne, pas l'observ) :
    - Comment on dit « entorse » en anglais, tu le sais ?
    - Euh... sprain, répondis-je. 
    - Ah ouais. Donc « c'est pas cassé, c'est qu'une entorse », c'est It's not broken, it's a... merde, sprain, tu dis ? 
    - Oui... Tu as un patient qui parle anglais ?
    - Oui... Tu parles anglais ?
    - Oui...
    Mon interne m'a prise par le coude, a poussé une exclamation de joie et s'est écriée :
    - Cool, tu vas lui donner ses ordonnances !!!

    Le patient était en fait une patiente, néerlandaise, blonde, avec un coup de soleil en train de commencer à peler sur le nez et une entorse à la cheville gauche. Elle était venue en vacances en France avec deux de ses copines, et pas une ne parlait français. Et, comme de juste, elle s'était foulée la cheville en randonnée.

    VaalserbergQuand je suis rentrée dans le box avec mon interne, il y avait l'une des copines, elle aussi blonde et affligée d'un coup de soleil écarlate (mais avec les deux chevilles intactes).
    - This is my colleague, she speaks english.
    - Good evening, j'ai dit. Your ankle isn't broken, it's just a sprain. You can go home.
    Regard soulagé, mais un peu intrigué, de notre Néerlandaise.
    - Not broken ? a-t-elle demandé.
    - Not broken, ai-je confirmé.
    Puis j'ai brandi les ordonnances.
    - You'll have to take some medicine.
    Nous nous penchons toutes deux sur l'ordonnance et je commence à lui faire le topo, ligne par ligne.
    - That's painkillers, you should take them for a few days.
    - What ?
    C'est là que c'est parti en live. Parce qu'en fait, elle parlait à peine mieux anglais que mon interne.
    - Painkillers. They... they kill the pain.
    - They what ?!
    - Medicine... against the pain.
    - Pain ?! What is it ?
    Avec mon interne, on s'est regardé, désespérées, puis j'ai eu l'idée du siècle.
    - Pain, ai-je dit, en me pliant en deux, contorsionnée de douleur.
    Puis de faire mine de gober une pilule.
    - Painkillers, ai-je conclu en me redressant, avec un grand sourire.
    - Ah, OK !
    Ouf.
    - Five days. You don't have to take them if it doesn't hurt.
    Bon, la ligne suivante. Du Mopral.
    - Take it with the painkillers.
    Puis les béquilles. Et le trou.
    - Euh... This is... merde, comment on dit béquilles, déjà ?
    - Alors ça j'en sais rien, a répondu mon interne.
    Nous nous sommes de nouveau regardées. Puis j'ai sauté à cloche-pied en essayant de mimer quelqu'un qui marche avec des béquilles, le tout dans un local à plâtres où à quatre dont une sur le brancard, c'était déjà surpeuplé.
    - AH ! a crié ma patiente. Krukken !!!
    - OUI !!! 
    Et là, fou rire pour tout le monde.
    Pour l'attelle, strap n'a pas marché. Alors mon interne a attrapé une minerve cervicale sur l'étagère derrière, et l'a brandie en disant :
    - Same thing, for there, en montrant la cheville.

    House et sa VicodinePar contre, pour expliquer qu'elle devrait appeler le service d'orthopédie si elle avait encore mal dans une semaine, ça a été coton.
    - Orthopedist ?
    Euh... Non, ça doit pas se dire comme ça en néerlandais.
    - Surgeon ?
    Nan, connaît pas.
    - Bone specialist, bone doctor ?
    Nan, rien.
    - Surgeon... The doctor who cuts people open to cure broken bones ? (ça c'est de moi)
    Regard effaré, elle a dû penser à un médecin légiste psychopathe qui voudrait l'autopsier vivante.

    Puis là nous fûmes sauvées, car la troisième copine est arrivée ; dans un accès de civisme, elle était partie mettre des sous dans le parcmètre et avait donc raté le début. Heureusement, elle parlait couramment anglais, ce qui a permis de reprendre depuis le début, avec traduction simultanée en néerlandais. Vu la tête soulagée de ma patiente quand on a reparlé du chirurgien, je ne sais pas ce qu'elle avait compris la première fois, mais ça devait être un croisement d'Hannibal Lecter et du docteur House.

    Elles sont parties avec l'adresse d'une pharmacie ouverte 24/24. Pas besoin d'expliquer le chemin, elles avaient un GPS.
    J'ai trouvé un fauteuil pour amener l'invalide jusqu'au sas des pompiers où la copine condutrice a amené la voiture. Et quand elles sont parties, je leur ai souhaité un bon séjour, et de bien profiter de la région ! 

    (Illustrations : Beatrix des Pays-Bas, par Andy Warhol (1985) —  Le Vaalserberg, point culminant des Pays-Bas à 322,20 mètres — Le cadeau d'anniversaire de Greg House. Comme toujours, cliquer sur l'image pour agrandir)

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