• Foighidinn

    Affiche du court-métrage Il y avait une fois - puisque toutes les histoires commencent ainsi, même les plus véridiques - il y avait une fois, donc, aux temps d'Edgar le Pacifique, roi d'Écosse, un roi nommé Leving. Son royaume était petit ; un cavalier hardi le traversait en une journée - et le seigneur de ces montagnes et de ces glens avait quatre fils. La grande Histoire a retenu le nom des trois plus jeunes : Thurston, Hugh et German. L'aîné, lui, bien que fils de roi et héritier du trône, est anonyme. Son père l'a voué à l'anathème, et ses frères lui ont succédé. Vous comprendrez pourquoi.

    A cette époque, peu après l'an Mil, les fils de roi ne se mariaient point par amour, mais par soif d'alliances et de richesses. Et le vieux sire n'avait qu'un désir : marier son fils aîné à une riche héritière. Il lui présenta en vain, dans sa cour sauvage, les plus belles damoiselles de l'Écosse. Les filles des Normands aussi, ces riches barons venus du sud, il les lui montra, et nombre d'entre elles auraient troqué la molle cour de leurs pères pour une couronne de reine écossaise. Mais l'aîné refusait tous les partis ; riches et laides, jeunes et belles, aucune ne lui plaisait. Car l'aîné avait déjà trouvé l'amour... Ailsa NicLeòid, fille de berger en robe grise, plus fraîche que les fleurs, plus belle que l'aurore, plus gaie que l'oiseau un matin d'été. Et Ailsa, que les gardes auraient refoulé si elle avait voulu entrer au palais de pierre, Ailsa, immensément pauvre, pensait à son bien-aimé en voyant les jacinthes fleurir au printemps, car elles avaient la couleur de ses yeux, et elle devenait riche de cette flamme. Mais Ailsa voyait ces prétendantes en robes de soie, et elle avait honte de sa robe de laine - elle voyait leurs bijoux briller, et regrettait de n'avoir que ses tresses pour ornements. Mais plus que tout, c'étaient leurs fards qui la torturaient. Comment un fils de roi pourrait-il jamais préférer ses lèvres dépourvues de rouge à celles, roses et douces, des grandes dames de la cour ? Et Ailsa se rendait malheureuse ainsi...
    L'aîné décida donc de lui offrir un baume pour ses lèvres, si cela pouvait l'apaiser. Le fils de roi chercha donc parmi les marchands de la cour, et les vendeurs ambulants, lequel aurait un rouge pouvant plaire à sa bergère. Mais aucun n'allait, trop rouge, trop criard, car aucun rouge ne pouvait être à la hauteur des lèvres rosées d'Ailsa NicLeòid...
    Un jour, en rentrant de la chasse, le regard de l'aîné se porta sur une fleur du sous-bois. Sa couleur, d'un rose très pâle, était aussi tendre que les lèvres de sa mie, et le prince cueillit la fleur pour en faire un baume. Le soir, il écrasa les pétales et les fit macérer dans le miel et l'alcool - puis il filtra la décoction, enlevant les pétales et ne gardant qu'une fiole de liquide d'un rose devenu ardent. Il prit ensuite un baume velouté et y mélangea quelques gouttes, à peine, du philtre des fleurs. Le rouge était prêt ; sa couleur était celle du ciel au matin, et derrière son parfum de miel perçait encore l'odeur fraîche, un peu amère, des fleurs du sous-bois...
    Aussitôt le soir venu, l'aîné donna rendez-vous à sa bien-aimée Ailsa ; les amants se rencontrèrent sous les frondaisons basses des noisetiers, où les étoiles brillaient entre les feuilles. Lorsqu'Ailsa sut que le prince lui avait apporté du rouge, ses yeux étincellèrent, et, certaine d'être belle, elle devint éblouissante. L'aîné prit un peu de baume et le passa sur les lèvres de la bergère ; à la lumière de la lanterne, il vit qu'elle était belle. Souriante, elle s'approcha de lui et, se sentant l'égale des dames de la cour, lui offrit ses lèvres pour la première fois. Las ! A l'instant où le prince l'enlaçait, Ailsa porta la main à sa tempe et, poussant un profond soupir, s'effondra, pâle autant que la brume montée de la mer. Les fleurs étaient empoisonnées, et le baume un philtre mortel... "Qu'ai-je fait !" cria l'aîné, serrant le corps inanimé dans ses bras. "Seigneur, qu'ai-je fait !"
    Le fils de roi porta Ailsa chez ses parents, bergers, et l'étendit dans la paille de l'étable. Alors qu'il l'étendait, enveloppée dans sa cape grise, Ailsa poussa un nouveau soupir, et il sut qu'elle vivait. Son coeur battait, mais elle était comme morte - entre la vie et la mort, son âme errait, Dieu sait où, et son corps était comme une maison vide dont le maître a fui.
    L'aîné appela le médecin de la cour, mais celui-ci, un noble vieillard, ne put que secouer la tête et dire que pareille maladie le dépassait - aussi le prince alla-t-il voir la sorcière.
    Lorsqu'il entra dans sa maison, la sorcière s'occupait à filer - mais le rouet tournait seul et sans aide...
    - Que désires-tu, fils de roi ? lui demanda la sorcière.
    - Je veux savoir de quel mal est atteinte Ailsa NicLeòid, que j'aime, et comment la guérir.
    - Nous le saurons bientôt, fils de roi. Assieds-toi et attend.
    La sorcière alluma un feu dans la cheminée ; lorsqu'il ronfla et que les flammes jaunes éclairèrent la pièce, elle y jeta une poignée d'herbes et prononça un mot. Aussitôt, une épaisse fumée grise s'éleva des flammes ; dans l'odeur piquante qu'elle dégageait, le prince entendit la sorcière prononcer encore un mot. Dans la fumée se refléta son image, tel qu'il avait été ce malheureux jour où il avait vu la fleur, et les sous-bois aussi, verdissants, et les pâles fleurs empoisonnées, si belles, de la couleur exacte des lèvres d'Ailsa. Son image cueillit l'image de la fleur, puis il se vit préparant le baume fatal - oh, comme il aurait voulu crier à son image de cesser ! Et voilà le rendez-vous, et la jeune fille qui s'écroule ! Puis la fumée se dispersa, laissant le prince face à la sorcière, dont le visage était devenu grave.
    -  Je sais maintenant le mal qui ronge ta bien-aimée, fils de roi. C'est la Fleur des Fées que tu as cueillie, encore que l'on dise que le Peuple des Collines l'appelle Fleur des Morts. Aucun poison plus mortel n'existe ; la dague et la hart tuent moins sûrement. Mais le miel et le baume ont affaibli le poison, c'est pourquoi il n'a pas tué. Ton aimée n'est pas morte, mais elle ne peut vivre, car le venin circule dans ses veines et n'en partira pas.
    - N'y a-t-il pas un remède, ô savante femme ?
    - C'est ce que nous allons voir, dit la sorcière. Attends-moi ici, fils de roi, et ne touche à rien dans la pièce tant que je ne suis pas de retour.
    La sorcière fut longtemps partie ; lorsqu'elle revint, elle avait un saumon entre les mains. Prenant la dague du prince, elle ouvrit le ventre du poisson et lut dans ses entrailles. Lorsqu'elle eut fini, son regard triste était empli de compassion.
    - Seule une fleur peut défaire ce qu'a fait la Fleur ; tout poison a son antidote. Celui de la Fleur est le perce-neige écarlate, que nous appelons la Fleur Rouge. Elle ne pousse que sur les plus hauts sommets, là où l'herbe a reculé devant la neige, entre les pierres noires des montagnes. Et si, jadis, le perce-neige écarlate était courant, il est aujourd'hui disparu. Rien ne peut sauver Ailsa NicLeòid. Elle dormira, son coeur deviendra à chaque battement plus faible et plus lent, et ce jusqu'au moment où il cessera de battre pour l'éternité. Rien ne peut la sauver, fils de roi ; ce n'est au pouvoir d'aucun art, même le plus puissant. Dieu lui-même n'y pourrait rien.
    L'aîné quitta la sorcière, déchiré entre la rage et le désespoir. Il retourna voir Ailsa, encore plus belle que dans la vie, bien que le poison la rende pâle, et partit loin, très loin.
    Son père le roi, furieux, le fit chercher par tout le royaume et au-delà. Mais ses cavaliers revenaient chaque jour bredouille ; nul n'avait vu le prince, l'héritier avait disparu. C'est alors que le roi, apprenant l'histoire d'Ailsa NicLeòid, déshérita son fils à tout jamais, et que son nom fut effacé des livres royaux.
    L'aîné était parti loin, là où les montagnes sont les plus hautes. Il escaladait inlassablement les pics les plus élevés, risquant cent fois sa vie dans les rochers instables, méprisant les précipices et les tempêtes, et cherchant toujours si un perce-neige écarlate ne pousserait pas sur le sommet nu et sans vie. Mais jamais il ne trouva son bonheur... Il avait visité les plus hauts monts d'Écosse : le Ben Lomond, le Cairn Gorm, et les montagnes de Glen Coe. Il avait bravé les démons du Ben Nevis, le plus haut de tous, et ceux du Lochnagar, mais jamais son regard avide ne trouva la Fleur Rouge qu'il cherchait. Et lorsqu'il eut grimpé sans succès sur la dernière montagne d'Écosse, son regard se porta, par delà le détroit de Sleat, sur les îles de l'Ouest... A Skye se trouvent les Cuillins, sauvages et nues, où le pied le plus aventureux hésite. Et Sgurr Dearg - le Pic Rouge - en est le plus inaccessible. Sept années avaient passé depuis la nuit fatale ; l'hiver était venu et reparti déjà six fois, et le monde reposait maintenant sous un épais manteau, pâle comme les joues de la bergère mourante. Mais le prince espérait toujours, et Skye était son dernier espoir.
    Un pêcheur le transporta dans sa barque, et déposa le fils de roi sur les sables noir de Glenbrittle, au pied des Cuillins Noires, dont les pics acérés mordent le ciel et le défient.
    Sgurr DeargComment l'aîné traversa les tourbières gelées et marcha entre les bruyères, noires d'hiver, je vous laisse l'imaginer. De même que la longue marche sur les pentes raides où l'herbe avait pelé sous la neige, ne laissant que des pierres roulant sous le pied, où, pour trois pas en avant, on en fait deux en arrière... Glenbrittle et les pentes des Cuillins sont des endroits agréables en été, lorsque les alouettes et les mouettes se pourchassent en criant, mais, l'hiver, ils deviennent proprement démoniaques. Les vieux fantômes hurlent dans le vent où tourbillonnent les brumes, et la neige se plaque à vous pour vous étouffer de sa poudre glacée.
    Après avoir manqué tomber cent fois dans l'abîme, après avoir passé la dernière limite de l'herbe et longé les crêtes de rochers instables, l'aîné parvint au sommet. Sgurr Dearg était au bout de cette arrête de pierres noires instables, où la tempête du vent est telle que la neige ne parvient pas à s'y accumuler. Et le prince suivit ce sommet de mort, et franchit tant bien que mal les rochers élevés du Pinacle Inaccessible.
    Le sommet du Sgurr Dearg était un endroit terrible, hostile. La neige fouettait les roches de basalte, et une couche de glace les recouvrait par endroits. Rien ne pouvait vivre là, rien, jamais.
    Et pourtant, lorsque le prince se laissa tomber de désespoir sur la neige glacée, il vit, dans l'anfractuosité d'un roc, la plus petite tache pourpre... Une fleur poussait là, un perce-neige, et chacun de ses pétales était plus rouge que le sang.


    L'aîné cueillit la fleur avec une infinité de précautions ; pour la protéger du vent et du froid, il la déposa dans un linge replié qu'il rangea contre sa peau.
    Descendre de la montagne était encore plus difficile et périlleux que d'y monter, mais le prince ne s'en rendit pas compte, tant la joie qui l'habitait était grande. Il avait trouvé le remède, Ailsa guérirait ! Mais alors qu'il traversait de nouveau la mer, sur la barque du pêcheur, une sourde angoisse l'étreignit. Et si le remède s'avérait pire que le mal, et si le perce-neige achevait de tuer Ailsa ?
    D'après la sorcière, un seul pétale suffisait à contrer le poison ; le perce-neige en avait trois, et le prince décida qu'il essayerait le remède sur lui avant que de le donner à la mourante.
    Une fois arrivé à terre, il voyagea en toute hâte vers le royaume de son père ; nul ne le cherchait plus, l'aîné pouvait voyager en paix.


    Sept années de sommeil n'avaient pas changé Ailsa ; légère et pâle, elle reposait sur son lit de paille comme il l'avait laissée. Le prince s'agenouilla à ses côtés et sortit le perce-neige ; la fleur avait à peine séché, et sa corolle à demi flétrie était plus rouge que jamais. Il faillit donner sur le champ un pétale à la jeune fille et se retint, il fallait goûter avant.
    D'une main qui tremblait un peu, l'aîné arracha un pétale de la fleur et le porta à sa bouche. Le goût en était doux ; le prince ferma les yeux, et sentit la fleur fondre et se disperser, amenant une vigueur nouvelle à son corps fatigué.
    Puis il regarda Ailsa, et cueillit le second pétale pour le déposer dans sa bouche.
    Hélas ! L'attente, ces quelques instants, avaient complété les sept années de lent empoisonnement ; la tête d'Ailsa roula sur le côté et, sans même un soupir, elle mourut avant d'avoir goûté l'antidote.
    La patience du prince l'avait tuée...

    L'aîné crut que son coeur allait se briser de douleur. Mais, n'étant ni de verre ni de porcelaine, il continua de battre. Et, alors que l'amant regardait, éperdu d'horreur, le corps de sa bien-aimée, le pétale du perce-neige qu'il avait mangé acheva son effet. Le coeur du prince battait désormais moins vite, mais plus fort ; pour dix battements d'un homme normal, ce coeur n'en fournissait qu'un. Un homme dont le coeur bat dix fois plus lentement voit son espérance de vie se décupler ; le prince était condamné, par sa patience, à vivre dix vies d'homme avant que de mourir. L'inattention d'une minute à peine avait tué Ailsa, et une existence de mille ans ne pourrait la racheter.

    L'aîné quitta le pays et continua à vivre, prenant le nom de Foighidinn, qui veut dire patience. On dit qu'il vit encore, bien que son existence doive s'approcher de son terme, et qu'il garde le dernier pétale du perce-neige écarlate avec un soin jaloux. A quelles fins, nul ne le sait. Mais, le jour où il mourra, l'un de ses descendants - car il s'était marié plus tard - héritera du précieux remède. Et l'on dit - car on dit beaucoup de choses - qu'il ira le déposer au sommet du Sgurr Dearg, et que de la fleur desséchée renaîtra l'espèce entière des Fleurs Rouges des montagnes.

    Screen capture Foidhidinn

    D'après le court-métrage Foighidinn de Simon Miller (2005), avec Aonghas Padraig Caimbeul, Raonaid NicLeoid, Fiann MacLeod.

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    1
    Samedi 10 Mai 2008 à 17:16
    Encore l'histoire du Pinacle inaccessible, faudra que tu trouves le temps d'y aller un jour quand même.
    Par contre l'histoire est truffée d'invraisemblances médicales, pire que Dr house et Grey's réunis (j'ai des références à toutes épreuve, je sais ^^)
    2
    Samedi 10 Mai 2008 à 17:30
    1. J'y suis allée (pas grimpé dessus, c'est réservé aux alpinistes) et je vais peut-être y retourner cet été.

    2. Si j'avais raconté qu'Ailsa a été hospitalisée pendant 7 ans en USI, avec HBPM préventif, nutrition entérale par SNG ou gastrostomie etc, ça n'aurait pas été plus réaliste... elle serait morte d'une embolie pulmonaire ou d'un sepsis sévère bien avant que son chéri n'ait fini de grimper sur ses montagnes...


    3
    Dimanche 11 Mai 2008 à 10:55
    Héhé, pis c'est moins glamour d'un coup
    4
    Lundi 12 Mai 2008 à 17:40
    Bonne fin de journée.
    5
    LoupdesNeiges Profil de LoupdesNeiges
    Vendredi 24 Octobre 2008 à 09:47
    C’est une fort belle légende, et racontée avec le talent du vrai conteur. Décidément   tu as une palette de talents étonnante !
    J’ai attendu pour commencer à lire tes récits, mais je crois que ma foighidinn ne sera pas déçue.
    Par contre je ne sais pas pourquoi, je préfère la version littéraire à la version scientifique...
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :