• Femmes en SF : Star Wars, la menace conjugale

    Avant toutes choses, qu'on se le dise : les épisodes I, II et III de la saga Star Wars sont à mes yeux une disgrâce. Jar-Jar Binks, Watto, et le comte Dooku sont autant de raisons de pleurer (merci de ne pas mentionner Anakin Skywalker en ado geignard qui se plaint que le sable lui gratte le cul). Alors qu'ils échouent lamentablement à raconter l'ascension et la chute du plus puissant Jedi jamais vu, ils sont en revanche une chronique troublante de la violence conjugale ordinaire.

    Padmé Amidala, reine démocratique de Naboo. Anakin Skywalker, esclave affranchi de dix ans plus jeune. On sort des sentiers battus, ce n'est plus le prince et la bergère ; c'est la politicienne d'envergure et le cadet prometteur. Mais, dès le départ, leur histoire est mal partie. Anakin développe rapidement une obsession malsaine pour Padmé ; l'affection touchante de l'enfant pour l'adolescente se change, avec le temps, en « amour » possessif.

    Chacun des deux, d'ailleurs, nous présente une philosophie traditionnelle de l'amour. « Je l'aimai, Stratonice, il le méritait bien » pourrait dire la rationnelle Padmé, alors que le bouillant Anakin nous offre plusieurs fois sa version du « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; un trouble s'éleva dans mon âme éperdue. » (Si j'étais prof de français, je ferais étudier en parallèle Phèdre, Polyeucte et Star Wars ; les lycéens m'aduleraient).
    Résumons Phèdre : Phèdre a épousé Thésée. En rencontrant le fils de celui-ci, Phèdre est prise d'une passion subite (et mal vue, rapport aux relents d'inceste même s'ils n'ont pas de liens du sang). Croyant Thésée mort, elle avoue ses sentiments à Hippolyte et se fait jeter, tente de se suicider. La bonne copine se dit que si Thésée chasse Hippolyte, il n'y aura plus de problème. Problème : une fois chassé parce que papa croit qu'il a dragué belle-maman, Hippolyte est tué par Neptune. Et Phèdre se suicide. Sa passion mal orientée a entraîné la mort de celui qu'elle aimait plus que tout, par le fait même d'aimer.
    Résumons Polyeucte : Pauline est romaine, a eu une amourette avec Sévère, un brave romain vaillant, noble et sans un rond, mais son papa n'est pas d'accord et la famille déménage en Arménie. Par contre il est d'accord pour l'amourette suivante, qui tourne au mariage : Polyeucte, noble, friqué, et chrétien. Le temps passe, Sévère gagne la faveur de l'empereur romain, et va voir Pauline. Mariée, elle le repousse par devoir. Mais papa (qui est aussi gouverneur de la province) décide que, pour la sûreté de l'état, le chrétien Polyeucte serait mieux mort, et fifille remariée avec Sévère. Polyeucte est tout à fait OK pour être martyr et se fait donc dûment martyriser. Pauline menace le suicide. Sévère, comme Obi-Wan Kenobi, recueillera en tout bien tout honneur la veuve éplorée après avoir tenté de sauver Polyeucte de son destin fatal. Comme c'est une pièce religieuse, le haut point de la fin est bien sûr la conversion de tout le monde.
    Ce qui donne du poids aux arguments sur l'amour caché d'Obi-Wan pour Padmé, au passage.

    Comme dans la tragédie classique que les épisodes I à III de Star Wars auraient pu être, l'amour est un ressort puissant des motivations des personnages. La morale ? Ne mélangez pas les genres.
    Phèdre est une Sith — soumise aux remous de passions incontrôlables, elle en éprouve la destruction, de la même manière qu'Anakin éprouve la mort de Padmé.
    Pauline est une Jedi — il n'y a pas d'émotions, il y a la paix ; pas de passion, mais la sérénité. S'il n'y avait eu ces petites histoires de conversion et de martyr, sa vie sereine n'aurait pas fourni matière à cinq actes. Sans Anakin, la vie de Padmé aurait sans doute rempli quelques encyclopédies politiques, mais sans mention de son mariage.

    Alors que la court d'amour bat son plein sur Naboo entre nos deux tourteraux mal assortis, les signes avant-coureurs sont là. Lui, se croyant viril, poussant, tirant, cherchant par tous les moyens à séduire une femme qui lui a expliqué ne pas vouloir de lui, tout en sachant que cela les mènera tous deux à la destruction :

    Anakin Skywalker: From the moment I met you, all those years ago, not a day has gone by when I haven't thought of you. And now that I'm with you again... I'm in agony. The closer I get to you, the worse it gets. The thought of not being with you... I can't breathe. I'm haunted by the kiss that you should never have given me. My heart is beating... hoping that kiss will not become a scar. You are in my very soul, tormenting me... what can I do? I will do anything you ask. If you are suffering as much as I am, please tell me.
    Padmé Amidala: I can't... We can't... It's not possible.
    Skywalker: Anything is possible, Padmé. Listen to me...
    Amidala: No, you listen! We live in a real world; come back to it. You're studying to become a Jedi, I'm... I'm a senator. If you follow your thoughts through to conclusion, they will take us to a place we cannot go, regardless of the way we feel about each other.
    Skywalker: Then you do feel something!
    Amidala: I will not let you give up your future for me.
    Skywalker: You're asking me to be rational. That is something that I know I cannot do. Believe me, I wish that I could just wish away my feelings, but I can't.
    Amidala: I will not give into this.
    Skywalker: Well, you know, it... it wouldn't have to be that way. We could keep it a secret.
    Amidala: We'd be living a lie, one that we couldn't keep, even if we wanted to. I couldn't do that. Could you, Anakin? Could you live like that?
    Skywalker: No. You're right. It would destroy us all.

    Petit con.

    Bref, à force de coercition et de séduction à deux balles, évidemment, Anakin épouse Padmé en secret. Fin de l'épisode II.

    On les retrouve dans l'épisode III, vivant toujours en secret. Anakin est hanté par un rêve prémonitoire lui montrant la mort de Padmé. C'est le déclic qui le fera basculer du côté obscur : déjà tenté par les promesses de pouvoir infini du côté obscur de la Force, se sentant déjà coupable de ne pas avoir pu sauver sa mère, il désire vaincre la mort (je cite) pour éviter à Padmé de mourir. C'est gentil tout plein sur le papier, mais quand pour arriver à ça il faut massacrer les enfants éduqués au temple Jedi, perso, moi, ça me ferait réfléchir. Son amour est possessif au point qu'il se considère comme dépositaire de la vie et de la mort de Padmé. Elle est sa chose ; lui seul peut (ou non) la sauver, lui déniant toute autonomie, toute existence séparée de la sienne. 

    Inquiète des changements de comportement d'Anakin, devenu sombre et coléreux, Padmé se confie au seul ami connaissant la situation du couple : Obi-Wan. Lorsqu'elle fait par à son tendre époux des inquiétudes partagées d'Obi-Wan, Anakin, atteint d'une jalousie pathologique, l'accuse de trahison, presque d'adultère. Parler à un homme autre que lui, en intime, en proche ? Inacceptable pour lui.

    Et le drame. Lorsque Padmé rejoint Anakin pour tenter de le faire renoncer au côté obscur, il l'étouffe par la Force, au milieu d'un délire où il l'accuse encore de l'avoir trahi avec Obi-Wan, et où il lui propose de régner à ses côtés en despote sur la galaxie avant de la brutaliser. Elle mourra quelques heures plus tard en donnant naissance à des jumeaux.

    Anakin : You have turned her against me !
    Obi-Wan : You have done that yourself.

    Padmé Amidala, reine, puis sénatrice audacieuse de Naboo, à l'éthique pure, est l'un des personnages les plus prenants de l'univers Star Wars. Meneuse de rebellion, cheffe de guerre, leader politique, femme forte et indépendante, elle meurt sous les coups de son conjoint. Plongé dans le côté obscur de la Force, Anakin/Vador, au lieu de héros jedi, est un vulgaire meurtrier se complaisant dans ses fantasmes de trahison. De sa passion indécente est née la peur de la trahison, la peur panique de la perte. La peur mène à la colère. La colère mène à la haine. La haine mène à la souffrance. Combinée à ses rêves de pouvoir, ses rêves de virilité (toujours plus de puissance, toujours plus de maîtrise de la Force, être toujours le plus grand, le plus reconnu, flatté par des amis puissants pour partager leur gloire totalitaire), cette peur l'a entraîné du côté obscur. 

     

    En France, tous les deux jours, comme Padmé, une femme meurt sous les coups de son conjoint.

    Par ailleurs, les préquelles ont un traitement remarquablement égalitaire des personnages féminins (pour des blockbusters). Padmé n'est jamais une potiche à sauver ; lorsque sauvetage il y a à faire, elle s'en débrouille seule (présageant ainsi la conduite de sa fille) et sans chichis. Ainsi, dans l'épisode II, face aux sales bestioles de l'arène ; elle gère très bien le félin mutant et, si Anakin vient la chercher, il sauve aussi Obi-Wan.

    On y voit des femmes jedi siégeant au Conseil, des femmes politiciennes, des femmes militaires. Les personnages féminins ne sont pas des victimes bêlantes et ne sont pas définies par leurs rapports avec les hommes, maris, pères ou amants.

    De ce point de vue, la prélogie Star Wars apparaît comme féministe, et l'histoire de Padmé et d'Anakin prend un relief supplémentaire. Serait-ce une once d'engagement ?

    C'est juste dommage que, à côté de ça, ils nous aient foutu JarJar Binks qui parle petit nègre.


  • Commentaires

    1
    martin winckler
    Dimanche 27 Janvier 2013 à 18:22

    Mais la mort de Padmé liée à la jalousie d'Anakin est tout de même aussi furieusement réminiscente de la mort de Desdémone entre les mains d'Othello... Une autre pièce décrivant la folie homicide d'un homme excessivement jaloux. Ce qui me gène le plus dans tout ça c'est que si c'est la folie qui précipite Annakin vers le côté obscur, on ne comprend pas bien pourquoi (et comment) il redevient "sain" (et bienveillant envers son fils) à la fin de l'épisode 6. A moins qu'il ne fasse tout simplement preuve de "(Anna)kin altruism", comme on dit en anthropologie... en épargnant le porteur de ses gènes... Bel article, en tout cas. Bravo. 
    Martin WInckler (Star Wars buff) 

    2
    DocArnica
    Dimanche 27 Janvier 2013 à 18:25
    Comme d'habitude on se sent intelligent après vous avoir lue. Excellente analyse comparative avec les drames classiques. Merci :-)
    3
    Finlandaise1
    Mardi 29 Janvier 2013 à 00:48

    LOL !!!! Cet aspect de Star Wars, je l'avais coplètement zappé ! Mes enfants sont de grands fans de Star Wars, mais tout ce qui les intéresse, c'est les scènes de bataille qu'ils jouent encore et encore. (et tiens, c'est bientôt le carnaval et il va falloir penser aux déguisements)

    4
    Vervaine
    Mardi 29 Janvier 2013 à 08:10
    Vervaine
    Belle analyse! Et que dire aussi de l'aspect "prophétie auto-realisatrice"? En effet, c'est parce que Anakin rêve à la mort de Padmée que finalement il la tue... Ces histoires de rêves qui se réalisent parce qu'on a rêvé m'ont toujours intriguée...
    5
    Jeudi 31 Janvier 2013 à 21:14

    @ Martin Winckler : Je ne pense pas que ce soit la folie qui ait mené Anakin au côté obscur. Il n'est pas délirant, ni bipolaire ou quoi. Son obsession pour Padmé est peut-être limite, mais sans passer la ligne. Est-ce qu'un psy aurait un avis dessus ?

    @ DocArnica : merci :)

    @ Finlandaise : nan mais c'est cool, les sabres-laser.

    @ Vervaine : même s'il n'avait pas rêvé de sa mort, il aurait fini par passer du côté obscur, je pense. La réaction de Padmé aurait été similaire, et sans doute la violence de sa réaction aussi.

    6
    0xymore
    Jeudi 7 Février 2013 à 13:30
    0xymore

    @Stockhlom dernier commentaire:
    "sans passer la ligne"?! Tu dis toi-même que cela va jusqu'à massacrer les enfants du temple Jedi!
    Ceci dit, (si c'est ce que tu veux dire) je pense comme toi qu'il est responsable de ses actes, et qu'il pourrait ne pas tomber du côté obscur. Mais ça lui demanderait des efforts et ce serait moins ambitieux...

    7
    noé 972 Profil de noé 972
    Dimanche 4 Août 2013 à 02:57

    apres avoir lu ton blog il ma plus continu j'adore

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