• Femmes en SF : la saga Alien, une longue dégringolade

    The 1979 Alien is a much more cerebral movie than its sequels, with the characters (and the audience) genuinely engaged in curiosity about this weirdest of lifeforms... Unfortunately, the films it influenced studied its thrills but not its thinking.

    Rogert Eber

     

    Alien.

    1979. Ou 2122.

    Une planète hostile, froide et nébuleuse.

    Un vaisseau spatial antique, perdu dans l'infini.

    Des morts, aussi inexorables que dans les comptines. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une, Ellen Ripley, ultime survivante, grâce à sa pugnacité, à sa méfiance, à son courage. Ripley, forte et brute de décoffrage. Autonome, brûlante : un personnage qui crève l'écran, porté par la phénoménale Sigourney Weaver, alors inconnue. Ripley, qui aurait pu être un homme, une chance sur deux, est avant tout un être humain défini par et pour soi-même. Ripley a des seins, mais on ne les voit pas. Ripley a un utérus, mais on s'en cogne, parce que Ripley se bat contre le monstre des monstres, et qu'au final Ripley est seule, avec le chat, à survivre dans cet équipage disparate et mal assorti. Ripley est inquiétante : coupée du monde par son voyage interstellaire, coupée de son équipage par son intelligence, son calme, coupée des relations humaines par sa lutte avec le xénomorphe.

    Le second opus, Aliens, se chargera de nous rappeler que Ripley n'est, somme toute, qu'une femme. On lui découvre une fille sur Terre — grandie, vieillie et morte durant le voyage de sa mère. Premier rappel : une femme, une vraie, ne saurait être sans enfant.

    La machiavélique entreprise Weyland-Yutani la renvoie donc, seule et sans attaches, défendre une colonie glacée contre de multiples aliens. Cette fois, l'équipage est plus sympa : Ripley nouera une relation romantique avec le bellâtre de service. Elle adoptera aussi une blondinette, en remplacement de son enfant perdu. Rassuez-vous, patriarcat : l'indomptable Ripley est rentrée dans le rang, elle a amour masculin et petit enfant.

    Alien 3. Suite immédiate de l'opus précédent. Chéri-Chéri et Blondinette meurent dans la scène d'ouverture ; Ripley est seule au milieu d'une colonie pénitenciaire. Plusieurs xénomorphes dans une atmosphère confinée, et une découverte : Ripley porte en elle l'embryon d'une reine. Femme sans enfants, la revoilà future mère, mère d'un monstre, mais mère tout de même. Mère de la mère des monstres, elle qui s'en voulait le fléau. On joue sur le pathos. Ripley se suicide en se jetant dans une fournaise brûlante, plutôt que de permettre à Weyland-Yutani de s'emparer de l'embryon de la reine. Elle refuse son destin de mère, en meurt.

    Alien Résurrection. L'infâme compagnie W-Y a cloné Ripley à partir de cellules sorties de la fournaise. Cloné Ripley et l'embryon qu'elle porte. Une mini sternotomie plus tard, la reine est née, et la nouvelle Ripley abandonnée à quelques scientifiques pour leur amusement intellectuel. La reine pond ; des braconniers de chair humaine apportent le repas cryogénisé des jeunes xénomorphes. A bord de leur vaisseau, une jeune femme brune aux cheveux courts, androgyne, qui tient tête à ses rustres compagnons d'équipage : rassurez-vous, c'est une androïde.

    Pendant ce temps, la nouvelle Ripley se souvient de la blondinette et pleure. Qu'importe, la brunette androïde lui servira d'enfant de substitution.
    D'ailleurs, Ripley ne manque pas d'enfants. Si elle porte en elle une partie du capital génétique des xénomorphes, la reine, sa fille, a aussi une part d'ADN humain. La reine en profite pour accoucher, à l'ancienne, d'un monstre à demi humain. Cet être sera tué par sa chère grand-mère, dont le sang-froid sera toutefois teinté d'un embryon d'amour filial. On touche le fond : Ripley n'est plus définie que comme la génitrice des monstres.

    On touche le fond, mais on peut encore creuser, avec Prometheus. Point de Ripley dans cette préquelle qui cherche, en vain, le souffle inspiré d'un Blade Runner ou la force narrative pure du premier Alien. Deux personnages féminins : blonde marmoréenne et brune chalereuse, pas de jaloux. 
    Le fondateur éponyme de la compagnie Weyland finance un projet d'archéologie pharaonique : envoyer une équipe sur une planète lointaine, à la recherche des extraterrestres créateurs de l'humanité. La blonde est la directrice de la mission. La brune est archéologue. Enfin, la moitié d'un couple d'archéologues : si c'est elle qui découvre les preuves de la civilisation extraterrestre, elle en reste étrangement effacée vis-à-vis de son ChériChéri. Et puis, elle est stérile. Même que ça la fait pleurer, rapport au fait qu'elle ne peut pas donner la vie, c'est elle-même qui le dit.
    On est en 2094, les gens. Cent cinquante ans après les premières procréations médicalement assistées. Réveillez-vous.
    Vous voyez où on en vient. Elle fait l'amour avec un ChériChéri infecté par un poison étrange, et paf, quelques heures après, elle est enceinte de trois mois (!) et d'un truc même pas vaguement humanoïde.
    Heureusement, dans la fière tradition de Ripley se jetant dans la fournaise pour échaper à sa « maternité », Brunette va se faire césariser par un automate pour enlever ce machin de son bide. Alors que son ventre est plus plat que le mien, enfin passons les détails. Quoi qu'il en soit, ce machin la sauvera à la fin en butant l'extraterrestre humanoïde géant qui la poursuivait. A la suite de quoi un xénomorphe bien constitué s'extraira du cadavre de l'ET, faisant de Brunette l'aïeule de tous les aliens.
    Et la blonde, me direz-vous ? D'abord, la blonde, elle meurt, parce que c'est une salope frigide. Et ensuite on a justifié sa place à bord de l'expédition en en faisant la fille de M. Weyland. Si dans le premier Alien Lambert, navigatrice du vaisseau, était une femme, elle n'avait aucun lien de parenté avec qui que se soit, se contentant avec brio de crier en même temps que le public. Et, tout en criant, elle n'était rattachée par aucun lien affectif ou génétique avec le reste des personnages.
    Sachant que dans Prometheus, au final, tout avait été comploté par M. Weyland, y compris la grossesse non désirée de Brunette, on peut en conclure que, pour qu'une femme ait un rôle majeur, il lui faut absolument un lien affectif ou filial avec un homme du casting. S'inscrire à toute force dans une dynamique familiale et reproductive, au contraire de la Ripley de 1979 qui en était indépendante.

    Hollywood est déprimant : on ne peut pas leur donner un vrai bon personnage de femme sans qu'ils ne cherchent à la faire rentrer dans les moules patriarcaux convenus. Un coup de chance, un film à relativement petit budget, à scénario libre, et paf, ça devient un blockbuster. Et paf, Leia se retrouve définie par son frère et son amoureux plutôt que par ses ovaires en acier trempé. Et paf, Ripley se retrouve définie par sa progéniture, tant absente que spirituelle ou, plus simplement, monstrueuse.

    Je ne dis pas que les personnages féminins n'ont pas à entretenir des relations affectives avec les personnages masculins. Les femmes sont, tout autant que les hommes, des êtres sociaux. Mais la saga Alien livre un triste constat ; elle ne comporte que peu de femmes, et toutes (passé le premier opus) sont définies par leurs rapports aux hommes. Alors que la très vaste majorité des personnages masculins se définissent eux-mêmes, par eux-mêmes, pour eux-mêmes, et n'entretiennent pas de rapports particuliers avec les femmes de leur entourage.

    Enfin, il est impossible de finir un article sur Alien sans évoquer l'imagerie développée par le premier épisode. Viol d'hommes par les xénomorphes, hommes qui meurent ensuite en donnant naissance à un alien explosant leur thorax — toute une imagerie trouble mélangeant les gens. Hélas, ce mélange disparaît peu à peu de la saga. Si dans le premier opus les femmes sont dévorées et les hommes violés et enceints, à rebours des schémas habituels des films d'horreur, par la suite, on retrouve l'ordre naturel : une femme (Ripley) donne naissance aux bestiaux, et les hommes sont dévorés. Et si un homme, dans Résurrection, donne le jour à un alien, il est représenté comme lâche et effeminé.

    Non, vraiment, bravo. Bravo à vous les studios, bravo d'avoir corrompu à un tel point l'un des scénarios de SF les plus innovants et de l'avoir fait rentrer à coups de massue dans les cadres convenus des blockbusters. Bravo d'avoir débarassé tant Ripley que l'ensemble de la franchise de leur originalité, de leur force et de leur fraîcheur.

    Félicitations, c'est un massacre.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 6 Mars 2013 à 09:54

    Bon ben tu vas rire, on est justement en train de regarder les Alien en ce moment, donc je vais pouvoir visionner le 3 avec un regard tout neuf :-)

     

    2
    Emita
    Mercredi 6 Mars 2013 à 18:10

    Ca me fait penser au test de Bechdel qui évalue les présences féminines dans les films en fonction de trois questions simples

    - Y a-t-il deux femmes ou plus, et ont-elles des noms ?

    - Se parlent-elles entre elles ?

    - Parlent-elles entre elles d'autre chose que d'hommes ?

    Pour ceux qui ne connaissaient pas, la vidéo explicative ICI.

    3
    jdw
    Mercredi 6 Mars 2013 à 22:55

    hello...

    habituellement, je ne lis pas les blogs avec des billets aussi longs !

    mais exceptionnellement, je m'amuse...

    Juju

    4
    Jeudi 7 Mars 2013 à 12:04

    Oh... je te trouve dure quand même avec Alien... le deuxième opus est largement le plus creux peut-on alors parler de lente dégringolade ?

    La dérive d'une Ripley mère nourricière ne peut-elle pas simplement s'expliquer par le l'organisation matriarcale des Aliens qu'elle finit par rejoindre en partie ?

    Enfin, la scène où elle tue son "enfant" par le petit trou du vaisseau m'a tjrs bizarrement émue ^^

    5
    Huit à huit
    Vendredi 8 Mars 2013 à 11:13
    Y a Marika Moisseff, psychiatre et anthropologue, qui a travaillé sur la procréation dans la saga Alien. Il y avait eu un article dans un hors-série du Point il y a plusieurs années, où elle parlait de "la beauté d'une sexualité non-vouée à la reproduction" qui, je crois, était un peu la matrice sous-jacente de ces films.

    Mais sinon, on pourra trouver ici:

    http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/44/45/70/PDF/MytheSFmoisseeff.pdf

    des éléments un peu plus précis.
    6
    Dimanche 6 Octobre 2013 à 01:56

    Avec les films aliens j'aurais une tendance à affirmer le contraire, Ripley est une femme indépendante, luttant (dans le 4 depuis quelque siècle) contre les xénos, une chasseuse devenant aussi sauvage que sa proie, devenant presque une des leurs.
    Je trouve ce personnage comme étant un des mieux pensé du cinéma, dans Aliens, on commence à prendre conscience qu'elle ne se sent vivante que en chassant le xénos, elle est un peu comme un soldat de retour dans la vie civil, se sentant étrangé à la société il retourne à la guerre, même chose pour Ripley elle pourrait resté traumatisé tranquillement dans son coin mais ce n'est pas le cas, elle retourne affronté ses démons. 

    Toute le reste, les hommes (prêt d'un siècle à être congelé ça doit bien démangé au bout d'un moment), et son obsession par rapport à sa fille morte, ne font que marqué les traits de personnalité de Ripley, en total décalage, à cause des expériences traumatisante qu'elle a pu vivre et l'age qu'elle a, dans le deux elle passe presque un siècle dans le congélo, le quatre elle a quelque siècle (le trois j'me souviens plus trop). Déjà rien que par ceci elle est hors norme, et on sent ses difficultées niveau rapport humain.

    Bref j'pourrais en parlé longuement, tous ça pour dire que je vous trouve bien méchante face à cette héroine.

    Après les gouts et les couleur hein...

     

    Ps : chouette blog.

     

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