• Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Il y a des films qu'on regarde un peu au pif, à cause de l'acteur principal, à cause du pitch, à cause de l'esthétique promise, ou à cause du fait qu'on est coincé dans une chambre d'hôtel sans internet et qu'on les avait téléchargés quelques jours plus tôt. Équilibrium remplissait tous ces critères : Christian Bale, dystopie, concept art prometteur, fin de congrès. Et, au final, une découverte magnifique ; sans doute la plus belle dystopie originale filmée depuis le premier Matrix (V pour Vendetta est une adaptation). Les critiques ont accusé Équilibrium de nombreux maux, dont le moindre est d'être un plagiat honteux de Farhenheit 451 et, pour les plus cultivés, de 1984 et du Meilleur des Mondes. C'est vrai, et c'est faux. Les inspirations sont évidentes : le soma, les télécrans, la Police de la Pensée et les Pompiers, Big Brother devenu le Père... On pourrait aussi tracer des parallèles avec Gattaca, la Ferme des Animaux... C'est la dystopie d'un régime totalitaire, contrôlant les masses par une propagande incessante et une substance psychogène, et le résultat final dépasse la somme des inspirations pour réaliser un film très, très bien.

    (Parce qu'il faut que ça sorte : personne n'a accusé Matrix de plagiat, or la trilogie reprend les clichés les plus éculés et l'esthétique cuir/latex du genre cyberpunk, Neuromancier en tête de liste, mais c'est moins connu alors les critiques s'en foutent.)

    Entre autres outils narratifs, le genre est utilisé de manière très intelligente pour renforcer le message du film. Deux forces s'opposent : le pouvoir en place du Tetragrammaton, contrôlant la population au moyen du Prozium qui supprime les émotions, et les rebelles, qui ne prennent pas de Prozium et cherchent à renouer avec une certaine poésie engagée.
    Je râle souvent que les auteurs et cinéastes de SF prennent des peines pas croyables à créer des mondes et des sociétés entiers sans repenser les rapports de genre. Ce n'est pas le cas de Kurt Weimer qui, plutôt que d'utiliser un modèle de genre unique et standardisé pour tout son univers, s'en sert très bien pour différencier le Tetragrammaton des rebelles.

    Postulat de départ : le Tetragrammaton est un patriarcat oppressif à l'ancienne. Il n'y a pas de femmes dans son sévère appareil étatique :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Ici, les Ecclésiastes à l'entrainement

    Pourtant, Équilibrium ne tombe pas dans l'ornière de nombreux films de SF, qui « oublient » de représenter des femmes (la trilogie originale de Star Wars est sans doute l'exemple le plus célèbre). Les foules comportent bel et bien des femmes :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

     

    Mais les seules femmes présentées comme « acceptables » par le pouvoir sont des épouses, comme celle du héros. Elles n'ont aucun rôle public ; tous les emplois du régime que l'ont voit sont détenus par des hommes.

    En revanche, la résistance, elle, est féminisée, tant au niveau du commandement que des simples sympathisants :

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Le chef, la sous-cheffe et le sous-sous-chef

     

    Femmes en SF : Équilibrium, ou les genres politiques

    Marchons gaiment dans les ruines de l'avant-Prozium

    On peut se poser des questions sur l'omniprésence de dessins de pin ups dans les lieux de résistance. Les images de pin ups sont sans doute le cliché sexiste de la blonde bien carrossée dont la devise est « sois belle et tais-toi. » Mais regardez de nouveau la vidéo de la symphonie de Beethoven ; il y a des tas d'objets genrés dans cette pièce. Les pin ups, mais aussi des flacons de parfum, les Contes de ma Mère l'Oye, des gadgets pseudoscientifiques, une poupée, des modèles réduits de voitures... On peut imaginer que, après plusieurs années, voire probablement plusieurs décennies, sous Prozium, la genèse de ces objets se soit perdue. Lorsque la résistance amasse des trésors imbibés de sentiments, c'est pour leur caractère transcendant : un dessin de pin up est plus qu'un bout de papier, c'est l'incarnation de fantasmes. Une boule à neige avec la Tour Eiffel, c'est un rêve de voyage. Une boule à facettes est plus qu'un ensemble de miroirs, elle parle de fête et de danse. Les objets que l'on voit sont genrés pour le spectateur, mais, dans le contexte du film, avant de parler de genre ils parlent de « valeur sentimentale ajoutée, » et leur diversité les empêche de tomber dans l'ornière réductrice du sexisme cinématographique.

    Les rôles principaux sont pourtant majoritairement masculins : Preston, l'Ecclésiaste sur la voie de la rebellion, ses coéquipiers, le chef de la résistance... Le film présente deux personnages féminins majeurs : une « rebelle des sentiments », et l'épouse de Preston, toutes deux arrêtées et condamnées à mort pour le même crime, éprouver des sentiments. Il est facile de trouver là l'antique association des femmes aux sentiments, à la poésie et le reste. Là où Kurt Wiemer se détache du lot, c'est que, reprenant à son compte les esthètes du dix-neuvième siècle, il fait du sentiment la chose unisexe et universelle qu'il est. Deux femmes, avec lesquelles Preston crée des liens forts (la seconde par culpabilité envers la première et non pas amour), ressentent. Mais les hommes aussi. Preston est viril, fort, combatif, qualité traditionnellement masculines, mais il pleure d'émotion en écoutant une symphonie, et transi par la beauté de l'aurore sur la ville. Il a deux enfants, un garçon et une fille, tous deux rebelles affectifs, et les élève seul, sans jérémiades sur l'absence d'élément féminin. Il conserve un ruban parfumé ayant appartenu à son épouse morte, et sa virilité n'en souffre pas. Philosophiquement, Preston est l'héritier des Werther, des Cyrano, des Athos, ces héros romantiques virils au cœur sensible, une espèce traquée et abattue à vue par Hollywood. Preston est un guerrier, et possède ce que les Japonais appelaient bushi no nasake, la douceur du guerrier.

    Et Preston, qui démontre avec éclat son non-conformisme aux valeurs genrées du patriarcat moderne, s'oppose en tout point à sa hiérarchie. Le sentiment vrai est banni de cette dictature de la pensée, où il est difficile de ne pas voir un reflet des dérives de notre société. Les autres personnages du Tetragrammaton sont dépourvus de ces valeurs devenues féminines en 2012 : son coéquipier (superbe acteur, d'ailleurs), son supérieur, sont des « vrais hommes », tueurs insensibles comme on en voit trop dans les salles obscures, chassant avec une obsession maladive toute faiblesse « féminine » qui menacerait leur précaire virilité. En exposant son héros comme un être humain complet,  possédant au plus haut degrés des valeurs tant féminines que masculines, Kurt Weimer en fait un plaidoyer vibrant pour une société plus égalitaire. En se réappropriant des valeurs devenues, au cours du vingtième siècle, féminines, Preston construit un pont entre l'homme viril et la femmelette. Parallèlement, le personnage de Mary, condamné à mort pour « crime de sens », est un personnage résistant. Son attirance pour les sensations n'est pas issue de son genre, mais d'un cheminement philosophique :

    Il n'est pas question, ici, de ressentir pour vivre selon sa nature de femme, un message pourtant défendu par nombre de personnages féminins qui, lorsqu'elles expriment leur passion des sentiments à un homme, le font pour séduire, pour être des vierges des bois, des feux follets. Ici, le but de l'existence est de ressentir, au contraire de la vie utilitariste de Preston. Les émotions évoquées ne sont d'ailleurs pas « féminines », paix, amour, joie... Ce sont des émotions « mixtes » : amour, oui, mais aussi colère, tristesse. On ressent comme on se bat ; des flash-backs montrent d'ailleurs Mary mener des actes de résistance qui, pour être non-violents, n'en sont pas moins forts.

    Il n'est pas question non plus pour Preston de renoncer à sa violence masculine, défendant le patriarcat. Pas d'émasculation psychologique : Preston est un guerrier, et il le reste. Il ne lui est pas nécessaire, pour rejoindre la résistance, de renoncer à ses talents violents. Toutefois, au long du film, sa violence s'humanise et se canalise. La dernière scène est lourde de symboles ; Preston tue, non pas le Père du régime (mort depuis longtemps, comme Big Brother), mais son image omniprésente. Je ne pense pas que le choix du nom soit un hasard. Plus que le Père, c'est le patriarcat qui meurt. Pour créer une société égalitaire, il est certes nécessaire de libérer les femmes, mais libérer les hommes l'est tout autant. Preston s'affranchit des valeurs monolithiques viriles imposées par le Tetragrammaton : impassibilité, non-communication, répression des émotions. Preston s'affranchit du patriarcat.

    Au final, on peut dire qu'Équilibrium est bel et bien un film féministe. Il utilise des éléments traditionnellement féminins comme éléments de résistance, mais en déconstruisant leur rapport au genre. Ce ne sont pas des émeutes de femmes travaillées par leurs hormones et leur éternel féminin qui menacent le pouvoir patriarcal du Tetragrammaton — comme peuvent l'être des romans de SF des années 70 à tort labellisés féministes. C'est la réapproriation par chaque genre de valeurs traditionnellement correllées à l'autre. C'est la réappropriation des sentiments par les hommes, et celle de la résistance et de l'action par les femmes. Plus encore, c'est l'utilisation du genre comme outil narratif, un phénomène rare en SF et encore plus à Hollywood. La déconstruction du genre est une arme de résistance à l'oppression ; soyez féministes, c'est subversif.


  • Commentaires

    1
    Anna78
    Vendredi 12 Octobre 2012 à 21:11

    waouh! ça donne envie de le voir!

    "c'est la réappropriation par chaque genre de valeurs traditionnnellement correllées à l'autre"

    oui, c'est ça l'égalité!

    2
    Alias2
    Vendredi 12 Octobre 2012 à 22:34

    Bonjour,

    Je lis avec intérêt ton blog.

    Suite à ta série de post "femmes et SF ", je souhaitais attirer ton attention sur
    1/ Ayerdhal qui a mis en scene de nombreuses héroines dans ses livres (Mytale, Etoiles Mourantes, Cybione, et au moins pour moitié, l'Histrion)
    2/ ce n'est plus de la SF mais plutot de la fantasy (encore que...), l'ensemble des héroines mises en scenes par Marion Zimmer Bradley (cycle de tenebreuse), Mercedes Lackey (cycle de Valdemar) et Anne McCaffey (cycle de Pern).

    Bonne continuation

    3
    Dimanche 14 Octobre 2012 à 17:12

    @ Anna78 : faut savoir aussi qu'il y a l'un des nombres de morts les plus élevés de l'histoire du cinéma. Je préfère prévenir, mais le film est superbe.

    @Alias2 : Je suis moins branchée fantasy en ce moment, mais je note ;)

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