• Femmes en science-fiction : Star Wars, un nouvel espoir ? (1)

    « Affranchir la femme, c'est refuser de l'enfermer dans les rapports qu'elle soutient avec l'homme, mais non les nier ; qu'elle se pose pour soi elle n'en continuera pas moins à exister aussi pour lui : se reconnaissant mutuellement comme sujet, chacun demeurera cependant pour l'autre un autre ; la réciprocité de leur relation ne supprimera pas les miracles qu'engendre la division des êtres humains en deux catégories séparées : le désir, la possession, l'amour, le rêve, l'aventure ; et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s'unir, garderont leur sens ; c'est au contraire quand sera aboli l'esclavage d'une moitié de l'humanité et tout le système d'hypocrisie qu'il implique que la "section" de l'humanité révèlera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure. »

                                  Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tome II

     

    J'aurais pu intituler ce billet Leia, princesse auto-salvatrice, mais bon.

    La trilogie originale de Star Wars (soit les épisodes IV, V et VI) est sortie au cinéma entre 1977 et 1983. Son succès phénoménal a propulsé la saga du rang de film B à petit budget au statut de classique fondateur de notre imaginaire contemporain. Autant que Dune, voire plus de par la plus large diffusion d'un blockbuster par rapport à celle d'un livre, l'hexalogie de George Lucas a forgé notre vision du futur. Voyage à des vitesses supérieures à celle de la lumière, pistolets laser, planètes aux écosystèmes variés, et des vaisseaux dont l'intérieur fait penser à un Apple Store, sont quelques éléments devenus par la suite des classiques — voire des poncifs — du genre.

    Le succès de l'épisode IV, Un Nouvel Espoir, dérive bien sûr du charme irrésistible de l'univers présenté — rebelles luttant contre le joug d'un état totalitaire, avec des combats spaciaux — mais le trio des acteurs principaux est sans doute ce qui a transformé le film.
    En effet, au plan narratif, Un Nouvel Espoir n'est guère innovant. Reprenant une trame remontant au moins au cycle arthurien en Europe, le film narre le combat initiatique d'un jeune homme normal accédant au statut de héros aux pouvoirs extraordinaires. L'affiche, d'ailleurs, n'est guère engageante et ne se démarque pas du pulp art des romans de SF de bas étage de l'époque.

    Star Wars Un Nouvel Espoir Affiche


    Un héros musclé au torse huilé, une bombasse sexy avec un gros flingue (on a encore un peu de marge avant de découvrir qu'ils sont jumeaux, après tout), un mystérieux méchant masqué, tout plante le décor d'un oubliable John Carter quarante ans plus tôt (comme quoi, hein).

    Et après tout, ça commence comme ça : un ado orphelin râleur et un peu mou (tout le portrait de son papa au même âge) rencontre un vieux sage, et on sait déjà qu'il y a une princesse là-dedans. Le premier élément perturbant le mythe classique est la grande gueule et gâchette facile de Han Solo, et la fine équipe se met en demeure de sauver la princesse.

    Sauf que. Au lieu de ça :

    Andromède

    Andromède, à poil et sans défense, sur le point d'être bouffée et/ou sauvée

    On a ça :

     

    Femmes en science-fiction : Star Wars, un nouvel espoir ? (1)


    A travers quelques répliques phares, le personnage de Leia s'impose déjà comme furieusement indépendant. Nous savions déjà qu'elle était ambassadrice de sa planète, leader rebelle, et capable de tenir tête à l'amiral Tarkin, l'un des méchants les plus délectables qui soit, mais c'est lorsque le bondissant Luke ouvre sa cellule pour la sauver que le film dérape.

    — Je suis Luke Skywalker, je suis venu vous sauver !
    — Vous êtes qui

    Par la suite, Leia prend en main l'évacuation du trio. Comme elle le dit elle-même, somebody has to save our skins !

    Il faut sans doute remercier les acteurs plutôt que le réalisateur. Malgré toutes les affirmations contraires de George Lucas, l'histoire n'était pas planifiée (sinon jamais un célèbre baiser incestueux n'aurait vu le jour), et les acteurs avaient une certaine liberté d'action, témoin le célèbre « Je t'aime / Je sais » de l'Empire Contre-Attaque, issu de la lassitude de Carrie Fisher et Harrisson Ford au bout de la centième prise d'une scène initialement à l'eau de rose et passablement ridicule.

    Au final, l'épisode IV de Star Wars fait découvrir une Leia forte et indépendante. Personnage politique d'importance, audacieuse, elle n'est pas définie par ses rapports avec les personnages masculins et sort très vite de la catégorie infantilisante des princesses à sauver.

    Les épisodes suivants ne font que conforter ces premières impressions : elle organise notamment l'évacuation de la base rebelle sur Hoth la mal nommée et, lorsque Chéri-Chéri Han Solo est prisonnier du méchant et laid Jabba the Hutt, se grime en chasseur de primes pour négocier à la dure la libération du chéri cryogénisé. Son identité découverte, on lui arrache son armure et le reste pour lui coller un bikini doré sur le dos et une chaîne autour du cou.

    Bikini Leia

    Et merde, je suis devenue un objet sexuel.

    Ce bikini doré, « mythique », porté aux nues par des générations de fans (un site internet lui est même consacré), demeure il est vrai l'un des accessoires les plus identifiables et les plus célèbres de la trilogie originale. Si les qualités esthétiques du costume sont indéniables (même si je n'aimerais pas me baigner avec), son succès reste quelque peu inquiétant. Par le simple port de ce costume, Leia devient l'incarnation de nombreux fantasmes masculins : princesse captive, femme forte soumise tant par le port d'une chaîne au cou que par un costume exposant son corps contre sa volonté. Plusieurs fois, Jabba tire la chaîne, la forçant à se rapprocher contre lui alors qu'elle se penche vers ses amis. Isolé, le costume du bikini doré a un potentiel érotique fort (sans chaîne et sans contrainte, j'entends). L'associer à un emprisonnement et à un désir d'humiliation du personnage le rapproche de manière malsaine des fantasmes de viol.
    Le fait que Leia se soit jusque là, pendant trois films, montrée indépendante d'une quelconque domination masculine rend le costume encore plus brimant et humiliant. Tu te croyais forte ? Regarde, tu fais moins ta maligne en bikini doré, attachée à une limace libidineuse ! Le message est malheureusement que, aussi brillante et forte soyez-vous, madame, au final, il est facile de vous réduire à un paquet de viande bien enrubanné pour stimuler, de manière unilatérale, les désirs des hommes. Comme nous n'avons jamais vu le torse huilé de Han Solo en string, enchaîné aux pieds de Dark Vador, onduler de manière sexy pour le bénéfice des spectatrices, je me permets de conclure qu'il s'agit d'une mise en scène particulièrement phallocrate.

    Même si Leia, au final, tue son tortionnaire en l'étranglant avec sa chaîne, le message reste sombre — et digne des fantasmes d'un garçon de douze ans. Leia peut obtenir une vengeance sanglante seule, cela se place juste dans le contexte des films d'exploitation jouant sur la thématique viol/vengeance. L'indépendance qui suit l'humiliation n'est qu'un prétexte servant à — mal — compenser l'agression, la domination et la violence.

    La conclusion de la trilogie est ensuite inutilement réductrice. Leia, en couple avec Han, apprend qu'elle est la sœur de Luke. Il aura fallu trois films à George Lucas pour ramener ce personnage hors du commun à des dimensions plus conventionnelles ; Leia n'est plus autonome, et son existence scénaristique se justifie par ses rapports aux personnages masculins, sans que cela n'apporte de profondeur à son personnage. Lorsqu'elle apprend être la jumelle de Luke, elle n'en est pas changée et ne remet pas en question, par exemple, sa famille d'adoption. Lorsqu'elle se stabilise comme la bonne amie d'Han, malgré l'équité apparente de leur relation, aucun des deux personnages n'en est changé. Ce sont des artifices sans intérêt, dont le but ne peut être que de faire rentrer Leia dans le rang des héroïnes inutiles.

    Un autre élément triste de la trilogie originale est que Leia est le seul personnage féminin significatif. En dehors d'elle, il y a la tante Beru (quinze secondes de dialogue et quatre fois moins de présence à l'écran que l'oncle Owen) et quelques danseuses Twi'lek chez Jabba (les aliens bleu avec des cornes/cheveux molles enroulées autour du cou), à l'aspect purement décoratif. Les anglophones appellent ces personnages féminins uniques la token female, la femme symbolique, celle qu'il faut caser dans tout film à casting masculin sous peine d'être taxé de sexisme. Récemment, Ocean's Eleven et ses multiples suites, Inception, Inglourious Basterds, les Batman de Nolan, le nouveau Star Trek, The Artist, et de nombreux autres (l'ensemble des films d'Hitchcock, pour citer un maître) se sont montrés coupables de ce péché scénaristique.

    Au final, ce que Star Wars doit à Leia le doit sans doute plus à Carrie Fisher qu'à George Lucas. Là où le scénario et la réalisation tombent volontairement dans les clichés d'inutilité décorative qu'on reproche, à juste titre, aux héroïnes de films d'action, le jeu des acteurs et leurs qualités d'improvisation sortent les films de l'ornière. Il y a de l'espoir, dans Star Wars, et c'est sans conteste la Leia de Carrie Fisher qui a inspiré la manière dont a été traitée Padmé dans la prélogie. Il y a de l'espoir car, deux ans avant Alien, Leia a prouvé qu'un personnage féminin actif avait sa place dans un grand film de science-fiction. Et ce n'est pas parce que tels personnages sont trop rares sur nos écrans qu'il faut désespérer les y revoir un jour, de manière régulière.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Mercredi 22 Août 2012 à 14:53

    Salut, alors c'est le premier blog du jour, wouah

    2
    Mercredi 22 Août 2012 à 14:54

    Une question


    Dans les derniers tweets, il faut mettre son pseudo dans "Identifiant Twitter"

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :