• Femmes en science-fiction : Minority Report, cas d'école et adaptation ratée

    « Suprême idole dans les régions lointaines du ciel et des enfers, la femme est sur terre entourée de tabous comme tous les êtres sacrés, elle est elle-même tabou ; à cause des pouvoirs qu'elle détient on la regarde comme magicienne, sorcière ; on l'associe aux prières, elle devient parfois prêtresse telles les druidesses chez les anciens Celtes ; en certains cas elle participe au gouvernement de la tribu, il arrive même qu'elle l'exerce seule. »

                                          Simone de Beauvoir, le Deuxième Sexe, tome I

     

    Minority Report, inspiré d'une nouvelle de Philip K. Dick, ce père prolifique de la science-fiction géniale écrite sous acide, est un film de Steven Spielberg sorti en 2002. Acclamé par la critique pour son univers dystopique sombre dans la lignée de Blade Runner, il a reçu, notamment, le Saturn du meilleur film de SF. Le scénario est globalement fidèle au texte, fait assez rare pour être souligné, bien que certains détails critiques sociologiquement cruciaux aient été hélas modifiés et que l'esprit, disons, ne soit pas au rendez-vous.

    Dick n'est pas précisément un écrivain féministe ; ses héros sont le plus souvent des hommes, et les personnages féminins se définissent par leurs rapports aux hommes. Toutefois, il évite les clichés — et son format de prédilection, la nouvelle, lui permet de décrire tous ses personnages avec sobriété, offrant la même qualité d'exposition aux hommes qu'aux femmes. Un jour je vous ferai le Maître du Haut Château, un chef d'œuvre d'uchronie et de grande écriture ; si les personnages féminins y sont cantonnés à des rôles classiques d'épouses et d'amantes, ils y sont traités avec une originalité rafraîchissante et stimulante qui les affranchit de sexisme.

    Spielberg, en revanche, est un cinéaste assez réactionnaire dans son traitement des personnages féminins. Sa filmographie est édifiante, et plutôt affligeante dans les clichés phénoménaux que sont ses personnages féminins. Son approche de la science-fiction, tant comme scénariste, réalisateur ou producteur, a donné naissance à de nombreux films où seuls les hommes blancs concourent à l'héroïsme : Intelligence Articifielle, Jurassic Park, Jaws, ET, et bien sûr la saga d'Indiana Jones, pour citer les principaux. Comme on a pu le voir pour Herbert, les personnages féminins s'y inscrivent dans un processus d'altérisation : ce qui n'est pas héros, ce qui n'agit pas scénaristiquement, n'est pas mâle. Et comme Bradbury, le poète qu'est Spielberg décrit un idéal féminin irréel. À la différence du père des Chroniques Martiennes, il y rajoute presque toujours une importante connotation maternelle, notamment dans Intelligence Artificielle : c'est une mère en deuil qui adopte l'androïde, et la Fée Bleue dont celui-ci rêve dans sa prison de glace n'est qu'une projection maternelle idéalisée. J'ai hésité à traiter ce film comme le parfait exemple du film de science-fiction réussi/raté, mais la possibilité de comparer Minority Report avec la nouvelle d'origine était trop belle, et permet de mieux mettre en relief les mécanismes du cinéma SF de masse.

    Maintenant, l'histoire.

    Dans une société futuriste ultra-technologique, l'unité Précrime a permis d'éradiquer le meurtre. Trois prescients, les Précogs, ont en effet des visions prémonitoires des crimes ; une unité spécialisée analyse leurs prédictions et arrête l'assassin potentiel avant qu'il ne commette son forfait. Celui-ci est ensuite condamné. L'agent Anderton, responsable de Précrime, est ainsi désigné comme le meurtrier futur d'un homme qu'il ne connait pas. Il part en cavale et découvre l'existence de rapports minoritaires : lorsque seulement deux précogs sur trois ont une vision, l'alerte Précrime est enclenchée. Mais l'existence du rapport minoritaire implique l'existence de futurs où le crime ne serait pas commis... et remet en cause la légitimité de Précrime. En découvrant un rapport minoritaire, Anderton a donc le pouvoir d'abattre le système.

    Dans le film comme dans la nouvelle, les Précogs sont composés de deux hommes et d'une femme. Un cas de femme symbolique, sans doute, mais face à aussi petit chiffre impair, difficile à éviter.
    Dans la nouvelle (que vous pouvez lire en ligne Philip K Dick The Minority Report And Other Stories (2 Mb) PDF ...), les Précogs possèdent tous trois des pouvoirs similaires ; ils sont strictement égaux en termes d'aptitudes et, d'ailleurs, leur genre ne donne pas lieu à plus amples développements. Ils sont traités en machines pensantes, et portent le sobriquet un peu méprisant de singes. S'ils sont trois, c'est parce que trois machines logiques sont nécessaires pour valider une hypothèse ; dans le film, ils sont trois, parce qu'ils forment à trois une entité surnaturelle.
    Dans le film, les Précogs sont quasi divinisés. La population comme la police leur porte un respect mystique. Et, des trois, c'est Agatha, la femme, qui est la plus douée. C'est un point majeur du scénario : c'est Agatha seule qui, par sa clairvoyance accrue, peut délivrer des rapports minoritaires sur des futurs alternatifs. Dans la nouvelle, c'est simplement l'ordre d'apparition des rapports qui, s'influençant les uns les autres, entraîne la découverte des futurs alternatifs dans un beau mindfuck dont Nolan serait fier ; les Précogs de Dick (les Dickogs ?) prédisent ensemble, au contraire des Spielcogs, sans doute incapables de reconnaître l'influence directe des prédictions des autres sur le futur. Les Spielcogs sont plus simples : ils prédisent, point barre, et Agatha est la petite surdouée du lot. Sans elle, pas de prédiction possible, parce qu'elle est la clé de voûte du système.

    Il y a ici une ébauche nette de mystique féminine mais bon, si on veut éviter le mindfuck d'origine, il faut bien que l'un des Spielcogs soit plus doué que les autres, alors pourquoi pas Agatha ? Une chance sur trois ?

    C'est compter sans la poésie immanente aux films de Spielberg. La poésie, c'est la métaphore du réel ; une œuvre poétique n'est pas réaliste mais sublimée. C'est cette sublimation qui mène à la divinisation des Précogs, au départ simple outil de police. La poésie ne se contente pas de décrire, elle transforme le réel et lui donne une dimension autre. L'écueil des mauvais poètes est de profiter de ce processus pour occulter l'originalité d'une histoire et sabrer l'individualité de leurs personnages. Les Dickogs ont beau être des « singes » et n'être envisagés que comme des éléments d'un ordinateur plus vaste, ils sont trois et distincts. Les Spielcogs se font moins chier : trois mythes incarnés, une femme et deux hommes jumeaux. Des jumeaux dotés de pouvoirs surnaturels, voilà un phénomène ! Les vrais jumeaux intriguent et font rêver depuis l'aube de l'humanité ; lorsqu'ils apparaissent dans une histoire, c'est souvent dans un thème de fantasy : Tolkien en a usé plusieurs paires dans la construction de la Terre du Milieu, mais il est loin d'être le seul, ni le premier. Les jumeaux en tant qu'entité mystique traînent dans nos cultures depuis Castor et Pollux, Rémus et Romolus, saint Côme et saint Damien...
    Les jumeaux et les femmes, deux catégories faciles à élever au rang de mythe, cela a été souvent fait, et la conjonction des deux phénomènes dans les Spielcogs force à admettre qu'Agatha n'est, au mieux, qu'une fée folle, avatar de la Pythie de Delphes.

    Bien sûr, dans la nouvelle, les Dickogs ne sont que trois pauvres diables atteints d'une forme particulière de retard mental. Ils n'atteignent pas la dignité de la légende, et en sont sans doute plus touchants. Leur handicap (leur talent ?) est ce qu'il est : leur caractéristique fondatrice, mais il n'appartient qu'à eux. Ils sont malformés et ont un retard mental, c'est tout, parce que shit happens. Pas besoin d'épiloguer trois heures pour dire que ce sont des choses qui arrivent, et que souvent on ne sait pas pourquoi.
    Les Spielcogs, eux, sont des victimes ; ils sont des survivants. Leurs mères étaient des droguées, de sales junkies qui se sont injecté de la merde pendant la grossesse — beaucoup d'enfants sont morts, les autres ont transmuté la malédiction en don de prédiction. La mère d'Agatha est d'ailleurs la clé du scénario : au départ droguée, elle a abandonné son bébé à ce qui deviendrait Précrime mais, une fois clean, elle a cherché à la récupérer. Agatha étant entre temps devenue Précog, sa mère est assassinée par le fondateur de Précrime et, pour faire simple, Agatha a produit le rapport minoritaire permettant d'identifier l'assassin.
    (Pour ceux qui n'ont pas vu le film et se demandent comment il a fait : Lamar Burgess, le fondateur de Précrime a payé un junkie pour assassiner la mère selon un certain plan, junkie arrêté grâce aux Précogs. Quelques minutes plus tard, il tue la mère de la manière prévue, créant deux crimes identiques indifférentiables. Seule Agatha voit les différences.)
    C'est ce lien maternel qui permet la résolution de l'histoire, après l'avoir causée : l'addiction des mères a créé les Précogs, et c'est le meurtre de la mère d'Agatha la surdouée qui fait tomber le système. On a ici affaire à un double cliché, celui de la mère criminelle repentante, et celui de la fée géniale sublimée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

    Au cours de l'adaptation, John Anderton a subi un lifting comparable à celui des Précogs. Dans la nouvelle, Anderton (Dickderton ?) est un quinquagénaire chauve et bedonnant, marié à une femme plus jeune que lui, Lisa, cadre à Précrime. Dans la paranoïa de sa fuite, Dickderton redoute la trahison de sa femme — dans un mouvement bien digne de Dick, il oscillera trois-quatre fois entre trahison et bonne foi avant de réaliser que Lisa était bien sincère et voulait l'aider. On ignore pourquoi Dickderton a fondé Précrime, mais on finit par comprendre qu'il est prêt à tuer pour un Précrime à l'éthique discutable en raison des rapports minoritaires. Il se sacrifiera pour sauver Précrime, assassinant l'adversaire politique voulant exploiter la faille pour instaurer une dictature militaire, et se condamnant du même coup à l'exil du côté d'Alpha du Centaure. Par une certaine ironie, son choix — le système plutôt que sa sécurité — contredit radicalement ses propos tenus alors qu'il était une victime du rapport minoritaire, accusé à tort d'un meurtre à venir. Accusé, il souhaite détruire le système. Une fois découvert qu'il était victime d'un complot, il se sacrifie pour sauver un système qu'il sait défectueux.
    Et Lisa, dans tout ça ? Lisa est un personnage mineur ; elle aide Dickderton dans sa fuite, se fait sauver des griffes d'un sinistre sbire, et a quelques questionnements éthiques pas cons du tout. Elle ne se prive pas de traiter son mari d'imbécile pour avoir pensé qu'elle complote contre lui avec son successeur potentiel, et semble d'avoir bien la tête sur les épaules. Pour finir, ils partent tous les deux en exil vers Alpha du Centaure.

    Spielderton est assez différent. Plus jeune, il n'est pas le fondateur de Précrime, simplement le responsable de l'unité. Et on sait qu'il a rejoint Précrime suite à la disparition (sans doute enlèvement suivi de meurtre) de son jeune fils dont le corps n'a jamais été retrouvé. Il était jusque là heureusement marié à Lisa-Spielberg (rebaptisée Lara), mais cette mère au cœur brisé l'a quitté après la disparition du petit. Pourquoi ? Avec ses propres mots, c'était parce qu'elle ne supportait pas de voir chaque jour le visage de son fils dans celui de Spielderton. Elle aurait pu le quitter pour une demi-tonne de raisons tournant autour de l'enlèvement : le défaut de surveillance flagrant de Spielderton (on ne laisse pas un gosse seul dans une piscine surpeuplée), son addiction à diverses drogues depuis, son incapacité à établir un quelconque travail de deuil sept ans après les faits... Non, elle le quitte parce qu'il lui rappelle l'enfant. Elle est définie clairement comme la mère du garçonnet. Elle n'est même pas l'amante ; dans les flashbacks, pas une seule scène de tendresse n'impliquant pas l'enfant. La seule scène un peu tendre avec son mari est à la fin : lorsqu'ils se sont remis ensemble et qu'elle est enceinte. Spielderton la tient dans ses bras et caresse son ventre.

    Même pas un petit bécot ou un gros patin. Lara est une mère, et rien d'autre. Pire, elle est la mère des enfants de Spielderton : pas d'indication qu'elle ait eu le moindre embryon de vie amoureuse avec quelqu'un d'autre depuis leur séparation. Et ils se remettent ensemble pour procréer.
    Youpi. Vive le mariage hétérosexuel traditionnaliste. 
    Je veux dire, je n'exige pas une scène de cul dans chaque films, mais Spielderton pourrait au moins donner l'impression de s'intéresser à une autre portion de Lara que son utérus. Genre.

    Consolation toute relative : Lara se sort les doigts du cul pour faire avancer l'histoire. Une fois Chéri-Chéri Spielderton cryogénisé pour meurtre potentiel, elle découvre le pot aux roses, et libère son Chéri-Chéri en menaçant le gardien des cryogénisés avec un flingue et la réplique la plus épique de l'histoire des scènes où quelqu'un pointe une arme à feu sur quelqu'un d'autre :

    « La marche des vertueux est semée d'obstacles qui sont les entreprises égoïstes que fait sans fin surgir l'œuvre du Malin. Béni soit-il l'homme de bonne volonté qui, au nom de la charité, se fait le berger des faibles qu'il guide dans la vallée d'ombre, de la mort et des larmes, car il est le gardien de son frère et la providence des enfants égarés. J'abattrai alors le bras d'une terrible colère, d'une vengeance furieuse et effrayante sur les hordes impies qui pourchassent et réduisent à néant les brebis de Dieu. Et tu connaîtras pourquoi mon nom est l'Éternel quand sur toi s'abattra la vengeance du Tout-Puissant !»

    Oups, pardon. Mauvais film. Erratum :
    « Je voudrais parler à mon mari. » 

     Voilà voilà. On a rarement fait plus plat.

    Cette libération hypotonique ne tient pas debout au plan du déroulement de l'histoire. Lara a découvert le complot, son pourquoi son comment. Elle possède un exemplaire du rapport minoritaire, celui que Spielderton projette en plein dîner de gala pour faire tomber l'assassin de la mère d'Agatha. Libérer Spielderton n'a pas de sens : Lara possède suffisament de preuves pour dynamiter le système, ce qui entraînerait fatalement la libération de son mari.  Lara pouvait être une co-héroïne sauvant le jeu à la dernière minute. Lara n'agit que dans le but de sauver son mari. Une fois celui-ci remis en piste, elle disparaît pour le laisser agir, en brave petite femme soumise.

    Le troisième personnage féminin du film, lui absent de la nouvelle, est le docteur Iris Hineman. Hineman est la scientifique à l'origine du programme Précrime ; c'est elle qui a découvert le pouvoir des Précogs. Regardons la scène, pour la beauté de la serre aux plantes exotiques :

    Le docteur Hineman y est exposée comme ambiguë sur de nombreux plans. Juste avant le début de l'extrait, elle a soigné Spielderton, empoisonné par l'une de ses plantes. Elle explique avoir découvert le don des Précogs en tentant de les soigner, et ainsi les avoir condamnés à une vie dans les cuves de Précrime (dans la nouvelle, les Précogs étaient déjà des légumes avant Précrime, faible consolation mais intéressante question sur la liberté accordé aux handicapés mentaux). Elle conseille explicitement à Spielderton de ne faire confiance à personne, même pas à elle. Fée végétale proche de la Viviane bretonne, elle est un concentré de paradoxes : empoisonneuse et guérisseuse, créatrice qui emprisonne, personnage ni bon ni mauvais mais teinté de souffre. Plus que tout, Iris Hineman est liée à la Vie en tant que principe : chercheuse en génétique, science du vivant, elle s'est reconvertie dans l'horticulture, créant des plantes vivantes, mobiles et, pour certaines, toxiques. 

    L'association entre féminité et végétal est ancienne, témoin les déesses païennes de fertilité, patronnes de l'agriculture. Déméter, maîtresse des moissons, littéralement Terre-Mère, en est l'exemple le plus connu. Sa fille est la sombre Perséphone, enlevée par Hadès pour régner à ses côtés sur les Enfers. Trouver une ressemblance entre le couple Déméter/Perséphone et le couple Hineman/Agatha est sans doute pousser le bouchon un peu trop loin, mais Agatha n'est-elle pas la création innocente et damnée de l'étrange généticienne ? 

    Pour le plaisir, le clip de la chanson Fleur de Saison, d'Émilie Simon, intégralement basé sur le jumelage entre femmes et plantes. Un clip semblable avec un homme végétal dans le rôle d'Émilie Simon est inimagineable en 2012 :

     

    L'ambiguité d'Iris Hineman est exprimée par ses créations végétales, mais aussi au plan sexuel. Une vieille dame, embrassant par surprise le jeune Spielderton, est un spectacle à rebours de la sensualité hollywoodienne, et plus encore à rebours de l'histoire. Il s'agit pourtant du pinacle de la scène ; tout le jeu cinématographique vise à préparer ce plan. C'est un baiser de sorcière fascinant sa victime, mais certainement pas l'approche la plus dérangeante de la sensualité féminine dans Minority Report. De ce point, Greta, l'assistante grotesque du chirurgien ripoux, est une figure mémorable et assez émétisante.

    (Apparitions à 1:45 et 3:30)

    Greta est la caricature d'un fantasme ; l'assistante scandinave est d'habitude le cliché même de la bombe sensuelle. Comme le chantait Luis Mariano il y a déjà un certain temps, on prétend que les Norvégiennes, filles du Nord, ont le sang chaud... Mais aussi tôt après la présentation de la sulfureuse Greta, des bruits émanant des toilettes brisent l'image rêvée, avant même son apparition. Dans un autre cadre, ce sera une blague de pet à l'American Pie ; ici, dans cet appartement miteux où tout parle de saleté, avec ces bruitages peu ragoûtants, la potentielle sensualité nordique est d'emblée souillée et ridiculisée. La musique d'accompagnement et la manière de filmer l'entrée de Greta, chantant de manière détachée une chanson suédoise incompréhensible à la majeure partie de l'audience, finit de rendre la scène vraiment flippante.

    Mais pourquoi cette scène est-elle aussi dérangeante ? Un commentateur de YouTube a mis le doigt là où le bât blesse :

    Femmes en science-fiction : Minority Report, cas d'école et adaptation ratée

     [...] Pourquoi ils ont choisi cette chanson me dépasse. Est-ce que les Suédois sont vus comme effrayants ou comme des méchants aux États-Unis ????


    La scène fait peur et met mal à l'aise — mais les Suédois « ne font pas peur. » Dans l'imagerie populaire, les Suédois sont rattachés à la blondeur, à une résistance innée au froid (surtout lorsqu'ils sortent d'un sauna pour se rouler dans la neige fraîche et/ou sauter dans une rivière gelée), éventuellement aux Vikings et au prix Nobel de la Paix. Présenter un ou une Suédois(e) à l'écran, c'est lui accorder le bénéfice de la neutralité ; il n'y a pas de connotation négative présomptive dans la représentation de la suédoisité. C'est comme essayer de faire flipper les gens en leur montrant un Suisse ou un Islandais — ces nationalités bénéficient du « privilège blanc » d'innocence. Dans un film américain, quand on veut faire peur au spectateur par la nationalité ou l'ethnie d'un personnage, il peut être Russe (avant 1989), arabe (depuis 1990 et surtout, surtout, surtout depuis 2001) ou noir (tout le temps). Éventuellement Chinois. On ne le prend pas Suédois et blanc. Ceux-là  ne font pas peur.
    Que reste-t-il donc à Greta pour mettre le spectateur mal à l'aise ? Ce n'est pas parce qu'elle est Suédoise, ni parce qu'elle est blanche ; ne restent plus que sa féminité et sa sexualité.
    Greta n'est pas une mère ; ne pouvant, comme Iris Hineman, exprimer sa féminité par une association avec la Nature, elle l'exprime par sa sexualité. Là encore, celle-ci est représentée comme débridée : Greta palpe sans gêne les fesses de Spielderton, sans que celui-ci ne le désire, et alors qu'il est drogué. On frise dangeureusement l'agression sexuelle. Le geste est par ailleurs ferme et direct, comme si le pelotage des clients du docteur était un droit de cuissage étrange mais coutumier. Greta fait peur par son approche agressive et sa sexualité menaçante pour Spielderton. Elle n'est pas une femme « normale » : ses fonctions corporelles sont exacerbées, témoin les cabinets et l'aggripage de cul. Greta est censée être une créature séduisante et aguicheuse (cliché de la bombe suédoise), probablement soumise (cliché de l'assistante) ; or elle affirme son corps et son individualité par rapport aux autres personnages, et tout est fait pour rendre cette non conformité inquiétante, malsaine et sale. Il n'y a aucun effet comique recherché qui pourrait atténuer l'agressivité avec laquelle est traitée Greta. Elle engendre une certaine angoisse (mais entre quelles mains de pervers est donc tombé ce pauvre Spielderton ?) par le simple fait d'être une femme, et sa féminité est réduite à sa sexualité supposée, ne pouvant se sublimer dans la maternité.

    A côté de ces personnages féminins fantoches et ridicules, le fait que l'entière unité Précrime ne compte qu'une seule femme sur le terrain est un péché véniel. Le fait que le crime évité de justesse durant la scène d'exposition du film soit l'assassinat d'une épouse (et mère au foyer) infidèle par son conjoint s'efface lui aussi. Spielderton met un point d'honneur à expliquer que les crimes prémédités ayant disparu, c'est ce type de meurtres potentiels qui est le plus fréquent. Le crime d'honneur, cette passion.

    Philip K. Dick a écrit un nombre considérable de nouvelles et de romans capables de mettre le lecteur mal à l'aise, voire même de lui filer la trouille de sa vie. Certains de ses personnages terrifiants sont des femmes, et beaucoup sont il est vrai présentés dans des rôles sociaux typiques du patriarcat américain des années 50. Mais ces personnages se démarquent toujours, d'une manière ou d'une autre, du moule où ils pourraient être enfermés aux mains d'un écrivain moins compétent. Et jamais Dick ne s'est abaissé à rendre la féminité  elle-même effrayante. 
    C'est pourtant toute l'analyse que l'on peut faire du film de Spielberg. Les personnages du film s'inscrivent dans une dynamique féminine axée sur la maternité. Les personnages d'Iris Hineman et de Greta, les seules femmes non maternelles, sont aussi les seules à développer une sexualité ; celle-ci est indépendante du désir de leur « cible », Anderton, et toujours présentée comme inquiétante, voire menaçante. On nage en plein dans la dualité mère sainte et catin maudite. Seules sont présentées comme pures la maternité (Lara et, dans une moindre mesure, la mère repentie d'Agatha, qui rachète sa faute en cherchant à récupérer sa fille) et la virginité (Agatha) : dans les deux cas, c'est la soumission aux normes sociales du patriarcat qui apprivoise la femme, cet animal. Les femmes se plaçant en dehors du système, Iris et Greta, sont des créatures étrangères ; elles s'expriment dans une sexualité sans finalité de reproduction, par un désir indépendant de celui de l'homme. Et cette liberté fait peur à Steven Spielberg, qui nous livre un film doublement raté : mauvaise adaptation de l'histoire originale, simplifiée à outrance, et mauvaise interprétation sociologique des personnages.

    Que Minority Report délivre un message sur les limitations des libertés individuelles et l'oppression policière au nom du bien général n'en fait pas moins un produit inférieur au texte d'origine : plutôt que d'offrir des réponses, la nouvelle se contente de poser des questions. Des tas. Bien plus de matière à réflexion en vingt pages géniales qu'en deux heures d'un cinéma somme toute très réactionnaire et très plat, uniquement sauvé par la qualité des effets spéciaux et le délice visuel de l'univers d'AlexMcDowell et de son équipe.

    Enfin, pour voir des femmes représentées comme « des personnages qui s'avèrent être des femmes » plutôt que comme des êtres mystiques étranges reliés à la Nature et à l'enfantement, je vous conseille la série Firefly et, dans une moindre mesure pour les saisons tardives, Battlestar Galactica qui fera l'objet d'un prochain billet. Et en films le grand classique qu'est Alien, ou le délicieusement british V pour Vendetta.


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  • Commentaires

    1
    Dr_Ventouse
    Samedi 1er Septembre 2012 à 15:06

    J'aime lire tes réflexions.

    2
    Bupropouf
    Dimanche 2 Septembre 2012 à 16:58

    Excellent article! En plus sur Philip K. Dick, que demander de mieux? J'aime beaucoup ton analyse du film, qui reste cependant pour moi une adaptation correcte. D'ailleurs je trouve que les livres de Dick, étrangement, sont plutôt bien adaptés, tu ne trouves pas? 

    a+

    3
    Dimanche 2 Septembre 2012 à 21:12

    C'est vrai que les adaptations sont en général satisfaisantes, mais à voir aussi que Dick doit être le seul auteur à être régulièrement adapté. Asimov a tout autant écrit et on attend encore l'adaptation de Fondation, ou une adaptation décente des Robots ; sans parler de tous les autres...
     

    4
    Bupropouf
    Mercredi 5 Septembre 2012 à 20:44

    Effectivement en termes de SF il y a peu d'adaptation, mais je pensais aux adaptations en général...j'ai souvent été tellement déçue!

    L'exemple-type de ratage total étant pour moi le Seigneur des Anneaux, qui m'a valu de franche enguelades entre potes, mais là je trolle à fond 

    5
    Lundi 10 Septembre 2012 à 10:41
    MimiRyudo

    Très bonne cette analyse. Pour ma part j'avais trouvé que c'était une bonne adaptation se détachant justement pas mal de l'histoire originale avec une fin ouverte du génial Spielberg (Love team) : est-ce que la fin est celle où la potiche Lara décide d'agir, où le Mal est renversé et la femme reconquise est prête à pondre (à la lueur de tout ce qui est annoncé avant, c'est surprenant) ou est-ce que cette fin ne serait pas un rêve d'Anderton cryogénisé ?

    6
    Lundi 10 Septembre 2012 à 17:19

    Vrai que la question reste ouverte... mais, rêve ou réalité, est-ce que ça change quelque chose à l'image de la femme que nous présente Spielberg ?

    (Indice : limite je trouve que c'est pire si c'est un rêve).

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