• Femmes en science-fiction : Dune, ou le mythe du patriarcat

    « Tout mythe implique un Sujet qui projette ses espoirs et ses craintes vers un ciel transcendant. Les femmes ne se posant pas comme Sujet n'ont pas créé le mythe viril dans lequel se refléteraient leurs projets ; elles n'ont ni religion ni poésie qui leur appartiennent en propre : c'est encore à travers les rêves des hommes qu'elles rêvent. Ce sont les dieux fabriqués par les mâles qu'elles adorent. Ceux-ci ont forgé pour leur propre exaltation les grandes figures viriles : Hercule, Prométhée, Parsifal ; dans le destin de ces héros, la femme n'a qu'un rôle secondaire. Sans doute, il existe des images stylisées de l'homme en tant qu'il est saisi dans ses rapports avec la femme : le père, le séducteur, le mari, le jaloux, le bon fils, le mauvais fils ; mais ce sont aussi les hommes qui les ont fixées, et elles n'atteignent pas à la dignité du mythe ; elles ne sont guère que des clichés. Tandis que la femme est exclusivement définie dans son rapport avec l'homme. [...] 

    Il est toujours difficile de décrire un mythe ; il ne se laisse pas saisir ni cerner, il hante les consciences sans jamais être posé en face d'elles comme un objet figé. Celui-ci est si ondoyant, si contradictoire qu'on n'en décèle pas d'abord l'unité : Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athénée, la femme est à la fois Ève et la Vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière ; elle est la proie de l'homme, elle est sa perte, elle est tout ce qu'il n'est pas et qu'il veut avoir, sa négation et sa raison d'être. »

                                      Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tome I

     

    Le cycle de Dune possède une place à part dans la littérature de science-fiction : le premier volume (publié en 1965) demeure le livre de science-fiction le plus vendu au monde ; premier grand ouvrage à aborder le space opera sous l'angle de l'écologie ; des thèmes multiples pour une influence tentaculaire sur l'ensemble du genre. Que serait la Tatooine de Lucas sans Arrakis, Dune ? Sans l'œuvre de Frank Herbert, notre imaginaire serait considérablement plus pauvre.

    Et pourtant, qu'est-ce que Dune ? L'histoire d'une chute, celle d'un Duc juste et courageux, et l'avènement d'un faux Messie qui accomplira néanmoins les prophéties ancestrales et libérera un peuple. Qu'est-ce que Dune ? On y retrouve de multiples éléments culturels connus : bouddhisme zen à l'orientale, vie dans le désert de Touaregs fantasmés, technologies bannies évoquant les Amish... Dune a transformé la science-fiction à la manière dont le Trône de Fer est en train de changer la fantasy. Dune a apporté la realpolitik sur les planètes étranges, avec l'opportunisme et les intrigues, Dune a réinventé des personnages faillibles, nobles ou vils. Dune a puisé larga manu dans les stéréotypes les plus éculés de la culture occidentale.

    Noble duc incarnant, comme Athos, l'idéal de l'homme de bien énergique, victime d'ennemis indignes.
    Tendre concubine, sage compagne, mère astucieuse avant que d'être objet du désir, toujours préoccupée de l'amour de son duc et de l'avenir de son fils.
    Fils audacieux, qui ose là où sa « femme de mère » hésite, et a toutes les audaces, conquérant d'un peuple puis de l'univers connu.
    Sa compagne, la douce et rêvée Chani, issue d'un peuple exotique...

    La liste est sans fin, et reconnue par Brian Herbert, le fils de l'auteur, qui a poursuivi avec un succès mitigé l'écriture de la saga :
    « As I said in Dreamer of Dune, the characters of Dune fit mythological archetypes. Paul is the hero prince on a quest who weds the daughter of a "king" (he marries princess Irulan, whose father is the Emperor Shaddam Corrino IV). Reverend Mother Gaius Helen Mohiam is a witch mother archetype, while Paul sister's Alia is a virgin witch, and Pardot Kynes is the wise old man of Dune mythology. » (postface par Brian Herbert, Dune, édition de 2010)
    En effet, les personnages sont pléthore, notamment les personnages féminins. Contrairement à l'œuvre de Bradbury, où l'on cherche un bon moment les femmes, Dune et ses suites ne manquent pas de proposer nombre de mères, sœurs, ou amantes.

    Les trois premiers opus, Dune, le Messie de Dune et les Enfants de Dune, représentent le plus intéressant du corpus. Les trois derniers ouvrages présentent des qualités littéraires douteuses et relèvent plus de la littérature de masse que de textes originaux ; ils reprennent d'ailleurs à chaque fois les ressorts narratifs des trois premiers tomes. Mais ces trois premiers, sont-ils innovants, parfois déroutants ! Comment dévier le cours de l'Histoire tout en luttant âprement pour sa survie ? Connaître le futur, est-ce s'y condamner ? Tout changement écologique est-il nocif ; doit-il en être désirable pour autant ? Comment concilier populations et écosystèmes ? Les questions posées par la trilogie de Dune sont nombreuses et passionnantes.

    On pourrait écrire et raisonner sur le mythe de l'exotisme de la planète Dune, Arrakis pour ceux y vivant. Arrakis est un désert total peuplé de Fremen mystiques, violents guerriers et sages philosophes, bons sauvages qui auront pourtant besoin de la direction d'un « héros blanc » aux valeurs occidentales familières pour conquérir leur liberté. C'est le mythe directeur de nombreuses de nos histoires : Danse avec les Loups, Avatar, Le Dernier Samouraï, Sept ans au Tibet... qui prennent leurs racines dans l'orientalisme du dix-neuvième siècle, comme l'opéra Madame Butterfly, et même jusqu'à certaines historiettes de Don Quichotte (1635).

    Dans cette ambiance exotique coexistent plusieurs forces politiques majeures — toutes anciennes et stables, comme c'est souvent le cas en science-fiction. L'univers connu est unifié en un Empire (Coucou, George Lucas !) dont le pouvoir totalitaire est pondéré par les Grandes Maisons nobles ; la Guilde spatiale possède le monopole des voyages interstellaires ; le Combinat des Honnêtes Ober Marchants possède le monopole du commerce ; le Bene Gesserit trame dans l'ombre ses intrigues millénaires. Et l'Épice gériatrique, trouvé uniquement sur Arrakis/Dune, est le socle maintenant un équilibre précaire entre ces puissances d'intérêts parfois opposés.

    Le Bene Gesserit est un ordre quasi-religieux, mais athée, composé exclusivement de femmes. Les Révérendes-Mères du Bene Gesserit possèdent des talents mystiques particuliers : la consommation d'Épice leur confère une faible prescience, elles apprennent à contrôler leur corps de manière surhumaine, et possèdent surtout l'usage de la Voix, mode vocal particulier leur permettant de contrôler tout être humain. Tout au long de l'ouvrage, les Révérendes-Mères sont aussi appelées sorcières. Une organisation de femmes, fonctionnant de manière autonome, où est le conservatisme patriarcal ? Il prend deux formes : la première, la plus insidieuse, inscrit par ses mystères le Bene Gesserit dans la tradition d'altérisation de ce qui est féminin ; la seconde, tissée dans la narration, place les femmes du Bene Gesserit en situation perpétuelle d'infériorité par rapport aux personnages masculins, et les définit par rapport à eux.

    L'objectif premier du Bene Gesserit est la réalisation d'un « programme génétique » qui doit leur permettre, sur des centaines de génération, l'obtention d'un être humain supérieur. Celui-ci est défini, très simplement, comme un homme Bene Gesserit, un homme qui serait capable de survivre aux épreuves initiatiques... et qui, après avoir subi ces épreuves, possèderait les pouvoirs des Révérendes Mères — et plus. Car un endroit de la « mémoire corporelle » est interdit aux femmes, tel que l'explique la Révérende Mère Gaius Helen Mohiam :

    « When a Truthsayer's gifted by the drug, she can look many places in her memory — in her body's memory. We look down so many avenues of the past... but only feminine avenues. [...] Yet, there's a place where no Truthsayer can see. We are repelled by it, terrorized. It is said a man will come one day and find in the gift of the drug his inward eye. He will look where we cannot — into both feminine and masculine pasts. »

    Un homme — non, L'homme — Bene Gesserit ne serait pas asservi aux restrictions des femmes. Il ne serait pas restreint au passé de son genre propre d'homme ; après avoir connu les mêmes épreuves qu'une femme, il lui serait supérieur. J'ignore si c'est une consolation de savoir que de nombreux hommes sont morts en tentant de conquérir ce pouvoir, alors que le but ultime de toute une organisation millénaire de femmes est d'obtenir cet homme, dont la principale qualité est bien d'être un homme. Le Bene Gesserit, tel qu'il est décrit, est un ensemble de femmes subordonées à un homme encore inexistant. D'un coup, c'est moins glamour.

    Il y a, dans le Bene Gesserit, quelques stéréotypes : la Révérende Mère Helen Gaius Mohiam est la vieille sorcière type, la princesse Irulan une intellectuelle frigide... Les quelques autres Sœurs décrites ne sortent pas de l'ordinaire banal de la foule des personnages secondaires. En revanche, la Dame Jessica, personnage crucial de l'univers de Dune, possède un statut à part.

    Jessica est une Bene Gesserit à part entière, issue d'un programme génétique tenu secret. Elle est la concubine du duc Leto ; leur amour est décrit non sans un certain lyrisme pudique. Plus précisément, Jessica a été vendue comme concubine au duc par le Bene Gesserit pour les nécessités du programme génétique. Au cours du cycle, nous rencontrons des femmes devenues épouses ou concubines à force de séductions et de manipulations ; Jessica ne reçoit pas cet honneur ; elle est vendue à un émissaire du duc. L'amour qui s'en suit en prend des teintes quelque peu pitoyables.
    Jessica a reçu pour ordre de donner naissance à une fille. Plaçant la satisfaction de son duc avant le devoir à son ordre, elle lui donne un fils, qui s'avèrera être ce fameux Kwisatch Haderach né une génération trop tôt. Sans rentrer dans la polémique « les filles c'est mieux / les garçons c'est cool » que nombre de couples en voie de procréation débatent jusqu'à plus soif, le fait que le duc, personnage politique d'importance, préfère un fils, comme ça, sans que plus d'explications ne soient fournies, trahi de sévères relents de patriarcat pur et dur.
    Par la suite, le rôle de Jessica se bornera à craindre (à juste titre) pour la vie de son compagnon, puis d'élever son fils, Paul Atréides. Une fois Paul majeur et vacciné (entendez, empereur et maître de l'univers connu, et avec une concubine à lui), on nous explique que Jessica retourne sur Caladan, la planète d'où est originaire la dynastie Atréides. Soit, rien de choquant à ce qu'elle quitte un enfant adulte et une planète hostile pour retourner chez elle. Malheureusement, les Enfants de Dune nous explique que son retour sur Caladan était une défection lâche, quasi une trahison. Sur Caladan, Jessica s'était visiblement reconstruit une vie « à elle » avec grande demeure, influence politique et vie amoureuse équilibrée. Elle rachètera cette faute incommensurable en retournant sur Arrakis tenter de mettre sa fille cadette au pas et élever ses petits-enfants orphelins. Tâches familiales qu'il faut bien que quelqu'un fasse, certes, mais les petits-enfants en question possèdent déjà sur Arrakis une famille proche : Chani, la concubine de Paul Atréides, était Fremen et, si son propre père est mort, il reste une bonne moitié de famille pour s'occuper des enfants. Hélas, il semble que la famille maternelle soit incapable d'élever les orphelins ; le statut inférieur accordé aux femmes s'étend à leur ascendance et parentèle. 

    Les enfants, maintenant : de faux jumeaux, garçon et fille, Leto et Ghanima. Seule Ghanima existait dans la vision presciente de son père, Paul Atréides, qui comptait lui léguer son empire. Mais Leto, l'impondérable mâle, est arrivé et devenu l'héritier de facto. Jusqu'à l'adolescence, les enfants sont décrits comme strictement identiques et parfaitement égaux ; ils disposent des mêmes visions surnaturelles, des mêmes talents ; ils partagent tout et sont presque un esprit en deux corps. Alors qu'ils arrivent à l'adolescence et à la différenciation sexuelle culturelle, ils se séparent pour déjouer un complot. Ghanima s'autopersuade de la mort de son frère et s'active à déjouer les plans de sa tante paternelle. Leto, lui, s'embarque dans un long voyage initiatique et obtiendra une forme d'immortalité.
    Ce complot visait à tuer les jumeaux pour ramener sur le trône la dynastie précédente, les Corrino. Une fois la mort supposée de Leto connue des commanditaires, les attaques cessent, alors que Ghanima demeure. Une Ghanima pour qui un mariage est par la suite arrangé avec l'héritier Corrino, contre sa volonté — elle ne s'y résigne que dans l'espoir de tuer son « mari » au soir des noces. Le mariage, devenu alternative à la mort, en devient une forme de mort sociale.
    Une fois que Leto, ressorti transformé du désert, se fait connaître comme bien vivant dans une réunion de famille ensanglantée, on lui demande pourquoi c'est lui et non sa sœur qui a choisi ce voyage. La réponse est laconique : Ghanima n'était pas assez forte.

    Je passerai sur la tradition fremen voulant que, lorsqu'un homme meurt en combat singulier, son épouse et ses enfants deviennent propriété de celui qui l'a vaincu. Comme dans le cas de Dame Jessica, les femmes sont traitées en objets. Je passerai aussi sur les Honorées Matriarches des livres ultérieurs, dont la caractéristique fondamentale est de réduire les hommes en esclavage par leurs prouesses sexuelles. Je passerai sur la passivité extrême des personnages féminins secondaires qui ne font rien de plus que de vagues prédictions, ou sont des amoureuses, alors que les personnages masculins secondaires ourdissent de vils complots, ou combattent, ou découvrent, ou sont des chefs, agissent, enfin.

    Au final, l'univers de Dune créé par Frank Herbert est extraordinairement sexiste ; il est un fantasme du patriarcat. Les femmes de Dune, quelles qu'elles soient, sont avant tout mystérieuses. Elles sont des prophétesses mystiques, des amantes exotiques, des sorcières séparées des hommes. Définies exclusivement par leurs rapports aux hommes — rapports amoureux, souvent, ou absence de rapport, dans le cas du Bene Gesserit existant en marge de la société — elles oscillent entre la sainte et la pute, entre l'intellectuelle glacée et la catin idiote, entre la mère et l'amante, sans jamais sortir de cette étroite palette de personnages qu'impose la vision fragmentaire des sociétés patriarcales. Les personnages masculins, bien que parfois parcellaires, sont plus variés et disposent de psychologies plus diverses. L'expression des personnages féminins est réduite par l'équation de l'altérité : pour exister et pour agir, il faut être homme, les autres sont passifs, les autres ne sont que des femmes, des êtres humains séparés des hommes par des siècles d'obscurantisme.


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  • Commentaires

    1
    lebagage
    Lundi 16 Juillet 2012 à 18:46

    Je trouve ton post très bien écrit et argumenté. Je suis d'accord sur l'ensemble de l'analyse mais peut-on en déduire que l'auteur est sexiste ? Il se fait historien d'un univers dont les règles ressemblent étrangement à notre histoire. Cela reviendrait à dire que les historiens sont sexistes car ils décrivent des dynasties où les femmes meme fortes, intelligentes... sont souvent réduites du fait de lois patriarcales à jouer un role secondaire.

    C'est effectivement des mondes qui par leur mode de fonctionnement manquent d'originalité et reproduisent des fonctionnements archiconnus plutot féodaux, religieux et patriarcaux.

     

    Et les personnages de Fanny Mae(l'étoile) et Keila Jedrik (la super comploteuse)?

     

    Voilà je fais mon troll et puis c'est tout!

     

    2
    Lundi 16 Juillet 2012 à 19:52

    Au contraire de l'historien, qui est lié par la véracité historique, l'écrivain de science-fiction est libre d'inventer un monde et une société qui n'ont rien de commun avec ce que nous connaissons. Et ils y arrivent souvent sur nombre de points ! Lorsqu'un univers décrit une injustice sociale, c'est en général pour faire passer un message ou est un ressort narratif : la ségrégation des Fremen du désert par rapport aux habitants des villes, par exemple, sert à renforcer leur mystère, leur exotisme. Dans Battlestar Galatica, lors de l'occupation de New Caprica, l'oppression des habitants humains et la chasse aux terroristes menée par les Cylons sont des éléments forts du récit. Dans l'épisode I de Star Wars, la ségrégation humains/Gungan et l'hostilité entre les deux peuples sont utiles au récit et à la définition des personnages ; leur alliance finale n'en est que plus forte. Dans Intelligence Artificielle, l'hostilité des humains vis-à-vis des androïdes a elle aussi un sens dans le contexte de la narration. 

    Malheureusement, de nombreux ouvrages de science-fiction décrivent un sexisme sociétal latent sans que cela n'apporte rien à la construction de l'histoire ni au développement des personnages. Par ailleurs, les rapports entre personnages féminins et masculins sont calqués sur des schémas connus de nos sociétés, discriminants dans leur analyse. Pas forcément négatifs : Bradbury ne donne pas une image négative des femmes, ce n'est pas un Montherlant de la SF, mais même lui place ses personnages féminins sur un Autre plan. Ses femmes ne sont pas femmes par hasard, il réserve à leurs personnages un traitement particulier, le plus souvent assez onirique. Le bât blesse parce que ses hommes, eux, sont hommes « par défaut » ; leurs personnages ne gagnent rien à posséder des couilles, ils sont là, standard, donc ce sont des hommes. Comme dirait Coluche, « c'est l'histoire d'un mec normal. »

    Ce n'est pas une fatalité. Récemment, en France, Rien ne nous survivra mettait en scène un personnage principal, Silence, dont le genre n'est jamais dévoilé, et les personnages féminins ne reçoivent pas le traitement de faveur des fées ou des sorcières. Ils sont là, et il se trouve que ce sont des femmes. Comme il y a des hommes.
    Pour citer une série d'une bien autre qualité que le bouquin de Maïa Mazaurette, Battlestar Galactica est assez sidérant dans la société égalitaire qu'elle offre. Genre et ethnies sont mélangées comme au hasard dans le casting principal.

    Le but de la SF, c'est de défier le regard que nous portons sur nos sociétés actuelles et, en général, une œuvre se focalise sur un ou deux points majeurs. Pour Dune, il s'agit de l'écologie et de la construction des mythes. La société de Dune est profondément sexiste, sans que cela ne soit source de questionnements. Ce n'est donc pas volontaire. L'auteur n'est pas forcément un sale macho de base ; il a simplement reproduit dans son œuvre les rapports humains qu'il a pu observer dans la vraie vie, sans leur opposer de filtre critique.

    Après, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain : mieux vaut lire Dune et l'apprécier pour ses nombreuses qualités, bien qu'en émettant quelques réserves, que de lui faire subir une censure hors de propos.

    3
    Solveig
    Mardi 17 Juillet 2012 à 02:37

    Bonjour, et merci pour ta série de critiques de SF sous l'angle du sexisme, tu rejoins là deux de mes passions :) Je ne sais pas si c'est prévu, ou même si tu connais ces auteurs, mais cela pourrait être chouette de faire en parrallèle une analyse de femmes en SF décrites par des femmes : Ursula Le Guin, Octavia Butler, Elisabeth Vonarburg ont des héroïnes fabuleuses, par exemple. Bonne continuation !

    4
    Mardi 17 Juillet 2012 à 09:13

    Je trouve cette analyse bancale...


    Certes, Herbert décrit un féodalisme spatial et donc patriarcal. Mais le Duc Leto lui-même est prisonnier de ce carcan.


    D'autre part, décrire le Bene Gesserit comme inférieur aux hommes me paraît tout simplement absurde : c'est dans l'univers de Dune l'une des forces les plus puissantes qui soient ! Ces femmes se posent en manipulatrices de rois, de puissants et même de religions !


    Le Kwizatz Haderach ? Le mâle Bene Gesserit ? oui… manipulé par elles dans leur esprit. Les hommes ne sont pour elles que des outils qu'on manipule par la seduction…


    C'est la seule organisation qui tienne de bout en bout de l'oeuvre. Elles prétendent aussi éduquer l'humanité et définr ce qu'est être humain, ce qui n'est pas rien, et ce qui en dit long sur leurs méthodes de pensée. On peut aussi voir qu'elles ne sont jamais perdantes, tout au plus muselées par Leto 2.


    Finalement, dans cet univers, elle sont un contre-pouvoir féminin des plus puissants face à cet ordre patriarcal !


    Le seul reproche qu'on peut leur faire est de constituer une ruche, donc de sacrifier la liberté individuelle de leurs éléments. À voir si c'est combatible avec le féminisme. Ça dépend donc de comment on définit le féminisme !


    On peut aussi analyser les truitesses ainsi : Leto à bâti une armée de femmes ! Et il explique pourquoi ! Ces femmes ne sont pas des hommes déguisés... Non, ce sont des f  emmes faites soldats pour leur qualités de femmes (tempérance, sens de la responsabilité, elles ne s'adonnent pas à la débauche et au viol de guerre)...

    5
    Mercredi 18 Juillet 2012 à 23:07

    @ 22décembre
    Justement, de ton propre point de vue, le Bene Gesserit manipule les hommes, car :
    a. les Sœurs sont de grosses bombasses au lit quand elles sont jeunes et belles, et des mégères manipulatrices quand elles sont vieilles et moches,
    b. les hommes sont des cons : jeunes parce qu'ils pensent avec leur bite, vieux parce qu'en plus ils sont vraiment cons et/ou sous-estiment les femmes.

    Le sexisme, le machisme, est épouvantablement réducteur pour les deux sexes, et c'est un message difficile à faire passer.

    Le Bene Gesserit n'est pas un contre-pouvoir ; c'est un pouvoir complémentaire qui a pu s'établir grâce à cette société sexiste, s'y maintenir grâce à elle, et donc le mode d'existence justifie les préjugés qui lui ont donné naissance : femmes mystérieuses, manipulatrices, sages et catins, mais toujours autres, toujours à part de la société, jamais incluses dans la communauté des êtres humains où elles se posent en juges faute d'y avoir une place équitable.

    Je rebondirai juste sur ton allusion aux Truitesses : il n'y a pas de qualités spécifiquement féminines. C'est une légende, point. Et si tu veux un contre-exemple simple en ce qui concerne l'art de la guerre, regarde ce qui est arrivé à la prison d'Abu Ghraib. Des femmes ont commis des actes de torture, parfois sexuels ; d'autres femmes ont couvert leurs actes. Ni meilleures ni pires... Mettre les femmes sur un piédestal (ou s'y laisser mettre) est un acte d'auto-aveuglement.

    6
    Mercredi 18 Juillet 2012 à 23:07

    @ Solvieg : ça tombe bien, je suis bientôt en vacances et à court de bouquins :)

    7
    22decembre
    Jeudi 19 Juillet 2012 à 16:27

    Les BG des bombasses, puis des mégères ? Ouah, dans le genre réducteur on se pose là !

    Le machisme est-il reducteur pour les deux genres humains ? Oui !

    Les hommes sous-estiment les femmes ? Oui !

    Le BG se maintient volontairement à l'écart de l'humanité. Il entretient ce mysticisme. Donc ton argument tombe à l'eau. En revanche, il nous donne un aperçu de ce que l'espèce humaine pourrait donner sous reserve d'un travail, d'une éducation de cette même humanité (réforme des modes de décisions, de l'éducation aboutissant à moins de conflits, éducation physique, sexuelle poussée, maitrise de la biochimie.). Ce n'est pas là une leçon aux hommes ou aux femmes, ou une question de féminisme…

    Maintenant la question c'est «qu'est-ce que le féminisme ?»

    La possibilité de donner aux femmes l'indépendance, le droit de se lever, de vivre… Dans ce cas le BG est une organisation féministe, puisqu'il (on devrait dire « elle » d'ailleurs, mais là c'est la langue française la fautive) permet aux femmes d'acceder à une certaine forme de pouvoir.

    Si le féminisme, ça devient «les hommes et les femmes doivent être égaux strictement» on entre dans l'égalitarisme. Or les hommes et les femmes étant biologiquement differents, on est dans l'impasse. Je n'irais pas sur les differences de caractères, sur les qualités, c'est certes culturel, mais d'un autre côté, ça se retrouve surement. Je ne suis pas sociologue et ne peux pas évaluer une société ou une armée de femmes… Mais je pense que les hommes et les femmes ont des méthodes et des pensées différentes. Donc sexisme il y a !

    Je te conseille les derniers livres, où les hommes sont justement relegués à l'arrière. On a alors deux visions d'un matriarcat…

    8
    JLT
    Mercredi 25 Juillet 2012 à 21:11

    Il ne faudrait pas perdre de vue l'influence de _Lawrence of Arabia_ sur cet univers, ainsi que d'une certaine fiction populaire (le truc des femmes dont hérite le vainqueur d'un combat singulier, ça me rappelle des précédents fictifs dans la littérature que l'on peut faire remonter à l'Iliade).  Si on considère que tout ce qui n'est pas féministe est sexiste (entendre, misogyne), c'est effectivement facile de démontrer que Herbert ne fait pas d'effort particulier pour inventer un système non-patriarcal.  Est-ce suffisant pour considérer qu'il est activement misogyne ou gynophobe ?

     

    Autre débat.

     

    9
    Vendredi 27 Juillet 2012 à 14:22

    Citer Brian le fils indigne qui n'a rien compris est une hérésie.
    Dire que Dune est un univers macho montre seulement que vous ne l'avez pas lu.

    www.jacurutu.com

    Long live the fighters.

     

    10
    Lundi 30 Juillet 2012 à 11:52

    @ JLT : c'est vrai que Paul Muad'dib a de forts airs de Lawrence d'Arabie. Après tout, le film est sorti seulement trois ans avant la publication du premier volume.
    Je ne pense pas que Dune soit activement misogyne : il n'y a pas de mise en scène délibérée de discrimination ou d'oppression féminine, il n'y a pas de propos réfléchi et construit là-dessus. Dune est simplement le reflet de la vision sociétale des femmes qu'Herbert pouvait avoir absorbé sans analyser.

    @ Iotek : merci de cette argumentation étoffée. Nous avons tous deux lu Dune, mais je doute que vous ayez lu mon article.

    11
    Jeudi 6 Septembre 2012 à 14:59

    "Je passerai sur la passivité extrême des personnages féminins secondaires qui ne fontrien de plus que de vagues prédictions, ou sont des amoureuses, alors que les personnages masculins secondaires ourdissent de vils complots, ou combattent, ou découvrent, ou sont des chefs, agissent, enfin."

    lol, donc.

    12
    Jeudi 6 Septembre 2012 à 22:39

    Y'a pas à dire, c'est très constructif, comme remarque.

    13
    Vendredi 7 Septembre 2012 à 12:12

    Dune n'existerait pas sans Jessica, qui au dernières nouvelles est une femme, une combattante et un esprit hors pair, sans elle pas de Muad'Dib, pas de Jihad, mais d'accord on peut la considérer comme une personnage principale... On peut hein ? 

    Chani est une féroce combattante qui tue les hommes venus défier son compagnon, et cela sans son autorisation.

    Harrah, que Paul "gagne" après son combat contre Jamis, n'est en aucune façon obligée de rester avec lui, elle le fait afin qu'ils aient l'éducation digne des fils adoptifs de Paul. (et deviendra par la suite un personnage importantà

    Mohiam, l'archétype de la Bene Gesserit, qui manoeuvrent dans l'ombre politique et religion, les seules à avoir accès à la mémoire génétique de l'humanité.

    Dame Fenring, 

    Et Berverley Herbert, la femme de Franck, qu'il cite dans ses préfaces comme étant une grande source d'inspiration, le 1er personnage féminin de Dune et la conclusion finale de la saga d'ailleurs.

     

    Oh oui j'allais oublier, les Touaregs, l'inspiration de Franck pour les Fremen, est une société féodale basée sur le matriarcat.

    Je peux aussi faire plus constructif.

    14
    Vendredi 7 Septembre 2012 à 12:13

    (les Touaregs forment une société féodale, c'est mieux)

    15
    Vendredi 7 Septembre 2012 à 12:23

    (aux dernières nouvelles, décidément...)

    16
    Samedi 8 Septembre 2012 à 18:59

    Qu'on soit clairs : à aucun moment je ne pense ni ne prétends que les personnages féminins de Dune n'ont pas de rôle dans l'histoire, elles sont au contraire essentielles à son bon déroulement.

    Par contre, je critique la manière dont elles sont traitées tout au long de l'ouvrage, manière qui me semble relever des clichés établis par le patriarcat.

    17
    Lundi 10 Septembre 2012 à 12:55

    Et ce faisant vous tombez dans le "piège" tendu par Frank aux personnes qui se contentent de la surface des choses. Il démonte tous les mythes et constructions qui nous sont familières, c'est fait exprès.
    Que votre sensibilité féministe soit heurtée par ça je peux le comprendre, mais  je trouve dommage d'oublier les couches de sens superposées qui constituent Dune et la saga.
    Comme Dune nous montre l'erreur de dépendre d'une substance aussi magique soit-elle, l'Empire féodal (qui s'écroule face à quelqu'un qui n'a plus à suivre les conventions) laissera la place à la dualité Duncan/Murbella. Dans l'Empire qui établit cette apparente hiérarchie, ce sont les nobles qui vivent ainsi. Chez ceux que Frank destine à devenir le modèle de la société future pour un temps, comme les Fremen, c'est bien différent et donc déjà on ne peut plus dire "Dune est un univers patriarcal".
    Non, Dune est l'introduction d'une longue histoire et il fallait que Rome s'effondre.
    Vous critiquez un élément comme si il était sous-jacent alors qu'il est là par un fait exprès, voilà où je suis en désaccord avec votre analyse. 

    C'est comme accuser Heinlein d'être fasciste ou dire que Dick fait la promotion de la maladie mentale, c'est passer à côté du message.

     

    18
    Lundi 10 Septembre 2012 à 17:14

    Le modèle de société dépendante d'une société est remis en question au cours de l'histoire. La représentation des personnages féminins, elle, n'évolue pas d'un poil, aboutissant aux Truitesses, qui sont au féminisme ce que les gardes du corps de feu Khadafi étaient, je sais pas, aussi au féminisme.

    Cette présentation des femmes n'est pas volontaire, elle ne fait jamais l'objet d'une analyse ou d'une réflexion quelconque de l'auteur, c'est un reflet de son conditionnement social ou même de ses convictions personnelles, qu'en sais-je, sauf que les deux trilogies reflètent ces convictions passéistes (et ça s'empire dans les trois derniers tomes... les Honorées Matriarches sont une vaste blague, des fantasmes dignes de gamins de douze ans).

    Bref, je jette l'éponge, il est clair qu'on n'arrivera pas à s'entendre. Sauf peut-être sur le fait qu'en dehors de ça, les trois premiers tomes sont géniaux.

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