• Féminité capillotractée

    Il y a quatre mois, je me suis retrouvée assise sur un fauteuil de salon de coiffure en demandant "un peu plus court que d'habitude s'il vous plaît merci." Sur ce, la coiffeuse (qui ressemblait de façon suspecte à Martine Aubry) a dégainé un catalogue de top models ultra-top-bien-coiffés, m'en a désigné un et demandé si c'était comme ça que je voulais. Inconsciente que j'étais, j'ai juste regardé la mèche/frange et dit oui, sans remarquer que la longueur totale était bien plus courte que ce que je pensais. Je me suis donc retrouvée avec une vraie, vraie, coupe cheveux courts : pas de boucles qui flottent, mais des cheveux nets où les plus longs (ladite mèche/frange) ne dépassent pas les quatre centimètres. A coiffer avec un gel ou de la cire.

    J'ai tiré la gueule deux semaines, et puis comme ça m'allait bien j'ai décidé de rester comme ça. J'en ai profité pour passer de la cagoule intégrale d'orthopédiste au petit calot d'elfe, ça tient tout de suite moins chaud dans le bloc.

    Comme tout changement radical de coiffure, quand j'ai rencontré les gens après ça, tout le monde avait un commentaire. Passé le plus ou moins sincère "oooooh ça te va trop bieeeeen !", parfois faux, mais toujours exigé par les conventions sociales. Parce que "ah putain t'es coiffée comme un balai à chiottes", c'est peut-être le cri du cœur mais c'est pas le standard du commentaire.
    Donc, le commentaire pertinent ajouté par 85% des gens que j'ai revu depuis La Coupe, c'était : « Comme tu es plus féminine ! » (j'ai pas compté précisément les stats, mais c'est l'impression que ça a fait).

    Plus féminine. Avec les cheveux courts. A la cinquième remarque, je me suis posée des questions. Il s'agissait de personnes d'âges, de genres, de professions et de modes de vie différents (mes potes internes, des infirmières, des potes pas internes du tout, des secrétaires, des chefs, les femmes de ménage de l'internat de PériphLand, enfin vous voyez le topo). Parce que bon, la féminité et les cheveux courts, pour les cultures européennes, l'association ne saute pas aux yeux.

    Depuis au moins le Moyen-Âge, l'un des symboles de la femme féminine, c'est bien la chevelure longue (et de préférence dorée). Dans son Tristan et Yseult, Béroul nous décrit ainsi Yseult, modèle de grâce et de beauté : « Ses cheveux tombent jusqu'à ses pieds, et d'or aussi est le fil qui retient ses tresses. » 
    Guenièvre est elle aussi dotée de longues tresses, de même que la pauvre Elaine, le lys d'Astolat. Lorsque les miniatures gothiques représentent des femmes, soient elles portent un couvre-chef quelconque genre hénin, soient elles ont de grands cheveux détachés flottant au vent (ou séparés en deux tresses si elles n'aiment pas les cheveux dans la figure).

    Féminité capillotractée

    Illustration du Codex Manesse, recueil de poésie amoureuse allemande (XIVe siècle). Wikipédia me dit qu'il y a un jeu de mots entre la mule et le nom du mec. Ne parlant pas un mot d'allemand, je vais les croire.


    Un personnage historique médiéval féminin est pourtant représenté avec des cheveux courts : Jeanne d'Arc, qui a même donné son nom à une coupe. Jeanne d'Arc, issue de la tradition des viragos, ces femmes qui reprenaient à leur compte la défense du domaine, montaient à cheval et bataillaient comme des hommes. Jeanne d'Arc qui, en sus de bouter les Anglais hors de France, a outrepassé les limites supposées de la condition féminine en menant la vie la plus virile qui soit, la vie militaire. La légende veut qu'elle ait « racheté » cette indépendance par une virginité prolongée : si tu ne veux être ni mère ni pute et donc indépendante du patriarcat, au moins, reste vierge, ma fille, ça les rassure.
    Bref. Depuis un bon paquet de siècles, la seule femme du Moyen-Âge à avoir officiellement les cheveux courts est aussi la seule à ne pas être chantée pour sa féminité, sa beauté, sa candeur, et j'en passe.
    (Si quelqu'un a des sources sur le style capillaire de Bradamante, chevalière hors pair du cycle de Roland, je suis preneuse.)

    Arrive la Renaissance. Quelles sont les femmes mythiques de l'époque ? Avec l'apogée tardive de l'amour courtois médiéval que sont les sonnets, les rondeaux et autres blasons, tout poète a sa muse, qu'il la nomme Marie, Hélène, Béatrice, Laure, et j'en passe. La véracité historique de ces femmes est parfois douteuse, et elles sont surtout prétexte au poète pour étaler les affres de l'amour ; si sublime soit-elle, la passion de Dante pour Béatrice est sujette à caution, mais en attendant on parle toujours des canons de beauté de l'époque, amplement relayés par les peintres, qui s'étaient entre-temps aperçus qu'ils pouvaient peindre des femmes n'étant pas la Vierge Marie au pied de la croix.
    Quoi qu'il en soit, les beautés de l'époque sont toujours amplement chevelues. Parce que j'ai un faible pour Ronsard et ses copains, vous allez subir quelques citations (et pour égayer les vers, imaginez les wesh-wesh de l'époque essayer d'emballer en récitant le dernier Ronsard, je vous conseille celui-ci, un chef d'œuvre de coquinerie sainte-nitouche, et celui-là, trop licencieux pour figurer dans les manuels scolaires) :

    Puis çà puis là près les yeux de ma dame
    Entre cent fleurs un rets d'or me tendait,
    Qui tout crépu blondement descendait
    A flots ondés pour enlacer mon âme.

    Ronsard, les Amours, premier livre (Dans le serein de sa jumelle flamme) : blonde à cheveux longs, séduisant par (ou à travers) ses cheveux. Mais le cheveu n'a pas besoin d'être spécifié comme long pour être l'un des piliers de la féminité, les deux autres étant l'œil et la main :

    Par un destin dedans mon cœur demeure,
    L'oeil, et la main, et le crin délié
    Qui m'ont si fort brûlé, serré, lié,
    Qu'ars, pris, lassé, par eux faut que je meure.

    Le feu, la prise, et le rets à toute heure,
    Ardant, pressant, nouant mon amitié,
    En m'immolant aux pieds de ma moitié,
    Font par la mort, ma vie être meilleure.

    Oeil, main et crin, qui flammez et gênez,
    Et r'enlacez mon cœur que vous tenez
    Au labyrint' de votre crêpe voie.

    Hé que ne suis-je Ovide bien disant !
    Oeil tu serais un bel Astre luisant,
    Main un beau lis, crin un beau rets de soie.

    Ibid, le poil est assez long pour être comparé favorablement aux filets des oiseleurs. L'œil est le reflet de l'âme, miroir du Paradis, et la chevelure est un appât plus terrestre ; Ronsard en commence même la charmante Élégie à Janet, peintre du roi, où il décrit longuement le portrait qu'il désire avoir de sa belle :

    Fais-lui premier les cheveux ondelés,
    Noués, retors, recrêpés, annelés,
    Qui de couleur le cèdre représentent ;
    Ou les démêle, et que libres ils sentent
    Dans le tableau, si par art tu le peux,
    La même odeur de ses propres cheveux,
    Car ses cheveux comme fleurettes sentent,
    Quand les Zéphyrs au printemps les éventent.

    En gros, il est OK pour toutes les coiffures possibles : tresses simples, chignons, tresses avec bouclettes, queue de cheval, détachés avec bouclettes, tant que c'est long (remarquez au passage que la dulcinée s'est teinte en brune depuis le début du recueil), et qu'il y a des bouclettes.

    Bon, je ne vais pas vous infliger tout le recueil, mais d'autres morceaux choisis font figurer la « blonde tresse », « de son chef le trésor crépelu. »

    Les tableaux de la Renaissance, avec l'émergence du portrait, ne sont pas avares de représentations féminines, religieuses, séculaires ou païennes, toujours avec des coiffures renaissance. Les cheveux sont longs pour hommes et femmes, d'après nos critères actuels, mais les cheveux des femmes sont toujours beaucoup plus longs que ceux des hommes. 

    Les Vierges de Léonard de Vinci ont ainsi toujours les cheveux très longs (lorsqu'ils sont visibles), comme la délicate Vierge de l'Annonciation des Offices :

    Féminité capillotractée

     

    Pour les séculières, la Dame à l'Hermine et la Belle Ferronière portent des sortes de combinés chignon + tresse (la longueur qu'il faut pour faire ça...) :

    Féminité capillotractée

    Les Nouveaux Animaux de Compagnie : pas si nouveaux que ça ?

     

    Féminité capillotractée


    Même sous la coiffe de la Dame à l'Hermine, les cheveux longs sont évidents.

    Mais Léonard de Vinci n'est pas le seul peintre de l'époque, et n'a pas représenté de sujets mythologiques. Pour cela, il faut nous tourner en premier lieu vers Botticell, qui nous a offert en 1485 la remarquable Naissance de Vénus :

    Féminité capillotractée

    Vénus, plus belle des femmes, femme idéale, déesse de l'amour, jeune et belle, parfaite en tous points, Vénus a les cheveux qui lui descendent aux genoux. Le Titien, un peu plus tard (1525), n'est pas d'accord avec les zéphyrs à fleurs, mais reprend les cheveux :

    Féminité capillotractée

    Et c'est parti pour une vague qui a déposé pas mal de Vénus à longs cheveux sur la plage, notamment à l'époque romantique :

    Féminité capillotractée

    Ingres (1808) (« QUI a dit il a plagié Titien ? »)

     

    Féminité capillotractée

    Cabanel (1863)

    Féminité capillotractée

    Gérôme (1890)

    Féminité capillotractée

    Gervex (1907)

    Féminité capillotractée

    Redon (1912)

    On l'a compris, Vénus a les cheveux longs et flottants. La Femme Idéale a les cheveux longs et flottants, même en sortant de l'eau de mer qui, comme chacun sait, est un substitut acceptable à la Superglu lorsqu'appliquée dans les cheveux. Toujours ? Non. Le XVIIIe siècle, en la personne de François Bouchet, nous offre une Vénus apprêtée, avec des tas de petites boucles adorables, ce qui donne une impression de cheveux courts :

    Féminité capillotractée

    C'était la mode de l'époque ; le même Bouchet a produit ce licencieux portrait de mademoiselle O'Murphy, maîtresse de Louis XV :

    Féminité capillotractée

    Des boucles, des tresses, des rubans : une coiffure complexe, au final courte, mais qui exige des cheveux longs. C'est ce type de coiffure (parfois avec ajout de plumes, de fleurs, de bijoux clinquants et de ce que vous voudrez) qui a orné les têtes des femmes peintes depuis le règne de Louis XIV. Les allégories et les scènes mythologiques favorisent plus les cheveux laissés libres, mais on reste toujours dans le long.

    Depuis Ronsard, la littérature a suivi un parcours similaire : on chante la boucle, la tresse, la longueur, pour culminer dans cette nouvelle dérangeante un peu nécrophile qu'est la Chevelure de Maupassant. Vous pouvez la lire ici ; elle est assez courte.
    L'idée est simple. Un homme a découvert une chevelure dans une cachette aménagée dans un meuble ancien. Peu à peu, il tombe sous le charme de cette rivière dorée et, dans sa folie, croit voir apparaître, petit à petit, le fantôme de la morte à qui elle appartenait. Cette chevelure dégoulinante est l'essence même de la femme ; elle la résume, elle permet d'invoquer son esprit, et de la recréer, de la faire revenir d'entre les morts — ne serait-ce qu'en imagination. C'est une chevelure longue, préservée comme la queue d'un cheval peut l'être, décrite avec des termes magiques, fantasmée jusqu'au bout. La femme à qui elle appartenait pouvait, en fin de compte, être contenue dans ses cheveux. Longs.

    Puis le siècle change, la Première Guerre Mondiale se passe, et le monde voit avec scandale arriver une nouvelle mode : la garçonne.
    La garçonne est une femme qui porte des pantalons, montre ses jambes, fume, fait du sport, conduit des voitures et boit ; et surtout, elle a les cheveux courts, coupés comme ceux d'un homme. C'est Coco Chanel et ses tailleurs amples inspirés des vestes d'hommes, c'est la disparition du corset et la libération des corps, et, pour la première fois dans l'histoire capillaire de l'Europe, des femmes qui se coupent les cheveux sans aller au couvent.

    Coco Chanel coupe garçonne

    Gabrielle Chanel

    Jusqu'à présent, les femmes n'avaient les cheveux courts que de deux manières : volontaire, pour entrer au couvent, involontaire, en signe de débauche pour les femmes adultères ou traîtresses (souvenez-vous des tondues de la Libération). Dans les années lointaines où j'allais encore au cathéchisme, je me souviens d'une BD racontant l'histoire de sainte Claire d'Assise (oui, certains auteurs de BD ont des vies trépidantes) ; le moment fort de l'histoire était celui où la future sainte coupait ses cheveux, défiant son père, gagnant sa liberté de s'enfermer dans un couvent (ahem). Encore aujourd'hui, les religieuses catholiques portent les cheveux très courts, en signe de modestie. Renonçant à la vie séculière, ces femmes renoncent aussi à leurs cheveux. On a beaucoup parlé, il y a quelques années, de ces femmes musulmanes couvrant leurs cheveux, elles aussi en signe de modestie ; pas de cheveux rime là encore avec un accent mis sur la richesse intérieure, notamment spirituelle. On a sans doute oublié la coutume qui exige que, pour entrer dans une église catholique, les femmes doivent couvrir leurs cheveux (je conseille à toutes les touristes allant en Italie d'avoir un fichu dans leur sac) — tandis que les hommes, eux, retirent leur chapeau. Les cheveux masculins n'offensent pas, semble-t-il, les diverses divinités ; les cheveux féminins, si. Ce ne sont bien sûr pas des ordres divins directs, mais des constructions culturelles (ou alors Dieu aurait fait naître les femmes chauves, sinon il n'existerait sans doute pas, la logique est une chose terrible). Les cheveux féminins, laissés libres, sont historiquement une chose tendancieuse. Voyez donc l'article de Slate sur les cheveux bouclés de Merida, l'héroïne au caractère bien trempé du dernier Pixar en date.

    Les cheveux courts ou absents sont aussi un signe de maladie ; de nombreuses chimiothérapies entraînent la chute des cheveux. Pour avoir cotoyé pas mal de patients, seules les femmes portent des perruques. Les hommes promènent en général leur tête chauve sans chercher à la cacher avec plus qu'une casquette — les femmes portent des perruques ou mettent des foulards (souvent moches, d'ailleurs, une chose que je ne comprends pas) pour gérer l'effet secondaire. L'association séculaire des femmes à leur chevelure est sans doute pour beaucoup dans ce comportement ; encore un exemple de conditionnement social genré source de souffrances psychologiques évitables. Avant l'avènement des chimiothérapies, la typhoïde et, dans une moindre mesure, les parasites, était la cause médicale la plus "médiatique" d'alopécie. Une aventure de Sherlock Holmes, les Hêtres Rouges, est entièrement basée là-dessus.

    Pour la première fois, dans les années 1920, les femmes ont osé couper leurs cheveux sans entrer au couvent, en toute liberté, sans contrainte ni punition, se réappropriant un tabou social. Les garçonnes ont scandalisé ; jeunes filles de bonne famille, elles transgressaient allègrement les limitations sociales imposées à leur genre pour faire ce qu'elles voulaient de leurs cheveux — sinon de leurs corps entiers. Les romans d'Agatha Christie de ces années-là ont nombre de ces héroïnes, associant sang froid et cheveux courts ; elles fument, conduisent des voitures de sport, résolvent des énigmes policières et séduisent les hommes à grands coups d'humour vache. Si la réalité des garçonnes était sans doute un peu moins exaltante, l'image qu'elles ont laissé dans l'imaginaire montre l'étendue de la révolution sociologique qu'elles ont créée. Betty Boop n'était pas si innocente que cela... Les garçonnes étaient envisagées comme des femmes fatales, créatures sensuelles et énergiques, aggressivement hétérosexuelles.

    Arrive la Seconde Guerre Mondiale, douche froide sur l'enthousiasme perdurant des Années Folles, puis les pins up — et l'on retourne aux standards capillaires plus anciens. La vague de tontes qui a marqué l'Europe des années 30 et 40 en Espagne et en France a-t-elle joué ? Toujours est-il que Lauren Bacall, Betty Grable, Rita Hayworth, sont comme Jessica Rabbit fières de leurs crinières. En France, alors que le temps passe, Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, étalent des fleuves de cheveux sous les caméras.
    Audrey Hepburn sera la seule star internationale à porter régulièrement les cheveux courts tout au long de sa carrière.

    Autant que je sache, seules Nathalie Portman et Sinéad O'Connor ont eu le culot d'afficher  un crâne presque rasé. Aujourd'hui, toutes les actrices, toutes les chanteuses, tous les tops models, ont les cheveux longs, voire très longs (je pense surtout aux américaines, qui doivent investir des fortunes en shampooing et en brushing).

    Voyez ce diaporama des 22 styles cheveux courts les plus tiptop : plusieurs ne sont pas, stricto sensu, des cheveux courts. Peu sont vraiment, vraiment courts comme un homme le porterait. On peut prendre le problème par n'importe quel bout, les cheveux courts ne sont pas, dans la tradition comme dans la pratique de 2012, des attributs de féminité. Beaucoup de femmes, dans la rue, ont des cheveux courts, mais les canons de beauté, mais l'idée de la femme en Europe, excluent l'absence de longueur de l'idéal féminin.

    Donc, je dis : ce n'est pas le fait d'avoir coupé mes cheveux qui m'a rendu plus féminine (oui, parce que c'est ça le fil de ce billet, ne l'oublions pas).

    Alors pourquoi tant de personnes différentes qui, pour beaucoup, ne se connaissent même pas, m'ont-elles dit que j'étais plus féminine depuis que je suis coiffée comme Audrey Hepburn ?

    Peut-être parce que la coiffure est plus sophistiquée — avant, je faisais confiance à la loi de la gravité pour s'occuper des boucles, maintenant je mets du gel sur la frange, je me coiffe, enfin on a l'impression qu'on s'occupe des cheveux (mon chef de service, en me voyant les cheveux courts, n'a pas dit que j'étais plus féminine, mais que putain t'es coiffée normal aujourd'hui et pas en tête de loup, t'as changé un truc ?). La sophistication et son corollaire, l'élégance, sont des valeurs très féminines dans notre société ; voyez ces pauvres métrosexuels régulièrement taxés d'homosexualité. Les dandys sont toujours suspects. Un homme, un vrai, ça sent la sueur et la sciure de bois ; les fanfreluches, c'est pour les femmes.


    La semaine dernière, le Grand Journal de Canal Plus avait invité l'équipe du film Do Not Disturb :  Yvan Attal, François Cluzet et Lætitia Casta. Les personnages d'Attal et Cluzet sont amants ; durant toute l'interview, Yvan Attal a pris toutes les peines du monde pour se démarquer de son personnage, insistant lourdement sur le fait que non, il n'était pas gay, il était un vrai mec (alors que personne sur le plateau ne l'avait interpellé à ce sujet). Les clichés étant ce qu'ils sont, on a demandé à Lætitia Casta lequel des deux hommes « était la femme. » Je passe sur la stupidité intrinsèque de la question pour me focaliser sur la réponse : c'était Yvan Attal. Pourquoi ? Parce qu'il prenait du temps pour se préparer le matin, qu'il était toujours en retard, se faisait toujours pomponner par l'équipe de maquillage et de coiffure, faisait attention à ce qu'il portait, ajustait sa mèche dans la glace...
    A moins que l'on apporte la preuve d'une double vie très secrète d'Yvan Attal, il est établi que son genre (construction sociale) correspond à son sexe (donnée biologique) ; il se réclame du genre masculin ; on peut donc affirmer sans trop d'erreur qu'Yvan Attal est bel et bien un homme, et qu'il est probable que Lætitia Casta est au courant de cette donnée. Interrogée par le journaliste, obligée de désigner quel acteur était le plus féminin des deux, elle a spontanément donné le nom de celui qui accordait le plus d'importance à son apparence.

    On a vu que les cheveux courts ne sont pas une évidence pour les femmes. Opter pour une coiffure courte à très courte, c'est faire un choix délibéré. Le choix par défaut, c'est le long. Choisir du très court, c'est une démarche qui influence beaucoup l'apparence, à la fois concrètement (ça change vraiment de tête) et sociologiquement. Une coloration, par exemple, changera tout autant l'apparence au plan concret, mais ne sera pas autant chargée de mystique dans l'imagerie populaire. A moins bien sûr qu'on parle de couleurs non naturelles comme le violet, le vert, le bleu etc (et là on se retrouve inclus d'office dans le mouvement punk). La réappropriation des cheveux courts par les femmes est un acte chargé de sens, comme l'appropriation de couleurs vives peut l'être.

    C'est une réflexion sur l'apparence, qui frappe sur un symbole féminin fort (ce que le violet, par exemple, n'est pas), donc une démarche doublement féminine : parce qu'elle touche au look, et parce que c'est un point de l'apparence qui n'est sensible que pour les femmes. 
    Il n'y a qu'à voir ces pauvres gamins exclus d'écoles américaines pour avoir eu des cheveux longs en étant des garçons : c'était inacceptable pour des traditionnalistes stricts, au point d'être renvoyés chez eux. Je doute qu'une fille aurait été exclue pour des cheveux courts. 
    Une rapide recherche Google retrouve deux cas très médiatiques d'exclusions de garçons aux cheveux longs et aucun cas pour les filles aux cheveux courts.
    Pourquoi ? Parce que les cheveux longs sont exclusivement associés à la féminité, les cheveux courts à la masculinité. Parce que les patriarcats induisent une domination de genre : ce qui est masculin est considéré comme ayant plus de valeur que ce qui est féminin. Il y a ainsi peu ou pas de honte pour une femme à convoiter des valeurs masculines ; elle sort de sa classe inférieure, brise quelques tabous si besoin, mais affiche des éléments valorisés par la société patriarcale. Au contraire, les valeurs féminines qu'un homme peut convoiter sont inférieures à celles qui lui sont dûes par son genre ; c'est une déchéance. C'est pour cela qu'il y a plus de mères qui travaillent que de pères au foyer ; tant qu'à briser les barrières de genre, il est socialement plus acceptable de rechercher des valeurs positives que des valeurs considérées comme négatives.

    Avoir les cheveux courts rend en effet « plus quelque chose », parce qu'il s'agit de la reconquête d'une possibilité perdue après des siècles de lavage de cerveau. Et c'est plus féminin, parce qu'il s'agit de l'esthétique corporelle, domaine par essence réservé aux femmes dans les sociétés patriarcales. Mais que ce dépassement du genre se fasse dans un domaine que l'un des genres est censé négliger limite sa portée.

    C'est pour ça que les Femens, seins nus, font tant scandale. Elles piétinent avec allégresse les normes genrées de bienséance, s'attaquant à une partie du corps cent, mille fois plus chargée de symbolique patriarcale que les cheveux. Couper ses cheveux, ça n'est jamais que de la coiffure, de la mode, des trucs de femmes. Exposer sa poitrine, c'est autre chose.

    Enfin, toutes ces considérations mises à part, les cheveux courts, ça me va plutôt bien.


  • Commentaires

    1
    Samedi 29 Septembre 2012 à 14:26
    1. J'ignorais qu'aller chez le coiffeur pouvait rendre aussi volubile ! Sympa cette petite parenthèse historique. Personnellement chez moi, c'est court avec effet décoiffé naturel, j'ai le cheveux rebelle, incoiffable. Parfois je grince des dents quand on m'appelle jeune homme, ça ne dure que quelques secondes le temps que l'insolent pose suffisamment longtemps son regard sur mes traits mais bon, on s'en passerait. Peut-être vais je revenir aux couettes d'ici peu ! Court c'est pratique, mais ça exige selon moi de compenser par d'autres codes de féminité. Ce que la coiffure ne dit plus ou moins sur ton appartenance au genre, en l'occurrence ici féminin, doit se dire autre part. 
    2. Sinon on aurait bien voulu voir le "avant" et le "après" coiffeur... 
    2
    Samedi 29 Septembre 2012 à 22:55

    Géniallissime post, comme d'habitude. J'apprends plein de trucs et je me régale de ton écriture intelligente et drôle, un grand merci! Et puis c'est pas moi qui dirait le contraire : les cheveux courts, c'est top.

    3
    Dimanche 30 Septembre 2012 à 07:04

    http://blogs.lexpress.fr/styles/tendance/tag/willy-cartier/

     

    Regardez le bel homme aux cheveux longs, Ca fait rêver.

    4
    Pocot
    Dimanche 30 Septembre 2012 à 11:22

    Outre Nathalie Portman et Sinéad O'Connor, il y a aussi Sigourney Weaver, dans Alien 3, qui affiche un crâne rasé. Même si Ellen Ripley n'est pas le comble de la féminité et de la grâce...

    5
    Dimanche 30 Septembre 2012 à 16:07

    Oui, mais elle n'a pas gardé ses cheveux courts à très courts dans la vie civile par la suite (Nathalie Portman s'était rasée au départ pour son rôle dans V pour Vendetta, après tout).

    6
    ArmelleGécé
    Dimanche 30 Septembre 2012 à 19:34

    Merci pour ce post qui va bien au delà de la simple réflexion que t'ont faites certaines personnes. Portant les cheveux TRÈS courts également (on va pouvoir faire un gang sur Twitter !) j'avais également le sentiment qu'ils donnaient l'air plus féminin par une sorte de sophistication naturelle... mais sans y avoir vraiment réfléchi ! Merci donc pour ton travail de recherche et de réflexion.

    Bises.  

    7
    nuchie
    Lundi 1er Octobre 2012 à 22:13

    excellent post, très agréable à lire!

    au passage, Britney Spears a également eu une période boule-à-zéro (qu'elle n'a certes pas gardé non plus par la suite!) :)

    8
    Em
    Mardi 2 Octobre 2012 à 15:29

    "crêpelu", l'est mignon ce mot!

    merci Stockolm pour ce chouette historique sociolocapilaire :)

    9
    Alice =)
    Mercredi 3 Octobre 2012 à 18:52

    Il n'y a pas aussi Demi Moore, après le tournage de GI Jane ?

    Sinon, les cheveux courts sont assez connotés, surtout pour les filles qui font "des trucs de mec", au hasard Baltazar, de la chirurgie ou du treillis. La fille aux cheveux courts, elle est lesbienne. Elle peut faire ce qu'elle veut, elle a les cheveux courts, elle est lesbienne.

    Un de mes copains de chambrée m'a un jour sorti un superbe "Mais, si tu as les cheveux courts, c'est que t'es lesbienne, même si tu soutiens le contraire, tu le refoules, c'est tout !" Ouais, moi j'suis lesbienne, mon mec -qui a les cheveux longs- est gay et toi t'es quoi ? Bref, il est toujours pas convaincu.

    10
    bisette1205 Profil de bisette1205
    Mercredi 10 Octobre 2012 à 14:46

    Superblog avec de belles grandes photos. Bonne chance pour la suite

    Bisette1205 

    11
    Mercredi 9 Janvier 2013 à 08:42

    C'est très enrichissant comme réflexion... Dans ce sens il est intéressant aussi de suivre celle d'un homme qui aime les femmes aux cheveux courts, donc forcément confronté aussi à ces stéréotypes...

    http://www.les-femmes-aux-cheveux-courts.com/

    12
    Pseudospris
    Vendredi 15 Février 2013 à 00:22

    J'ai eu la surprise il y a 1 an 1/2, quand j'ai franchi le pas des cheveux courts (mais vraiment, tour d'oreille, pas plus de 2cm de longueur et tout), d'avoir un nombre de réflexions masculines assez hallucinant. A l'inverse de toi :/

    Incroyable, le nombre de "mais pourquoi tu as fait ça?","ah non mais je peux pas être avec une fille qui a les cheveux courts","j'aime pas ça","les filles ça a les cheveux longs"...
    Pas une fois on m'a dit que ça m'allait mal, le fait étant que je les portais plutôt bien, pas une fois on m'a dit que je ressemblais à un mec, car je suis quand même plutot fichue comme une fille, mais ces réactions primaires, ouahou...
    Bizarrement, les filles m'ont trouvée bien avec ça, et m'ont même assez souvent salué pour avoir osé franchir le pas. J'ai fait germer l'idée chez certaines mais ça n'a pas abouti. Je trouve ça triste, de pas oser ce dont on a envie...

    Bref, y'a encore un peu de route pour la fin du sexisme (ça en est ?)

    Oh, et pourquoi je l'ai fait ? J'errais sur les photos facebook d'une fille que je ne connaissais même pas, et quand j'ai vu la transition après sa coupe quasi rasée, ça a fait tilt ;)

    13
    Dimanche 6 Octobre 2013 à 03:24

    Oué ch'fais mon gros fossoyeur et alors ? bref ce texte ma fait pensé à ce film : http://www.premiere.fr/Bandes-annonces/Video/A-Armes-Egales-VF

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