• Faust ou la drague pourrave

    J'aime beaucoup Faust de Gounod. Le seul problème, c'est que les librettistes... comment dire, ils ont, parfois, fait preuve d'un certain laisser-aller.

    Il faut dire ce qui est, le bon docteur Faust a l'une des techniques de drague les plus pourrites qui soient. Et, par malheur, quand il a une ligne pitoyable en bouche, c'est très souvent à un moment où la musique est particulièrement belle. Comme si Gounod, en lisant le truc, s'était dit qu'il fallait faire quelque chose pour que les gens dans la salle ne remarquent pas le texte.

    Plantons d'abord le décor, pour ceux que la performance de la Castafiore avait à tout jamais dégoûté d'écouter Faust.
    Faust est ce qu'il convient d'appeler un vieux geek, qui a perdu sa belle jeunesse à bosser comme un D4 trois semaines avant l'ECN (sauf que lui l'a fait pendant trente ou quarante ans). Maintenant qu'il est vieux, il se retrouve tout seul comme un con (bé oui, à l'époque, Internet n'existait pas et il ne pouvait pas se rendre à des IRL avec ses semblables) et se dit qu'il a raté sa vie. Qu'il aurait mieux fait d'aller boire le samedi soir et de courir les filles. Que la vie est une chienne et, dans un accès de lyrisme enragé, il maudit tout ce qui existe, depuis l'amour jusqu'à l'espoir en passant par « toutes les passions humaines ». Sérieusement, c'est un passage saisissant de puissance lyrique.
    Bref, Satan (qui n'a jamais l'oreille dans sa poche) débarque et offre à Faust de lui donner tout ce qu'il regrettait si amèrement cinq minutes avant. Faust est dubitatif, mais signe finalement des deux mains après que Méphisto lui ait montré une vision de Marguerite, jeune, belle et pure, à sa toilette.

    Et donc, Satan va se faire l'entremetteur entre le ténor et la soprano. Disons tout de suite que ce n'est pas gagné.
    Faust, jeune de corps, mais vieux d'esprit, n'a visiblement pas approché une femme depuis deux décades. Marguerite possède la tournure d'esprit purement naïve des jeunes filles de la bourgeoisie du Second Empire.



    Faust approche donc Marguerite. Et se prend le plus beau râteau de l'histoire de l'opéra (voire de l'Art en général) :
    -  Ne permettrez vous pas, ma belle demoiselle, qu'on vous offre le bras pour faire le chemin ?
    - Non, monsieur. Je ne suis demoiselle ni belle, et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main. 

    Faust bat donc en retraite, la queue entre les jambes, prêt à retourner à ses bouquins.

    Entendant ça, Satan constate, philosophe, qu'à ces amours il va falloir prêter secours. Et comment ! Sans Méphistophélès, point d'opéra. Personnage d'une immense intensité dramatique, il planifie et manipule avec la même facilité (et toujours à mauvaise fin, ce qui ne gâche rien). Comme il s'agit du Diable, tout de même, il n'y a pas eu de censure à apporter ; il est le Mal incarné, conduit les hommes et les femmes à leur perte en passant par la case luxure, sans nuance sympathico-larmoyante. Pas de crise de foi de dernier moment, par exemple.
    Sans lui, il faudrait écouter Faust en arménien ancien, parce que l'histoire ne serait pas écoutable dans une langue intelligible. Heureusement, il compense les concessions à l'esprit du public des salles de la fin du XIXe siècle, j'ai nommé Valentin (le frère de Marguerite, que quand Faust le bute en duel, j'applaudis des deux mains et je crie bien fait).

    Mais je disgresse. 

    Faust s'est donc pris le râteau de sa vie. Méphisto, bien décidé à lui rattraper le coup, l'amène devant la maison de Marguerite ; ayant cerné le caractère de la demoiselle, il laisse Faust chanter seul une superbe cavatine pendant qu'il va chercher les fameux bijoux.



    Coupons court, les bijoux font leur effet et Marguerite redonne aux râteaux une fonction exclusivement jardinière pour écouter d'une oreille attendrie les déclarations de Faust.
    - Eh quoi, toujours seule ?
    - Mon frère est soldat ; j'ai perdu ma mère. Puis ce fut un autre malheur : je perdis ma petite sœur. Pauvre ange ! Elle m'était bien chère. C'était mon unique soucis... Que de soins, hélas, que de peines ! C'est quand nos âmes en sont pleines que la mort nous reprend ainsi ! Sitôt qu'elle s'éveillait, il fallait que je fusse là... Elle n'aimait que Marguerite ! Pour la voir, la pauvre petite, je reprendrais bien tout cela [sous-entendu les bijoux].

    Vous aurez donc compris que Marguerite ne s'est toujours pas remise de la mort de sa sœur, qu'elle la pleure nuit et jour, etc etc. De la part d'un homme attentionné, ça mérite quelques mots de consolation.
    Quand j'écoute la scène, j'ai l'impression de voir Faust regarder le bout de ses chaussures, réfléchir un brin, se dire qu'il fallait parler sinon ça fait tarte, frotter le bord de sa semelle droite contre sa cheville gauche, respirer un grand coup et lâcher :
    - Si le Ciel, avec un sourire, l'avait faite semblable à toi, c'était un ange, oui, je le crois ! 
    Sans déconner ?
    Elle te parle de sa sœur qui est morte, et tu lui sors le compliment bas de gamme qui pue des pieds ?



    Heureusement, Marguerite est une gentille oie blanche qui va à la messe trois fois par jour. Et, de manière encore plus heureuse, le duo d'amour que lui chante Faust a une musique à faire tomber raide la femme la plus à cheval sur les bienséances de la séduction. Même en se disant que les échanges précédents font de Faust un potentiel « même pas dans tes rêves », la musique de ce duo replace le bon docteur en tête de course, loin devant Roméo himself, sans même parler d'Alfredo voire, même, d'un condensat de tous les Casanova qui furent, sont et seront.

    (NSFW, vous êtes prévenus)


    Après avoir chanté ce long duo d'une beauté à glacer le sang, le genre qu'on a envie de mourir après, surtout quand c'est Gheorghiu et Alagna qui chantent, Marguerite décide d'effeuiller une fleur afin de savoir si son Faust l'aime ou non.
    Là encore, je vois bien Faust, dans ses petits souliers, la regarder faire en se demandant ce qui arrivera si la fleur dit qu'il ne l'aime pas. Comme celui qui ne peut voir, sans anxiété, sa greluche de copine envoyer un SMS surtaxé pour s'assurer de sa fidélité. Et il est tellement soulagé du résultat qu'il déclame sans honte :
    - Oui !... crois-en cette fleur éclose sous tes pas ! Qu'elle soit pour ton coeur l'oracle du Ciel même ! Il t'aime ! Comprends-tu ce mot sublime et doux ?
    Invoquer le Ciel dans ce domaine alors qu'on reçoit justement l'aide du Démon, respect, il faut avoir de l'estomac. Puis il dégage parce qu'elle le lui demande. Ce qui est poli. Mais ne fait pas l'affaire de Faust, qui ne veut pas de la politesse ni de beaux sentiments, mais juste qu'ils partagent une nuit d'amour enfiévrée pour faire un petit enfant que Marguerite, folle d'avoir été abandonnée par Faust, va tuer. Mais pas avant que Valentin n'ait été tué par Faust, parce qu'il y a une justice en ce bas monde.
    Toutefois, n'anticipons pas.

    Marguerite est donc allée se coucher seule. Méphisto prend Faust par derrière et lui glisse à l'oreille :
    - Tête folle !
    - Tu nous écoutais ?
    lance Faust, un peu défiant, et mécontent d'avoir eu un témoin de son caractère de gentleman (et de son manque de don juanerie, puisque don Juan n'aurait pas lâché l'affaire tant qu'il n'aurait pas été dans le lit de Marguerite et que Méphisto l'entraînait justement à être le don Juan de ces dames). 
    - Par bonheur ! réplique Satan. Vous auriez grand besoin, docteur, qu'on voit renvoyât à l'école !
    Il se gausse, Méphisto, et avec raison. En faisant rester Faust cinq minutes de plus, il s'assure que la nuit sera trop courte pour les deux amants, et que le miel n'aura jamais coulé avec autant de magnificence dans les oreilles des spectateurs. Tout le monde est content, rideau, fin du troisième acte.

    Les deux derniers actes sont du niveau du duo d'amour. En coupant au montage, bien sûr, le chœur des soldats (quel censeur débile a donc insisté pour ce morceau de patriotisme franchouillard aussi tonitruant qu'inutile ? Qu'il soit maudit et voué à écouter Dessay chanter la Traviata), et le second air de Valentin, dans la même veine que le premier.

    La séduction est finie ; Faust n'a plus de bourdes à commettre, et Satan se révèle le personnage central de l'action.

    Il me faut pourtant rajouter que le courage de Faust, dans le dernier acte, rachète amplement ses errements de séducteur godiche. Il brave Méphisto pour tenter de sortir Marguerite de sa prison, où, folle, elle va être exécutée pour avoir tué son enfant. Les mots que Barbier et Carré placent alors dans sa bouche sont touchants et simples ; cela rachète un peu les fantaisies chargées, très Second Empire, des trois premiers actes.

    Notez au passage qu'Angela fait très bien la schizophrène.


    Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit. Faust est peut-être le seul opéra que j'écoute régulièrement en entier.
    C'est comme certains films : on les adore, on les connaît par cœur, mais quelques répliques distillées sur les trois heures font grincer des dents, qu'on le veuille ou non. 

    (Les vidéos sont toutes extraites de la production de Covent Garden, starring Angela Gheorghiu, Roberto Alagna et Bryn Terfel. La meilleure. Et fuck Callas. Disons seulement qu'Alagna réussit la performance de transformer les quelques répliques idiotes qui lui sont allouées en séduction canaille à l'italienne, ce qui est bien sûr irrésistible. Saluons également l'exploit de mon couple préféré, qui réussit à chanter tous les duos d'amours en s'embrassant et s'enlaçant comme s'ils étaient tous seuls dans leur salon. Respect. Ils me vendent du rêve, ces deux-là. Et tenez, parce que je vous aime bien, la vidéo de la scène de l'église, où Marguerite veut prier après avoir été abandonnée par Faust).



    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    1
    doume40
    Samedi 4 Avril 2015 à 00:21

    bonjour, je te découvre très en retard
    j'adore, pour ma part, Alain Vanzo https://www.youtube.com/watch?v=QVqjs5brG44 pour sa diction et Gigli https://www.youtube.com/watch?v=2UmZUtWXNDA pour le miel qu'il peut avoir dans la voix : https://www.youtube.com/watch?v=1H-O1WxDf40
    bonne continuation et bravo pour ta qualité d'écriture
    doumé

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :