• Empathie

    L'empathie, nous dit le dictionnaire, est la capacité de comprendre le ressenti émotionel intime de quelqu'un d'autre, sans le ressentir nous-même. Quand on pleure en voyant le lion Mufasa être piétiné par les gnous, ce n'est pas de l'empathie, mais de la sympathie : on souffre très littéralement avec Simba. L'empathie, c'est savoir ce qu'il ressent, en écho, sans que ça vous touche. L'empathie, c'est compliqué, c'est difficile à maîtriser, et juste quand on pense avoir un blindage suffisant, un patient vous trouve un défaut dans l'armure — et bam, vous vous prenez tout dans la gueule quand ça se passe mal pour lui ou elle.

    L'empathie, c'est ce qui permet de soigner. C'est cette distance nécessaire.

    J'ai déjà parlé ailleurs de mon premier patient.

    Quand j'étais petite externe de D2, je suis passée dans un service de réa où il y avait beaucoup de cancéro. Il y avait notamment une jeune dame atteinte d'un cancer du sein polymétastatique. Mariée, elle avait deux filles de quatre et six ans. La chimio l'avait rendue chauve ; elle avait un visage poupin avec de grands yeux vert d'eau. Elle était sympa. J'aimais trop aller la voir, papoter un coup. On a sympathisé. Elle trouvait que je ressemblais à sa sœur. Quand elle est morte, quelques semaines plus tard, je suis sortie lentement du service et, arrivée dans les escaliers de la fac, j'ai pleuré comme un veau.

    Après ça, je me suis méfiée. Je commençais à connaître les signes annonciateurs de sympathie et à les éviter. Je commençais aussi à comprendre que l'empathie, c'est un détachement émotionnel quasi-complet de la personne en face, avec un contrôle de son propre langage corporel pour faire passer la réassurance et la confiance. Qu'il faut s'adapter en direct au patient, savoir passer du gai verbiage à la proposition ferme. Qu'il faut savoir lire l'inquiétude pour y renvoyer de la confiance, la tristesse et la déprime pour répondre avec un optimisme adapté... Et surtout pouvoir dire « je comprends » en comprenant vraiment, sans quoi le reste ne sert à rien. C'est pouvoir renvoyer au patient ses propres émotions tout en les recadrant. Qui gardera les gardiens s'ils sont corrompus, mais qui protègera les patients si les médecins avouent la peur et l'impuissance ?

    Tout ça ne m'a pas empêché de sympathiser avec d'autres patients. Heureusement, tous ne sont pas morts (quand même). Je n'ai jamais cherché à en revoir aucun (bien qu'un motard anglais et sa femme m'ont invitée en vacances dans leur maison de l'île de Mull, c'était tentant). Mais, à chaque fois, la sympathie se révèle destructrice.

    A chaque fois, on perd l'objectivité nécessaire. La ligne de démarcation est parfois ténue, mais on sait quand on l'a franchie. Alors on aura de mauvais réflexes, on sera aveugle à une évolution défavorable, et trop rapidement optimiste à une amélioration. On occultera un signe clinique pouvant orienter vers un diagnostic grave ou une complication. Pour les patients en fin de vie, on aura tendance à trop pousser le curatif, et prolonger abusivement une agonie — ou céder à la tentation déchirante du pousse-seringue de morphine. On prescrira trop ou pas assez ; on fera de mauvaises choses, et au final on sera nuisible. C'est pour ça qu'en dehors du Doliprane occasionnel, je ne prescris jamais rien et n'examine jamais mes proches. Toujours renvoyer à quelqu'un d'objectif capable de prendre de la distance. La médecine est quelque chose d'assez compliqué pour ne pas se rajouter volontairement un bandeau sur les yeux.

    C'est sans doute cette distance qui, dans l'imagerie populaire, fait passer le médecin lambda pour un salaud sans cœur (qui vote UMP et roule en voiture de course pour aller au golf).

    C'est aussi cette distance qui permet d'opérer. Si on « est en sympathie » avec quelqu'un, comment supporter de réaliser un geste aussi violent qu'une intervention chirurgicale ? Si on ne se détache pas du patient allongé sur la table, comment inciser ? Au bloc, on détache aussi le corps du patient de la totalité de sa personne. Ma mère me soutient que les chirurgiens considèrent les patients comme « soixante kilos de barbaque posés là. » A une époque, je me suis tuée à essayer d'expliquer le contraire, pour me heurter à l'inéluctable : quelque part, c'est vrai. Le bloc est une parenthèse enchantée. Une fois le patient endormi, le rituel de l'installation, de la détersion, enfin du champage, contribue à réaliser cette séparation. Une fois l'incision tracée, rien n'existe plus pour l'opérateur et son aide que le champ opératoire. Pour opérer, il faut aimer le geste opératoire lui-même, mais ce geste est d'une grande violence. Pour être supportable, cette violence doit être encadrée et canalisée — alors seulement peut-on oser le réaliser. Le détachement du corps du patient est essentiel. On sait qu'on opère madame Untel, boulangère à la retraite, mais on « fait un geste. » En per-opératoire, on ne se dit pas qu'on va lui retirer sa tumeur pour qu'elle vive plus longtemps avec ses petits-enfants, mais qu'on va faire une lobectomie. L'intervention phagocyte tout ce qui l'entoure.

    Je me souviens avoir lu un vétérinaire raconter comment, de garde dans un hôpital des animaux du centre de Londres, il avait eu à opérer son propre chat, renversé par une voiture. Si je retrouve son texte, je vous le mettrai ; il est passionnant dans sa description de ce détachement progressif. Au final, il avait oublié qu'il opérait une créature qu'il aimait — il avait été littéralement absorbé par le geste.

    Sans le rituel, les choses sont plus compliquées. D'abord parce que, lorsqu'on n'a pas le temps de faire le rituel, c'est dans l'urgence vitale à la minute, et que les surrénales se vident de leur adrénaline. Aussi parce, quand on voit une thoracotomie sur la table de scanner, l'individualité unique de l'opéré — ce qui fait de lui une personne — est criante. Il est encore habillé, il n'y a pas de champs et l'on découvre le corps dans sa totalité.

    Une ou deux fois, au cours d'une intervention — de chirurgie réglée — assez lourde, j'ai été rattrapée par cette sensation que, sous les champs, c'était une personne complète — je l'ai ressenti comme tel. J'ai aussitôt été éjectée de l'intervention, me sentant comme étrangère sur les champs. C'était un sentiment fugace, évaporé aussitôt que je me suis reconcentrée sur l'intervention, mais désagréable. On ressent alors presque physiquement la violence inhérente au fait de couper un morceau de quelqu'un, et c'est très conflictuel avec tout le reste. Parce que la chirurgie en elle-même est belle et attirante — le corps humain est quelque chose de très élégant à l'intérieur, c'est une machine vivante, admirable, toujours changeante, et le geste chirurgical peut laisser la même impression qu'une belle œuvre d'art... Mais le même geste réalisé sans le consentement de l'opéré est une mutilation infâme.

    Sans la distance, sur le long terme, c'est impossible d'être chirurgien. On ne peut pas vibrer en harmonie avec quelqu'un qui a le ventre ou le thorax ouvert car, au lieu de la violence occasionnelle du décès d'un sympathique, il y a la violence répétée et quotidienne du geste chirurgical, qui n'est plus alors encadré par les multiples barrières rituelles qu'on s'efforce de dresser.

    Et puis on sort du bloc pour faire la visite. Le soir, on va voir ses opérés du jour — la personne est alors réveillée, parle, et retrouve son individualité. Ou, plutôt, les barrières nécessaires se sont relevées et on a, de nouveau, le droit de les percevoir. On réintègre le corps à la personne. Si elle ne va pas bien, on cherchera une solution sans les conflits d'intérêt de l'amitié. On expliquera la solution avec empathie, c'est-à-dire avec les bons mots et la bonne attitude, en étant le plus accessible possible, en répondant aux questions dites et non dites. Mais à aucun moment la souffrance du patient ne sera la nôtre. Car, au final, nous n'y avons pas droit : quelque part, nous l'avons causée. Surtout, c'est une expérience tant intime que l'intrusion du premier soignant venu est risquée — aussi ténus soient les liens de sympathie tissés, ils seront autant douloureux à rompre que malsains s'ils perdurent. Ecoutez les médecins, chaque histoire de sympathie vraie nous laisse comme un arrière-goût de honte à l'âme. Pourquoi ? Peut-être parce que la distance de l'empathie est le respect de l'intimité du soigné, et qu'il s'agit de la dernière liberté qu'on puisse accorder à nos malades.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 19 Février 2012 à 11:28

    Des mots très justes, très élégants, très précis. Merci beaucoup.

    2
    Dimanche 19 Février 2012 à 13:03

    C'est très beau, très bien écrit et, surtout, extrêmement juste.

    Bravo, je suis impressionné.

    3
    Docfanny
    Dimanche 19 Février 2012 à 17:48

    Joli billet, 

    Je ne suis absolument pas chirurgien mais apres l'horreur des dissections en2eme année, assister aux interventions a été une vraie revelation: c'est beau la dedans! ça vit! ça brille!

    Pour ce qui est de l'empathie, notion actuellement galvaudée, il est imperatif de savoir trouver la bonne distance pour rester dans un objectivité maitrisée, et probablement que lors d'une intervention les chirurgiens ont moins d'empathie que beaucoup: et c'est mieux pour tout le monde!

    #Bisous

    4
    Vitaline78
    Dimanche 19 Février 2012 à 18:38

    Encore un bel article, je deviens de plus en plus fan.

    De l'autre côté de la barrière, j'ai été très étonnée quand mon chirugien m'a dit après une PTH: "Ca va, je ne vous ai pas fait trop mal".

    Sympathie ou empathie? J'ai été très touchée par cette attention. Je ne pensais pas qu'un chirurgien se préoccupait de cela sachant que l'on prend bien en  compte la douleur maintenant.

    J'attends avec impatience le prochain post.

    5
    Dimanche 19 Février 2012 à 19:52

    C'est très très vrai, et très très bien écrit.

    Je ressens tout ça pareil, mais j'aurais jamais pu l'écrire aussi bien ;)

    6
    John Snow
    Dimanche 19 Février 2012 à 20:26

    Comme Vitaline, j'aime bien quand tu prends de l'épaisseur (et ce n'est pas une insulte). C'était déjà sympa chez toi, ça prend une autre dimension depuis peu. Et c'est un gazier qui te le dit, alors ne boude pas ton plaisir, hein. Tu parles de sympathie et d'empathie et tu as bien raison de faire la différence. Là où je ne te rejoins pas, c'est quand tu dis que la sympathie est systématiquement cause de perte d'objectivité, de bons réflexes. Je pense sincèrement qu'il est possible de concilier les deux sans nécessairement être obligé d'ériger des "barrières". Le billet de Foulard (superbe, aussi), c'est à mon sens un bon exemple de gestion de ce type de situation. La "barrière", comme tes rites (le coup du champ opératoire, ça m'a fait sourire), il s'agit juste de ta façon à toi de gérer. Sont-elles bonnes? Je n'en sais foutre rien mais je n'ai pas les mêmes. Moi, je bosse surtout en maternité et je suis à peine plus vieux que toi. La maternité, c'est un goulot d'étranglement: j'ai croisé, je croise ou je croiserai fatalement pas mal de filles de mon entourage. J'ai déja soigné ma boulangère. Des collègues. Des voisines. Des internes. Des chefs. Des amies. Ou simplement des femmes que j'avais déjà croisées auparavant (et oui, en plus elles reviennent!). J'ai failli devoir m'occuper de ma femme. Je pensais alors comme toi: plutôt passer la main. J'ai tout fait pour l'éviter, ça a marché. Si je n'avais pas eu le choix? Est-ce que j'aurais merdé? Je n'en sais rien. Je sais juste que la maternité m'apprend à gérer de mieux en mieux ce type de situation sans mettre trop de foutues barrières. Et ça ne m'empêche pas d'utiliser la violence nécessaire s'il le faut. Même si ça n'est jamais simple.

    7
    Dimanche 19 Février 2012 à 23:34

    @ Fourrure, Habib_Potter et docmam : merci.

    @ Docfanny : je pensais justement écrire un prochain billet sur les TP de dissection !

    @ Vitaline : Qui sait ? Malgré certaines apparences, on n'aime pas faire mal.

    @ John Snow : un étouffeur avec un loup-garou, je suis honorée ;) C'est pas parce qu'on connaît les gens qu'on merde, mais ce serait intéressant de comparer le taux de complication, d'examens complémentaires et de réinterventions des « patients VIP », nos familles et nos amis. On dit couramment qu'ils ont la poisse, et d'expérience personnelle j'ai tendance à le croire. Pourtant, la seule chose qui les différencie des autres, c'est le regard qu'on porte sur eux.

    8
    une fois
    Lundi 20 Février 2012 à 23:50

    Je rejoins Snow.

    Chacun ses limites. Y a des trucs pour lesquels la sympathie nous colle de trop (pour moi, genre les problèmes psy). Pour d'autres, même grave y a moyen de faire abstraction. Comme pour le champage. On discute différemment au bureau mais je me suis rendu compte que de l'autre côté, sur la table d'examen, je suis vraiment en mode "pro" et capable de vouvoyer un patient-"ami".

     J'ai détecté et fait traiter sans souci ma voisine pour un cancer, elle a compris dès la 1° consult que c'était grave. Pour moi, c'était un peu plus chaud, elle était jeune, avait une petite fille et en plus c'était ma voisine directe. J'ai fait néanmoins exactement ce que je ferais avec toute patiente dans ce cas. Et quand je voulais "papoter", je sonnais à sa porte. Pour du pro, je lui disais de passer au cabinet. Point.

    J'ai vu un MG traiter ses BP en son cabinet, ils prenaient RDV, il les recevaient entre 2 patients, et leur proposait même que le stagiaire soit présent (moi donc). (ça je pourrais pas)

    J'ai vu un chirurgien opérer son père, sa mère et sa tante pour des opérations bénignes. Il m'a dit de même qu'une fois ouvert "on oublie qui c'est". (ça je pourrais pas non plus, mais c'est plus parce que je pourrais pas faire de la chir!)

    Alors oui, être en sympathie, c'est dangereux, il faut se connaitre et savoir référer au bon moment. Mais il y a à mon sens moyen d'être en sympathie dans certains domaines et se recentrer pour d'autres. (surtout si on a l'habitude je dirais, on "apprend" à gérer)

    Oui, ce serait intéressant de voir s'il y a une vraie différence statistiquement.

     

    9
    Pyj
    Vendredi 2 Mars 2012 à 00:17

    C'est intéressant ce que tu dis sur la violence des gestes soignants. C'est quelque chose qui continue de me frapper quand je fais une prise de sang ou un pansement.

    Comme ce que tu dis dans ton article sur ton patient aux bonbons à l'anis, sur ta peur de lui faire mal par maladresse et quelque part, son acceptation de cette douleur parce que c'est toi qui le réinstallait. La juste distance, l'empathie, c'est bien joli mais je crois que l'affect garde nécessairement une place centrale dans le travail de soignant. Et quand il y a un affect positif, on apporte malgré tout forcément quelque chose de plus, aussi. Il y a des patients qu'on soigne sans trop s'impliquer, le travail est fait, avec conscience, certes; et sans risquer les erreurs que tu imputes à la sympathie. Les patients pour qui on a un faible, on va peut-être risquer de les mettre en danger pour certaines choses, mais il se crée une dimension supplémentaire il me semble. Et quitte à subir des soins, je crois que je préférerais risquer une erreur avec un soignant avec qui j'aurais une relation "affectueuse" que de me faire soigner froidement par un soignant distant. Je préférerais me faire réinstaller maladroitement par une jeune soignante inexpérimentée mais pleine de bonne volonté et d'affection pour moi que machinalement par un soignant dont les gestes techniques seraient irréprochables mais qui ne m'apporterait que ses compétences techniques.

    Intéressant aussi ce que tu évoques sur l'acceptation des soins : la chirurgie sans l'accord de la personne est un acte barbare et mutilant mais se transforme en acte bienfaisant de part la relation de confiance entre patient et soignant qui se sera créé au préalable.

    10
    Vendredi 13 Avril 2012 à 12:37

    Vraiment intéressant, cet article, qui explique si bien la différence entre empathie et sympathie. Merci !

    11
    Huit à huit
    Jeudi 3 Janvier 2013 à 09:47
    "Les chirurgiens sont des psychotiques non décompensés", qu'on peut lire sur le site de la catho de l'hosto. Je saurais pas m'étendre là-dessus, mais il doit être possible de faire des liens entre cette phrase et cet article.
    12
    Pseudospris
    Vendredi 15 Février 2013 à 01:12

    Et alors, l'article du véto ? :)

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