• ECN, J2 (après-midi)

    Fuck itSuite de ça

    Parés pour la suite des évènements ? Oui ? Sûrs ?



    Quand je suis retournée dans la salle, j'en avais tellement marre que je n'ai pas franchement parlé aux Grenoblois. Et encore moins à mon ancienne coexterne derrière, parce que dans ces moments-là vaut mieux foutre la paix aux gens (puis j'aurais risqué de dire des choses que j'aurais regretté plus tard).

    Ô surprise ! Dans les surveillants se trouvait un PUPH de réa chez qui j'avais fait pas mal de gardes en D3 et un peu moins en D4. Les gardes chez lui possédaient un degré d'animation tel que mettre la poudre à laver dans le lave-vaisselle le soir, après avoir dîné avec le senior de garde, était d'une excitation folle. Faut dire que je n'avais pas eu de chances, mes gardes étaient toujours en fin de semaine, quand le service était quasi plein. Alors les entrées, c'étaient les postop où l'observation est une sinécure, ou, éventuellement, les IMV aux benzos chez l'adolescente ou la péri-ménopausée. Heureusement qu'il y avait l'ordinateur avec internet et quelques films piratés dessus. Bref, pour une fois, 20 euros facilement gagnés (autant dire quasiment la glande totale). Si la porte des escaliers proches de la chambre de garde n'avait pas grincé, ç'aurait été encore mieux. Mais bon, la perfection n'est pas de ce monde.
    Bref, tout ça pour dire que ce PUPH, d'une grande urbanité, s'est approché de moi dans son joli costume de velours côtelé vert bouteille avec des ovales de cuir sur la face d'extension des coudes, comme un psoriasis original, et m'a saluée.
    - Bonjour monsieur ! ai-je répondu d'un ton faussement enjoué, celui qu'aurait eu Jeanne d'Arc sur son bûcher en voyant passer un vieux prof.
    Il eut un regard en coulisse vers l'étiquette portant mon nom, histoire de pas se planter parce que ça ferait tout de suite moins classe et me posa la question terrible :
    - Alors, comment cela s'est-il passé hier ?
    - Erg, je sais pas, dis-je en m'étranglant, comme Robin des Bois la hart au cou sur la potence montée par le mauvais shérif de Nottingham avant que Petit Jean ne vienne le délivrer.
    - Je suis sûr que ça s'est bien passé pour vous, affirma-t-il, avec un optimisme convaincu. Du genre que si un Scud tombait dans son service il serait sûr qu'il n'y aurait aucun dégât. J'aime cette attitude. Si seulement j'osais penser pareil.
    Après un temps de réflexion, il ajouta :
    - C'est la deuxième fois que je surveille l'ECN. Cette année, j'ai aussi été tiré au sort pour corriger. Aussi la deuxième fois.
    - Ah bon ? gargouillai-je, comme Ophélie dans sa rivière.
    - J'avais bien pensé à adopter un externe du service pour y couper, mais je m'y suis pris trop tard.
    Mon cortex déduisit brillamment que c'était une blague et me conseilla donc de rire, parce que c'était moyennement drôle et que, avant un concours, je rierais de n'importe quoi.
    - Hahihoha, fis-je, comme don Juan devant la statue de pierre.
    Satisfait d'avoir réussi à faire rire une D4 stessée, il eut un sourire paterne sous ses cheveux blancs et ses lunettes à fine monture et poursuivit :
    - Il y a quelques années, j'aurais dû être de correction, mais j'y ai échappé grâce à mon fils qui le passait cette année-là.
    Je n'ai pas demandé ce qu'avait choisi son fils comme spécialité, ce qui aurait risqué d'amener des propos déplacés au sujet des classements passés et à venir. Après avoir constaté que je ne souhaitais pas partir sur ces terrains-là, il poursuivit son anecdote :
    - J'ai demandé un certificat de scolarité à la fac pour l'envoyer au CNCI. S... n'est pas un nom courant, alors ils ont vu que c'était mon fils et que j'étais dans l'incapacité de corriger, puisque je connaissais l'un des candidats.
    Brillant raisonnement, que j'ai approuvé en déclarant :
    - C'est vrai que c'est pas un nom courant.
    Comme Hercule Poirot dans Le Crime de l'Orient Express. Les moustaches en moins (enfin j'espère). Et j'ai attendu la fin de l'anecdote.
    - D'ailleurs, cette année-là, c'est Jeannot S... qui a été réquisitionné à ma place.
    Ah, là, ça devenait intéressant. Le professeur S..., brillant interniste, dirige habituellement les Urgences (et deux ou trois autres services mineurs pour aller avec) d'une main de fer dans un gant... de fer, en fait. Je me suis vaguement demandé quelle avait pu être sa réaction. Il était de notoriété publique qu'il avait un jour tiré les externes du lit à 4 heures du matin après une garde éprouvante pour leur faire un cours sur les hyponatrémies.
    - Il m'en a voulu pendant des mois, m'informa aimablement mon PUPH. D'ailleurs, je crois qu'il m'en veut encore. Mais vous connaissez Jeannot, c'est impossible de lui expliquer ce genre de choses.
    - C'est pas faux, dis-je, comme Perceval dans Kaamelott.
    Pour avoir été externe dans l'un de ses services, j'avais appris que la meilleure façon de gérer ledit Jeannot était d'affirmer ce que je disais avec une Force Tranquille® (Éparcyyyyl, la fooosse tranquille !) en le regardant droit dans les  yeux. Puis, s'il gueulait parce que la secrétaire du scanner se faisait tirer l'oreille pour donner un rendez-vous, de la lui passer au téléphone. Délai raccourci de trois semaines à deux heures. Authentique. Il fait partie du top 3 des praticiens les plus redoutés du menu personnel du CHU.

    Après avoir délivré ces informations cruciales sur les rapports inter-services, qui s'éclairaient ainsi d'un nouveau jour, il me fit signer la liste d'émargement sans vérifier mon identité — manière sans doute de dire qu'entre gens de bonne compagnie, pareilles vérifications sont inutiles et trahissent un cruel manque de civilité.

    Deux travées plus loin, une PUPH de ma connaissance faisait elle aussi signer les listes. J'étais contente qu'elle ne me surveille pas. Pas que je l'aime pas — si tout se passe bien, je passerai un certain nombre d'années dans son service. Et, justement pour cette raison, j'aurais trouvé un tantinet stressant qu'elle me surveille. La savoir dans la salle était rassurant (objet contraphobique, toussa toussa), mais, même si la probabilité d'un sujet de maxillo était faible, ça m'aurait stressée. D'ailleurs, estimant sans doute que seuls des cinglés risqueraient de tricher à l'ECN, elle prit plus tard un siège et s'assit comme une statue égyptienne devant la travée qui était la sienne.

    Puis les sujets furent distribués. Ambiance :



    Une mort-subite du nourrisson — au moins, quand le patient est mort dès le début de l'énoncé, on ne risque pas de le tuer dans la suite du dossier... Un viol — ma culture cinématographique m'a davantage servi pour ce dossier que le bouquin de gynéco. Et une connerie de β-thalassémie chez une Italienne.
    Pas de salpyngite tuberculeuse.

    Alors que j'avais déjà bouclé deux dossiers, dont la thalassémie, j'ai noté un grand bouleversement de la Force, comme si des milliers de voix (6362 exactement) allaient soudainement hurler de terreur et, après réflexion, décidaient de la boucler pour continuer de plancher sur leurs dossiers cliniques. Pour être plus explicite, de ma place privilégiée au premier rang, j'avais vu le jovial maître de cérémonies de la Grande Halle, un biologiste en surpoids habituellement sympa, passer devant moi, un portable collé à l'oreille et un air d'inquiétude sur les traits.
    Là, franchement, je me suis dit merde. L'épreuve va être annulée. Va falloir revenir demain après-midi. Fait chier.
    Et je suis retournée à la mort subite.

    Peu après, le maître de cérémonies sus-décrit a pris le micro et sa voix d'habitude charmante nous a demandé une minute d'attention. Là, sa voix ressemblait à celle de Dieu dans un film de Charlton Heston.
    Ces glandus du CNCI s'étaient plantés dans les unités de la ferritine sur le dossier de la thalassémie. Du coup, l'épreuve allait durer une demi-heure de plus. Il nous l'a répété trois fois, d'après les instructions de Paris. Sans doute pour être sûr que même le mec qui aurait par malheur une surdité profonde non appareillée ait compris de quoi il s'agissait.
    Bande de cons. Je m'en foutais, de l'unité de la ferritine. Je ne connais déjà pas les normes, alors j'avais extrapolé sur la clinique pour dire qu'elle était abaissée (logique dans une anémie par carence martiale) et qu'elle retrouvait la normale une fois le Tardyféron® prescrit.
    Bon, faut être honnête, la demi-heure de plus m'a donné le temps de compléter le dossier de viol et la mort subite à partir de lambeaux de souvenirs de médecine légale de P1. Mais comme ce fut le cas pour tous les candidats...

    En gros, je fus particulièrement contente de sortir quand l'épreuve fut finie. J'ai filé rejoindre mes parents à la voiture, je les ai saoûlés pendant tout le trajet avec l'unité de la ferritine et, une fois à la maison, j'ai pris une douche.
    Puis, le soir, j'ai de nouveau glandé sur internet et j'ai relu vaguement les biais en LCA. En fait, j'étais tellement nase que ce que je faisais n'avait aucune importance.

    J'ai eu un peu de mal à m'endormir et, dans mes rêves, des choses désagréables m'arrivaient. Des choses dans le genre d'un concours, par exemple.
    Mais, tout au fond, un bout de soulagement pointait son nez. Les neuf dossiers étaient finis ; il ne restait plus que la LCA. Le seul truc que j'ai un jour majoré à un concours blanc. Le seul truc, avec l'anglais en P2/D1, que j'ai jamais majoré depuis six ans de médecine, en fait.

    La suite au prochain épisode. 


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  • Commentaires

    1
    Dimanche 14 Juin 2009 à 15:31
    Ehe, aux échos que j'en ai eu, j'ai l'impression que cette histoire de viol était vraiment un test de connaissance des Experts, Urgences et autres séries du box office US (t'as osé la Wood ?)...
    2
    Dimanche 14 Juin 2009 à 17:08
    Arrête, j'avais oublié le nom et j'ai pas osé mettre "la lampe qui fait de la lumière bleue quand elle éclaire du sperme et du sang" !
    3
    marlyvia
    Jeudi 4 Février 2010 à 12:52
    "Et une connerie de B-Thalassémie chez une italienne"....faut pas être atteint de la B-Thalassémie pour sortir des conneries pareilles.
    Je n'aime généralement pas les polémiques sur internet, sur les forums, etc...parce que pourquoi se prendre la tête avec quelqu'un qu'on ne connait pas...mais là, c'est plus fort que moi...vivant avec une connerie de B-Thalassémie  (pour reprendre vos termes) depuis plus de 31 ans, subissant des transfusions sanguines au minimum toutes les 3 semaines depuis autant d'années. Après 23 ans de perfusion de Desféral, de nombreuses réactions aux transfusions, après les complications dues à la maldie mais aussi à la chélation...je ne peux accepter ces propos de la part d'un futur médecin en plus.  Sincèrement, vous faites médecine par vocation ou pour l'argent que ça peut rapporter????? C'est une honte, où est le minimum d'humanité requis pour être médecin???
    Vous ne voulez pas devenir hématologue?  Ok!  Mais ça ne vous garanti pas que vous n'aurez jamais devoir à faire avec une connerie de B-Thalassémie parce qu'à la longue elle demande une prise en charge pluridisciplinaire!!! Vous aurez donc intérêt à vous informer sur les normes des unités de ferritine...quoique ce n'est pas nécessaire...sur les résultats de prise de sang, les valeurs normales sont souvent indiquées à côté.  Et puis, je vous apprendrai peut-être que les niveaux de ferritine ne concernent pas que les thalassémiques, saviez-vous, par exemple, qu'une ferritine trop basse peut-être responsable d'un syndrôme de déficit attentionnel...et oui monsieur, thalassémique, sourde mais pas débile, je suis en effet orthophoniste et donc bien placée pour parler de la relation "soignant/patient" et de l'humilité et l'humanité nécessaire.
    Toujours est-il que j"aimerias savoir où vous allez exercer, histoire que je ne rencontre jamais votre chemin!!!
    Bien à vous,

    Maria
    4
    marlyvia
    Jeudi 4 Février 2010 à 13:05
    me corrige...28 ans de perfusions de desféral...vous savez les perfusions qui durent entre 8 et 12 heures et à laquelle on est branchés au moins 6 nuit sur 7?  Tout ça pour une connerie de B-Thalassémie???
    5
    Jeudi 4 Février 2010 à 17:58
    Je suis navrée que vous vous soyez sentie offensée par cet article. Ce que je qualifie ici de "connerie de thalassémie" n'est pas la maladie elle-même, et encore moins ceux qui en souffrent et doivent gérer au quotidien un traitement lourd, mais le dossier sélectionné pour l'ECN. Dossier qui appartenait à la catégorie "sujets de m****", en particulier par la rédaction de ses questions.

    Je suis, je le répète, bien au fait de la gravité de cette maladie et des difficultés qu'elle peut entraîner au quotidien. Mon intention n'était pas de parler, qui plus est en termes à réprouver, de patients réels dont les problèmes sont hélas bien concrets, mais d'exposer, peut-être un peu crûment, ma réaction à la lecture de ce dossier bâti de toutes pièces. Dossier où la présentation clinique était caricaturale, et les questions en revanche tellement vagues qu'il était difficile de comprendre ce que voulait l'examinateur, si ma mémoire est bonne.
    Le mot "connerie" ne s'applique pas, et je veux bien insister là-dessus, aux thalassémies en général, mais à ce dossier d'ECN en particulier.

    Par ailleurs, aujourd'hui interne, je ne connais toujours pas les normes de la ferritine. Mais comme je fais de la chirurgie, je doute que cela soit d'une importance cruciale.

    Bien cordialement,

    Stockholm
    6
    sff9
    Lundi 7 Novembre 2011 à 16:39

    WTF le commentaire de maryivia... J'admire ta réponse calme et humble !

    Sinon, bien dommage qu'il n'y ait pas eu le dernier épisode !

    Merci pour ton blog que j'apprécie beaucoup.

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