• Éclairages

    Kitteh enters dramatically


    Un truc que j'aime au bloc, c'est l'éclairage. Sous les scialithiques, tout change et gagne en intensité. Les ombres, par contraste, sont d'un noir d'encre sous les gants ivoire tachés de rouge, et les champs bleus sont vastes comme le ciel.

    L'attention de tous est concentrée sur le champ opératoire où, au fur et à mesure du déroulement de l'intervention, se bâtit un monde virtuel. On parle parfois de la « réalité augmentée » qui est, paraît-il, l'avenir — lorsque vos yeux se porteront sur un objet ou un panorama, le nom de chaque chose apparaîtra à proximité, ou encore des avertissements. Un phénomène similaire se produit pendant chaque intervention chirurgicale. Dès l'incision, les structures sont repérées et perdent leur anonymat. Ce n'est plus une veine saphène interne, mais cette veine-ci. Ce canal cystique acquiert une identité propre ; alors que l'opération progresse, une anatomie augmentée se construit. Chaque plan devient peu à peu familier, et l'on reconnaît le site exact du côlon où se trouve la lésion par l'infime vaisseau sous-séreux en forme de S un peu tordu. A l'éclairage de la raison, ce qui serait une boucherie sans nom devient une intervention obéissant à des règles précises, quoique souples.

    Sous la lumière des scialithiques — clarté blanche, presque aveuglante, qui force à cligner des yeux lorsqu'on lève la tête — la graisse jaune scintille d'un million d'étoiles.
    Il existe, de manière naturelle et normale chez chacun de nous, une épaisseur de graisse sous-cutanée, d'un beau jaune d'or. Chez les personnes obèses, ce manteau prend des proportions inaccoutumées. Neuf centimètres de sphères dorées sous la peau d'une cuisse chez cette patiente opérée d'une prothèse de hanche, et une vingtaine de centimètres au niveau du ventre d'un autre patient.
    Les patients obèses sont difficiles à opérer en raison de cette graisse qui, sous la peau, empêche d'utiliser les écarteurs habituels et entraîne une plus mauvaise exposition. A l'intérieur de l'abdomen, mésentère et mésocôlon — les membranes nourricières en forme d'éventail qui rattachent l'intestin à la paroi — et, bien sûr, les épiploons, prennent un lourd aspect capitonné plus souvent rattaché aux doudounes de ski qu'à des membranes habituellement fines et maniables. Cela gène, particulièrement en cœlioscopie.
    La graisse sous-cutanée, mal vascularisée, est également une proie facile pour les infections post-opératoires. Infections nosocomiales, bien sûr, mais dont un important facteur de risque est l'existence de cette graisse beaucoup trop abondante...

    Le sang, sous l'éclairage violent des scialithiques, recouvre une vaste palette de couleurs. A l'incision, il tache les compresses et les gants d'un carmin vibrant. Lorsqu'une artériole est blessée, le sang qui en sourd en un jet fin, pulsatile, est du rouge opaque et clair de la gouache ; si c'est une veine, une nappe grenat, violacée, se répand jusqu'à ce qu'une Bengo pince le vaisseau. Le vieux sang des hématomes est d'une couleur noire, proche de celle de la gelée de mûres...

    Au bloc, tout est différent... et j'aime ça.
     

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  • Commentaires

    1
    M.
    Lundi 29 Octobre 2012 à 12:10

    J'ai adore la poesie de ce texte tres coloré. On sent bien que vous etes passionnée et c'est un plaisir de vous lire, de penetrer un peu dans votre monde.

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