• Douleurs

    Toi, monsieur C, je t'ai découvert au bloc.

    Chef-Ortho avait marqué, laconiquement, dans le dossier : rupture partielle de la coiffe des rotateurs à l'IRM. Douleur d'épaule chronique -> chirurgie.

    Je t'ai découvert quand il a fallu t'installer sur la table. La quarantaine, un mètre quatre-vingt cinq bien cogné, taqué comme un rugbyman. Moi qui croyais que les ruptures de coiffe, c'était chez les vieux arthrosiques sans muscles...

    Quand on a ouvert, ton deltoïde était plus musclé que le steak premium 100% muscles de Charal. Dire qu'il y avait une rupture de la coiffe, c'est beaucoup s'avancer. Chef-Ortho a bidouillé, gratouillé des franges de machin qui dépassaient de la capsule articulaire, et, sans trop y croire, refixé le tout. Puis on a mis un Redon et on s'est barré.

    Monsieur C, normalement, je n'aurais pas dû te revoir. On aurait dû te faire sauter le Redon le lendemain matin et sortie dans la foulée, pendant que j'étais au bloc.

    Au lieu de ça, on t'a gardé quelques jours et, comme dans le service ce sont les anesthésistes qui font les prescriptions des 48 premières heures post-opératoires, je ne t'ai pas revu tout de suite. Jusqu'à ce que, un bel après-midi, ton infirmière vienne me trouver au bord du craquage, que tu avais mal et que, pardonne-moi, tu faisais chier tout le monde. Une part de syndrome méditerranéen, qu'elle a dit, et puis ha là là j'en peux plus, tout le temps à sonner qu'il a mal mais j'y crois pas.

    Moi, je suis pas contrariante, je commence par regarder les prescriptions sur le cahier, pendant que ton infirmière continuait à vider son sac. Je l'écoutais en tâche de fond, sans faire trop attention à la vapeur qui sortait, en lisant tes antalgiques.
    D'abord, tu avais du Xanax en si besoin, et tu ne le prenais pas toujours. Je me suis dit tiens, ça doit être l'anesthésiste qui l'a mis pour le détendre, pourquoi un grand costaud sans antécédents en aurait en traitement de fond, ce serait idiot.
    Puis il y avait le sempiternel paracétamol, des anti-inflammatoires à dose respectable, et du tramadol. Ça aurait dû suffire pour ce qu'on t'a fait, monsieur C. Mais bon.

    Alors j'ai pris mon stylo et j'ai changé deux-trois trucs. Arrêté le Xanax si besoin et remplacé par du Tranxène en systématique. Arrêté le tramadol et les anti-inflammatoires. Mis de l'Acupan, per os à servir sur un sucre, et un tout petit peu de morphiniques en si besoin. Et là, le bourdonnement de ton infirmière s'est changé en paroles plus distinctes :
    — Ha mais ne lui arrête pas le Xanax, c'est son traitement de fond.
    — ???
    — Il a mal à l'épaule depuis un accident de voiture il y a deux ans, il veut prouver à l'assurance que c'est à cause de ça, pour se faire mettre en invalidité.
    — Il fait quoi dans la vie ?
    — Il travaille plus, il se fait arrêter pour ses douleurs d'épaule. Avant il était maçon.
    Voilà qui aurait été intéressant à lire dans le dossier, heureusement que les infirmières parlent aux patients et aux internes. 

    Alors je suis allée te revoir, monsieur C.
    Tu étais couché au fond de ton lit, ta femme penchée au-dessus de toi comme un oiseau prédateur qui répondait à mes questions en te coupant la parole. L'impression de montagne de muscles était encore plus marquée en te voyant réveillé. Tu avais mal, très mal, et rien ne te soulageait. Rien, nada, que dalle. Même pas cinq minutes. Même pas partiellement.
    Tu m'as montré comment tu te tordais de douleur au moindre mouvement de l'épaule, pourtant dans une attelle, et je t'ai vu ensuite bouger l'épaule sans crispation douloureuse. J'ai compris ce que Chef-Ortho n'avait pas écrit dans le dossier, qu'il t'avait opéré de guerre lasse, parce que tu avais dû venir le voir souvent en consultation et que voilà, quand ça ne sait plus quoi faire et que rien ne marche, un chirurgien, en général, ça opère.
    Les mauvaises langues disent que comme ça, après avoir été opéré, au moins tu sauras pourquoi tu as mal.
    Mais quand je ne te regardais pas, mais quand ta femme ne te poussait pas, ton épaule bougeait sans que tu gémisses ni que tu te crispes. Tu t'es levé tant bien que mal, plutôt bien que mal, pour que je voie l'arrière de l'épaule, tout gonflé paraît-il. J'ai expliqué l'histoire des fils résorbables sous la peau, que ça fait toujours gonfler la cicatrice, et qu'en un mois, un mois et demi, la peau redevient lisse et dégonfle.
    J'ai expliqué le changement des antalgiques, et j'ai filé.

    Une fois en salle de soins, j'ai réalisé avoir oublié de te parler du Tranxène qui devait te permettre de passer une nuit tranquille (en théorie), alors je suis retournée dans la chambre. Elle était vide.

    L'infirmière, dont je comprenais maintenant l'exaspération, m'a juste dit que c'était pas étonnant, que tu devais être en bas en train de fumer. Que tu passais tes journées en bas à fumer avec ta femme, et que quand tu remontais dans le service tu sonnais toutes les dix minutes parce que tu avais mal. Que tu refusais de sortir à ton domicile, mais que tu avais réclamé une permission pour aller t'acheter des chaussures en ville. 

    En gros, d'un coup, je n'ai pas du tout envié Chef-Ortho qui te reverra en consultation dans un mois pour savoir si ça va mieux.

    Ce qui t'a soulagé dans les nouveaux antalgiques ? Mon pote l'Acupan sur un sucre, dont je suis persuadée que l'efficacité tient autant à l'authentique effet antalgique qu'à l'effet nocebo.

    Parce qu'il faut bien le dire, l'Acupan sur un sucre, c'est passablement dégueulasse. C'est froid et amer, ça t'anesthésie le voile du palais, des fois ça donne la gerbe, mais putain, ça veut dire que c'est un vrai médicament, et qu'est-ce que ça soulage.


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