• Deux sœurs

    Il y a Delphine, quatre-vingt sept ans, et Marinette, quatre-vingt cinq ans. J'ai d'abord fait la connaissance de Marinette par les urgentistes, une nuit, aux petites heures du matin :
    — Ouais allô salut, c'est ton urgentiste préféré. J'ai une petite vieille dame qui a chuté dans les escaliers il y a deux jours, elle a des fractures des arcs antérieurs de K3 à K7 à gauche. Quelques gouttes d'hémothorax au scanner. Pas de gros antécédents. Tu as de la place pour elle ?
    — Vi... 
    — Ben écoute je lui fais des prescriptions et je la fais passer dans ton service, elle va bien, sature bien, a pas trop mal, y'a pas d'argument pour des lésions intra-abdo, et là le brancard elle en a marre, il lui faudrait un vrai lit, on gagnera du temps si je m'en occupe.
    — Ben si tu veux...

     Le matin, j'ai rencontré Marinette. Pas bien grande, toute fripée, toute plissée, avec de grands yeux verts façon rainette, enfouis sous des paupières tombantes. Cheveux fins, teins d'ocre pâle, bouclés, courts et permanentés. Pas bien grasse sous les plis de peau, mais pas maigre non plus : on sent la femme un peu forte que la fonte musculaire de l'âge, et peut-être aussi une perte de poids, ont allégé, mais sans un seul soupçon de cachexie. A la visite, Marinette était toute seule, et puis la visite a tourné court : quand on a commencé à l'examiner, Marinette s'est mise à vomir. Chef-Chéri et moi l'avons redressée pour qu'elle sorte quelques cuillierées de liquide gastrique vert bilieux dans le haricot. Alors on a regardé ses pupilles et ses réflexes — mais tout allait bien — mais on a quand même eu peur d'un saignement intracrânien, malgré le délai depuis la chute, alors j'ai quitté la chambre pour aller demander un scanner crâne, et on est passés à la suite.

    Le scanner était normal, en dehors d'un petit méningiome calcifié de la faux du cerveau. Pas de sang, ouf. C'est en voyant les images que je me suis rappelée que l'infirmière avait signalé que Marinette avait mal au ventre, plus du côté gauche. Et Marinette était pâlotte ; même si les vieilles dames fripées prennent rarement le soleil, ç'aurait été dommage de passer à côté d'une rate fendue.

    Alors dans l'après-midi je suis retournée voir Marinette. Elle était toute seule dans la chambre. Au calme, je m'assieds au bord du lit et je lui fais raconter son histoire. Elle est tombée dans les escaliers, en marbre, insiste-t-elle, de chez sa sœur. C'était il y a deux jours. C'est sa nièce, la fille de sa sœur, qui lui a fait faire la radio et pis l'a envoyée aux Urgences, parce que la nièce est médecin. Perdu connaissance ? Marinette n'est pas sûre, mais peut-être bien que oui. Enfin elle n'a pas de bosse à la tête, c'est le principal, n'est-ce pas ?

    Est-ce que Marinette a mal quelque part ?
    Ah là là oui, j'ai la bouche qui me fait mal, là, partout, et sur les joues, et puis il y a des boutons qui me grattent ! Ça chauffe !
    A l'examen, pas de boutons. Pas de mycose buccale. Et pourtant elle sent des boutons à l'intérieur de ses gencives ! Enfin c'est peut-être dans la tête, docteur, dit-elle en riant doucement, on ne sait jamais avec ces choses-là.
    Mais en dehors de la bouche ? Rien ne fait mal ? 
    Ah si le ventre, là, partout !
    Et qu'est-ce que c'est que ces cicatrices, madame Marinette ?
    C'est la... la... comment ça s'appelle déjà... la... Vésicule, vous dites ? Oui, c'est ça docteur ! Ah mais c'était il y a longtemps, j'étais en vacances à la Grande Motte et j'ai eu la vésicule, que j'ai été opérée plusieurs fois. Mais vous demanderez à ma sœur, elle pourra mieux vous dire que moi.
    Malgré son excellent élocution et son vocabulaire choisi, madame Marinette a visiblement du mal à raccrocher les wagons. A l'en croire, elle aurait été transférée dans notre ville en hélicoptère — quatre cent cinquante kilomètres — mais en fait non, ce n'était pas possible parce que l'hélicoptère n'était que pour les accidents, alors c'était en ambulance. Puis elle était retournée à la Grande Motte pour y être réopérée. Puis le professeur de chez nous l'avait réopérée encore deux ou trois fois. Les douleurs, c'est depuis, et puis Marinette est constipée, avoue-t-elle quand on lui demande.
    Elle vomit ; elle fait de petites crottes de chèvre toutes sèches ; et, surtout, quand je l'examine, son ventre est trop gros pour sa corpulence. L'ombilic est un peu déplissé — pour un peu, je trouverais Marinette subictérique.

    Juste quand je pose un main sur son ventre, je sens une présence derrière mon dos.

    Debout au pied du lit se tient le sosie de Marinette : Delphine, quatre-vingt sept ans, fausse blonde un peu ronde, plissée comme un jeune Shar-Peï. La peau de son visage et de ses mains est craquelée comme un blanc d'œuf qui aurait séché. Elle aussi a de grands yeux verts enfouis sous des paupières lourdes. Je remonte le drap — Marinette est nue sous la chemise — et je me présente. Delphine plisse les yeux pour mieux lire, pauvre presbyte, mon badge, on n'est jamais trop sûrs. Je demande à Delphine si elle peut nous laisser quelques minutes ; Delphine ne compend pas pourquoi. J'explique gentiment que je veux examiner Marinette. A regrets, en traînant des talons, Delphine s'en va : c'est-à-dire qu'elle se met hors de mon champ de vision, dans le sas d'entrée de la chambre.

    J'examine Marinette. Son ventre est souple, sauf dans la région iliaque gauche et hypogastrique, où il est plus tendu et douloureux. Pas de météorisme pour expliquer le gros ventre, mais une sensation d'ascite, et un ou deux nodules palpés à travers la paroi, et une masse en fosse iliaque gauche.
    Je ne veux pas sentir de masse chez Marinette. Elle est trop douce et trop gentille pour avoir un mauvais cancer dans le ventre, parce qu'elle est trop âgée et fatiguée pour être opérée. Je mise tout sur les symptômes digestifs. Je parle de polypes, ce doux euphémisme du cancer colique, et je parle de coloscopie. J'essaye de ne pas voir le subictère, le gros foie, la probable ascite. Marinette a déjà eu des coloscopies ; on lui a enlevé un polype il y a trois ans. Je saute sur l'occasion : il faudra refaire une colo dans l'année, de toutes façons.

    Puis je fais rentrer Delphine, qui n'était jamais bien sortie. Elle a tout entendu, mais on fait semblant, et je lui réexplique. Mieux orientée que Marinette, elle m'explique que la dernière colo, il y a trois ans, était normale, que le polype c'était encore deux ans plus tôt et que le gastro-entérologue avait dit qu'il fallait attendre cinq ans. Mais quelque part Delphine est contente qu'on propose la colo à sa sœur ; elle-même, elle a été opérée d'un polype au côlon il y a quelques années, on lui a enlevé la moitié du gros intestin — c'était le professeur Untel, vous le connaissez peut-être ? Et le gastro-entérologue a dit qu'il fallait attendre cinq ans, mais Delphine n'est pas tranquille, pourriez-vous voir avec le professeur pour qu'il organise aussi une coloscopie à Delphine ?

    Je réussis à me dépêtrer de Delphine, si gentille, dévouée, et collante, et je fais un saut chez les voisins de palier : les internes de cancéro-gynéco. Dans leur bureau, une copine. Je lui parle de Marinette. On se décide pour écho abdo et colo.

    Juste quand je retournais dans le bureau infirmier pour attraper un téléphone et faire les demandes d'examen, une infirmière me passe un téléphone : c'est la nièce de Marinette, qui me brosse un tableau peu idyllique de la situation.
    Marinette vit chez Delphine et son mari. Dépressive depuis de nombreuses années, elle présente quelques signes de démence débutante. Elle tombe une à deux fois par semaine, mais ni Delphine ni Marinette ne veulent comprendre ce que cela veut dire. D'habitude, Marinette ne se fait pas mal en tombant — enfin on n'en sait trop rien, si la nièce n'était pas venue les voir personne n'aurait pensé à faire examiner Marinette. Heureusement d'ailleurs qu'elle a prescrit et fait faire les radios dans la foulée, sinon elle n'est pas sûre que les deux sœurs auraient fait les clichés. Je lui parle des vomissements du matin, du scanner ; elle était déjà au courant, mais n'avait pas eu les résultats. Elle pense avoir déjà entendu parler du méningiome sur un scanner ancien fait sur les premiers signes de démence.

    L'intérêt majeur de parler à un médecin, c'est que, quelque soit le lien de parenté, il ou elle aura les idées claires sur l'histoire médicale de son oncle, de sa grand-mère ou de sa belle-sœur. Elle me raconte une histoire différente pour la chirurgie abdominale : cholécystite opérée à la phase aiguë, reprise pour abcès, multiples cures d'éventration dont l'une marquée d'une plaie du grêle... Je comprends mieux les cicatrices.
    Je lui parle de la colo. J'essaye de choisir les mots pour ne pas lui faire peur — l'inconvénient majeur de parler à un médecin, c'est que, lorsqu'il s'agit de quelqu'un de sa famille, il ou elle en sait à la fois trop et pas assez. Trop, parce que trop vu d'histoires finissant mal, trop vu que ces histoires. Pas assez de recul, trop de peur, pas assez de distance. Alors je biaise et me jette à corps perdu sur les polypes. Aucune d'entre nous deux n'est dupe. Personne ne s'exciterait sur une vieille histoire de polype sans une sale arrière-pensée cachée.
    Puis nous reparlons du maintient à domicile, impossible avec des chutes aussi fréquentes. Delphine et Marinette refusent d'entendre parler d'une EHPAD, et pourtant on s'y achemine doucement. Depuis des années que Marinette habite chez Delphine et son époux, les sœurs sont inséparables, mais les faits brutaux sont là : quand on a quatre-vingt-sept ans, il est impossible de s'occuper comme il faut de quelqu'un de quatre-vingt-cinq fragiles printemps.

    On se met d'accord sur une convalescence. Ça, Delphine n'y est pas opposée. Lâchement, nous nous reposons toutes deux sur l'inconnu médecin du centre de convalo pour annoncer, un jour, que Marinette ne pourra jamais rentrer chez Delphine.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Mercredi 21 Mars 2012 à 16:10

    Tu décris tellement bien ces petites vieilles. On les voit en lisant.

    Personne n'est dupe dans ce genre d'histoires mais c'est pas facile. Et reporter l'annonce de l'impossibilité à plus tard, ça leur permet aussi de se faire doucement à l'idée.

    Désolée pour ta maman. J'espère que ça va.

    2
    medulla
    Mercredi 21 Mars 2012 à 20:00

    Les Delphine et Marinette ne vieillissent jamais , elles sont pour toujours de tendres soeurettes. 

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :