• Desperate vésicule

    J'aime les cholécystectomies. Mais des fois elles font vraiment chier leur monde. Chronique d'une vésicule par cœlio qui a occupé son monde pendant trois heures bien cognées.

    Le patient était gros. Déjà c'est embêtant, parce que ça veut dire que les pinces vont se trouver assez haut, et donc que ça va faire mal aux épaules. Mais à la rigueur baste, c'est pas grave.

    Puisqu'il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, il faut commencer par faire le pneumopéritoine, en piquant avec une aiguille, par exemple en hypochondre gauche, grosso modo en regard de l'estomac. L'aiguille est connectée à l'insufflateur, qui gonfle la cavité abdominale de CO2. En théorie. Après quelques minutes, le débit de gaz était toujours quasi nul, et les pressions commençaient à s'élever — soit « alerte, on a piqué dans un truc qu'on n'aurait pas dû ». En effet, c'est le temps le plus dangereux de la cœlio, puisqu'on est totalement à l'aveugle. On pique à un endroit où, normalement, il n'y a rien, m'enfin il y a toujours un risque.
    En déplaçant l'aiguille avec prudence, le débit a un peu grimpé. Dès que possible, le premier trocart de 10 mm (pour la caméra) a été placé et on est vite allé jeter un coup d'œil. Et coup de stress, la pointe de l'aiguille effleurait un côlon gauche qui n'avait rien à faire à cet endroit-là. Aïe. Mais non. En retirant l'aiguille, seule une petite moucheture était visible sur la séreuse, l'enveloppe externe du côlon, et en tripotant le-dit côlon pendant cinq minutes, pas une goutte de caca n'est sortie. La bestiole n'était donc pas perforée.

    Ensuite, le programme prescrit un tour du propriétaire de l'ensemble de la cavité abdo. A ce stade-là de mon récit, il faut bien vous dire que, si on enlevait la vésicule de ce monsieur, c'était parce qu'il souffrait d'une cholécystite aiguë, une infection de la vésicule, secondaire à une obstruction par un volumineux calcul. Et que comme les antibiotiques ne lui faisaient pas grand'chose, le meilleur traitement serait un coup de bistouri (ou plusieurs) judicieusement placé.
    Malheureusement, la nature est bien faite. Lorsqu'il y a une infection quelque part dans le ventre, le grand épiploon (alias le rideau de graisse qui drape les intestins) et, éventuellement, le tube digestif, vont se coller à l'infection. Leur intention, très louable, est de contenir l'infection en cloisonnant la cavité abdominale pour éviter la péritonite généralisée purulente dégueulasse. Traduction : quand on opère, ça colle.
    Et là, le côlon transverse collait à la vésicule. Mais comme il faut. C'était un côlon sérieux et tout, qui s'était juré que l'infection ne passerait pas par lui. Autant dire un emmerdeur patenté.
    D'autant plus que le côlon, ça se perce et ça se fistulise.
    Il fallait donc décoller le côlon. Ce qui se fait en tenant la vésicule dans une pince fenêtrée d'une main, et en disséquant gentiment et doucement le digestif. Tenir la vésicule, vous avez dit ?
    Ah merde, c'est du béton armé.
    C'est là que mon senior a commencé à jurer. Pas moyen d'attraper la vésicule. Au final, il a gratté le côlon pour le peler petit à petit. Ça a déjà mis l'ambiance.

    Après vingt minutes d'adhésiolyse, comme on dit dans les bouquins, la vésicule a été dégagée, ce qui était bien. Au moins on la voyait. On ne pouvait pas l'attraper, mais on la voyait. Après l'avoir ponctionnée pour essayer de réduire la tension de la bête, après avoir essayé trois pinces différentes sans succès, après avoir essayé de la prendre par tous les côtés, et après avoir ronchonné un bon coup, décision fut prise, comme on dit, de faire un trou dans la paroi vésiculaire pour avoir un coin par où l'attraper.
    Ça a marché.
    Mais on s'est aussi payé une petite artère de la paroi.
    No souci, il n'y a qu'à la prendre avec la bipolaire et la cautériser.
    Ah, la bipolaire ne marche pas. Pourtant elle fonctionnait tout à l'heure.
    On a changé le câble. Changé la pédale. Changé le tout. Ça ne marchait toujours pas (et pendant le temps, l'artériole était coincée dans les mors de la pince, heureusement). Après y avoir bourré pendant une demi-heure, l'IBODE a décrété que mon senior, malgré quinze ans de chirurgie, ne savait pas appuyer correctement sur la pédale.
    Et la marmotte ?
    Au final, après avoir changé x fois le mode de la bipolaire, ça a bien voulu marcher.

    Une fois les problèmes d'hémostase réglés, la vésicule ne venait toujours pas. En cause : le méga calcul dissimulé à l'intérieur. Le sortir n'a pas été facile, même en ouvrant largement la vésicule, tellement ce cochon était gros.

    Ensuite, la cholécystectomie proprement dite n'aurait pas dû poser trop de problèmes. En théorie. Parce que le fidèle côlon avait vraiment décidé que sa place était contre la vésicule, c'est-à-dire pile devant ma caméra. Le dilemne était cornélien : avancer l'optique et me trouver trop près, ou bien prendre du champ, et me prendre en même temps le côlon en plein dans les mirettes. Et ça aussi, ça a fait jurer mon senior. Abondamment. Ceci dit, je le comprends. D'autant plus que le côlon était bien gonflé, bien difficile à repousser, à tirer, à tenir, bref, à tenir hors du champ opératoire (sans même parler du champ visuel).

    Une fois la vésicule décrochée du foie et rangée dans un petit sac en plastique à l'intérieur du ventre, il a fallu laver, abondamment, ce qui se serait fait plus rapidement si l'IBODE n'avait pas été aux prises au téléphone avec le service après-vente du fabriquant de la bipolaire — ce qui l'empêchait de redonner du liquide de lavage.

    Une fois le ventre lavé et propre comme un sou neuf, il a fallu sortir la vésicule et le calcul, chacun dans son petit sac. Cette saloperie de vésicule était tellement énorme que le sac a, primo, eu du mal à fermer et, secundo, eu toutes les peines du monde à sortir. A ce stade-là, ce n'était plus un orifice élargi de trocart qu'on avait, mais une mini-laparotomie comme sur les colectomies.
    Ouf ! La pièce est sortie !
    Il n'y a plus qu'à faire suivre le même chemin au calcul.
    Oups. Ce crétin a profité qu'on avait le dos tourné pour disparaître quelque part dans le ventre, dans son sac avec les trente centimètres de ficelle.
    Je vous passe le cinéma que ça a été pour regonfler le ventre et retourner chercher le sac en cœlio. Il a fallu suturer autour du trocart de l'optique l'orifice précédemment élargi, regonfler un ventre troué (surtout que la lame de drainage était posée, j'avais appuyé le poing dessus pour diminuer les fuites de gaz et les postillons sanglants), et finir par retrouver le sac sous le côlon sigmoïde (donc en bas à gauche), alors qu'il était censé être au niveau du flanc droit. Salaud.

    Tout ça pour dire qu'après les trois heures, on était tous contents d'avoir enfin fini. 

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  • Commentaires

    1
    pyo
    Mercredi 10 Mars 2010 à 01:48
    ca c'est de la cholécystectomie!!!
    2
    Amx
    Mercredi 10 Mars 2010 à 02:31
    AMHA....une perforation n'est écartée qu'au 3° jour....si le transit reprend bien et la CRP reste sage....
    Une intervention est réussie ...quand le patient quitte le service...
    Mais ce n'est qu'une opinion....
    Bonne journée!
    3
    Mercredi 10 Mars 2010 à 07:16
    @ pyo : comme tu dis !

    @ Amx : pas de soucis, on va les surveiller de près, lui et son ventre... 
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