• Des gens pas fréquentables

    Vous voulez gagner un pari ? J'en connais un bon.

    Prenez quelqu'un que vous connaissez assez pour bouffer avec, mais pas trop non plus, et qui n'a pas le moindre rapport avec la médecine (c'est important). Et pariez-lui vingt euros que lorsque deux médecins se rencontrent, au bout de dix minutes, il ne vont plus parler que de médecine pendant deux à trois heures, même s'ils ne se connaissent pas très bien. S'ils se connaissent bien, vous pouvez parier dix euros de plus que, une fois l'apéritif passé dans le système circulatoire, ils vont parler, au choix :
    — de cul
    — d'objets enfoncés dans les orifices naturels
    — ou des deux à la fois. 

    Pourquoi ? C'est la question qui m'obsède.

    Pourquoi est-ce que la blague vaseuse, l'humour noir et les histoires de patients occupent-ils 85 % du temps de conversation de deux médecins qui se rencontrent ?

    Pourquoi est-ce que les dernières fois où je suis allée prendre un verre avec des copains a-t-on fini par :
    — parler des adolescents hospitalisés en psy et du trafic de cannabis là-bas,
    — comparer les techniques pour rapprocher les côtes après une thoracotomie, 
    — écouter avec respect celui qui a raconté la fois où il a vu un mec avec un barreau de chaise dans l'angle colique gauche,
    — échangé tous les ragots de l'hôpital, voire même les ragots de plusieurs hôpitaux,
    — parlé des patients bizarres vus récemment,
    — regretté de ne pas pouvoir fomenter une révolte contre les gardes aux Urgences,
    — et j'en passe, puisque c'est comme ça depuis que je suis externe.

    Pourquoi n'arrive-t-on pas à parler de cinéma, de bouquins, de balades, de musique, de sorties, de vacances, pendant plus de cinq minutes d'affilée ? (Quoique j'oublie la fois où un débat enflammé sur Avatar a divisé l'assemblée pendant bien un quart d'heure.) Avec la majorité des gens, c'est impossible. Disons qu'à deux, il y a moyen, à trois, ça dépend des gens, mais à partir de quatre c'est fini.

    Enfin je me plains, mais j'aime cet esprit. Après tout, j'ai une certaine tendance à la monomanie.

    Mais pourquoi ? Mettez deux garagistes dans une foule de vingt personnes, ils ne vont pas faire fonctionner leur radar interne pour se retrouver en un temps record même s'ils ne se connaissent pas, et une heure après vous ne les retrouverez pas en train de parler de pots d'échappement. Alors que ça marche même avec la combinaison médecin / véto (j'ai testé avec mes cousins : au bout d'une heure on faisait de l'anatomie comparée).

    Réponse facile : c'est la passion, enfin !

    Mais comme la passion, c'est ce que lui et ses prédécesseurs nous vendent à chaque réforme débile :

    Xavier Bertrand sexy


     ... je suis septique (arf). J'adore les geekeries, mais si on me lâche avec des geeks, on ne parle pas forcément de ça (et pourtant certains en font leur métier).

    Ou alors le temps de travail ? Est-ce passer sa vie à l'hôpital ou au cabinet empêche de parler d'autre chose quand on en sort ?

     Et je me demande aussi comment font les couples de médecins (Dieu sait que c'est courant). Est-ce qu'ils parlent de patients jusque sur l'oreiller ? C'est délicat à poser, comme question, alors s'il y a des volontaires dans les commentaires, ça évitera ça :
    — Et à part ça, avec ta copine, vous parlez de l'hôpital au lit ou pas ?
    — Bin, tu sais, elle est en gériatrie, alors, oui, bien sûr, évidemment ! Ça nous excite trop ! 

    Et l'horrible soupçon que peut-être c'était la seule fois sur mille où ce n'était pas de l'ironie. 


  • Commentaires

    1
    Dimanche 9 Janvier 2011 à 19:03

    C'est un constat que, malgré mon jeune âge et ma maigre expérience de D3, j'ai déjà fait, d'autant plus que ma copine n'est pas du tout dans le milieu médical (au contraire, elle a fait une école de graphisme et est maintenant web-designer... c'est pour dire !).

    Quand on fait des soirées avec mes amis, apprentis médecins donc, la grande majorité des discussions concerne nos études, la fac, l'hôpital, nos collègues de promo etc.

    Quand on fait des soirées avec ses amis, on parle certes un peu de leur école, artistes, expo etc., mais aussi et surtout de tout et n'importe quoi.

    Evidemment pour elle, les soirées avec mes amis sont assez chiante. Elles le sont même devenues pour moi si trop rapprochées. Je suis à chaque fois déçu de voir leur manque d'ouverture sur le monde, une fois passées les barrières de l'hôpital.

    Je suis en tout cas bien content d'être avec quelqu'un qui me sort du lot, qui me fait découvrir d'autres choses, qui me permet au final, d'être quelqu'un d'équilibré (enfin, à peu près :p). C'est quand même agréable de rentrer chez soi, et de pouvoir parler d'autre chose que de médecine, sans que ce soit un exploit...

     

    Enfin bref, c'était malifeencommentaire.com. Tout ça pour conclure que j'aimerais trouver une explication à ce phénomène également, et que je partage ta curiosité sur les couples de médecins et jusqu'où vont ces conversations !

    2
    Dimanche 9 Janvier 2011 à 22:31

    En tant que fier membre d'un de ces infâme couple médicaux, j'avoue que les conversations tournent autours de la chose 85% du temps...

    Et j'avoue, ça arrive que sur l'oreiller...

    3
    lectrice assidue
    Dimanche 9 Janvier 2011 à 22:35

    2 profs se repéreront dans une foule et au bout de 3 minutes,ils parleront de leurs élèves et de leur bahut... (même topo que les toubibs ) 

    4
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Dimanche 9 Janvier 2011 à 22:38

    Désolée, je n'ai pas de contre-exemple à apporter, je fais (hélas) le même constat que vous.

    Pire : 2 de mes chefs bossent dans le même service et sont mariés dans la vraie vie. Résultat : quand tu demandes un avis à l'un c'est l'autre qui vient, quand tu téléphones la nuit à celui qui est de garde c'est l'autre qui répond... Vu le peu de temps qu'ils passent ensemble chez eux, ils doivent parler surtout boulot, pour que chacun connaisse sur le bout des doigts les patients de l'autre... Argh !

    (et à moi de jouer à 3615.MALIFE : à force de passer en moyenne 70h par semaine à l'hosto hors gardes / astreintes, je me sens tellement déconnectée de la "vraie vie" que 1. je suis quasiment incapable de parler d'autre chose ; 2. même quand on parle d'autre chose, l'importance que les gens accordent à des trucs tout bidons m'insupporte, à côté de ce que je vois tous les jours, et je ne tiens pas très longtemps ; 3. vu le débriefing qu'il y a à faire tant notre job est intense, il ne reste plus de temps pour le reste de toute façon...)

    (mais je me soigne, sisi)

    5
    Askap
    Lundi 10 Janvier 2011 à 08:39
    Je vais peut-être être bizarre mais nous sommes aussi un couple de médecins (généralistes libéraux, pas hospitaliers, c'est peut-être là la différence ?) et bien en dehors des cas préoccupants où on sèche, on a des conversation s courantes assez standard, les enfants, les copains, où on va en vacances, ce qu'on va voir comme film, ce qu'on est en train de lire, etc... et très peu de copains médecins.
    6
    Lundi 10 Janvier 2011 à 14:46

    Heu.... Quand deux vétos se rencontrent, ça fait le même effet... Personnellement je trouve ça généralement d'abord réconfortant puis chiant et perso j'essaye de passer à autre chose... Mais comme sorti de là mon autre passion c'est la plongée je suis quand même assez limitée en sujets, j'avoue...

    7
    Lundi 10 Janvier 2011 à 18:59

    Idem pour deux biologistes, ... et après on se raconte nos merde et on essaye de régler nos problème de manips et de labos...

    triste et terriblement Geek mine de rien ....

    8
    Lundi 10 Janvier 2011 à 19:12

    @ tous : merci pour les témoignanges !

    @ Artagel : We are all Cylons geeks...

    9
    Un ancien
    Mardi 11 Janvier 2011 à 09:30
    ne pas vivre avec un personne du corps sanitaire effectivement ça aide : on ne parle rarement médecine a la maison, sauf projets particuliers ou problème particulier et puis au bout d'un certain nombre d'années, le travail est devenu plus routinier, les sujets exceptionnels moins nombreux. Le problème revient lorsqu'un enfant débute médecine (cas actuel) découvre telle ou telle fonction-organe-maladie-problème. Alors lá le sujet peut souvent occuper le repas. Donc mon épouse a mis une limite : comme a l'internat pas de médecine avant le dessert sinon amende!
    10
    Lacan
    Lundi 17 Janvier 2011 à 05:25

    Le paris de la connaissance de l'humain par la chaire est quelque chose qui ne supporte aucune défaillance, surtout à notre époque. Il existe effectivevement une aura de cette connaissance qui est encore respectée de nos jours... Mais pas trop ! ....
    X. B vas nous enjouer à faire autre que notre enseignement, à savoir quelques chiffres de K pour assouvir sa politique.
    Nous devenons donc des ouvriers du K.
    Se pose la question bien sur pour les patients : Hopital ou clinique ?

    Qui a la clée ?

    Personne puisqu'un hopital doit être rentable.

    11
    cumulonimbus
    Mercredi 26 Janvier 2011 à 11:24

    je suis interne en médecine générale et c'est vrai que dès que je suis avec des co internes on parle surtout médecine (nos stages, les pb qu'on a eu avec des patients, des conneries qu'on a pu faire...). personnellement ça me soulage de pouvoir parler de choses qui m'ont marqué, de voir que je ne suis pas la seule à faire des erreurs, de voir ce qu'un autre aurait pu faire à ma place ... c'est un peu une thérapie!


    a mon avis il faudrait prévoir des groupes de pairs entre internes pendant nos études pour pouvoir parler de toutes nos incertitudes, nos angoisses. il faut apprendre à gérer tout ça (je me rappelle mon premier semestre où je passais mes nuits à rêver que mes patients mourraient par ma faute et que je finirai en prison!)


     

    12
    Bonoballe
    Mardi 29 Mars 2011 à 22:07

    J'avoue, la semaine prochaine elle se fait faire une stomie ça m'excite.

    Oui, la pluspart du temps nos sujets de conversations tournent autour de la médecine, où y reviennent on sait pas comment (saint esprit?). Pareil entre ses parents tous deux médecins, et les miens, tous deux médecins. \o/ wouhouuuu quelle originalité \o/ .

    Et oui,ça doit être la passion, parce que j'en connais pas beaucoup qui endureraient çe qu'on endure pour autre chose. Ça fait toujours quelque chose dans les tripes, C'EST ÇA QU'EST BOOOOOOOON!!!

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