• — Tu te débrouilles bien, m'a dit un jour Chef-Chéri au bloc, comme si tu n'avais pas tes deux handicaps.
    — Gné ? ai-je demandé, un dissecteur encore à la main. 
    — Tu es une fille et tu es gauchère, a-t-il répondu en rigolant.
    Comme l'instrumentiste et moi avons tiré une drôle de tronche, il s'est rattrapé comme il a pu, parce que c'est un gentil Chef-Chéri avec juste un mauvais sens de l'humour, mais là n'est pas la question.

    La main gauche, ça ne me gêne pas, et personne ne me le fait remarquer, sauf  quand j'arrive pas à couper avec les ciseaux de la main gauche (mais je croyais que t'étais gauchère ! Mouarf :p), ce qui m'a valu quelques moments de solitude — et j'ai blâmé quelques paires de ciseaux à tort. De toutes façons, à cause du crantage des clamps des instruments, c'est plus simple d'opérer main droite. Au moins, on ne risque pas de tout arracher en rouvrant le clamp.

    Les ovaires, c'est une autre paire de manches. En termes de sexisme, je crois avoir fait le tour en deux ans des diverses versions disponibles.

    D'abord, il y a le galant homme qui t'ouvre toutes les portes et respecte à la perfection l'imbitable règle de préséance dans les escaliers. Il te ménage, te parle toujours avec le plus grand respect, s'intéresse à ta life... et ne t'apprend rien. Mais rien. Genre à ne pas laisser tes délicates mimines piquer un pneumopéritoine, et à mettre trois mois à te laisser enlever un naevus sans supervision. Le chevalier, c'est le champion du "attends je te montre" : le temps qu'il ait fini de te montrer, le geste est fini. Alors comme t'as pas pu faire, la fois suivante aussi tu attends qu'il te montre. Celle d'après aussi. Et encore après. Et après. Tu peux faire les pires conneries de la terre, il ne te dira jamais rien : on n'engueule pas une faible femme, jamais. Ta faiblesse excuse tes fautes ; on ne peut pas trop t'en demander, n'est-ce pas, c'est ta nature qui est limitée, mais c'est déjà bien de voir une jeune fille travailler.

    Si, par malheur, le galant homme est doublé d'un gros con bouffi d'orgueil, il te fera sentir que c'est bien pour une jeune fille de travailler, mais pas dans son service s'il vous plaît. La chirurgie, c'est pas pour les filles... Avez-vous pensé à faire un stage en réanimation, mademoiselle ? Je suis sûr que cela vous intéresserait davantage, et c'est un bon métier, pour une femme, anesthésiste. Puis le jour où tu t'habilles au bloc avec lui pour la première fois, le gros con te regarde des pieds à la tête, comme pour vérifier que c'est bien toi qui portes une casaque et des Gammex en taille 6 (soit trois tailles de moins que lui). Tu essayes un sourire en disant bonjour, et tu te demandes si c'est grave de quitter le champ quand il se tourne vers la panseuse pour demander, à voix haute et claire, qu'on lui envoie un interne mâle en premier aide. Il ne te laissera jamais t'habiller en premier aide en six mois de temps et te demandera, à l'occasion, si tu as choisi ta spécialité par attirance sexuelle envers tes chefs.
    Ce jour-là, tu regretteras d'avoir préféré valider ton stage au lieu de répondre « ah oui, bien sûr, et vous ? »
    C'est un regret qui me poursuivra toute ma vie.

    Après, le champion du monde peut aussi décider que puisque t'es là, faut bien te faire travailler. Ça se voit qu'il frémit d'horreur en te voyant dans le bloc, et lui non plus ne te laisse rien faire, bien sûr, faut pas déconner. Tes co-internes mâles ont le droit de faire des trucs au bloc, mais pas toi — on parle à niveau d'expérience équivalent. Le problème, c'est que, comme l'a dit Papy Freud, réprimer ses émotions c'est pas bon, et la bonne volonté se change assez rapidement en quelque chose de toxique. 

    Mais ça, c'est ceux qui sont bêtes et méchants. Le machiste de base peut aussi avoir bon fond. Il peut même avoir le sens de l'humour, et là ça se gâte. Un jour, j'ai failli craquer et quitter le champ opératoire, après trois heures ininterrompues de blagues sur le viol échangées entre chirurgien senior et anesthésiste. A l'entre-deux, j'ai juré à la panseuse qu'à la prochaine blague sexiste je me barrais.
    Les dieux ne m'ont pas mise à l'épreuve, parce que l'intervention suivante était du genre chantier de la mort où personne n'a le temps de parler.
    J'ai essayé d'expliquer pourquoi ça ne me faisait pas rire, et surtout pourquoi c'était malsain. C'était de la salive perdue. On m'a regardée comme une chienne de garde, et le débile mental d'anesthésiste m'a dit que ça me ferait peut-être du bien de me faire violer de temps en temps. Ça me détendrait. Je lui ai promis de lui faire bouffer ses couilles s'il essayait.

    J'ai la chance que mes vrais chefs — entendez les gens de mon service-maison — soient plus éclairés que la moyenne et que pas un seul ne soit sexiste. C'est eux d'ailleurs qui m'ont appris un mot d'un ancien chef de service, parti en retraite depuis des années. C'était à l'époque où les premières filles faisaient de la chirurgie ; on lui a demandé si ça ne le dérangeait pas ?
    — Dans mon service, a-t-il répondu, il n'y a ni hommes ni femmes, que des internes

    Le sexisme en chirurgie est bien vivant.

    Une interne fille se cabre quand le chef est tellement content de revoir une IBODE, de retour après un long arrêt maladie, qu'il lui dit en s'exclamant qu'il va la violer dans le vestiaire ? On lui explique qu'elle n'a pas le sens de l'humour et qu'elle est un peu con de ne pas comprendre que c'est une blague, enfin, voyons...
    On demanderait à un interne d'origine maghrébine combien de matériel il a volé à l'hôpital, puisque « les Arabes » sont « tous des voleurs », mais lol en fait c'était une blague, pourquoi tu ris pas, t'es con ou quoi, qu'il s'agirait d'une insulte punissable par la loi. On me demande avec combien de mes chefs j'ai couché, puisque « toutes les nanas sont des catins », et qu'il n'y a « que comme ça que vous arrivez à réussir », et il paraît anormal que je gueule. Non mais en fait c'est bon, c'était une blague.

    Heureusement, ce n'est pas la majorité des chefs qui est concernée. La majorité des chefs — hommes et femmes — traite tous les internes de manière identique. La plupart du temps, heureusement, la pédagogie sera la même. Je dois beaucoup au Chef-Chéri qui m'a conseillé de, je cite, me sortir les doigts du cul et de m'affirmer davantage face aux collègues. Il n'a pas été tendre, ni mauvais, et m'a fait prendre conscience du fait que, tant que je me considèrerai comme « pas normale » parce que quelques connards le croient, ce serait vrai.
    Certains jours, il est bizarre de passer d'un chef particulièrement misogyne à un autre qui te traite comme un être humain.

    J'ai déjà évité de me rendre au bloc avec certains chefs pour ne pas avoir à supporter, sans mot dire, des blagues insultantes et des remarques misogynes pendant une journée entière. J'ai déjà dû quasiment en venir aux mains avec un co-interne pour le faire taire après deux heures d'insultes méprisantes continues.

    Il est hors de question que cet état de chose continue. Il ne devrait plus exister depuis des années déjà.

    Mais une copine trouve normal qu'on lui explique que son potentiel poste de chef de clinique comprenne une partie « repassage du linge du chef de service. » Mais c'est choquant pour certains quand on relève ce sexisme latent : après tout, nous sommes tous payés pareil, non, logés à la même enseigne, non ?
    Non.

    Tant que certains s'émerveilleront de la présence de filles dans les blocs opératoires,
    Tant que d'autres trouveront anormal qu'elles y soient,
    Tant que les plaisanteries misogynes ou homophobes seront socialement acceptables à l'hôpital, et que les blagues androphobes choqueront, 
    Tant que les carrières universitaires seront déconseillées aux femmes par certains débiles,
    Tant qu'on trouvera normal qu'une fille prenne six mois de dispo pour s'occuper d'un enfant, et bizarre qu'un mec adapte sa maquette pour justement rester à côté de sa famille,
    Tant que les internes ne se feront pas réprimander et congratuler indépendamment de leur sexe, non, nous ne serons pas tous logés à la même enseigne.

    Nos métiers sont difficiles. Les horaires sont insupportables pour nombre de conjoints. Une vie familiale équilibrée relève du tour de force, et ce pour tout le monde. Pourquoi les carrières devraient-elles en être différemment affectées selon le sexe du médecin concerné ?

    Je suis une fille, et je suis gauchère. Quand j'ai décidé de faire de la chirurgie, je ne pensais pas que ma latéralisation serait le cadet des soucis d'une poignée de connards.


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  • J'étais en D4, en stage en réanimation médicale, le service où tu as ton ticket d'entrée si ce que tu as est à la fois 1. bien grave et 2. super chelou. J'ai beaucoup aimé, malgré mon niveau abyssal en antibiothérapies.

    Ce que j'aimais aussi, c'était faire Sherlock Holmes sur les dossiers des patients entrés la nuit. Genre non seulement on sait pas ce qu'il a, mais on ne connaît pas ses antécédents, ni même, une fois, son identité. J'aimais bien retrouver le médecin traitant au hasard de l'annuaire : "ah, c'était telle brigade de pompiers, on va les appeler pour savoir où ils l'ont retrouvé inconscient dans la rue, et ensuite appeler les médecins traitants des alentours pour savoir s'ils le connaissent."

    Un jour, on connaissait le médecin traitant grâce à l'ordonnance apportée par la famille du patient. Ma mission : lui téléphoner pour avoir les antécédents. En D4, j'étais une petite chose timide, particulièrement au téléphone.
    — Ouiii bonjour excusez-moi de vous déranger, je vous appelle du service machin, je suis externe. Cette nuit, votre patient, monsieur Truc, est rentré chez nous en défaillance multi-viscérale. On n'a pas ses antécédents, je me demandais si...
    — Ouais, alors le CHU qui m'appelle, ça commence à bien faire, hein.
    — Je voulais pas vous déranger, monsieur... C'est juste qu'on sait rien de lui...
    — Non mais c'est que j'ai pas que ça à faire, moi ! Bon, alors lui, il est diabétique, hypertendu, coronaropathe, insuffisant rénal chronique, il vit chez sa mère, il s'est pété l'avant-bras il y a deux ans, et il a des séquelles de diplégie cérébrale infantile.
    J'ai noté tout ça avec application, en tirant la langue comme les bons élèves, et j'ai demandé avec ma petite voix d'externe timide :
    — Excusez-moi, c'est quoi, une diplégie cérébrale infantile ?
    — Quoi, vous savez pas ça ? répliqua le gentil médecin traitant du monsieur intubé. La vache, de mon temps, l'externat c'était un concours ! Et vous allez passer l'internat et vous savez pas ça ? C'est à votre programme ! Apprenez d'abord vos cours, vous poserez des questions après !
    Il m'a raccroché au nez.

    Pour ne pas passer pour une tanche, j'ai cherché sur internet. Quand j'ai été un peu plus renseignée, je suis retournée voir mon interne.

    Et quand j'ai eu besoin d'un ou deux vaccins, j'ai changé de médecin traitant. Après l'avoir eu au téléphone comme ça, je ne sais pas pourquoi, mais j'avais plus trop envie qu'il me soigne.


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  • Madame P (comme Péricarde) a été dignement opérée d'une tamponnage au jour J0, et conséquemment hospitalisée aux soins intensifs cardio (USIC) dans les suites opératoires.

    A J3, elle était toujours dans les Soins, alors qu'elle allait plutôt pas mal. Bon, Chef-Chéri et moi, on se disait que ça devait être qu'ils avaient pas la place en service de cardio.
    En fait, à J3/dix heures du matin, l'interne des soins m'appelle pour me demander de passer, genre un peu vite.
    C'est qu'il est embêté : madame P est sortante, mais ses chefs lui ont expliqué qu'ils le découpaient en tranches fines si elle passait la nuit dans le pôle de cardio, parce que c'est pas de la cardio. C'est que je suis embêtée : j'ai pas de lits dans le service, mais genre à rouvrir en douce des lits fermés par manque de personnel.

    Mais bon, on va s'en occuper.

    D'abord, on prend la liste des services et on regarde les services de chirurgie. Ensuite, on raye tous ceux qui n'avaient pas de place la nuit d'avant à deux heures du matin quand on avait besoin d'un lit pour une mamie occluse. On appelle celui qui dépanne le plus souvent : hélas, ils en hébergent déjà deux du service, alors au troisième, le Big Boss local va gueuler et du coup ça passe pas. On appelle l'autre : pas de place, avec les entrants, ça passe pas.

    Bon. On appelle les services de médecine. Pas de place en pneumo, comme d'habitude. Médecine interne, médecine post-urgence, etc, faut pas rêver, c'est même pas la peine de leur proposer.

    Bien. On respire un coup et on appelle madame l'honorable cadre du santé du service, qui manque de péter un câble en apprenant qu'il y a une patiente de plus à reprendre. Elle me dit que arrivé à ce stade-là d'overbooking c'est plus à elle de gérer, faut voir avec le Grand Chef.

    Le Grand Chef m'explique que bon, faut me démerder un peu... et suggère le centre anti-cancéreux voisin. Après tout, madame P, elle a sûrement fait son épanchement dans les suites de son cancer du sein traité depuis cinq ans par hormonothérapie.

    Allez, zou, on appelle la chirurgie du centre anti-machin. Les internes sont tous au bloc et injoignables, la surveillante n'est pas là, alors on me passe l'infirmier-faisant-fonction-d'éminent-cadre-de-santé. Qui m'explique par A + B qu'un drain thoracique, ils savent pas faire.
    Je résiste à l'envie de lui dire que dans deux semaines nos services vont fusionner et qu'il va falloir qu'il sache faire les drains thoraciques. Je lui demande le numéro de l'onco médicale.

    Là-bas, pas de pot, les internes n'ont pas le droit d'accepter de patients. On me passe donc le senior d'astreinte, qui me pose la question qui tue : est-ce que madame P a été suivie chez eux ?

    Non.

    Non ?

    Non, elle est suivie à MégaClinique.

    Dommaaaaage, game over. Faut qu'elle aille à la MégaClinique, je la prends pas.

    Mais euh, MégaClinique a pas l'agrément pour faire du thoracique, elle a encore le drain, en plus va sûrement falloir la redrainer, on fait comment si on veut lui faire une deuxième pleuroscopie ou la retalquer, nous ?

    Ben vous irez à la MégaClinique, je vois pas où est le problème.

    Double facepalm

     

    Bon, je vous réexplique. Ils ont pas le droit de faire du thoracique, il y a même un chir là-bas qui voudrait et qui pourrait en faire, mais il ose pas faire une pleuro, on peut pas l'héberger chez eux. Puis c'est un peu à l'autre bout de la ville, alors que chez vous c'est de l'autre côté du parterre fleuri du CHU.

    Mais je vous dis que je ne peux pas la prendre, elle est pas suivie chez nous !!! Trouvez lui une place ailleurs !

    OK, je vous fais la liste des services que j'ai appelé depuis tout à l'heure : cardio, ortho, vasculaire, pneumo, ORL, uro, médecine interne, neurochir...

    Je vous rappelle, me coupe l'oncologue, avant de raccrocher.

    Dix minutes plus tard, le verdict est qu'elle veut bien la prendre — genre si ça nous arrange, par une faveur extrême — à condition que j'appelle l'oncologue référent de madame P et d'avoir son accord, « parce que diplomatiquement, vous comprenez... »

    Rajoutez dix minutes de musique d'attente au standard de MégaClinique, puis un onco de ville qui ne comprenait pas pourquoi je l'appelais et qui m'a fait raconter deux fois l'histoire, et vous aurez une idée de mon état d'esprit après une heure et dix minutes passées au téléphone pour trouver un service acceptant de prendre madame P qui, rappelons-le, en dehors d'un problème de drain, va fondamentalement bien.

    J'ose même pas imaginer la galère si elle avait eu quinze ans de plus et un mauvais état général.


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  • La première fois que j'ai vu madame Untel, elle était endormie, au bloc, un tuyau dans la bouche et une couverture chauffante sur le corps. On attendait Chef-Chéri pour la retourner en décubitus ventral, parce qu'elle venait pour une pose de neurostimulateur sacré, pour une incontinence anale sévère. Non pas qu'à trois (anesthésiste, IBODE et moi) nous n'aurions pu la soulever : cette quadragénaire dont je ne savais rien en dehors du diagnostic ne pesait pas plus de trente-neuf kilos.

    Mais c'est toujours mieux que l'opérateur soit présent pour l'installation, ça lui évite de râler après et de tout faire recommencer.

    Chef-Chéri est arrivé, et nous avons retiré la couverture chauffante.

    Dès que je l'ai vue nue, j'ai pensé à une sirène. Très grande — très maigre, les ailes iliaques pointant cruellement sous la peau — une immense chevelure qui s'est échappée, liquide, de la charlotte quand on l'a tournée. La peau cartonnée des grandes anorexiques, comme celle d'un poisson. Des pieds sans doute pas si grands, mais décharnés, des nageoires, en somme...

    Plus tard, dans le service, je l'ai vue réveillée. Échouchée au fond du lit, encore somnolente de l'anesthésie, le visage émacié, menton acéré, nez droit et fin, et ce que l'anesthésie cachait, un immense regard bleu-vert, vacillant, comme on imagine l'océan. Puis, le lendemain, bien éveillée, et étonnamment gracieuse. Des gestes amples et nets, comme ceux d'une danseuse classique, et un nouveau feu dans le regard. Elle voulait que le neurostimulateur marche. Elle voulait que ça s'arrête. Et toujours ces immenses cheveux lisses, comme une rivière, qui ruisselaient au gré des mouvements de son buste. Ondine ou sirène, et des yeux d'une intensité que je n'ai que rarement vu ailleurs. Un regard de feu turquoise, corps décharné, élégant.

    L'origine de l'incontience anale quasi-totale de cette femme ? Des violences conjugales.

    Violée chaque soir. Sodomisée chaque nuit.

    Quinze ans de violences. Quinze ans d'être une victime.

    Dépression, anorexie. Son seul moyen de contrôle sur un corps qui ne lui appartenait plus, sans doute. En l'affamant, il redevenait sien, ce corps défoncé chaque soir. Méprisé. Humilié. Blessé.

    Enfin, divorce. Mais pas de plainte.

    Divorce, mais rien au pénal. Peut-être qu'elle n'en a jamais parlé à personne d'autre qu'à des médecins.

    Le stimulateur n'a pas totalement marché. Le boîtier lui faisait mal ; il a fallu retirer le premier et en poser un autre, ailleurs. Hasard de la programmation, j'ai aidé sur le deuxième bloc aussi. J'ai essayé de lui faire un beau surjet. Le deuxième boîtier a un peu mieux marché.

    Il y a, quelque part, un violeur en liberté, parce que le viol est honteux, non pas pour le criminel, pauvre mâle torturé par ses hormones, mais pour la victime, sale pute qui l'a bien cherché. Il y a quelque part un homme qui a violé sa femme avec une constance perverse, mais le viol conjugal, ça n'existe pas. Si c'est sa femme, son objet, alors il a le droit.

    Laissez-moi vomir.

    (Pour les racistes au fond de la salle, cet homme est d'origine européenne et d'un excellent niveau socioculturel. Mettez-vous vos préjugés bien profond et asseyez-vous dessus, OK ?)

    Le viol conjugal n'est considéré comme ce qu'il est — un crime de sang au même titre que l'assassinat — depuis 1991. Je suis née dans un monde où il était toléré. Ce n'est qu'en 2006 que son caractère de gravité a été reconnu. La majeure partie des enfants nés cette année-là commence à peine à savoir lire.

    Les victimes se taisent. Les victimes ont honte. Et les Slutwalks n'y feront rien, car ce n'est pas l'œil de l'inconnu dans un parking obscur qu'il faut viser, mais celui de notre société toute entière.

    Les victimes doivent parler. Elles ont droit à la justice, tout comme la gamine de dix-sept ans violée par l'inconnu du parking. Tout comme celle qui a commencé à dire oui au type sympa de la soirée, puis a dit non. Et non, c'est non.

    J'ai mis longtemps à décider d'écrire ce billet, justement parce que ce sont deux sujets tabous — viol conjugal et sodomie. Et au final c'est ce qui m'a poussée à le faire. Parce que si personne n'en parle, rien ne changera. Je ne me fais pas d'illusions quant à mon impact sur le monde, mais il faut en parler. C'est un devoir.

    Parce que le corps brisé de cette ondine est quelque chose d'insupportable. Parce que la honte doit changer de camp.


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  • Cet article du Monde est particulièrement intéressant, parce que, pour une fois, un grand média de vulgarisation parle d'euthanasie avec de vrais arguments scientifiques. Ça nous change de d'habitude et des « avis d'expert » de « l'homme de la rue » (ou de l'écrivain philosophe en vogue, ce qui revient au même). Étude observationnelle multicentrique, a priori quelque chose de joli.

    Première critique : pas de références en dehors du titre de la revue (mais c'est déjà ça), surtout pas le nom des auteurs. Le dernier exemplaire (octobre) de l'EJC ne comportant pas d'article à ce sujet, il s'agira probablement du numéro de novembre, à guetter, donc.

    L'article du Monde nous bombarde de statistiques (ils ont donc lu l'article original, ce qui encore une fois est un heureux changement). Dans la meilleure tradition de la LCA, faisons des flow charts :

    LCA, le Monde, et soins palliatifs

    Donc, déjà : on ne sait pas combien d'équipes il y avait au total, mais on va supposer que les 789 représentent l'ensemble des équipes françaises (c'est en tout cas ce que laisse entrendre le Monde). Biais de sélection énorme qui suffirait à invalider les résultats d'un essai clinique. Sur l'ensemble des équipes, 43 % (soit 342 équipes au total) ont reçu des demandes d'euthanasie.

    Maintenant, les demandes elles-mêmes.

    LCA, le Monde, et soins palliatifs

    Nous avons donc :
    — 49 IDE qui ont besoin d'avoir une bonne discussion avec l'équipe médicale du service (comme l'a superbement démontré un PH du service des Urgences d'un CH du Sud-Ouest de la France, les soignants n'ont pas à euthanasier un patient sans son accord, ou alors c'est un meurtre sur personne vulnérable) ;
    — 258 familles qui ont besoin de voir un médecin qui leur explique que non, on ne tue pas quelqu'un sans son accord, cf supra, mais que oui, on peut soulager les gens autrement ; 
    — 476 patients désireux de mourir.

    Premier hic de taille, on ignore combien de patients ces unités ont pris en charge. Il est probable que l'article original le précisera, enfin on est en droit de l'espérer. A voir.

    Dans ces patients demandeurs, 6 sur 10 ne changeront pas d'avis et maintiendront dans le temps (mais sur combien de temps ?) leur désir de mort rapide et iatrogène. Le quart ne changera pas franchement d'avis, mais continuera à se tâter pour savoir s'il veut mourir ou pas. Enfin, 15 % changeront d'avis (mais encore une fois, après combien de temps, et après quelle prise en charge ?).

    Rapportons ces chiffres à notre premier flow-chart : 61 % des patients de 60 % des unités interrogées expriment un désir constant d'euthanasie, soit 36 % — à peine plus du tiers — des patients potentiellement pris en charge dans l'ensemble des USP françaises. Et ce à condition que les unités non répondeuses n'aient pas proportionnellement plus de malades en charge que les unités répondeuses.

    Un patient sur trois, c'est beaucoup (encore trop), mais deux sur trois sont correctement soulagés au plan psychologique, ce qui n'est déjà pas mal quand il s'agit de mourir...

    Maintenant, voyons le profil de la population de patients désireux d'euthanasie :

    LCA, le Monde, et soins palliatifs

     

    Pour 79 % des patients, ce n'était pas une cause physique particulière qui motivait la demande, mais des causes psychologiques sans aucun doute complexes. Regarder les « comorbidités » (en tout cas les plaintes présentées) jette un bel éclairage là-dessus : quand on n'arrive plus à manger, à se lever et à contrôler ses sphincters, il semblerait que la vie soit moins agréable.

    Scoop : la fin de vie après une maladie chronique agressive, c'est pas agréable et mal vécu, au point que certains préfèreraient mourir que de bouffer du Nutrison dans la SNA en étant cloué au lit avec une incontinence sphinctérienne.

    La journaliste du Monde, c'est pas que ça la surprend, mais elle évite de donner son avis là-dessus en bottant vers la touche de la présidentielle à venir.

    Ce que je retiens de cet article, c'est que c'est une détresse psychologique majeure qui pousse les gens à vouloir mourir avant l'heure, et que très clairement la prise en charge n'est pas optimale pour tous au plan des symptômes somatiques.

    Ce que je retiens, ce n'est pas qu'il faut légaliser l'homicide médical pour le confort de 49 IDE et 258 familles. C'est qu'on peut et qu'on doit mieux faire en termes de prise en charge palliative. Les soins palliatifs sont un excellent début : 2 patients sur 3 ne ressentent pas une détresse telle qu'ils désirent mourir là, maintenant, tout de suite. Mais le tiers qui reste a besoin d'être soulagé, et je reste viscéralement convaincue que ce n'est pas en les tuant qu'on y arrivera. La solution finale est encore trop définitive pour qu'elle me paraisse séduisante.

    Non, je ne refuse à personne le « droit de mourir dans la dignité » dont se gargarisent les associations. Pour moi, mourir dans la dignité est le fait de chaque être humain. Ce n'est pas être mourant, incapable de s'alimenter, et incontinent qui retire sa dignité à l'être humain. Ce qui est indigne, c'est de ne rien faire pour améliorer la situation de celui qui souffre. L'indignité n'est pas sur le souffrant, mais sur celui qui néglige. L'inhumain n'est pas dans la mort naturelle, mais dans le refus de soulager, et de tuer à la place.

    Parce que c'est ça, le problème. La mort deviendra une prescription.

    Je me refuse à prescrire des pousses-seringues d'Hypnovel + Fentanyl ou de morphiniques à un patient en fin de vie conscient. C'est une prescription qui me met mal à l'aise lorsqu'ils sont inconscients, mais que je fais lorsque la souffrance est certaine malgré le coma. Certains de mes collègues (rares, heureusement) n'éprouvent aucun remord à endormir un patient puis entraîner une dépression respiratoire profonde. Je me souviens d'une altercation à ce sujet au milieu du couloir avec un senior. Il a fait lui-même sa prescription. J'ai refusé d'écrire dans le cahier ; il n'a même pas cherché à comprendre pourquoi.

    Le débat sur l'euthanasie est souvent relié à celui sur l'avortement. Genre si tu es pour l'avortement, tu ne devrais pas avoir de problèmes avec l'euthanasie.
    Je suis pour un avortement légal, car il sauve des vies de femmes à chaque jour qui passe, et car nulle autre solution n'a jamais empêché une femme d'avorter.
    Je suis contre l'euthanasie active, car elle tue sans soulagement. 

    Ce n'est pas un pousse d'Hypno qui va soulager la détresse profonde de certains patients de soins palliatifs.

    Par contre, je suis pour une amélioration radicale des soins palliatifs. Développer la possibilité de mourir au domicile, parmi les siens, dans son lit, tranquillement. Augmenter le nombre de places en unités hispitalières, parce que mourir à petit feu dans un service de chirurgie avec des IDE débordées, c'est tout sauf optimal. Dédramatiser les soins palliatifs, qui ne sont pas que pour les mourants à la dernière extrémité, mais devraient être proposés d'emblée à tout patient qui n'est plus en optique curative, plutôt que de les faire rentrer un samedi soir à l'arrache par les Urgences, et les coller dans un lit pour y agoniser huit jours, avec un avis de l'unité mobile de soins palliatifs demandé en urgence le lundi matin, et devoir expliquer subitement que c'est grave, et que peut-être que vous ne sortirez pas de l'hôpital...

    Parce qu'une mort ça se prépare. Parce que vivre, comme philosopher, c'est aussi apprendre à mourir. Parce que face à une personne unique on ne peut plus parler de statistiques, de médiane de survie, ou de survie à cinq ans, mais qu'on peut expliquer que c'est grave. Sans assener directement la massue ; certains ne seront jamais prêts à l'entendre. Parce qu'il arrive toujours un moment où on ne peut plus guérir, mais où on devrait pouvoir soigner.

    Cette étude nous apprend qu'on soigne pas trop mal le somatique — seules 20 % des demandes ont pour origine une plainte physique. Elle nous répète qu'on ne soigne pas assez le psychique.

    Les tenants de l'euthanasie se voilent souvent la face à ce sujet, mais toute souffrance doit pouvoir être soulagée, y compris morale. Ce n'est pas en euthanasiant quelqu'un qui lutte et souffre de sa situation qu'on le soulagera. Ce n'est pas ainsi qu'il mourra en paix. L'euthanasie, c'est refuser à des êtres humains la possibilité de régler leurs comptes avec le monde. Les soins palliatifs, c'est leur permettre de mettre leurs affaires en ordre avant de partir.

    Quelle que soit la loi dans quelques années, j'ai cette certitude : je ne provoquerai jamais la mort délibérément, sans prolonger abusivement les agonies, et je ferai tout pour soulager les souffrances.


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