• Il y a quatre mois, je me suis retrouvée assise sur un fauteuil de salon de coiffure en demandant "un peu plus court que d'habitude s'il vous plaît merci." Sur ce, la coiffeuse (qui ressemblait de façon suspecte à Martine Aubry) a dégainé un catalogue de top models ultra-top-bien-coiffés, m'en a désigné un et demandé si c'était comme ça que je voulais. Inconsciente que j'étais, j'ai juste regardé la mèche/frange et dit oui, sans remarquer que la longueur totale était bien plus courte que ce que je pensais. Je me suis donc retrouvée avec une vraie, vraie, coupe cheveux courts : pas de boucles qui flottent, mais des cheveux nets où les plus longs (ladite mèche/frange) ne dépassent pas les quatre centimètres. A coiffer avec un gel ou de la cire.

    J'ai tiré la gueule deux semaines, et puis comme ça m'allait bien j'ai décidé de rester comme ça. J'en ai profité pour passer de la cagoule intégrale d'orthopédiste au petit calot d'elfe, ça tient tout de suite moins chaud dans le bloc.

    Comme tout changement radical de coiffure, quand j'ai rencontré les gens après ça, tout le monde avait un commentaire. Passé le plus ou moins sincère "oooooh ça te va trop bieeeeen !", parfois faux, mais toujours exigé par les conventions sociales. Parce que "ah putain t'es coiffée comme un balai à chiottes", c'est peut-être le cri du cœur mais c'est pas le standard du commentaire.
    Donc, le commentaire pertinent ajouté par 85% des gens que j'ai revu depuis La Coupe, c'était : « Comme tu es plus féminine ! » (j'ai pas compté précisément les stats, mais c'est l'impression que ça a fait).

    Plus féminine. Avec les cheveux courts. A la cinquième remarque, je me suis posée des questions. Il s'agissait de personnes d'âges, de genres, de professions et de modes de vie différents (mes potes internes, des infirmières, des potes pas internes du tout, des secrétaires, des chefs, les femmes de ménage de l'internat de PériphLand, enfin vous voyez le topo). Parce que bon, la féminité et les cheveux courts, pour les cultures européennes, l'association ne saute pas aux yeux.

    Depuis au moins le Moyen-Âge, l'un des symboles de la femme féminine, c'est bien la chevelure longue (et de préférence dorée). Dans son Tristan et Yseult, Béroul nous décrit ainsi Yseult, modèle de grâce et de beauté : « Ses cheveux tombent jusqu'à ses pieds, et d'or aussi est le fil qui retient ses tresses. » 
    Guenièvre est elle aussi dotée de longues tresses, de même que la pauvre Elaine, le lys d'Astolat. Lorsque les miniatures gothiques représentent des femmes, soient elles portent un couvre-chef quelconque genre hénin, soient elles ont de grands cheveux détachés flottant au vent (ou séparés en deux tresses si elles n'aiment pas les cheveux dans la figure).

    Féminité capillotractée

    Illustration du Codex Manesse, recueil de poésie amoureuse allemande (XIVe siècle). Wikipédia me dit qu'il y a un jeu de mots entre la mule et le nom du mec. Ne parlant pas un mot d'allemand, je vais les croire.


    Un personnage historique médiéval féminin est pourtant représenté avec des cheveux courts : Jeanne d'Arc, qui a même donné son nom à une coupe. Jeanne d'Arc, issue de la tradition des viragos, ces femmes qui reprenaient à leur compte la défense du domaine, montaient à cheval et bataillaient comme des hommes. Jeanne d'Arc qui, en sus de bouter les Anglais hors de France, a outrepassé les limites supposées de la condition féminine en menant la vie la plus virile qui soit, la vie militaire. La légende veut qu'elle ait « racheté » cette indépendance par une virginité prolongée : si tu ne veux être ni mère ni pute et donc indépendante du patriarcat, au moins, reste vierge, ma fille, ça les rassure.
    Bref. Depuis un bon paquet de siècles, la seule femme du Moyen-Âge à avoir officiellement les cheveux courts est aussi la seule à ne pas être chantée pour sa féminité, sa beauté, sa candeur, et j'en passe.
    (Si quelqu'un a des sources sur le style capillaire de Bradamante, chevalière hors pair du cycle de Roland, je suis preneuse.)

    Arrive la Renaissance. Quelles sont les femmes mythiques de l'époque ? Avec l'apogée tardive de l'amour courtois médiéval que sont les sonnets, les rondeaux et autres blasons, tout poète a sa muse, qu'il la nomme Marie, Hélène, Béatrice, Laure, et j'en passe. La véracité historique de ces femmes est parfois douteuse, et elles sont surtout prétexte au poète pour étaler les affres de l'amour ; si sublime soit-elle, la passion de Dante pour Béatrice est sujette à caution, mais en attendant on parle toujours des canons de beauté de l'époque, amplement relayés par les peintres, qui s'étaient entre-temps aperçus qu'ils pouvaient peindre des femmes n'étant pas la Vierge Marie au pied de la croix.
    Quoi qu'il en soit, les beautés de l'époque sont toujours amplement chevelues. Parce que j'ai un faible pour Ronsard et ses copains, vous allez subir quelques citations (et pour égayer les vers, imaginez les wesh-wesh de l'époque essayer d'emballer en récitant le dernier Ronsard, je vous conseille celui-ci, un chef d'œuvre de coquinerie sainte-nitouche, et celui-là, trop licencieux pour figurer dans les manuels scolaires) :

    Puis çà puis là près les yeux de ma dame
    Entre cent fleurs un rets d'or me tendait,
    Qui tout crépu blondement descendait
    A flots ondés pour enlacer mon âme.

    Ronsard, les Amours, premier livre (Dans le serein de sa jumelle flamme) : blonde à cheveux longs, séduisant par (ou à travers) ses cheveux. Mais le cheveu n'a pas besoin d'être spécifié comme long pour être l'un des piliers de la féminité, les deux autres étant l'œil et la main :

    Par un destin dedans mon cœur demeure,
    L'oeil, et la main, et le crin délié
    Qui m'ont si fort brûlé, serré, lié,
    Qu'ars, pris, lassé, par eux faut que je meure.

    Le feu, la prise, et le rets à toute heure,
    Ardant, pressant, nouant mon amitié,
    En m'immolant aux pieds de ma moitié,
    Font par la mort, ma vie être meilleure.

    Oeil, main et crin, qui flammez et gênez,
    Et r'enlacez mon cœur que vous tenez
    Au labyrint' de votre crêpe voie.

    Hé que ne suis-je Ovide bien disant !
    Oeil tu serais un bel Astre luisant,
    Main un beau lis, crin un beau rets de soie.

    Ibid, le poil est assez long pour être comparé favorablement aux filets des oiseleurs. L'œil est le reflet de l'âme, miroir du Paradis, et la chevelure est un appât plus terrestre ; Ronsard en commence même la charmante Élégie à Janet, peintre du roi, où il décrit longuement le portrait qu'il désire avoir de sa belle :

    Fais-lui premier les cheveux ondelés,
    Noués, retors, recrêpés, annelés,
    Qui de couleur le cèdre représentent ;
    Ou les démêle, et que libres ils sentent
    Dans le tableau, si par art tu le peux,
    La même odeur de ses propres cheveux,
    Car ses cheveux comme fleurettes sentent,
    Quand les Zéphyrs au printemps les éventent.

    En gros, il est OK pour toutes les coiffures possibles : tresses simples, chignons, tresses avec bouclettes, queue de cheval, détachés avec bouclettes, tant que c'est long (remarquez au passage que la dulcinée s'est teinte en brune depuis le début du recueil), et qu'il y a des bouclettes.

    Bon, je ne vais pas vous infliger tout le recueil, mais d'autres morceaux choisis font figurer la « blonde tresse », « de son chef le trésor crépelu. »

    Les tableaux de la Renaissance, avec l'émergence du portrait, ne sont pas avares de représentations féminines, religieuses, séculaires ou païennes, toujours avec des coiffures renaissance. Les cheveux sont longs pour hommes et femmes, d'après nos critères actuels, mais les cheveux des femmes sont toujours beaucoup plus longs que ceux des hommes. 

    Les Vierges de Léonard de Vinci ont ainsi toujours les cheveux très longs (lorsqu'ils sont visibles), comme la délicate Vierge de l'Annonciation des Offices :

    Féminité capillotractée

     

    Pour les séculières, la Dame à l'Hermine et la Belle Ferronière portent des sortes de combinés chignon + tresse (la longueur qu'il faut pour faire ça...) :

    Féminité capillotractée

    Les Nouveaux Animaux de Compagnie : pas si nouveaux que ça ?

     

    Féminité capillotractée


    Même sous la coiffe de la Dame à l'Hermine, les cheveux longs sont évidents.

    Mais Léonard de Vinci n'est pas le seul peintre de l'époque, et n'a pas représenté de sujets mythologiques. Pour cela, il faut nous tourner en premier lieu vers Botticell, qui nous a offert en 1485 la remarquable Naissance de Vénus :

    Féminité capillotractée

    Vénus, plus belle des femmes, femme idéale, déesse de l'amour, jeune et belle, parfaite en tous points, Vénus a les cheveux qui lui descendent aux genoux. Le Titien, un peu plus tard (1525), n'est pas d'accord avec les zéphyrs à fleurs, mais reprend les cheveux :

    Féminité capillotractée

    Et c'est parti pour une vague qui a déposé pas mal de Vénus à longs cheveux sur la plage, notamment à l'époque romantique :

    Féminité capillotractée

    Ingres (1808) (« QUI a dit il a plagié Titien ? »)

     

    Féminité capillotractée

    Cabanel (1863)

    Féminité capillotractée

    Gérôme (1890)

    Féminité capillotractée

    Gervex (1907)

    Féminité capillotractée

    Redon (1912)

    On l'a compris, Vénus a les cheveux longs et flottants. La Femme Idéale a les cheveux longs et flottants, même en sortant de l'eau de mer qui, comme chacun sait, est un substitut acceptable à la Superglu lorsqu'appliquée dans les cheveux. Toujours ? Non. Le XVIIIe siècle, en la personne de François Bouchet, nous offre une Vénus apprêtée, avec des tas de petites boucles adorables, ce qui donne une impression de cheveux courts :

    Féminité capillotractée

    C'était la mode de l'époque ; le même Bouchet a produit ce licencieux portrait de mademoiselle O'Murphy, maîtresse de Louis XV :

    Féminité capillotractée

    Des boucles, des tresses, des rubans : une coiffure complexe, au final courte, mais qui exige des cheveux longs. C'est ce type de coiffure (parfois avec ajout de plumes, de fleurs, de bijoux clinquants et de ce que vous voudrez) qui a orné les têtes des femmes peintes depuis le règne de Louis XIV. Les allégories et les scènes mythologiques favorisent plus les cheveux laissés libres, mais on reste toujours dans le long.

    Depuis Ronsard, la littérature a suivi un parcours similaire : on chante la boucle, la tresse, la longueur, pour culminer dans cette nouvelle dérangeante un peu nécrophile qu'est la Chevelure de Maupassant. Vous pouvez la lire ici ; elle est assez courte.
    L'idée est simple. Un homme a découvert une chevelure dans une cachette aménagée dans un meuble ancien. Peu à peu, il tombe sous le charme de cette rivière dorée et, dans sa folie, croit voir apparaître, petit à petit, le fantôme de la morte à qui elle appartenait. Cette chevelure dégoulinante est l'essence même de la femme ; elle la résume, elle permet d'invoquer son esprit, et de la recréer, de la faire revenir d'entre les morts — ne serait-ce qu'en imagination. C'est une chevelure longue, préservée comme la queue d'un cheval peut l'être, décrite avec des termes magiques, fantasmée jusqu'au bout. La femme à qui elle appartenait pouvait, en fin de compte, être contenue dans ses cheveux. Longs.

    Puis le siècle change, la Première Guerre Mondiale se passe, et le monde voit avec scandale arriver une nouvelle mode : la garçonne.
    La garçonne est une femme qui porte des pantalons, montre ses jambes, fume, fait du sport, conduit des voitures et boit ; et surtout, elle a les cheveux courts, coupés comme ceux d'un homme. C'est Coco Chanel et ses tailleurs amples inspirés des vestes d'hommes, c'est la disparition du corset et la libération des corps, et, pour la première fois dans l'histoire capillaire de l'Europe, des femmes qui se coupent les cheveux sans aller au couvent.

    Coco Chanel coupe garçonne

    Gabrielle Chanel

    Jusqu'à présent, les femmes n'avaient les cheveux courts que de deux manières : volontaire, pour entrer au couvent, involontaire, en signe de débauche pour les femmes adultères ou traîtresses (souvenez-vous des tondues de la Libération). Dans les années lointaines où j'allais encore au cathéchisme, je me souviens d'une BD racontant l'histoire de sainte Claire d'Assise (oui, certains auteurs de BD ont des vies trépidantes) ; le moment fort de l'histoire était celui où la future sainte coupait ses cheveux, défiant son père, gagnant sa liberté de s'enfermer dans un couvent (ahem). Encore aujourd'hui, les religieuses catholiques portent les cheveux très courts, en signe de modestie. Renonçant à la vie séculière, ces femmes renoncent aussi à leurs cheveux. On a beaucoup parlé, il y a quelques années, de ces femmes musulmanes couvrant leurs cheveux, elles aussi en signe de modestie ; pas de cheveux rime là encore avec un accent mis sur la richesse intérieure, notamment spirituelle. On a sans doute oublié la coutume qui exige que, pour entrer dans une église catholique, les femmes doivent couvrir leurs cheveux (je conseille à toutes les touristes allant en Italie d'avoir un fichu dans leur sac) — tandis que les hommes, eux, retirent leur chapeau. Les cheveux masculins n'offensent pas, semble-t-il, les diverses divinités ; les cheveux féminins, si. Ce ne sont bien sûr pas des ordres divins directs, mais des constructions culturelles (ou alors Dieu aurait fait naître les femmes chauves, sinon il n'existerait sans doute pas, la logique est une chose terrible). Les cheveux féminins, laissés libres, sont historiquement une chose tendancieuse. Voyez donc l'article de Slate sur les cheveux bouclés de Merida, l'héroïne au caractère bien trempé du dernier Pixar en date.

    Les cheveux courts ou absents sont aussi un signe de maladie ; de nombreuses chimiothérapies entraînent la chute des cheveux. Pour avoir cotoyé pas mal de patients, seules les femmes portent des perruques. Les hommes promènent en général leur tête chauve sans chercher à la cacher avec plus qu'une casquette — les femmes portent des perruques ou mettent des foulards (souvent moches, d'ailleurs, une chose que je ne comprends pas) pour gérer l'effet secondaire. L'association séculaire des femmes à leur chevelure est sans doute pour beaucoup dans ce comportement ; encore un exemple de conditionnement social genré source de souffrances psychologiques évitables. Avant l'avènement des chimiothérapies, la typhoïde et, dans une moindre mesure, les parasites, était la cause médicale la plus "médiatique" d'alopécie. Une aventure de Sherlock Holmes, les Hêtres Rouges, est entièrement basée là-dessus.

    Pour la première fois, dans les années 1920, les femmes ont osé couper leurs cheveux sans entrer au couvent, en toute liberté, sans contrainte ni punition, se réappropriant un tabou social. Les garçonnes ont scandalisé ; jeunes filles de bonne famille, elles transgressaient allègrement les limitations sociales imposées à leur genre pour faire ce qu'elles voulaient de leurs cheveux — sinon de leurs corps entiers. Les romans d'Agatha Christie de ces années-là ont nombre de ces héroïnes, associant sang froid et cheveux courts ; elles fument, conduisent des voitures de sport, résolvent des énigmes policières et séduisent les hommes à grands coups d'humour vache. Si la réalité des garçonnes était sans doute un peu moins exaltante, l'image qu'elles ont laissé dans l'imaginaire montre l'étendue de la révolution sociologique qu'elles ont créée. Betty Boop n'était pas si innocente que cela... Les garçonnes étaient envisagées comme des femmes fatales, créatures sensuelles et énergiques, aggressivement hétérosexuelles.

    Arrive la Seconde Guerre Mondiale, douche froide sur l'enthousiasme perdurant des Années Folles, puis les pins up — et l'on retourne aux standards capillaires plus anciens. La vague de tontes qui a marqué l'Europe des années 30 et 40 en Espagne et en France a-t-elle joué ? Toujours est-il que Lauren Bacall, Betty Grable, Rita Hayworth, sont comme Jessica Rabbit fières de leurs crinières. En France, alors que le temps passe, Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, étalent des fleuves de cheveux sous les caméras.
    Audrey Hepburn sera la seule star internationale à porter régulièrement les cheveux courts tout au long de sa carrière.

    Autant que je sache, seules Nathalie Portman et Sinéad O'Connor ont eu le culot d'afficher  un crâne presque rasé. Aujourd'hui, toutes les actrices, toutes les chanteuses, tous les tops models, ont les cheveux longs, voire très longs (je pense surtout aux américaines, qui doivent investir des fortunes en shampooing et en brushing).

    Voyez ce diaporama des 22 styles cheveux courts les plus tiptop : plusieurs ne sont pas, stricto sensu, des cheveux courts. Peu sont vraiment, vraiment courts comme un homme le porterait. On peut prendre le problème par n'importe quel bout, les cheveux courts ne sont pas, dans la tradition comme dans la pratique de 2012, des attributs de féminité. Beaucoup de femmes, dans la rue, ont des cheveux courts, mais les canons de beauté, mais l'idée de la femme en Europe, excluent l'absence de longueur de l'idéal féminin.

    Donc, je dis : ce n'est pas le fait d'avoir coupé mes cheveux qui m'a rendu plus féminine (oui, parce que c'est ça le fil de ce billet, ne l'oublions pas).

    Alors pourquoi tant de personnes différentes qui, pour beaucoup, ne se connaissent même pas, m'ont-elles dit que j'étais plus féminine depuis que je suis coiffée comme Audrey Hepburn ?

    Peut-être parce que la coiffure est plus sophistiquée — avant, je faisais confiance à la loi de la gravité pour s'occuper des boucles, maintenant je mets du gel sur la frange, je me coiffe, enfin on a l'impression qu'on s'occupe des cheveux (mon chef de service, en me voyant les cheveux courts, n'a pas dit que j'étais plus féminine, mais que putain t'es coiffée normal aujourd'hui et pas en tête de loup, t'as changé un truc ?). La sophistication et son corollaire, l'élégance, sont des valeurs très féminines dans notre société ; voyez ces pauvres métrosexuels régulièrement taxés d'homosexualité. Les dandys sont toujours suspects. Un homme, un vrai, ça sent la sueur et la sciure de bois ; les fanfreluches, c'est pour les femmes.


    La semaine dernière, le Grand Journal de Canal Plus avait invité l'équipe du film Do Not Disturb :  Yvan Attal, François Cluzet et Lætitia Casta. Les personnages d'Attal et Cluzet sont amants ; durant toute l'interview, Yvan Attal a pris toutes les peines du monde pour se démarquer de son personnage, insistant lourdement sur le fait que non, il n'était pas gay, il était un vrai mec (alors que personne sur le plateau ne l'avait interpellé à ce sujet). Les clichés étant ce qu'ils sont, on a demandé à Lætitia Casta lequel des deux hommes « était la femme. » Je passe sur la stupidité intrinsèque de la question pour me focaliser sur la réponse : c'était Yvan Attal. Pourquoi ? Parce qu'il prenait du temps pour se préparer le matin, qu'il était toujours en retard, se faisait toujours pomponner par l'équipe de maquillage et de coiffure, faisait attention à ce qu'il portait, ajustait sa mèche dans la glace...
    A moins que l'on apporte la preuve d'une double vie très secrète d'Yvan Attal, il est établi que son genre (construction sociale) correspond à son sexe (donnée biologique) ; il se réclame du genre masculin ; on peut donc affirmer sans trop d'erreur qu'Yvan Attal est bel et bien un homme, et qu'il est probable que Lætitia Casta est au courant de cette donnée. Interrogée par le journaliste, obligée de désigner quel acteur était le plus féminin des deux, elle a spontanément donné le nom de celui qui accordait le plus d'importance à son apparence.

    On a vu que les cheveux courts ne sont pas une évidence pour les femmes. Opter pour une coiffure courte à très courte, c'est faire un choix délibéré. Le choix par défaut, c'est le long. Choisir du très court, c'est une démarche qui influence beaucoup l'apparence, à la fois concrètement (ça change vraiment de tête) et sociologiquement. Une coloration, par exemple, changera tout autant l'apparence au plan concret, mais ne sera pas autant chargée de mystique dans l'imagerie populaire. A moins bien sûr qu'on parle de couleurs non naturelles comme le violet, le vert, le bleu etc (et là on se retrouve inclus d'office dans le mouvement punk). La réappropriation des cheveux courts par les femmes est un acte chargé de sens, comme l'appropriation de couleurs vives peut l'être.

    C'est une réflexion sur l'apparence, qui frappe sur un symbole féminin fort (ce que le violet, par exemple, n'est pas), donc une démarche doublement féminine : parce qu'elle touche au look, et parce que c'est un point de l'apparence qui n'est sensible que pour les femmes. 
    Il n'y a qu'à voir ces pauvres gamins exclus d'écoles américaines pour avoir eu des cheveux longs en étant des garçons : c'était inacceptable pour des traditionnalistes stricts, au point d'être renvoyés chez eux. Je doute qu'une fille aurait été exclue pour des cheveux courts. 
    Une rapide recherche Google retrouve deux cas très médiatiques d'exclusions de garçons aux cheveux longs et aucun cas pour les filles aux cheveux courts.
    Pourquoi ? Parce que les cheveux longs sont exclusivement associés à la féminité, les cheveux courts à la masculinité. Parce que les patriarcats induisent une domination de genre : ce qui est masculin est considéré comme ayant plus de valeur que ce qui est féminin. Il y a ainsi peu ou pas de honte pour une femme à convoiter des valeurs masculines ; elle sort de sa classe inférieure, brise quelques tabous si besoin, mais affiche des éléments valorisés par la société patriarcale. Au contraire, les valeurs féminines qu'un homme peut convoiter sont inférieures à celles qui lui sont dûes par son genre ; c'est une déchéance. C'est pour cela qu'il y a plus de mères qui travaillent que de pères au foyer ; tant qu'à briser les barrières de genre, il est socialement plus acceptable de rechercher des valeurs positives que des valeurs considérées comme négatives.

    Avoir les cheveux courts rend en effet « plus quelque chose », parce qu'il s'agit de la reconquête d'une possibilité perdue après des siècles de lavage de cerveau. Et c'est plus féminin, parce qu'il s'agit de l'esthétique corporelle, domaine par essence réservé aux femmes dans les sociétés patriarcales. Mais que ce dépassement du genre se fasse dans un domaine que l'un des genres est censé négliger limite sa portée.

    C'est pour ça que les Femens, seins nus, font tant scandale. Elles piétinent avec allégresse les normes genrées de bienséance, s'attaquant à une partie du corps cent, mille fois plus chargée de symbolique patriarcale que les cheveux. Couper ses cheveux, ça n'est jamais que de la coiffure, de la mode, des trucs de femmes. Exposer sa poitrine, c'est autre chose.

    Enfin, toutes ces considérations mises à part, les cheveux courts, ça me va plutôt bien.


    13 commentaires
  • Cher Parti des Femmes,

    Nous nous trouvons donc ici à l'aube (bon, OK, il est 18h à l'heure où je commence ce billet, mais c'est toujours le lever du jour quelque part) pour poursuivre un débat mal entamé sur Twitter, où vous m'avez reproché, je crois, de rire en meute (après tout on était deux) de vos objectifs politiques, ce qui aurait dénoté une lâcheté flagrande de ma part. Oh, et puis zut, je te tutoie, de ce tutoiement respectueux et intimiste un peu surrané, qui sied si bien à ce duel d'idées auquel je t'ai provoqué. Et puis nous sommes deux femmes, unies dans la sororité de l'engagement, n'est-ce pas ?

    Le corps du délit est ici. Je laisse chacun en prendre connaissance.

    Je dois dire, d'abord, que c'est très beau ce que tu fais. Sérieux. La politique est un domaine commençant juste à se féminiser, et toutes les initiatives menant les femmes, groupe historiquement et sociologiquement exclu des décisions, à s'intéresser à la chose doivent être applaudies. Et puis, quelque part, mon cher Parti des Femmes, ta naïveté est touchante. C'est très chou, ce que tu dis, et tu devais beaucoup aimer ta maman pour penser les femmes aussi magiques.

    Dans ton manifeste, tu cries, tu hurles des vérités vraies dont j'ai encore parlé avant-hier : ce sont les hommes qui tuent et qui violent, ce sont les hommes qui commandent et font les guerres, prennent les mauvaises décisions, déclenchent des crises économiques et polluent le monde (même si ma Yaris y est sans doute pour un peu aussi). Tout cela, c'est vrai, viscéralement vrai, épouvantablement vrai ; dans notre société patriarcale la violence est principalement le fait des hommes, la passivité la qualité des femmes, et nombre de maux de notre monde viennent de là.

    Je suis d'accord avec toi. Jusque là seulement. 
    Toi, tu dis que mettre les femmes au pouvoir endiguerait cette violence sociale, physique, écologique et économique. Parce que, sans doute grâce à leurs ovaires à hormones magiques, elles sont assez justes et sages pour s'abstenir de faire des méchanteries sociales.
    Moi, je dis que si les femmes n'ont pas commis toutes ces choses affreuses, c'est juste qu'elles n'en ont jamais eu vraiment l'occasion.

    On dit, en mathématiques, qu'un seul contre-exemple suffit à pulvériser une hypothèse. En philosophie (et que sont les féminismes sinon de la philosophie ?), c'est probablement différent mais, pour la beauté de l'exercice, je vais te chercher quelques contre-exemples aux divers points de ton manifeste :
    1. crimes violents uniquement le fait des hommes : Lynndie England a commis des crimes de guerre à la prison d'Abu Ghraib (tortures, viols...), Aileen Wuornos a tué de sang-froid sept personnes, et je peux t'assurer que les femmes sont tout à fait capables de pédophilie et d'inceste (une enseignante vient d'être condamnée pour agression d'un garçon de douze ans) ;
    2. terroristes uniquement hommes : Patricia Hearst est sans doute la terroriste la plus célèbre, rapport à Starmania, mais les mouvements nord-irlandais ont largement prouvé leur capacité à attirer les femmes (avant eux, les mouvements anarchistes russes du début du vingtième siècle étaient eux aussi féminisés) ;
    3. guerres déclenchées par des hommes : Élisabeth 1ère d'Angleterre a bien, bien, bien latté la gueule de l'Invicible Armada espagnole et a réprimé dans le sang les révoltes irlandaises. Catherine II de Russie n'était pas non plus une pacifiste convaincue et a assi son pouvoir de toutes les manières possibles, de préférence violentes ;
    4. économie d'hommes corrompus : Christine Lagarde, actuellement au FMI, n'a pas prouvé ses qualités humanistes durant son séjour au ministère français des Finances ; Laurence Parisot du MEDEF est elle aussi (bien qu'à moindre échelle) très influente dans les domaines économiques. Sans les accuser de corruption, j'attends toutefois les actes qui trancheront la continuité de profit instituée par leurs prédécesseurs. Elles ne sont ni meilleures ni pires qu'eux.

    Tout ça pour attirer ton attention, cher Parti des Femmes, sur le fait que les femmes sont aussi moches que les hommes, parce que c'est la nature humaine. Il n'y a pas de bonté féminine, comme il n'y a pas de violence masculine. Tout être humain est apte aux deux ; soutenir le contraire, c'est être aveuglé par notre patriarcat, qui exige que les femmes soient des êtres doux et poétiques vivant d'amour, d'idéaux et de poneys roses, tandis que les hommes leur feront l'amour violemment, une bière à la main, entre la muscu et le match de foot.

    Tu vas me dire, oui, mais ça, se sont des exceptions, des cas isolés. Et je te dirai pourquoi est-ce que ce sont des cas isolés ? Et tu me diras c'est la faute au patriarcat. Et tu auras raison. Notre société patriarcale, en plaçant avec acharnement des hommes à tous les postes de pouvoir depuis des siècles, et en refusant l'accès des femmes à ces postes, a créé les conditions rêvées pour que la violence étatique institutionnelle soit exercée uniquement par des hommes. Ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais, les pauvres, mais le système qui les a corrompu. Comme il corrompra les femmes lorsqu'elles y auront pleinement accès. Un matriarcat serait tout aussi toxique qu'un patriarcat — toute société comportant une oppression de genre est vouée à l'échec. Au bout de deux siècles de matriarcat, les hommes seraient de petites créatures fragiles inaptes à la dure vie active, seuls à posséder la sagesse nécessaire à l'éducation des enfants.
    Tu vas me dire, mais je ne veux pas opprimer les hommes, je veux juste les remplacer au pouvoir. Et je vais te dire un secret : avoir un jour remplacé intégralement le pouvoir en place est l'apanage des dictatures. 

    Je ne veux pas vivre dans un matriarcat. Je veux vivre dans une société où hommes et femmes naîtront libres et égaux en droits, et pas que sur le papier, une société où les camionneuses et les esthéticiens ne seront ridiculisés par personne, si j'ose paraphraser Virginie Despentes.

    Au plan personnel, sache que je suis interne de chirurgie et que je traîne dans les hôpitaux depuis huit ans. Les chefs de service sont souvent des hommes, les cadres de santé (anciennes surveillantes) souvent des femmes. Tous, ce sont des gens de pouvoir (bon, leur pouvoir couvre une surface inférieure au kilomètre carré et reste limité, mais tu m'accorderas qu'ils sont en position dirigeante). Et bien, tu veux un autre secret ? J'ai vu autant de surveillantes abusives, veules et corrompues que de chefs de service répondant à cette description. Donne du pouvoir à un être humain, et il en profitera. Homme ou femme. Un pouvoir exclusivement féminin ? Ça ne sert à rien.

    Tu ne peux pas remplacer un système oppressif par un autre, et l'appeler une justice parce que les opprimés deviennent les dirigeants, et écrasent les dirigés. Et même si tu ne veux écraser personne parce que tu as bon fond, au final, tu le feras. Tu veux chasser tous les hommes du pouvoir et les remplacer par des femmes ? Tu créeras une dictature de femmes. Il y en a qui ont essayé de chasser tous les riches du pouvoir et de les remplacer par des prolétaires. Ça a donné l'URSS, les goulags et des millions de morts. Il y en a qui ont essayé de chasser leur shah vendu aux causes étrangères, et de le remplacer par des vrais gens du pays opprimé. Ça a donné l'Iran qu'on connaît aujourd'hui. Tu veux qu'on continue la liste ? Et ne me dis pas que cette liste n'est pas valable parce que je parle de régimes patriarcaux. C'est une fausse excuse.

    Et là tu dois être en train de me hurler dessus que je suis un infâme suppôt de la phallocratie et que je mérite d'être enterrée vivante sous les bouquins de Susan Faludi.

    Notre principale différence est que toi, tu croies à la bonté des femmes — bonté naturelle accompagnant les ovaires et le double X — et à la violence des hommes — violence innée de brutes qui pensent avec leur sexe. Pas moi. Alors, je te conseillerais bien de lire Beauvoir, mais les bouquins sont épais et peut-être que ton libraire est fermé le mercredi. Toujours est-il qu'avec la rentrée des classes, seul un fou irai dans une librairie le premier mercredi de la première semaine d'école, et je pense donc que tu n'iras pas t'acheter le Deuxième Sexe pour le lire dans la foulée. Alors je vais te résumer la partie de la première partie qui t'explique pourquoi il n'y a pas de matriarcat, mais bel et bien un patriarcat en acier trempé, et pourquoi les femmes sont considérées comme passives.

    Au départ, tu vois, il y avait des chasseurs-cueilleurs à peine sédentarisés. Évidemment on ne connait rien de leurs sociétés, mais Beauvoir estime que, rapport aux grossesses, les femmes avaient un statut particulier. Évidemment, aujourd'hui on sait qu'un homme transmet la vie tout autant qu'une femme, mais à l'époque c'était pas forcément évident. Absence de contraception oblige, elles étaient sans doute plus sédentaires que les autres, parce que va courser un caribou en étant enceinte pour la cinquième fois en quatre ans. Tisser des tapis et préparer le jardin, c'est quand même plus accessible dans ces conditions.

    Et il y a le fait que toute société humaine se construit dans un processus d'altérisation. Entends-moi bien : si tu veux construire un état, une culture ou un village, tu vas obligatoirement te placer en contre-point d'autre chose (ça, tu le retrouveras aussi chez Sartre, c'est un concept existentialiste). Cet autre chose, ça peut être les Boches, si tu es dans la France de l'Entre-Deux-Guerre ou en post-WWII immédiat. Ça peut être les Français, si tu es Anglaise du début du dix-neuvième siècle. L'Autre, pour devenir Autre, il a juste besoin d'être mystérieux. Parler une autre langue est un bon début. Avoir des trucs bizarres qui se passent dans ton utérus à intervalles réguliers en est un autre.

    « On a dit déjà que l'homme ne pense jamais qu'en pensant l'Autre, nous explique Simone ; il saisit le monde sous le signe de la dualité ; celle-ci n'a pas d'abord un caractère sexuel. Mais naturellement étant différente de l'homme qui se pose comme le même, c'est dans la catégorie de l'Autre que la femme est rangée ; l'Autre enveloppe la femme. [...] Dans la mesure où la femme est considérée comme l'Autre absolu,  c'est-à-dire — quelle que soit sa magie — comme l'inessentiel, il est précisément impossible de la regarder comme un autre sujet.»

    Et là on arrive à la dichotomie qui a conditionné l'existence des femmes pendant des siècles, et qui continue de le faire sur une grande partie du globe : sujet contre objet, transcendance contre immanence, activité contre passivité, homme contre femme. Pour Beauvoir, le patriarcat est basé sur le postulat que seuls les hommes auraient une capacité à l'action et que les femmes attendent que ça passe. Et quand tu lis Despentes, tu en as confirmation. Ses propos sur le viol sont furieusement vrais. Tiens, tant qu'à aller chez ton libraire, achète aussi King Kong Théorie. C'est dix fois moins long que le Deuxième Sexe et tout aussi bien.
    J'ai par ailleurs une sainte horreur de Jean-Jacques Goldman, mais le patriarcat, c'est un truc qu'il a très bien compris lui aussi. Je ne vais pas t'infliger des liens vers Elle attend et Là-bas, mais ce sont deux chansons qui t'exposent royalement la passivité/frigilité/attentisme féminine opposée à l'action masculine supposée. Ce que tu retrouves dans quantité de livres et de films. Ce que tu retrouves dans l'imagerie populaire de beaucoup de monde.

    Une fille qui drague ? Une fille qui vit seule, prend des initiatives seules et fait des choses sans mec ? Une fille qui ne veut pas d'enfants ? Une mère qui laisse l'éducation des gosses à son compagnon ? Bref, des femmes qui sont impliquées dans le siècle ?
    C'est pas très vendeur.
    La dragueuse se fera accuser d'être une pute ; lorsque la sexualité féminine n'est pas subordonnée au désir d'un homme (de préférence toujours le même), elle est suspecte, vulgaire, c'est une « femme de mauvaise vie », la catin de Babylone vêtue de rouge. Pourquoi ?
    Celle qui se débrouille très bien toute seule se fera accuser de frigidité ou, pire, d'homosexualité ; lorsqu'une femme agit sans cadre masculin proche, on l'accuse de vouloir devenir un mec, de refuser anormalement leur contact, on l'accuse de tas de choses, sans s'occuper vraiment de son but. Regarde les grandes sportives interviewées par des hommes : on en revient toujours à leur faire dire qu'elles sont belles, qu'elles se maquillent et se conforment aux normes du patriarcat. Parce que c'est rassurant pour les hommes qui les écoutent et la société patriarcale, pour qu'elles ne soient pas une menace par leur indépendance. Pourquoi ?
    Celle dont le mec a choisi d'être père au foyer se fera descendre à boulets rouges. Une femme doit s'occuper de ses enfants. Déjà les mettre à la crèche pendant qu'elle travaille c'est suspect, mais que l'homme s'en occupe ? Qu'un homme soit ravalé à une tache historiquement féminine ? C'est subversif, ça remet les préjugés de genre en question, et au final, les deux s'en prendront socialement plein la tronche. Pourquoi ?

    Pourquoi ? Parce qu'une société genrée va obligatoirement genrer les rôles sociaux. Il y a des rôles d'hommes et des rôles de femmes. Des fois ça change : au début, les métiers de l'informatique avaient un recrutement plutôt féminin (vois ce billet de Fog Creek, des programmeurs/ses). Il y a vingt ans, la médecine était un métier d'homme — et il y avait 80% de filles dans ma promo (bac 2003). Ton système de pouvoir exclusivement féminin (qui est basé sur des assomptions irréalistes et sublimées de la féminité) ne servira qu'à créer de nouveaux rôles tout aussi genrés que les précédents.

    Les choses changent, mais pas assez vite. Je comprends que tu en aies marre et que tu veuilles une révolution, renverser le patriarcat par la voie des urnes, et puis basta. Mais le problème des révolutions, c'est qu'elles inversent les rapports de force.

    Ce que veulent les féministes, c'est une disparition des rapports de force entre les genres.

    C'est pour ça que je n'aime pas ce que tu fais. Tu n'es pas assez radicale. Tu ne vises qu'une inversion du système. Moi, je veux qu'il disparaisse. Et pour finir, je vais te citer Despentes :

    « Si nous n'allons pas vers cet inconnu qu'est la révolution des genres, nous connaissons exactement ce vers quoi nous régressons. Un État tout-puissant qui nous infantilise, intervient dans toutes nos décisions, pour  notre propre bien, qui — sous prétexte de mieux nous protéger — nous maintient dans l'enfance, l'ignorance, la peur de la sanction, de l'exclusion. Le traitement de faveur qui était jusqu'alors réservé aux femmes, avec la honte comme outil de pointe pour les tenir dans l'isolement, la passivité, l'immobilisme, pourrait s'étendre à tous. Comprendre les mécanismes de notre infériorisation, et comment nous sommes amenées à en être les meilleurs vigiles, c'est comprendre les mécanismes de contrôle de toute la population. Le capitalisme est une religion égalitariste, en ce sens qu'elle nous soumet tous, et amène chacun à se sentir piégé, comme le sont toutes les femmes. »

    Et tu sais quoi ? L'égalité des genres comme arme politique, c'est super cool.

    Bisous,

    Stockholm

     

    PS : je crois que je vais créer un point Lynndie England, comme le point Godwin, pour les gens qui s'entêtent à placer les femmes sur un piédestal idéalisé. Particulièrement si ce sont elles-mêmes des femmes. Elles, elles auront deux points Lynndie England.

    PPS : malheureusement, les mouvements anti-hommes comme le tien participent à l'image de viragos castratrices souvent accolée aux féministes. Il fallait te le dire. J'ai bien lu ta page intitulée Les hommes sont-ils tous mauvais ?, et je suis contente que tu ne considères pas officiellement tout ce qui porte couilles comme méritant la mort, mais tu t'enfermes dans des préjugés de genre issus du patriarcat. Et si, tu es anti-hommes.

    PPPS : j'ai conscience que tu es probablement familière avec les grandes théories féministes, et je m'excuse d'en avoir redétaillé certaines, mais tu ne seras pas la seule à lire, tu comprends ?

    Edit : vous pouvez lire ici, la réponse du Parti des Femmes.


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  • Aujourd'hui, ou plutôt hier, je suis allée à Castorama. En arrivant sur le parking, j'ai vu une belle et intéressante campagne d'affichage pour leur carte de fidélité.

    Une première affiche montre un jeune homme caucasien genre Guillaume Canet, l'air las et détendu de celui qui vient de se crever le cul à raboter une belle étagère. Il nous dit que si son outil tombe en panne — donc pas sa faute, il est victime d'un matériel défectueux — on lui change pendant un an.

    Stéréotypes

     

    Une deuxième affiche montre un homme moins jeune, caucasien genre Jean-Luc Delarue sans lunettes, siégeant sur le trône d'un motoculteur, l'air pensif. Mais il est heureux, et même serein, parce que la garantie constructeur est étendue par le magasin.

     

    Stéréotypes

    Une troisième affiche montre un charmant jeune homme, caucasien genre le petit frère benêt d'une de mes copines. Lui aussi, il est détendu du slip : voyez la nonchalance avec laquelle il s'appuye sur sa planche plus grande que lui. Mais il a une bonne raison de l'être, puisqu'en cas d'erreur de coupe il peut venir faire changer sa planche. On ne précise pas qui a fait l'erreur ; mieux vaut glisser pudiquement sur le sujet.

     

    Stéréotypes

    Par contre, la quatrième affiche, c'est une autre paire de manches. C'est une jeune femme, caucasienne genre bécasse, qui n'a pas d'accessoire : ni planche, ni motoculteur, ni perceuse. Même pas des rideaux, et pourtant les dieux savent s'ils en vendent chez Castorama. Elle est là, et attention, elle n'a pas l'air détendu : regardez-la, elle a l'air mutin d'une gamine qui vient de faire une connerie. Elle cache sa bouche derrière ses mains, elle est recroquevillée sur elle-même, tout parle d'insécurité et d'immaturité. Et puis surtout, elle a le droit d'être maladroite : c'est même le service client qui le dit.
    Les trois hommes ont droit à des défauts matériels, à des motoculteurs en panne hors garantie et à des planches mal coupées. Elle, avant d'avoir le droit de bricoler avec du matériel qui tient la mer, elle a le droit d'être maladroite.

    Stéréotypes

    Vous voyez où je veux en venir ?
    D'une part, même si 75% des clients de Castorama étaient mâles, ce qui est possible, ils ne seraient pas tous, en France en 2012, de pedigree européen-pâlichon inscrit au LOOF (en tout cas je l'espère).
    D'autre part, et ce en dehors de toute question colorimétrique, l'image de la femme que cette campagne véhicule est proprement affligeante. Les trois hommes représentés sont sûrs d'eux, bien dans leur peau, heureux de leur vie et de leurs achats. La femme est honteuse, incertaine ; on ne sait pas si elle a acheté une pompe de piscine ou du matériel de peinture. Représentée hors contexte, elle n'est pas une cliente spécifique, elle est une femme, la femme, genre c'est déjà bien qu'ils en aient mis une. Et pourtant elle illustre un propos : la maladresse. On ne sait pas si elle fait plutôt de la décoration, du bâtiment, du jardin ou du bricolage, par contre on sait qu'elle est maladroite.

    Vous me direz, à quoi bon aboyer là-dessus ? Il y a des sujets plus préoccupants à débattre en ce moment : les positions des candidats sur l'euthanasie, sur l'IVG, sur la tolérance entre les cultures...
    Ce billet ne va pas changer le monde, et encore moins cette campagne d'affichage indigne de la chaîne de magasins qu'elle représente. Mais si on ne parle pas de ces petites choses du quotidien, ces représentations biaisées, partisanes et réductrices, comment s'attendre à ce qu'elles changent ? Elles ne sont, hélas, que des représentations des stéréotypes dominants dans notre société. En parler, c'est peut-être déjà lancer le débat, et faire bouger les idées est le premier pas dans le changement des mentalités.


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  • Au moment de reprendre le téléphone d'astreinte, je supplie et j'implore Apollon, médecin, Imhotep et Maïmonide, les prenant à témoin que je décrocherai avant la troisième sonnerie, de m'accorder les faveurs suivantes :

    Me laisser absorber 2500 calories en 24 heures,
    Me permettre de dormir  plus de trois heures par nuit et, le cas échéant, ne pas réveiller mon coloc ou mon chat en partant au SAU à 3h du matin.

    Mon premier souci sera de ne tuer personne par manque de sommeil. Je donnerai mes soins à tout patient pour qui la régul me téléphonera. J'interviendrai pour les calmer s'ils sont énervés (la régul), pour les hospitaliser (les patients) si la maison c'est juste pas possible.

    Admis en salle de garde, je tairai les ragots qui me seront confiés. Reçu au scanner, je sera sympa avec les radiologues et les SMURistes, et je me retiendrai de faire une thoracotomie sur la table.

    Je préserverai l'indépendance nécessaire à ma mission sauf si c'est des croissants frais. J'apporterai des pizzas à mes confrères ainsi qu'à leurs familles.

    Que les hommes et mes confrères m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré si j'y manque.


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  • Récemment, le Di-Antalvic, association de paracétamol et dextropropoxyphène, a été retiré. Motif : les demi-vies de chaque molécule étant différentes, il y avait un risque d'hépatite médicamenteuse au paracétamol.

    Aujourd'hui, on parle de retirer le brave tramadol, qui, à part flanquer la nausée à certains, n'a jamais fait de mal à personne. Bien au contraire, puisqu'il s'agit d'un antalgique. Le tramadol est commercialisé sous diverses appellations : Contramal, Topalgic... En association avec le paracétamol, c'est l'Ixprim.
    Mais les forums de Doctissimo « on » dit qu'il est addictif ! C'est mal, un médicament addictif ! Et même que 20minutes dit que c'est dérivé de l'opium ! Putain mais c'est dangereux, l'opium !

    Ouais. Alors.

    D'abord, qu'est-ce que c'est que les antalgiques (à part des médicaments contre la douleur).
    On les divise en trois paliers, palier I, palier II et palier III, selon l'intensité de l'action. Le palier I, c'est le paracétamol, le bon vieux Doliprane en 1 gramme toutes les 6 heures. Le palier III, ce sont les morphiniques : d'abord, bien sûr, la morphine elle-même sous toutes ses formes, orales et injectables, et ses proches cousins (je pense surtout aux patchs de fentanyl, qui ont changé la vie des douleurs cancéreuses). Ce qui est plus puissant que le paracétamol et moins puissant que les morphiniques est un palier II.
    Les paliers I sont en vente libre. Les paliers III nécessitent des ordonnances sécurisées et ont des durées de prescription limitée dans le temps, en raison du potentiel addictif majeur, pour essayer de prévenir les traffics. Les paliers II sont délivrés sur ordonnance simple.

    Prendre en charge la douleur veut dire multiplier les traitements. Multiplier, et pas additionner,  parce que les effets des molécules ne s'ajoutent pas, ils se combinent pour obtenir un effet supérieur à celui des deux molécules prises séparément. En chirurgie, ça veut dire souvent une anesthésie péridurale, une rachi-anesthésie ou un bloc loco-régional en plus des médicaments. En termes de médicaments, ça veut dire combiner les classes.

    Les prescriptions standard d'antalgiques en post-op sont souvent protocolisées (sinon par service, du moins par prescripteur). En fonction de la douleur « attendue », on va pouvoir avoir :
    - pas mal mal : palier I + palier III d'action longue en systématique, et palier II et palier III d'action rapide en si besoin.
    - pas trop mal : palier I + palier II en systématique, et palier III d'action rapide en si besoin
    A la sortie, on prescrit en général du palier I en systématique pendant quelques jours, avec un palier II si besoin.

    Pas besoin d'être grand druide pour voir que les antalgiques de palier II, dont le villipendé tramadol, sont le pivot du la prise en charge de la douleur : ils évitent de prescrire des morphiniques. Il ne faut pas rester avec la douleur, tout le monde est d'accord là-dessus, et les patients en premier. La douleur est nocive, elle ne vous gagnera pas le Paradis. Avoir mal, c'est mal. Mais souvent, le paracétamol ne suffit pas. Alors pourquoi ne pas donner de morphiniques à tout le monde ?
    Parce que les morphiniques ont des effets secondaires : désorientation, hallucinations, constipation, pour parler des plus fréquents. Ces effets secondaires dépendent bien sûr de la dose (plus elle sera élevée, et plus le risque d'effets secondaires est élevé), et leur intensité varie selon les personnes et la molécule. Donc si on peut diminuer les doses administrées, on aura moins d'effets secondaires, et l'absence de douleur ne sera pas achetée par, mettons, un fécalome. 
    Pour moins donner de morphiniques, il suffit de donner des antalgiques de palier II en plus du paracétamol.

    Mais vous allez dire attendez, elle ne parle pas de l'addiction ! La morphine ça rend accro ! C'est pas un effet secondaire, ça ?
    Non. Pas quand on a mal.

    Imaginez vous (oui, vous, en train de me lire). Plusieurs scénarios au choix :
    - on vient de vous opérer de quelque part, il y a des drains, des coutures, vous ne pouvez pas vous tourner sans avoir mal,
    - vous avez une maladie chronique douloureuse, invalidante, qui vous empêche de faire votre métier et votre vie,
    - vous avez un cancer de quelque part, avec des métastases osseuses hyper douloureuses.
    Si une gélule d'Acti-Skénan, un patch de fentanyl, une gélule d'Oxynorm ou de Sophidone, n'importe quel morphinique adapté à la situation, vous permet de ne plus avoir mal, de bouger, de vous lever, de vivre tranquille, vous la prendrez, non ? Entre un lit de souffrances et une balade dans le jardin, la différence peut être une prise de morphiniques. Quand vous aurez mal, vous prendrez des morphiniques, parce que vous en aurez besoin. Quand vous n'aurez plus mal, vous n'en prendrez plus. Si vous avez mal six jours, vous en prendrez six jours. Si c'est six mois, ce sera pareil, et vous ne serez pas accros. Quand il n'y a plus de douleurs, il n'y a plus de besoins de médicaments. Vous ne serez pas accro. Vous aurez simplement pris un médicament adapté à votre maladie, pendant la durée de la maladie.
    Si les morphiniques vous entraînent des effets secondaires, on essayera de diminuer les doses, de changer de molécule, et de traiter les symptomes des effets secondaires. Le risque d'effets indésirables est là, mais le bénéfice est majeur : ne pas avoir mal, au lieu de se tordre de douleur. Si pour ça faut prendre des laxatifs en plus, on en prendra. C'est la balance bénéfices/risques : pour ne pas nuire, il faut que les bénéfices attendus soient supérieurs aux risques escomptés.

    Ça, c'est pour les douleurs intenses et invalidantes imposant des morphiniques. Si vous avez juste mal mais pas trop, vous prendrez d'abord du Doliprane, mais ça ne suffira pas. La douleur de l'entorse vous empêchera de bouger, même d'aller travailler. Est-ce qu'il vous faudra prendre des morphiniques ?
    Une prise de morphiniques aura les mêmes effets indésirables que si votre douleur était intolérable, mais le bénéfice sera moindre, puisqu'on passera simplement « mal » à « pas mal » au lieu de « insupportable » à « vivable. » La balance bénéfices/risques est en défaveur de l'utilisation de morphiniques, d'autant plus que d'autres traitements existent et ne possèdent pas ces effets indésirables.
    Je ne vais pas faire rentrer des opérés chez eux avec une prescription de morphiniques s'ils n'en ont pas besoin. Je ne peux pas les laisser avec que du paracétamol non plus. On n'a déjà plus de dextropropoxyphène, ne nous retirez pas le tramadol !

    S'il n'y a plus de tramadol, plutôt que de la morphine orale d'action rapide, sur quoi se repliera-t-on ? Des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS, soit tout ce qui se termine en -ène) ? En voilà des médicaments dangereux, en vente libre, fréquents responsables de séjours en réa, de chocs septiques, de reins flingués et de dialyses. Des médicaments avec de nombreuses contre-indications, à manier avec précaution, et dont tout le monde se gave librement au mépris de la balance bénéfices/risques. Faire passer tous les AINS sur prescription médicale seule permettrait déjà de limiter la iatrogénie, bien plus qu'une rare et illusoire addiction au tramadol. On sauverait plus de vies (et de reins) comme ça qu'on n'éviterait de camés potentiels.

    Oui, le tramadol est un dérivé du pavot, et c'est un lointain cousin des morphiniques, dont il partage certains effets indésirables. Ceux-ci sont pourtant bien moindres : moins fréquents, moins intenses, appropriés pour des douleurs moins fréquentes et moins intenses que celles requérant des morphiniques.

    Que voulez-vous, c'est un médicament, pas de l'homéopathie !

    Les taxanes sont dérivés de l'if. Les taxanes sont des poisons. Les taxanes sauvent des vies, même s'ils flanquent la gerbe et font dégringoler les globules blancs : ce sont des molécules de chimiothérapie. En termes de balance bénéfices/risques, les taxanes, comme toutes les chimiothérapies, sont parfois discutables, discutées dans leurs indications. Quand on n'a pas de cancer, prendre des taxanes est dangereux. Quand on en a un, ça peut vouloir dire voir grandir ses petits-enfants.

    La warfarine est dérivée du mélilot. C'est la mort-aux-rats, qui déclenche des hémorragies mortelles. C'est le chef de file des antivitamine K, qui évitent, entre autres, de mourir d'une embolie pulmonaire, d'un AVC massif, ou d'une valve aortique prothétique bouchée par un caillot. Quand on n'en a pas besoin, en prendre est un risque inutile. Quand on en a besoin, on en prend, et on surveille de près l'état de coagulation du sang, vu les risques : le dosage est étroit. Mais ça évite de mourir, principalement.

    Les médicaments agissent sur le corps, en bien et en mal. Quand ils sont prescrits pour une bonne indication, le bien est très largement supérieur au mal. Aujourd'hui, la médecine reste un art, mais devient une science. Science humaine, versatile, incertaine, mais science tout de même, capable d'apporter des réponses franches et éclairées à certaines questions. On connaît bien les molécules d'usage aussi courant que les antalgiques. On sait les manier. On, c'est-à-dire nous, médecins, mais aussi vous, patients. Si on vous dit quels effets secondaires doivent vous faire diminuer ou arrêter le traitement, vous n'êtes pas débiles, vous le ferez. Si on vous explique que quand vous sentez que ça va mieux vous pouvez espacer les prises jusqu'à arrêter le traitement, vous le ferez. Si on sait que ça soulagera votre douleur, c'est que ce sera efficace, et sans risques majeurs. Les risques mineurs, dans ce cas-là, sont négligeables. Vous ne deviendrez pas des junkies en huit jours, ni même en vingt. Il est de toute façon probable que vous soyez déjà accro à autre chose : clope, café, Granola, footing, les addictions sont présentes dans nos vies, qu'elles soient chimiques ou comportementales, surtout comportementales. Ce n'est pas le tramadol qui va vous changer en zombie avide de narcotiques, parce que vous en aurez pris parce que vous aviez mal.

    Prenez votre tramadol, ne restez pas avec ce lumbago. Au pire, ce soir, vous dormirez mieux. C'est une prescription : ne vous en gavez pas inutilement. Mais quand vous en avez besoin et qu'on vous en propose, ne le refusez pas, vous vous feriez du mal.


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