• Donc, l'autre jour, je suis allée me promener dans la campagne. Nous sommes en décembre, il a beaucoup plu ces temps derniers, et il a même neigé en altitude. Bien.
    Voilà une situation qui impose des mesures adéquates en matière de chaussures.

    Il faut commencer par bannir tout ce qui est beau. Oubliez les ballerines à pois comme en ont les greluches de l'île de Ré (Grelucha saint-martiniensis), les bottines en daim flambant neuves et, bien entendu, les sandalettes à talons.
    La meilleure manière de procéder dans ce cas est de s'asseoir devant le placard aux chaussures et de sortir les boîtes au fur et à mesure. Allez-y, faites-le, nous ne sommes pas pressés.
    Voilà, très bien.
    Oui, les bottes cavalières, aussi. Elles ont des semelles qui glissent.
    Parfait, nous pouvons continuer.

    60% des paires de chaussures disponibles sont maintenant éliminées. Passons à la suite, j'ai nommé : les chaussures de sport.
    Mais non, vos vieilles baskets archi-confortables ne vont pas, enfin ! La semelle est aussi lisse que le crâne d'Alain Juppé ! Je suis sûre qu'au Québec, il n'avait pas ce type de chaussures...
    Ah. Enfin.
    Du fond du placard émergent, telles le berceau de Moïse sur les eaux du Nil, vos chaussures de marche à semelle anti-dérapante (vu de dessous, on dirait un pneu d'engin de chantier), celles qui tiennent la cheville contre les entorses et ont (presque) le GPS intégré (147 euros chez Décathlon).
    Oui, enfin, elles sont en toile, hein. Parce que le ciel brillant et les feuilles qui chantent sous la brise légère, c'est sur l'acceuil. Ici, c'est la vraie vie. Et, dans la vraie vie, il y a de la boue.

    Attention, quand je dis boue, je ne parle pas du sol un peu détrempé par la petite pluie de la veille. Je parle de ce qui tiendrait la première place au Concours International des Boues et Marais si les tourbières d'Ecosse n'existaient pas. Vous savez, dans Ford Boyard, quand ils font des combats de boue ? Et bien ils se fournissent chez nous. Au pied du Puy-de-Dôme. Sur le petit sentier qui longe le bois-des-champignons et, plus précisément, au niveau des espaliers.
    En effet, bien que la zone soit un parc naturel, le terrain demeure la propriété de particuliers, qui ont donc installé de jolis fils de fer entre les parcelles (ils ne sont pas Auvergnats pour rien non plus). Le Conseil Régional, prévoyant, a, dans sa grande mansuétude, prévu des espaliers pour traverser les clôtures et continuer les sentiers.
    Les-dits sentiers existant depuis des lustres, des générations de promeneurs les ont empruntés. C'est pourquoi, quand il a plu ou neigé dans la semaine, il y a un pouce de boue sur les sentiers les plus fréquentés. Sur les autres, on s'enfonce de dix centimètres à chaque pas, à cause des vaches qui ont bien creusé le terrain.
    Et, aux espaliers, comptez en bien vingt. Les petits chiens reculent, de peur de se noyer, et seuls les téméraires franchissent ce bourbier sans frémir.
    (Les intelligents, eux, vont discrètement arracher une ou deux branches de genêts pour poser sur la boue et passer sans problème... Ceci dit, quand on est souple, mieux vaut escalader la clôture, c'est plus rapide. Mais ce n'est pas le sujet.)

    Et vous voudriez imposer un tel calvaire à vos chaussures de marche ? Sans coeur, va ! Vous les voyez, les pauvres, patauger dans cette gadouillasse collante, et laisser passer l'eau à travers la toile pour vous tremper les pieds ?
    Ah, mais quand même !

    Donc, éliminons les chaussures de marche.

    Et là, il ne reste plus qu'une seule paire dans le placard.
    Les bottes de neige.
    Elles sont vieilles. Un peu sales. Assez sales, même. Le fourrage, à l'intérieur, est écrasé et fait des peluches de la couleur des trois paires de chaussettes les plus chaudes que vous possédiez. La semelle intérieure isotherme pèle aux talons.
    Mais elles possèdent plusieurs qualités : a) elles sont chaudes ; b) la semelle accroche et c) elles en ont tellement vu qu'elles ne craignent plus rien.

    Va donc pour les bottes de neige.

    Vous les enfilez donc (après avoir un peu rangé le bazar) et vous allez au garage prendre la voiture. Et là, premier problème.
    Vous n'avez jamais conduit avec ces bottes-là.
    Qu'à cela ne tienne ! Vous vous installez d'un air royal au volant de votre Saxo chérie, et c'est parti pour l'aventure ! Aventure qui commence au bout de la rue, quand vous manquez emboutir l'arrière-train d'une Mercedes (oui, on ne bugne jamais une 205 pourrie, toujours une belle wouature toute neuve bien chère... ou alors la sienne ! c'est la loi de Murphy, hélas.)
    Mais pourquoi tant de violence routière ?... ma foi, sans doute à cause des trois centimètres d'isolation séparant votre pied de la pédale de frein.
    Conduire sur une vingtaine de kilomètres (route sineuse) dans ces conditions est... très intéressant. Je suis sûre que les assureurs adorent.

    Enfin bref, vous finissez par arriver au parking du Puy-de-Dôme (pas trop bourbeux), puis vous faites une loooooooongue balade de trois heures, les pieds dans la gadoue, la gadoue, la gadoue, et aux anges de retrouver vos montagnes où vous n'étiez pas venue depuis longtemps. L'appareil photo au poing, vous mitraillez les volcans, les nuages, un peu tout ce qui passe... et puis c'est l'heure de rentrer pour cause de forte envie de thé et de petits gâteaux.

    Et première surprise... Aux trois centimètres de pneu de chantier se sont subitement rajoutés quatre centimètres de boue. Vous voilà donc partie pour une bonne séance de grattage de semelles dans l'herbe.
    Puis deuxième surprise... Votre pantalon, lui aussi, est plein de boue. Oh, devant, ça va, c'est présentable. Mais derrière... il y en a jusqu'à mi-mollets.
    Forte de votre devoir civique (il est interdit de ramasser quoi que ce soit dans le parc, et, pour l'occasion, on va étendre ça à la glèbe fertile des volcans), vous entreprenez de détacher de votre personne cette partie des monts d'Auvergne qui a entamé une relation fusionnelle avec votre personne.
    Quand, d'un coup, le choc.

    Une vache vous regarde.
    Une magnifique salers de plus d'une demi-tonne, qui mâche langoureusement un brin d'herbe entre ses mâchoires vigoureuses. Ses copines aux cornes en forme de lyre sont au fond du près, derrière la barrière électrifiée : aucun danger.
    Vous regardez la vache.
    Moment d'émotion.
    Puis la vache se tourne, regarde ses collègues, vous regarde, et se dirige tranquillement vers le fond du près rejoindre les autres.
    Et là, vous croyez l'entendre dire : "Non mais visez-moi un peu cette gourde-là qui vient patauger dans la boue avec ses bottes de neige..."

    Abasourdie, vous mettez un moment avant de réagir et de crier :"Greluche ! Je voudrais t'y voir, toi !"

    Puis, devant l'absence de réaction, vous regagnez votre voiture, dépitée, jurant bien que l'on ne vous y reprendra plus.

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  • La tecktonik.
    Vous savez ce que c'est ?

    Vous en avez, de la chance, alors... parce que moi, je ne sais pas. Enfin si, je connais en géologie la tectonique des plaques, ce phénomène qui a permis aux descendants des Gaulois de ne pas avoir Georges Buisson comme Président Suprême (ceci dit, un Astérix surexcité aux cheveux teints en noir ne vaut peut-être pas mieux, enfin, passons). Il paraît qu'on a eu la preuve de l'existence de la tectonique des plaques en trouvant deux squelettes identiques de dinosaures au Brésil et en Côte d'Ivoire.
    Fasse le Ciel que la tecktonik ne connaisse pas une si écrasante popularité !

    J'ai donc le privilège de vous décrire ici cette pathologie émergeante. Mais on n'appellera pas ça le syndrome de Stockholm, d'abord parce que le nom est déjà pris, et puis parce que d'autres ont fait l'observation avant moi. Nul doute que l'on peut trouver des données de littérature à ce propos; le nom donné à ce regroupement de signes cliniques sera donc plus probablement "syndrome de teck-tonik13.skyrock".
    C'est quand même sacrément plus classe que "nouvelle danse à la *** des adolescents en révoltes récupérée par les vendeurs de fringues". Bien qu'attribuer le nom de danse à cet ensemble de mouvements dispersés revient à appeler Marc Lévy un écrivain, et Nolwen Leroy une grande chanteuse...

    La première fois que j'ai observé des jeunes danser la tecktonik, mon premier réflexe a été de sortir mon portable et d'appeler le Samu.
    Oui, j'ai cru qu'ils faisaient une crise d'épilepsie tonico-clonique généralisée, appelée haut mal par nos ancêtres. Mais, devant l'absence de chute et de perte de connaissance, force m'a été de réviser mon diagnostic.
    Et de m'orienter vers une crise partielle simple avec signes moteurs.
    Petit mal pour les intimes.
    Ceci n'enlevait rien au caractère d'urgence, mais j'avais le temps de réfléchir.

    Toutefois persistait un élément dérangeant: l'apparente synchronisation des clonies avec la musique qu'écoutaient ces jeunes gens depuis une chaîne stéréo posée non loin d'eux. Etrange...
    S'agissait-il alors d'un envoûtement vaudou ? Etaient-ils victimes du sortilège Endoloris de l'univers d'Harry Potter ? Mais aucun sorcier ne semblait se dissimuler à proximité, et les victimes ne paraissaient pas souffrir...

    Après avoir ainsi éliminé ces différents diagnostics, la lumière m'est venue. Eblouissante. Aveuglante.
    Quelle sotte j'avais bien donc été !
    J'avais sous les yeux cette espèce que je recherchais inlassablement depuis des semaines, et mes yeux étaient restés couverts d'écailles. Mais une quelconque grâce divine, sûrement imméritée (attention à ne pas attirer la vigilance de mon ange gardien là-dessus, une bonne poisse pourrait me tomber dessus après pour compenser), m'a rendue la vue.
    Il s'agissait des mâles des greluches !

    Alleluia.
    Ma quête touchait à sa fin.
    Je suis tombée à genoux sur le trottoir et, perdue dans une transe céleste, j'ai contemplé la beauté de ces êtres. Ils avaient, par je ne sais quel artifice, raidi leurs cheveux de diverses manières, évoquant tour à tour le hérisson mal embouché et la scie circulaire. Celui-ci arborait fièrement un casque noir, luisant comme l'aile du corbeau, et celui-là, sous une frange glacée, prenait des airs d'éphèbe androgyne... J'ai vu, tatoué sur un bras, un pentacle noir faisant écho à l'aigle épanouissant ses ailes dans le dos des gilets des danseurs. De quel seigneur est-ce la marque ? Quelle maison possède semblables armes ?

    Et puis quelqu'un a trébuché sur moi et je suis revenue sur terre en grommelant quelque chose comme "perdu mon ticket de tram".
    Ben oui, on ne se met pas à genoux sur un trottoir à l'heure de pointe de la fréquentation des centres commerciaux. Ce n'est pas correct (d'un autre côté, s'il ne fallait faire que ce qui est correct...), et on risque surtout de se faire marcher dessus. Ce qui est salissant, en plus d'appeler des représailles.
    Bref, j'ai épousseté mon jean et je me suis appuyée à un pilier pour observer ces jeunes, à la manière d'un éthologue cherchant à percer les secrets de la parade amoureuse des chrysochloridés du Gabon.
    Après avoir enfilé les lunettes de soleil de Brad Pitt dans SpyGame, le vieux pardessus de Colombo et l'allure dégagée d'une héroïne hitchcockienne, la blondeur en moins, je me suis mise en demeure d'espionner ces jeunes gens. A seule fin de percer les mystères de la crise qui les secouait, bien entendu.

    Les mouvements les animant étaient étranges. Surnaturels, presque. Vous connaissez les trucs bizarres des films de science-fiction ? Ces machins gluants qui veulent bouffer le chat qui se promène dans les couloirs du vaisseau spatial ?
    Vous voyez ce que je veux dire ?
    Parfait.
    Donc, vous prenez une bestiole de l'hyper-espace, et vous la connectez à une prise de courant. Comme la sale bête contient de l'eau, le courant va passer, et ce qui lui tient de muscle va se secouer. (NB: on peut aussi réaliser cette expérience sur son pire ennemi, mais la loi le déconseille paraît-il fortement) Des mouvements disgracieux enchaînés sans suite se succèdent alors par saccades désordonnées. Vous connaissez ? Tout le monde a vu ça au moins une fois dans un film de Nanarland.
    Eh bien, la tecktonik, ça y ressemble beaucoup. Mais alors vraiment beaucoup. Je sais que les adolescents sont en perpétuelle rebellion, mais tout de même, aller jusqu'à mimer un monstre de l'espace épileptique branché sur du 220... Il faut le faire. Je dis respect.

    Parce que résumons.
    En fin de compte, qu'est-ce qu'un rassemblement de tecktonik, sinon quelques adolescents boutonneux prépubères se désarticulant sur des sonorités pas franchement mélodieuses ?
    S'il n'y avait pas des intérêts commerciaux là-dedans, ce mouvement n'aurait jamais pris (parce que je veux bien que les djeunes ne soient pas toujours bien cuits, mais il faut quand même leur infliger un lavage de cerveau particulièrement efficace pour leur faire croire qu'il est trooooooooooop classe de pratiquer cette chose). Depuis les vêtements jusqu'aux boissons énergétiques (!), tout est fait pour vendre. Pour vendre à des gosses qui n'en ont pas les moyens des gadjets inutiles. Nous sommes dans une société de consommation. Nos gamins consomment.
    Ils consomment de la musique, des artistes-kleenex à usage unique réduits à une ou deux mélodies insipides et à quelques séances photos bien organisées. Ils consomment ce qui est neuf avec une appétence désabusée. A peine grandis méprisent-ils tout ce qui a plus de trois mois d'âge. Navrante candeur ! Affligeant orgueil des ignorants...

    Les produits dérivés passent avant le mouvement. Il n'y a pas, dans la tecktonik, de réflexion plus profonde que la superficialité la plus affligeante. Dansez, disent les fourmis. Dansez, tant que vous ne connaissez pas la difficulté de l'existence. Dansez, et surtout achetez. Achetez nos produits, buvez nos boissons, portez nos vêtements, payez pour avoir la marque de l'aigle partout où se posera votre regard. Quand vous serez saturés de tecktonik, nous trouverons autre chose. Nous vous vendrons autre chose, vous brûlerez ce que vous avez hier adoré, et vous achèterez, consumés de cette peur de vieillir qui pourrit notre société.
    Restons jeunes, criez-vous ! Renions ce qui est vieux, usagé, flanquons aux orties l'ancien et, de peur de nous encrasser, ne prenons pas le temps de mettre les nouveautés à l'épreuve ! A quoi bon perdre du temps pour analyser la qualité de ce qu'on nous offre, puisqu'il suffit de danser plus vite sur une musique plus forte pour vibrer au rythme de sa pulsation électronique ? A quoi bon réfléchir et s'interroger, alors que des mecs si cool l'ont déjà fait pour nous ? Ils nous disent que la tecktonik c'est tellement bien ! Regardez leurs coiffures, nous avons oublié que les punks des années soixante-dix avaient les mêmes ! Regardez leurs vêtements, nous n'en avons jamais vu les pareils ! Et l'aisance avec laquelle ils prennent possession de la musique ! Non, ce que ces demi-dieux nous disent ne peut qu'être vrai, et pourquoi désirer être autrement qu'eux ?

    Ces platoniciens qui s'ignorent - pour eux, Platon n'est rien de plus que le vague écho d'un nom - sont aveuglés par le bandeau de leurs admirations naïves. Ces enfants ignorent que la beauté est un masque, que le bon est tant de fois calculé qu'il en est hypocrite, et que la vérité n'est qu'une illusion...

    Pourtant, laissez-les danser. Laissez-les se réjouir de ces plaisirs artificiels, ce sont les seuls qu'ils connaissent.
    Mais gare au jour où ils s'éveilleront et verront, debout derrière eux, ces marchants qui tirent leur profit de cette ignorance... Gare à cette heure où ils connaîtront qu'ils ont été manipulés, simples pions sur l'échiquier de la course à la consommation. Car alors ils connaîtront l'amertume, et nous aurons fabriqué une génération entière de cyniques désabusés.

    Mais, alors que je les regardais, une autre vérité m'est venue.
    Non, ces jeunes-là ne s'éveilleront jamais. Jamais ils n'auront conscience de cette manipulation mercantile dont ils sont la cible. Ils ont été, depuis toujours, formatés pour consommer ; impossible de changer ce dont ils sont imprégnés et qu'ils pensent la vérité.

    Laissant mes jeunes chercher la luxation de l'épaule ou du coude à force de chorégraphies ridicules, je suis partie, le sourire aux lèvres.
    Car, après tout, sans ces gamins étonnants de superficialité barbare, comment apprécier tout le sel de ce mot d'Oscar Wilde ?

    Et, après tout, qu'est-ce qu'une mode ? D'un point de vue artistique, il s'agit habituellement d'une forme de laideur si intolérable qu'il nous faut la changer tous les six mois.

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  • Geek - n. m. (terme anglais se prononçant guick ou djick selon les écoles) : désigne toute personne de sexe masculin très attirée par les sciences (mathématiques avancées, physique quantique, chimie organique) et plus spécifiquement par l'informatique. (NB: le féminin de geek est geekette ; leurs caractéristiques sont globalement identiques, mais la gent féminine vient déjà de souffrir dans cette rubrique, et puis les geeks sont plus rigolos que les geekettes...).

    Pour faire court, le geek est celui dont il vous faut à tout prix être l'ami. Parce que c'est celui qui arrivera à la rescousse quand votre ordinateur sera mal en point - le geek adore dépanner ses amis non-geeks. Il arrivera en général dans la demi-journée (un peu moins si c'est le week-end) et commencera par vitupérer contre votre fournisseur d'accès, quelle que soit la raison du dépannage. Le fournisseur d'accès est un escroc, son modem est pourri (forcément, quand on voit les matériaux qu'ils utilisent !) et son offre tout bonnement scandaleuse. Mais ils se tiennent tous, et celui-ci est peut-être le moins pire (mais après tout, c'est le geek lui-même qui vous l'a recommandé).
    Puis le geek se mettra à l'oeuvre. Idéalement, votre ordinateur est déjà allumé. Après un reniflement désobligeant sur votre utilisation récurrente de Windaube (oui, bon, tout le monde ne peut pas tourner sous Linux, mais Leopard est un sacré bon OS. Té, à ce propos, Steve Jobs, à la KeyNote...), le geek s'installera aux commandes, tout beau dans ses vêtements de sport, fera craquer ses articulations, et ensuite tout devient très simple. Avant que vous n'ayez eu le temps de dire "Kunbutu", votre ami a téléchargé trois applications différentes, effectué sept manipulations tellement simples, et la machine fonctionne. Comme neuf - en mieux.
    "J'aurais même pu te le faire par téléphone" explique alors le geek, modeste,"mais je préférais venir."

    Car, c'est bien connu, vous êtes une quiche en informatique. Mais alors la quiche absolue - sauf que votre ami geek a la délicatesse de ne pas insister sur ce point. Il sait que vous êtes complètement à la ramasse, mais bon, tout le monde ne peut pas être geek. Et, s'il a bon coeur, il prendra votre éducation en main.
    Tout commence en général par le téléchargement de Firefox - c'est tellement mieux .
    Et alors là, vous allez bien vous amuser avec les modules complémentaires. Météo, bloqueurs de pop-ups, navigation par onglets avec de zoulis effets d'optique - une expérience très excitante. Si vous avez bien travaillé (téléchargé un peu plus de la moitié des modules complémentaires disponibles, en fait), à sa prochaine visite, votre ami s'écriera, charmé:
    "On se croierait sous Mac !"
    Le compliment suprême.

    Et après, ça dégénère. Si vous êtes un minimum influençable, vous allez bientôt vous enthousiasmer pour les différentes versions de MacOS (qui sait, vous irez peut-être jusqu'à regarder la KeyNote !), et vous demanderez ce que c'est qu'une adresse IP, à quoi ça sert, comment c'est généré, et que veut dire chaque groupe de chiffres...
    A ce moment-là doit retentir le signal d'alarme. Spécialement si vous commencez à vous intéresser au codage HTML.

    Parce que vous êtes en train de vous geekiser sérieusement.

    Toutefois, avant de considérer l'hospitalisation d'office en unité psychiatrique, plusieurs points sont à considérer.
    Primo, êtes-vous un fan de science fiction ? Connaissez-vous tous les épisodes de Star Trek par coeur, et parlez-vous klingon ? Savez-vous d'où vient Spock, et pourquoi il a les oreilles pointues (ma réponse: sa mère les lui a trop tirées quand il était petit parce qu'il refusait de manger la soupe aux carottes qui l'aurait rendu aimable et souriant) ?
    Idôlatrez-vous la trilogie originale de Star Wars, et vous êtes vous construit un sabrolaser en état de marche ?
    Et, plus important, aimez-vous la trilogie Matrix (alias Le Triomphe du Geek). Car, bien loin de la portée quasi-mystique que certains lui accordent, Matrix est une seule chose: le combat d'un geek contre un système d'exploitation tout pourri. Et, comme de bien entendu, tout geek qui se respecte ne peut qu'adorer ça. Donc, si vous êtes allergique à la science-fiction, tout n'est pas perdu.
    Ces questions préliminaires éliminées, nous pouvons passer à la nouvelle passion du geek standard: la fantasy.
    Si vous pouvez citer les noms des treize Nains apparaissant dans le Hobbit, si vous avez un jour manifesté un intérêt envers les langues elfiques, kenya et sindarin, quelles sont les relations existant entre elle et de quels authentiques langages elles sont issues... Si vous connaissez la généalogie de la Maison de Fëanor, et où se trouve l'erreur dans la parenté de Galadriel et Celeborn (et accessoirement si vous savez parfaitement de quoi je parle)... Il y a un peu de souci à se faire.
    Surtout si vous êtes fan d'Harry Potter. Si vous connaissez chacun des sortilèges utilisés au cours des sept tomes... si votre personnage préféré est l'un des jumeaux Weasley... attention.

    Mais il faut encore garder espoir.

    Car, en plus de cumuler ces quelques particularités psychologiques, le geek présente des goûts un brin originaux. Pas de panique, peut-être en êtes-vous exempt.
    Le geek est connu pour s'alimenter de pizzas - livrées à domicile, bien entendu ! Et le geek aura téléphoné avec son iPhone flambant neuf, car il aura eu la patience d'attendre que les prix baissent ("pas comme ces cons qui se sont rués dessus dès la sortie - tu parles de geeks ! Mwahahahahahaha !").
    La pizza descend souvent poussée par diverses boissons non naturelles : Coca-Cola, Pepsi, bière... pendant que le geek jouera en ligne à WoW (World of Warcraft, quelque chose paraît-il de vraiment cool). Eh oui, le geek connaît plus de monde sur Internet que IRL.
    Pardon.
    Dans la vraie vie.
    (Tant que j'y suis, un petit coucou à oublie13, minicat14, divarvel, Payda, cpt-pioupiou, TGF, Thork, ECCO, Clark Gaybeul, bbubulle, Loulou 86, Salieri, KaLiE et GBV).
    Eh oui, le geek connaît toutes sortes d'expressions singulières et autres acronymes sibyllins : IRL, widgets, PHP, OMGWTFBBQ (j'ai mis un moment à comprendre ce que celle-là voulait dire, je vous laisse deviner. NB: geeks s'abstenir), p0wned, et autres n00b. Et, pour lui, les cookies sont de délicieux délices.
    Ceci dit, lorsqu'il a fini de manger sa pizza et ses petits gâteaux à la sauce Mozilla, le geek va devoir sortir. Parfois pour aller travailler (de préférence dans une boîte d'informatique), parfois pour se rendre dans des soirées de geeks.

    Il est en effet temps de mettre un terme la légende. Le geek n'est pas un être asocial. Il n'est pas un sociopathe. Non, il aime rencontrer des gens - qui partagent sa passion, cela va sans dire. C'est ainsi que se remplissent les rencontres IRL de divers jeux de rôles en ligne (en costume, s'il vous plaît). Et de cette manière, le geek va porter la bonne parole linuxienne aux populations païennes qui ignorent le dieu Pingouin, et ne vénèrent même pas le Renard-De-Feu-Qui-Est-En-Fait-Un-Panda (et ne vont pas plus à l'Opera qu'ils ne partent en Safari).

    C'est ainsi que vous vous ferez brancher par votre ami le geek toute une soirée durant. Il parlera quatre heures d'affilées, montre en main, pour vous expliquer les fonctionnalités de Leopard, pour vous dire combien aura coûté Vista (plus qu'une mission Apollo), si Harry va mourir, et pourquoi il est fan de Gimli. Vous apprendrez également à manier un ordinateur autrement que tata Margot ; vous ferez une liste de logiciels gratuits à télécharger dès votre retour chez vous, et vous pourrez écrire un livre intitulé "Quel antivirus choisir - ou pourquoi Norton est une grosse bouse".

    La tête bourdonnante, vous rentrerez chez vous, prêt à vous coucher - puis vous aviserez votre ordinateur, gentiment posé sur le bureau... D'un geste que vous ne contrôlerez pas, vous l'allumerez et commencerez automatiquement à mettre en pratique les conseils du Geek.
    La pâleur laiteuse de l'écran sera la seule lumière éclairant la pièce et, sans raison, vous aurez un rire trop haut perché.
    Votre schizophrénie latente enfin dévoilée, vous achèterez une collection complète de figurines de la trilogie originale de StarWars sur eBay.


    Le destin s'est accompli, DarkVador est votre père, et vous êtes un Geek.
    Mes condoléances à la famille.

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  • Qui sont les namoureuses ?
    Eh bien, elles sont les héritières de celles qui, dans la cours de récré, n'avaient pas froid aux yeux et demandaient crânement : "Tu veux être mon amoureux ?"
    Laquelle question se révélait le plus souvent être un véritable ukhaze.
    Et Noémie devanait l'amoureuse de Nicolas.

    En grandissant, les namoureuses n'abandonnent pas la partie, bien au contraire. Dès le tendre âge de douze ans, Noémie a mis du vernis à ongles khaki, du gloss pailleté et du coton dans son soutien-gorge. Puis elle a déclaré haut et fort que Machin était trop cool et qu'elle voulait trop, trop, mais alors trop, sortir avec lui ! Si le remplaçant de Nicolas se trouve être un jeune mec effronté, Noémie n'aura aucun mal à parvenir à ses fins, car Monsieur ne rêve que d'une seule chose : épater ses potes avec ses talents de Don Juan à l'haleine colgatée. Dans le cas contraire... mais non, Noémie ne peut physiologiquement pas s'intéresser à quelqu'un d'autre.
    Noémie et son jeune mec s'embrasseront donc langoureusement pendant les cours de sport, et casseront les pieds de leurs relations respectives avec les mille et une manières d'échanger un chaste baiser, et pourquoi Noémie est la plus forte à ce jeu-là.
    Puis viendront les accès de larmes, les accusations de délaissement et d'infidélité faites d'une voix haut perchée ; Noémie rompra, effondrée, et prendra un vicieux plaisir à raconter à toutes ses copines qu'il l'a plaquée pour une sale conne qu'il a rencontré à l'anniv' de Julien et qui a des Nike à talons compensés, les mêmes que Noémie réclame à ses parents depuis des semaines, et que c'est quand même dingue de se faire planter là à cause d'une paire de chaussures, nan, pas vrai ?!

    Ensuite, par désoeuvrement, Noémie sortira avec quelques autres jeunes gens de son âge, histoire de ne pas perdre la main. Jusqu'au jour où Noémie rencontrera le Grand Amour, probablement entre les âges de seize et dix-neuf ans, en fonction de la vitesse de maturation de l'esprit de notre namoureuse.
    Grand Amour présentera sans doute une vague ressemblance avec Johnny Depp, ou un quelconque chanteur qu'idôlatrera Noémie. Grand Amour sera décrit comme étant beau comme le jour, et Noémie fera des pieds et des mains pour l'avoir. Si elle a bien profité de ses expériences passées, elle ne devrait pas attendre plus de quelques mois avant consommation de la relation... Car Noémie joue maintenant dans la cours des grands. Elle prend la pilule et parle de son gynécologue comme d'un vieil ami.

    Désormais, plusieurs modes de vie s'offrent à Noémie.
    Tout d'abord, adorer le moindre bouton de Grand Amour jusqu'à ce que celui-ci la délaisse ou que Noémie elle-même rompe "parce que ce sera mieux pour tout le monde, je ne veux pas te faire souffrir" (la raison derrière cela étant probablement l'animosité non déguisée de l'entourage plus sensé de Noémie envers Grand Amour... à condition bien sûr que l'entourage en question se révèle doté d'une vaste force de persuasion).
    Ou alors, l'éloignement des villes universitaires apportera un certain degré de refroidissement à la-dite passion, et Noémie ainsi que Grand Amour feront chacun leur vie séparément.
    Mais, quoi qu'il en soit, Noémie aura entre temps largement cassé les pieds de ses amies avec les détails des sentiments qu'elle éprouve pour Grand Amour. La meilleure amie sera mise à contribution - chargée d'analyser le moindre soupir de Grand Amour, elle perdra rapidement pied dans sa bonne volonté à aider la namoureuse. Meilleure Amie critiquera en vain les erreurs commises par Namoureuse (harceler Grand Amour pour recevoir un pauvre sms plus ou moins amical étant le premier exemple qui me vient à l'esprit), et tentera comme elle le pourra de conseiller la namoureuse qui, de toutes façons, n'en fera qu'à sa tête... pour venir pleurer après.
    Car la relation que Noémie entretient avec Grand Amour est bourrée d'incertitudes. Est-ce qu'elle doit l'appeler ce soir ou demain ? Est-ce qu'elle doit aller le voir chez lui ? Et surtout, question cruciale, comment l'empêcher de venir la voir ?
    En effet, Noémie doute. En permanence. Elle ne sait jamais ce qu'elle veut faire, et, d'une humeur aussi changeante que la trajectoire d'un papillon, renie le jour les serments de la veille.

    Puis le grand amour s'en va, et Noémie se retrouve seule. Maintenant âgée d'une vingtaine d'années, elle versera toutes les larmes de son corps le quatorze février - non parce que, à la manière de Don Juan, elle aime l'amour, mais parce qu'il n'est pas socialement acceptable qu'une fille de son âge soit célibataire.
    Et ça y est, le mot qui fâche est prononcé. Célibataire.
    Dans les horoscopes des journeaux people que lit Noémie, la célibataire est une apatride - et, qui plus est, une pestiférée. Contrairement à ce que Noémie prétendra, elle prend cet état très à coeur. Cela se voit. Et le premier mâle non repoussant qui la draguera, une fois la période de deuil de Grand Amour achevée, se verra accorder des faveurs sûrement disproportionnées à comparer de la valeur intrinsèque du Mâle en question.
    Premier Mâle sortira Noémie - ils iront au cinéma voir des films troooooop marrants et patauger dans l'eau saumâtre des parcs d'attraction. De vraie conversation ils n'auront jamais, sans doute car Premier Mâle, comme Noémie, d'ailleurs, présentera le niveau culturel des soirées StarAc de TF1.

    Noémie ne retrouvera jamais le frisson passionné de ses premiers émois avec Grand Amour, mais Premier Mâle (ou n'importe lequel de ses successeurs) saura lui apporter, non pas la pondération qui fait gravement défaut à notre namoureuse, mais sa position de nhomme à peu près stable.
    Noémie continuera, à l'infini, à papoter des heures durant au téléphone avec Meilleure Amie (la personne corporelle l'incarnant aura sans doute changé depuis les temps de sa folle jeunesse), afin de parler de son nhomme. Jusqu'à ce que se pose la grave question des enfants.

    Car Noémie veut des enfants. Elle ne veut pas un enfant avec l'homme qu'elle aime, non, c'est un instinct de maternité brute qui la tient. Une femme doit avoir des enfants (2,1 étant un bon chiffre). Point. Final.
    Peut-être quittera-t-elle le Mâle pour un autre qui, lui, acceptera de lui faire ses deux enfants un dixième. Mais Noémie, la Namoureuse, aura des enfants. Rien que pour le plaisir d'être enceinte et de réclamer des fraises à trois heures du matin en plein hiver.
    Lorsque ses enfants seront nés, elle les éduquera à grands coups de Françoise Dolto et de pédiopsychologie de bas étage (pour ce qui est de Dolto, la seule manière rationnelle, à mon avis, d'utiliser ses livres dans l'éducation des enfants reste d'utiliser leurs trop nombreuses pages comme une source quasi-inépuisable de papier mâché). Sans jamais cesser de raconter à Meilleure Amie numéro Trois (depuis le temps, elles auront défilé, à moins d'être un doppelganger de Noémie) comment elle a renvoyé le pédiatre dans ses livres, puisqu'il osait proposer ceci et cela.

    La progéniture de Noémie s'ébattra, les mercredis après-midi, dans des centres d'équitation ou des cours de hip-hop. Et, le reste du temps, ces dignes enfants apprendront de leur honorable mère comment il faut vivre pour être quelqu'un de bien et répondre aux normes de la société.

    Nous connaissons tous des Noémies. Leurs émois, leur manière de papilloner et, surtout, la manière ridicule dont ces Namoureuses se conduisent avec leurs Mâles. Les surnoms stupides, l'étalage public hérité de Lady Di, l'obsession du socialement correct - cette obsession de la normalité qui tue en elles toute fantaisie et le premier embryon d'intelligence qui pourrait naître en elle.
    Ce sont les Namoureuses qui ont imposé le port du chapeau aux femmes qui n'étaient pas de mauvaise vie. Ce sont elles qui se sont, en des temps différents, scandalisées de Madame Bovary et de la libération des moeurs.

    Les Noémies - toutes les Namoureuses de ce monde - ont activement contribué à l'établissement des carcans sociaux. Et, si elles se sont un jour prétendues féministes et fières de leur indépendance, vous pouvez êtres sûrs que c'est bien parce que c'était la mode.

    Pas de pitié pour les Namoureuses, pourrait-on dire. Mais c'est bien parce que de gloussantes poules couveuses tiennent tant que cela à la normalité que la vraie liberté, l'indépendance absolue est possible. L'oiseau qui vole au zénith du ciel et connaît les chemins des étoiles n'existerait pas sans les animaux de basse-cour. La lumière a besoin de la nuit pour exister - et la liberté, le grain de folie, l'enthousiasme et la soif d'absolu ont besoin, pour être, que les timorées gardent avec les pénates avec un soin jaloux.
    Aussi, protégeons les troupeaux de Noémies - parce qu'elles rendent plus belle encore  la course échevelée vers les sentiers du soleil. Car, lorsqu'en se retournant, à mi-chemin des monts sauvages, on voit cette sécurité entravante du monde des Noémies, le vent froid devient ami et vous donne des ailes pour continuer - et rejoindre ceux qui vivent d'absolu.

    1 commentaire
  • Les greluches... comment parler dignement d'un tel sujet ? Comment rendre justice à ces fleurs de la civilisation contemporaine que sont ces personnages, toujours hauts en couleur, de la vie "civilisée"...

    Mais d'abord, qu'est-ce qu'une greluche, me direz-vous ? C'est une bonne question.

    La greluche est un être humain de sexe généralement féminin (les rares cas de greluches mâles ne seront pas étudiés ici), vivant en troupeau dans un habitat essentiellement urbain. Les cris de la greluche sont divers et variés, allant du simlpe gloussement au cri perçant. Ce dernier, en général proche des ultrasons, a été récemment identifé comme "aaaaaah, jveulemême strokawaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!!!!!!!!!!!!!" (pardonnez la transcription, forcément hasardeuse).
    Certaines études tendent à prouver l'existence, dans la population greluchienne, d'une forme de proto-culture extraordinairement fascinante. Celle-ci serait centrée sur la toilette des greluches ; en effet, ces charmantes créatures possèdent une variété de tenues et d'accessoires qui défie l'imagination. Les captures photographiques publiées dans les meilleures revues scientifiques (Elle, Cosmo, Point de Vue...) sont formelles sur ce point : une greluche n'est jamais habillée pareil deux jours de suite.
    Mais d'autres basent la proto-culture greluchienne sur l'idolation de totems et d'images sacrées. Il serait possible de ranger au rang de ces dernières les photographies de greluches (intéressant processus d'auto-fascination), et les portraits de certains acteurs (Johnny Depp (en pirate couvert de sueur), Leo DiCap (en immigrant irlandais noyé à cause d'un glaçon sans whiskey), et Johnny Depp (version torse nu)). Les totems (ou fétiches sacrés) seraient eux beaucoup plus divers : lunettes de soleil Christian Dior, sac Vuitton en bandoullière (imité si besoin), ceinture D&G...
    Toutefois, l'objet indispensable de la greluche, celui nécessaire à sa survie, plus que son maquillage outrancier ou ses frais de coiffeur à défriser Yvette Horner, est l'i-Pod.

    Parfois avantageusement remplacé par un lecteur mp3, l'i-Pod permet à la greluche de transporter sa musique dans les endroits les plus inadaptés à l'écoute: transports en commun, voitures, amphithéâtres, lits d'inconnus rencontrés en boîte... Mais bon, vu ce qu'écoute la greluche, même les chiottes de la gare d'Issy-les-Moulineaux sont encore un endroit trop snob pour cette musique.

    J'ai récemment eu l'occasion fantastique d'observer un troupeau de greluches dans leur milieu naturel (les cabines d'essayage d'un magasin de vêtements). Quatre spécimens particulièrement réussis gloussaient avec une élégance qui n'était pas sans rappeler celle, fort distinguée, d'une dinde à l'agonie... Deux portaient, sur les piquets de tente qui leur tenaient lieu de jambes, des jeans tellement slim qu'on avait l'impression qu'en les enlevant elles s'arracheraient l'épiderme. Une troisième, elle, avait opté pour un corsaire blanc, et la dernière portait une sorte de jupe (charmant vêtement imitant la montgolfière à l'atterrissage) sur un caleçon noir s'arrêtant fort stratégiquement juste au-dessus de ses chevilles osseuses. Le reste de leur accoutrement était par ailleurs d'une complexité indescriptible. On peut parler de "hauts" pour désigner ce qui couvrait la partie supérieure de leurs corps, mais le décrire nécessiterait pour le moins John Galliano... Il me suffira de dire que l'impression d'ensemble était de tissus flasques et informes, de couleurs psychédéliques, et recouvrait de larges ceintures exclusivement constituées de strass.
    Ces créatures gloussaient au sujet de leurs camarades de classe du sexe masculin. Paraît-il que l'un d'entre eux était trop sex avec ce qu'il m'a semblé être l'un de ces innommables pantalons dont l'entrejambe est si basse que celui qui le porte a la démarche ondulante d'un manchot, à l'époque de la fonte des neiges. Et leur description de la trop fière allure qu'avait un autre sur son scooter me fit plier en deux de rire derrière le rideau de la cabine...
    Désireuse d'approcher mes spécimens, je me dépêchai d'enfiler ce que j'étais venue essayer (une mini noire toute simple et un haut chocolat style Empire, mais ça tout le monde s'en fout) et sortis de la cabine.
    Il faut croire que l'intimité est nécessaire pour pousser des cris de délire orgasmique au sujet d'un scooter, car, à mon approche, le silence se fit dans le groupe. Les quatre greluches m'ont toisé du regard, jusqu'à ce que, dépitée, je batte en retraite... C'est la vie !

    Mais là où les greluches sont les plus touchantes, c'est lorsque, justement, la vie les rattrape et se venge sur elles. Lorsqu'une calamité effroyable s'abat sur leur monde si beau et trop kawaï (exemple : elles se sont cassées un ongle french manucuré de la veille).
    Alors, leurs traits se crispent en un sanglot exquis, et elles appellent aussitôt leur meilleure amie... Les paupières bouffies sous le khôl et le mascara water-proof, elles sanglotent (de préférence dans un lieu public) et se lamentent longuement... L'émotion fait ressortir, sous le fond de teint, quelques discrètes cicatrices de boutons d'acné, et, à force de se mordre les lèvres, le gloss à la framboise a disparu.

    Ne reste plus alors, en fait de greluche, qu'une jeune fille naïve et trop sensible, qui se raccroche vainement aux conventions sociales de son milieu. Et, malgré la futilité du désastre, je ne peux m'empêcher de plaindre ces pauvres filles, qui n'ont rien d'autre que de faux amis et des paillettes pour dissimuler leur solitude, et le vide du monde qu'elles se sont elles-même construit.

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