• Coups de griffe

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    Pourquoi préciser ces règles de bon sens ? Parce que trouver des plagiats sur les forums commence à me les briser sévère. J'exige d'être citée en tant qu'auteur et que la copie du texte soit accompagnée d'un lien vers l'article original.
    A bon entendeur, salut.
  • Ces dernières semaines, et même ces derniers mois, un air désagréable souffle sur le Twitter médical. La bourrasque a pour l'instant atteint son apogée avec la sortie de l'essai de Martin Winckler, sobrement intitulé les Brutes en Blanc, et qui veut dénoncer la maltraitance médicale. Le but de ce billet n'est nullement de nier le problème, qui est réel, et capable d'empêcher des gens d'avoir le suivi médical nécessaire. Les médecins maltraitants existent, oui, et doivent faire l'objet d'enquêtes ordinales et pénales aboutissant sur des sanctions. Il n'est nullement mon intention de défendre des praticiens qui sont la honte de la profession.

    Ceci étant dit, accepté et posé :

    J'en ai PLEIN LE CUL - et je ne suis pas la seule - de voir une petite bande de personnes non impliquées dans le soin (oui, je range Martin Winckler dans cette catégorie) affirmer que tous les médecins sont par définition maltraitants, nocifs et sadiques. 

    Une directrice d'hôpital, madame Clara de Bort, est issue d'une école de l'administration et n'a jamais vu un patient de sa vie, en tout cas pas autrement que comme un élément de gestion. Elle n'a jamais travaillé au sein d'une équipe soignante, jamais connu la réalité du soin - ce qui ne l'empêche pas de se proclamer soignante et experte sur la relation médecin-patient. On parle d'une femme qui veut faire une réunion de service avant de dire ou non à une famille que leur enfant mort a beaucoup, beaucoup souffert avant de mourir.
    Un ancien médecin, Martin Winckler, n'a plus approché un malade depuis 2008, et a nourri sa carrière d'écrivain et de chroniqueur de l'expérience d'un métier qu'il déclare lui-même n'avoir pas choisi. Et a quitté dès que ses travaux de plume lui ont offert un plan B stable. Le fait que lesdits travaux soient depuis une vaste vomissure sur la profession est sans doute une coïncidence.
    Ils ne sont pas les seuls à hanter les réseaux sociaux. Tout une escouade de chevaliers blancs du soin fait son beurre sur la maltraitance médicale, soit des déconnectés du soin, soit des soignants qui cherchent à se singulariser en léchant les bottes des "bienveillants" médiatiques. Un confrère leur a trouvé un surnom très approprié : les spécialistes de l'air médecine. Ils ont un point commun : être coupés de la réalité quotidienne du soin, et des différentes réalités professionnelles que recouvre la médecine. Ils s'impliquent et se gargarisent dans des initiatives "pédagogiques"  où des étudiants - dont la principale expérience clinique est de faire des ECG et d'essayer d'apprendre à reconnaître des crépitants pulmonaires - sont enchantés de servir de piédestal à ces egos coupés du monde.

    Ce déferlement de généralités accusatrices est issu de personnes qui n'ont pas, ou plus, l'expérience de la situation qu'elles critiquent. En tant que féministe, je ne peux que constater la ressemblance avec ces hommes qui veulent dire aux femmes comment elles doivent régler leurs problèmes. Que les médecins maltraitants existent et nuisent est une réalité, bien moins prévalente que ce que prétendent les spécialistes de l'air médecine, mais une réalité qui doit être mise au pas au sein de la profession. Les causes de la maltraitance doivent être identifiées et traitées à la racine. Mais chier sur l'ensemble d'une profession n'a jamais été un traitement valide.

    La critique est aisée, l'art est difficile. Mais la critique en question rapporte des contrats d'éditeurs, de chroniqueurs, et des interviews, et la critique abusive des médecins n'est que le dernier avatar de la démagogie ambiante.

    Ça, c'était la première partie. Le cri de ras-le-bol de voir que des gens qui ne connaissent rien au problème se permettent d'accuser et d'agresser une profession entière, et de prendre la parole à notre place sur ce qui devrait être fait. Relayer les témoignages, oui, nous dire comment soigner alors qu'ils ont une expérience nulle, périmée ou extrêmement lacunaire dans le domaine, non. Occupez-vous de vos fesses, merde.

    La deuxième partie, c'est la relation de soin considérée comme institutionnellement abusive. On parle de problèmes institutionnels pour le capitalisme, le racisme ou le sexisme, qui sont des discriminations inscrites dans le tissu de la société. Les dominés y sont enfermés dans un rapport de pouvoir inégal avec les dominants. Les dominants y utilisent leur pouvoir pour confirmer les avantages matériels et sociaux que leur confère leur position.

    Dans une relation de soin, l'inégalité est une inégalité de savoir tout comme de savoir-faire. ET C'EST NORMAL SINON LES PATIENTS NE VIENDRAIENT PAS NOUS VOIR. Notre rôle est de leur communiquer cette portion de savoir qui les concerne, et de les guider vers la meilleure décision pour leur santé. Mais on ne peut pas tout leur communiquer, parce qu'on ne peut pas faire passer l'intégralité d'années d'étude et d'expérience en 15, 30 ou 45 minutes de consultation. Il est impossible de délivrer l'ensemble de nos connaissances, et de la manière dont on les pondère dans notre prise de décision clinique. Au terme de l'entretien médical, on explique, on discute, on propose nos conclusions, ET C'EST POUR ÇA QUE LES GENS VIENNENT NOUS VOIR. Sinon ils se contenteraient de Wikipédia et de commander leurs médicaments sur internet. C'est aussi pour ça que, contrairement aux avant-dernières affirmations de Winckler à m'avoir fait grimper aux rideaux, il est impossible de soigner sa famille de manière objective. Et encore moins de se soigner soi-même. La relation de soin est basée sur cette inégalité de savoir, puisque c'est justement ce savoir que les patients viennent chercher. Si on n'en savait pas plus qu'eux, et si l'on n'avait pas la distance émotionnelle nécessaire, il ne servirait strictement à rien de venir nous consulter quand ça ne va pas. Nous sommes là pour en savoir plus. Savoir, c'est notre rôle.

    Alors du coup il faut nous faire confiance. Et je comprends que ce soit flippant. Il faut nous faire confiance pour la délivrance de l'information adaptée, et pour nos conseils de soins. Parce que j'avoue que le dernier que j'ai vu en consultation qui voulait attendre que son cancer progresse aux ganglions pour se faire opérer, je l'ai travaillé au corps pendant une heure pour qu'il change d'avis. Il s'était renseigné, avait tiré une conclusion sincèrement inadaptée, et venait me voir pour que je lui confirme qu'il avait raison. À la place, je lui ai sorti les courbes de survie de sa maladie selon le stade au traitement, et je lui ai expliqué en long en large et en travers la balance bénéfices/risques de l'intervention. Sans doute que les partisans de l'air médecine trouveront que j'aurais dû me laver les mains de sa décision de ne pas se faire opérer. Ben bizarrement j'ai essayé de lui expliquer pourquoi il valait mieux passer sur le billard maintenant que de finir en chimio. Et puis il a changé d'avis et pris une décision éclairée. S'il avait persisté dans son refus... on n'opère pas les gens contre leur gré, hein. Je lui aurais souhaité bon vent, bon suivi, et revenez me voir quand vous voulez, mais je ne pouvais pas ne pas essayer de le faire changer d'avis. On n'est pas non plus des ouvriers spécialisés chargés d'exécuter ou non un traitement X à la chaîne selon le bon vouloir du patient. Si replacer le patient en position d'interlocuteur et d'acteur de sa prise en charge est le b a ba de l'éthique médicale moderne, ça ne veut pas dire non plus que ça doit être la fête du slip et que les médecins doivent se laver les mains de ce que choisit le patient après lui avoir récité quelques pages de cours. Le soin est un dialogue nécessaire. Si le monologue médical est toxique, oui, le monologue du patient est une absurdité. Respecter la décision des patients est nécessaire, mais leur laisser prendre des décisions inadaptées sans essayer de les faire changer d'avis est criminel. Bizarrement (ou pas), pour l'instant aucun patient que j'ai détourné d'une telle décision ne m'en a voulu. Parce que la médecine est un dialogue, pas une décharge d'informations brutes et de démerde-toi avec ce que je t'a dit après tout c'est ton choix je m'en fous. Reconnaître le rôle central du patient dans sa prise en charge, ce n'est pas non plus le laisser réclamer des conneries sans protester. La relation de soin est une relation de confiance à double courant : confiance du patient dans nos connaissances, nos aptitudes, et notre confiance dans la capacité d'écoute des patients.

    Alors oui, je suis sans doute une brute, comme beaucoup d'autres : je suppose qu'il est possible de parler avec mes patients et de les aider de mes connaissances. Je suppose qu'ils me font confiance et m'écouteront si je leur explique pourquoi, scientifiquement, telle ou telle attitude est recommandée ou au contraire néfaste. Je leur accorde également le crédit de l'intelligence et de la compréhension. Qu'ils ne menacent pas de me péter un fémur au lieu de discuter. J'accorde à mes patients la confiance que j'attends d'eux : s'ils sont en droit d'avoir de ma bouche les réponses à leurs questions, j'ai aussi le droit d'être respectée. Et ils ne viennent pas me voir pour écouter une liste de possibilités et de traitements et de complications, mais pour que je replace ces informations dans leur contexte, adaptées à leur cas particulier, et puisse discuter avec eux de la meilleure marche à suivre. 

    Toutes ces choses que les spécialistes de l'air médecine sont, par définition, incapables de comprendre. Ce qui ne les empêche pas d'essayer de nous donner des leçons.

    Les spécialistes de l'air médecine veulent déranger et interpeller, et une bonne partie de leur argumentaire repose sur le fait que les "brutes" hurlent à la mort en entendant leurs accusations. "Il n'y a pas de fumée sans feu", "il n'y a que la vérité qui blesse", etc etc. J'ai conscience que ce billet apporte, dans ce sens, de l'eau à leur moulin. Mais les laisser dire est toxique. Notre profession est fatiguée de ces charlatans de la bienveillance, en plus de subir des conditions de travail qui se dégradent, tant en libéral qu'en hospitalier, tant pour les médecins que pour les infirmières, les sages-femmes, les AS... La course aux profits des différentes administrations est une maltraitance institutionnelle autrement plus prévalente que la soit-disant maltraitance médicale généralisée, et autrement plus inquiétante pour la qualité des soins. Laisser, par dessus tout ça, une poignée de blaireaux médiatiques vomir sur des professionnels qui font de leur mieux ? Non. Non.

    Toute l'énergie que nous devons consacrer à lutter contre ces accusations nocives et infondées, c'est de l'énergie que nous ne pouvons consacrer à des choses plus importantes et constructives.

    Enfin, deux personnes au moins ont défendu notre cause face aux spécialistes de l'air médecine avec plus de brio que moi : Christian Lehmann et Fluorette. Lisez-les. Nous ne sommes pas maltraitants par nature. Nous faisons de notre mieux. Vous aussi, faites-nous confiance.


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  • Je pourrais revenir sur les moultes raisons qui me font détester la Journée Internationale des Droits des Femmes, plus communément appelée « Journée de Lafâme. »

    Non, je vais plutôt vous parler d'un échec cuisant, un gros, un énorme rail, dont ma ville natale s'est rendue coupable.

    La charmante ville de Clermont-Ferrand (ASM, pneus Michelin, Vercingétorix, un volcan s'éteint un être s'éveil toussa toussa) a en effet décidé, intention fort louable, d'organiser une Semaine des droits des femmes, du 8 au 15 mars. La ville est placardée d'affiches. Ça, c'est cool.

    L'échec du Huit Mars

    Ce qui est moins cool, c'est la citation sur l'affiche : « Femme, ose être ! »
    Signée Félix Pécaut.
    À la vue de cette injonction masculine — genre les femmes ne peuvent oser se libérer des chaînes patriarcales que sous l'injonction bien virile d'un homme — mon sang n'a fait qu'un tour.

    Alors j'ai googlé. Félix Pécaut (1828 - 1898) était un inspecteur de l'Instruction publique, dreyfusard et attaché aux valeurs laïques. Le joyeux Félix est par ailleurs du sud-ouest, assez loin pour ne pas pouvoir être qualifié d'auvergnat, même avec la meilleure volonté du monde.

    Et là, mon double sang de féministe et d'auvergnate n'a fait qu'un tour. Ou alors un seul sang et deux tours.

    La citation est le sous-titre d'un ouvrage féministe, la Voie Féministe, écrit par une femme clermontoise, Hélène Brion (1882 - 1962). Institutrice, féministe, suffragette, syndicaliste — la liste de ses étiquettes suffit à esquisser sa carrure impressionnante. Impressionnante, mais aussi mal connue que monsieur Pécaut pour que l'association ne saute pas aux yeux. J'estime pourtant avec une certaine culture du corpus féministe.
    Donc, une bande de crétins quelconques du service culturel de la mairie de Clermont-Ferrand a estimé normal d'honorer une femme auvergnate engagée par les mots d'un homme même pas de la région.

    Hélène Brion

    Une jolie citation d'Hélène Brion aurait pu figurer en bonne place sur l'affiche :
    « Je comparais ici inculpée comme inculpée de délit politique, or je suis dépouillée de tous les droits politiques. » (1917).

    Cette substitution est, à mon sens, symptomatique de la dérive bien-pensante du féminisme — son abâtardissement, en quelque sorte. Le féminisme est revendiqué par de plus en plus d'hommes ; c'est une bonne chose que tout le monde prenne conscience des problèmes inhérents à une société patriarcale. Mais le rôle principal des alliés masculins est de fermer sa trappe. De leur position de privilégiés du système, les hommes féministes n'ont qu'une chose à faire, libérer de l'espace d'expression pour les femmes, partager les fauteuils des premiers rangs du parterre, donner le micro pour parler à la société et non réclamer pour leur propre compte le discours féministe. Utiliser l'injonction paternaliste d'un dominant pour promouvoir les droits des dominées est plus que stupide. C'est tant méconnaître l'histoire des luttes féministes que renforcer le système, en utilisant encore et toujours la parole des hommes alors que le sujet concerne les femmes.

    Comme disait le bon vieux François-Marie, Seigneur, gardez-moi de mes amis. Je me charge de mes ennemis.

    Et puis merde, quoi : un Béarnais.

     


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  • Ce matin, à la radio, j'ai entendu une nouvelle pub pour Cochonou, « le bon saucisson qu'on aime chez nous. »

    Ambiance sonore d'aéroport, un douanier à l'accent supposé chinois caricatural interpelle un couple de Français au nom bien franchouillard, et découvre, caché dans la peluche du gamin, un saucisson.
    Conclusion de la publicité : « les Français ne peuvent pas se passer de Cochonou. » (Je ne me souviens plus de la phrase exacte, je mettrai le billet à jour dès que possible.)

    Ce n'est pas la première fois que la marque base sa publicité sur l'association supposée forte du saucisson et de la franchitude. Cette série d'affiches semble même oublier que la Guyane est une terre française, l'associant de manière forte aux destinations étrangères du reste de la série : New York, exil fiscal, etc. Être français.e, pour Cochonou, c'est donc 1. manger du saucisson et 2. vivre en métropole.

    Et cette publicité de 1986 fait saigner mon cœur d'auvergnate avec ses clichés. Je vous jure que, quand j'avais un an, l'Auvergne était déjà une contrée moderne où on ne se réunit pas pour manger du saucisson industriel au bruit d'un accordéon poussif, le tout vêtu d'une biaude et d'un béret.

    Mais qu'en est-il des nombreux.ses Français.es qui ne mangent pas de cochon ?

    En tant que végétarienne, je ne mange pas de saucisson, puisqu'il faut tuer un animal pour le fabriquer.
    Ha mais pardon, je suis Française, moi, j'ai les yeux bleus, la peau claire et un nom bien traditionnel. Refuser le saucisson national est une excentricité que l'on peut me passer, même si la bien-pensance écolo commence à nous les chauffer, bordel. Et manger de la salade, c'est un truc de nanas anyway.

    En plus, les cochons, ils sont contents de se transformer en saucisson ! Regardez !

    Cochonou et le privilège du dominant

    Ha non ?
    Sûr ?
    Bon. (Attention, si vous comptez manger votre cote de porc de bon appétit, ne cliquez pas.)

    Bref. Les végétariens, c'est que des emmerdeurs, on le savait déjà. Le reste des gens normaux, ils mangent du saucisson.

    Quoi, les musulmans et les juifs ?
    Déjà, s'ils étaient Français, on dirait pas « les juifs et les musulmans » mais « les Français », non ? Est-ce qu'on parle « des chrétiens » ? Non, on dit « les Français.» (Les athées d'origine européenne, c'est comme s'ils étaient chrétiens, d'abord, parce qu'ils sont Français d'apparence. Et les bouddhistes on les emmerde.)
    Non ?
    Bon.
    OK, ils sont peut-être Français, mais ils ne sont pas normaux ! Un Français normal, il aime la viande, et encore plus le saucisson. C'est terroir, c'est tradition.

    Ça, mes ami.es, c'est le privilège du dominant : ne pas s'interroger sur les restrictions que le modèle « personne normale » comporte.
    La majorité des personnes de nationalité française mangent de la viande et, plus précisément, de saucisson ? Bin voilà. Plutôt que d'en rester à « le saucisson est un plat carné traditionnel de France (mais aussi d'Espagne et d'Italie) », non, par la magie du matraquage médiatique, on tombe tout de suite dans « saucisson = nationalité française. » Genre si t'essayes pas de passer en fraude un sauciflard à la douane tellement tu l'aimes, t'es pas français.
    Le problème de ces généralisations sauvages faites dans un sens a priori unique (saucisson -> Français), c'est qu'il est trop facile de les rendre à double sens (saucisson <-> Français).

    Je suis Française, et je ne mange pas de saucisson pour des raisons qui me regardent. Mais d'autres éléments me rattachent au modèle dominant, principalement la sonorité de mon nom et ma couleur de peau. 
    Si l'on m'offre du saucisson et que je refuse « parce que je n'en mange pas, » on me demandera aussitôt si je suis végétarienne (déjà testé).
    Maintenant, si je m'appelais Rachida ou Najet, on me dirait aussitôt (même pas questionné) « ha mais pardon, t'es musulmane.» (Vu faire devant une amie végétarienne d'origine marocaine qui avait refusé des bonbons à base de gélatine animale.)

    Le privilège du dominant, c'est de généraliser ses caractéristiques statistiques propres à l'ensemble de la population, en ignorant les variantes. Et plus il y a de différences, et plus le dominant refuse d'inclure les différents dans son groupe.
    Oh, il n'y a pas toujours volonté de nuire. Même rarement. Je doute que les publicitaires de chez Cochonou se soient levé un matin en se disant : « aujourd'hui, on va faire chier les Français qui ne mangent pas de saucisson en remettant leur nationalité en cause. »
    Mais il est prouvé scientifiquement que l'hégémonie des caractéristiques dominantes génère de l'insécurité auprès des non-dominant.es (par exemple, la période de Noël et les non chrétiens).

    Comment y remédier ? Certainement pas en bannissant le saucisson ou l'expression patriotique qu'il peut revêtir aux yeux de certains. Mais en accordant un espace d'expression libre aux non-mangeur.ses de saucisson. Et pas un espace policé où l'adhésion aux règles sociales des dominant.es est valorisé. Un espace de liberté, où il soit possible d'affirmer son appartenance à la société sans se faire dire « oui mais non poulette, si tu fais pas X tu ne peux pas appartenir à l'espace social Y. »

    Il est difficile de réfléchir à son privilège. Surtout parce que ce n'est pas un crime que d'être privilégié.e.
    Non, ce qui est criminel est de mépriser l'expression des valeurs et des opinions n'allant pas dans le sens du privilège.

    Et le remède est simple : de temps en temps, il faut fermer sa gueule et écouter les autres. Simple, mais on n'a pas le cul sorti des ronces.

     

    Edit du 19/01/14 :

    Mon pôpa m'a signalé cette vidéo de Justin Bridou, qui prend le contrepied exact de Cochonou. Le saucisson y est synonyme de partage, de convivialité et de rapprochement entre les peuples. Plus classe, non ?


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  • Une certaine idée de la révolution — Tanxxx

    Une certaine idée de la révolution, par Tanxxx

     

    Il était une fois un homme appelé Nelson Mandela. Premier président Noir d'Afrique du Sud, héros de la lutte contre l'apartheid. Terroriste.

    Il était une fois une femme appelée Emmeline Pankhurst. Suffragette qui, à la force du poignet, a entraîné une nation à donner le vote aux femmes. Terroriste.

    Il était une fois un homme appelé Martin Luther King. Terroriste.

    Il était une fois une femme appelée Olympe de Gouges. Terroriste.

    Qu'on est bien, aujourd'hui, dans notre monde, grâce à ces gens, dit-on partout.
    Il n'y a plus d'apartheid en Afrique du Sud, disent-ils — alors que les inégalités et la violence déchirent le quotidien du pays.
    Il n'y a plus d'inégalité politique des femmes, disent-ils — alors que, partout, si peu de femmes siègent dans les Parlements et dirigent les États.
    Il n'y a plus de racisme, disent-ils — alors que l'islamophobie est prégnante dans nos sociétés occidentales.
    Il n'y a plus de sexisme, disent-ils — alors que les femmes violées ont honte, voient leur parole mise en doute, alors que les femmes gagnent toujours moins que les hommes, alors que les voix de notre monde demeurent majoritairement blanches et masculines.

    Aujourd'hui, chacun va encenser la mémoire des luttes de Mandela. Les notables occidentaux, la larme à l'œil, vont s'inventer des engagements semblables au sien, espérant qu'un peu de son courage noir déteindra sur leur blêmeur maladive. Ils oublieront, ces grands hommes, que, pour donner une voix aux opprimés, Mandela a été appelé terroriste, terroriste par eux mêmes qui ont, aujourd'hui, des trémolos dans la gorge en l'évoquant. Ils récupèreront son combat pour le neutraliser, l'accueilleront dans leur giron pour lui arracher les crocs. Contester l'ordre établi ne peut se faire que dans la douleur ; lorsque l'establishment prépare un doux nid de louanges aux contestataires, c'est pour les acheter ou les discréditer. Se dresser contre ces injustices choyées des dominants, c'est les menacer dans le confort de leurs certitudes, les forcer à se remettre en question, à réviser leurs idées face à d'autres idées contradictoires. Il est évident que le seul vocable désignant, dans ces conditions, les contestataires, est le terrorisme. Pour être intellectuelle, cette menace n'en est pas moins réelle. Les idées sont plus dangereuses que les pavés.

    Où est le Mandela arabe, qui réconciliera l'Occident et l'Orient ?
    On ne sait pas. Peut-être n'est-il — ou elle — pas encore né.e. Mais une certitude : on l'appellera terroriste.

    Où est la Mandela féminine, qui renversera le patriarcat malade ?
    On ne sait pas. Mais la jeune Malala Yousafai a reçu une balle dans la tête pour oser militer pour l'éducation des femmes. Terroriste.

    Dans le même temps, certaines associations féministes françaises — Ni Putes Ni Soumises en premier lieu — s'allient à la pensée méprisante néocolonialiste, rejettent les femmes trans, rejettent les prostituées, et se réclament ainsi du plus odieux paternalisme. Lutter pour les droits des femmes blanches et pas trop misérables, c'est nécessaire, comme un doigt est nécessaire au fonctionnement de la main — mais en profiter pour conchier celles qui n'ont pas l'heur de rentrer dans de petites cases réactionnaires ? C'est couper sa propre main, et prétendre s'être ainsi guérie de la peste.

    Se reposer sur ses lauriers est tentant. La situation, en France, est telle que de nombreuses femmes pensent avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre : l'indépendance du travail, et des hommes qui leur portent leurs valises. Les combats féministes, c'était utile, mais c'est fini, c'est du passé, c'est dépassé. Et c'est ce que les hommes blancs qui nous parlent nous répètent tant et si bien que trop le croient.
    La situation, en France, permet théoriquement aux Français.es né.es de parents étrangers d'accéder à l'éducation et aux plus hautes positions de l'État. Après tout, aucune loi ne les empêche de le faire ! Alors, s'ils restent dans leurs banlieues malsaines à voler et brûler des voitures, c'est que leur nature le veut ! Et le succès de la fable méprisante que fut Intouchables montre, là aussi, les vieux hommes blancs qui nous gouvernent ont été entendus. L'essentialisme est un piège très doux, auquel trop se laissent prendre.

    Les luttes ne sont pas finies.

    Parce qu'aujourd'hui « tout le monde » a un smartphone, les luttes ouvrières sont-elles finies ? C'est la grande victoire du capitalisme, que d'endormir les peuples dans un confort supposé. La finalité du rêve américain n'est-elle pas de justifier les souffrances économiques et sociales de beaucoup par la fulgurante réussite de certains ? Mais cette réussite ne naît que de la conjonction extraordinaire de l'origine, du genre, des occasions... Si Steve Jobs était né Noir, écrirais-je ce billet sur un Mac ? Sans doute que non. 

    Tenter de faire coïncider les possibilités réelles au cadre légal libéral qui nous baigne, c'est tenter de recouvrir un mur entier d'une peau de chagrin bien étroite.

    La carte n'est pas le territoire. La loi n'est pas la société ; au contraire, elle dessine un rêve. La loi nous dit qu'il n'est pas, qu'il ne devrait pas être, acceptable d'agresser, de tuer, d'injurier, de dénigrer, d'écraser des classes entières de la société. Si la loi était la société, les tribunaux seraient bien vides. 
    Mais la loi n'est pas parfaite. La loi impose, aujourd'hui, à des jeunes femmes d'être déscolarisées pour un foulard ou un bandeau. La loi autorise, aujourd'hui, à priver de vote, à priver de voix, ces Français qui choisissent de vivre sans attaches.
    Et c'est parce que la loi n'est, au final, que l'ossature de la société que nous souhaitons, nous, les peuples démocratiques, qu'elle peut et qu'elle doit changer. Si nous voulons des évolutions, il nous faut changer la loi. Nous avons la chance de choisir ceux qui font la loi. Faisons-leur entendre nos voix, crions et hurlons, et abattons les murs qui nous réduisent au silence. Une fois que nos voix seront audibles — une fois qu'on arrêtera d'appeler « minorité » et de négliger d'immenses pans de la société — nous changerons la loi. Et le plus dur sera fait ; lorsque toutes les voix seront entendues, la société sera prête.

    Les grands changements légaux sont rarement populaires. La peine de mort a été abolie de justesse, et contre l'opinion de la rue. L'avortement a été légalisé sur un coup de pot. Le mariage pour tous — est-il besoin de vous rappeler les manifestations et contre-manifestations en tous genre ?
    Mais c'est là que notre démocratie est belle. Alors même que certain.es tiennent des propos qui me font gerber, d'autres voix se lèvent pour les contredire. Alors même que certains blessent et tuent au nom de leur intolérance, d'autres se dressent et luttent.

    Mais la beauté de ce combat est un mirage. Car ce n'est pas que se battre contre l'obscurantisme de quelques uns — car ceux-là bénéficient de l'inertie bienveillante des institutions sociales. Et c'est ce poids mort qui fait la difficulté du combat. Ce n'est pas un duel flamboyant d'idées, mais une guerre de tranchées, sale et longue, avec plus de bourbiers que de raison. Tous les camps se réclament de la liberté, de la morale, et du bon droit ; et ceux qui promettent le moins de changement sont les plus attrayants pour beaucoup. C'est la nature humaine que d'être hostile au changement ; pour que l'étincelle de la nouveauté prenne, il faut que le bûcher soit bien préparé.

    Enterrons Mandela, mais ne croyons pas que, parce que le symbole de la lutte est mort, la lutte a disparu. Levons-nous demain et, brindille à brindille, préparons l'autodafé des oppressions. Tout le monde n'a pas à s'enchaîner aux grilles du Parlement en guise de protestation, mais tout le monde peut participer, à sa manière, à son échelle. Faire attention à ne blesser personne en parlant ; protester, même rien qu'un peu, en face de propos et de plaisanteries douteuses ; accorder le bénéfice du doute. Et réclamer, pied à pied, les espaces dont nous sommes exclu.es. Je veux voir des femmes rentrer chez elles seules le soir. Je veux voir des jeunes à capuche dans les classes préparatoires. Je veux voir des femmes voilées dans les rues, à côté des femmes montrant leurs seins et des punkettes aux cheveux verts qui les embrassent.

    On ne peut pas réussir tous les jours. Mais on peut essayer chaque jour, et tous les jours.

    On y va ?


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  • Aujourd'hui, on parle beaucoup de procréation médicalement assistée (PMA) et d'adoption. Qui peut adopter, qui peut avoir recours à des techniques palliatives pour enfanter ? Ces questions débouchent sur une plus vaste : qui, non pas peut, mais mérite d'élever d'élever un ou des enfants ? Et son pendant est tout aussi fascinant : quelles figures parentales un enfant mérite-t-il ?

    A cette dernière question, la réponse paraît simple : un enfant mérite de grandir au milieu de personnes qui l'aiment et prennent soin de lui, tant au plan physique que psychologique. La réponse est pourtant plus nuancée ; ce ne sont pas, je pense, les juges des enfants qui me contrediront. C'est dans la nuance que se déversent, actuellement, des torrents de haine homophobes qui, sous prétexte de défendre les enfants, ont créé un Enfant idéal et fictif dont les droits deviennent des diktats ignorant les réalités de la vie. Sous couvert d'une figure d'Enfant sacrée, ce sont les valeurs traditionnelles de notre société qui sont érigées en lois. Ne touchez pas à nos coutumes : cela pourrait faire du mal à l'Enfant — belle manière, en vérité, de déguiser son conservatisme par un manteau de couardise. Aucune étude scientifique fiable n'a montré de risque accru de violences ou de pathologies psychiatriques à l'âge adulte pour les enfants grandissant dans des familles ne correspondant pas au modèle nucléaire. Sans doute les capacités d'adaptation sociale de l'individu sont-elles supérieures aux peurs des plus frileux.

    Le modèle familial nucléaire est pourtant la norme théorique en France : un papa, une maman, un enfant, comme nous l'ont rappelé avec tant de poésie les happenings décérébrés de certaine association catholique conservatrice.

    Le modèle familial nucléaire comme tradition séculaire est un mythe. Il est apparu dans les années d'après-guerre, d'abord aux États-Unis, et sa progression a suivi celle de la classe moyenne. Faut-il rappeler que, dans les grandes familles bourgeoises et aristocrates européennes, l'éducation des enfants était auparavant déléguée aux précepteurs et gouvernantes, suivie d'un placement rapide en pensionnat dont les boarding schools anglaises ont été le pinacle ? Dans les familles prolétaires, au contraire, l'éducation des enfants était plus chaotique : père et mère travaillant par contrainte économique, de même que les enfants les plus âgés, la scolarité était plus précaire et moins encadrée. Une femme au foyer était un objet de luxe : inutile, elle n'élevait pas ses enfants, délégués à divers ancillaires, et participait au statut social de son époux par sa beauté et ses talents sociaux.
    La classe moyenne, à son apparition, n'était pas une classe aristocratique déchue, mais plutôt une classe prolétaire accédant à une aisance financière relative. Singeant le mode de vie de la « bonne société », elle eu bon compte de s'approprier certains aspects de leur mode de vie, et de les ériger, à son tour, en impératifs des gens « comme il faut. » Toutefois, les foyers de classe moyenne ne disposant pas des ressources nécessaires pour engager le personnel pédagogique ad hoc, l'éducation des enfants revint à la mère au foyer en tant que personne par défaut. Ainsi naquit la famille modèle à l'occidentale : femme au foyer se consacrant aux enfants et aux tâches ménagères, père obligatoirement plus distant car travaillant, lui.
    On a longtemps, en France, stigmatisé les mères qui travaillent ; c'est encore le cas aujourd'hui, bien que dans une moindre mesure. En Russie, par exemple, ce n'est pas le cas ; une amie mariée à un Français me confiait avoir trouvé étonnante la réaction de sa belle-famille à la poursuite de son activité professionnelle après la naissance. Mais, là-bas, le travail des femmes a été encouragé, développé et socialement accepté depuis la révolution de 1916, le statut de femme au foyer étant considéré « petit bourgeois », une tare fondamentale à l'époque soviétique.

    Heureusement, l'évolution des mentalités en France, aidées par le féminisme, s'est faite vers une moins grande disparité d'activité au sein des couples et un retour des pères dans le cocon affectif familial.

    La libéralisation du divorce — il n'y a pas d'autre mot — a elle aussi changé la donne. De stigmate social, le divorce est devenu un état de choses accepté. Son corollaire, l'augmentation du nombre des familles recomposées, a contribué à étendre le spectre des familles-type. On s'est alors aperçu que, dans les familles recomposées, l'amour familial comptait tout autant que les liens du sang. 

    Et pourtant, dans les grandes lignes, la situation demeurait la même : un père, une mère, ou leurs avatars, marâtre et parâtre (au sens originel), et un nombre varié d'enfants, toujours reliés par le sang à au moins l'un des membres du couple.

    Ensuite sont arrivées les techniques de procréation médicalement assistée. Ou plutôt en même temps. Voire un peu avant. En tout cas, c'est en 1789 que John Hunter, médecin anglais, avoue la première insémination artificielle réussie avec le sperme du mari de la dame. Le don de sperme attendra la fin du XIXe siècle — mais caché et tabou. Rappelons qu'à l'époque l'absence de techniques de conservation de l'échantillon impliquait une proximité obligée entre donneur et receveuse, même pour une insémination...
    Toujours, c'est en 1968 que les premières banques de sperme voient le jour aux États-Unis ; elles arriveront en France quatre ans plus tard, en 1972.

    Tabou, le don de sperme ? Bien sûr. Notre société est patrilinéaire : le nom est transmis par le père, et autrefois les terres, les fortunes, la position sociale, étaient transmis uniquement par le père. Les enfants naturels, les bâtards, étaient peu ou prou tolérés lorsqu'enfantés par le mari. Lorsqu'il s'agissait de l'épouse, le scandale était sans nom, l'héritier privé de ses droits, la femme adultère vouée à l'opprobre. Les reines adultères, comme Marguerite de Bourgogne, ont été traitées en criminelles : en découchant, elles risquaient d'introduire une autre lignée paternelle dans la famille. Ce qui, dans une société matrilinéaire, n'aurait pas fait lever plus de sourcils que les multiples enfants naturels du Roi Soleil.
    Lorsqu'on parle de don de sperme au cinéma, c'est toujours sous l'angle de la comédie pour le côté donneur (Starbuck, 2012, où un homme découvre effaré sa nombreuse descendance). Le côté receveur ou héritier s'inscrirait plus dans les drames français de quête d'identité : découvrir une filiation douteuse, chez nous, ne fait pas rire.
    Il existe en France une obsession du sang dans nos familles, une obsession de la filiation au père, qui nous vient de loin, héritée des heures sombres du patriarcat, et nous rend aveugles aux réalités de l'amour familial. Ce n'est pas naturel, c'est culturel, de se fixer ainsi sur la transmission de la moitié de ses allèles, et d'en faire la condition à l'héritage.

    Cette obsession du sang s'est changée en obsession de la génétique : si les dons de gamètes se sont développés, les techniques permettant d'obtenir à tout prix un enfant de son sang ont explosé. Injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde, cryoconservation d'ovocytes et spermatozoïdes avant chimiothérapie, techniques de maturation de gamètes immatures prélevés chez des enfants... Avoir « juste » un enfant ne suffit pas, il faut un enfant de la lignée, un enfant biologique, plutôt qu'un adopté ou, pire, qu'un bâtard déguisé en enfant légitime par la médecine.

    Pour un couple hétérosexuel, il est facile de cacher, aux yeux de la société, une filiation par don de gamètes. Madame est enceinte ; en dehors des proches, nul ne s'avisera que le fœtus à naître est issu d'un don de spermatozoïde, ou d'ovocyte, ou des deux. Cela paraît naturel, donc cela pourrait l'être, et la meilleure volonté de transparence du couple ne retire pas le « naturel normal » présumé de la naissance. Après tout, les couples hétérosexuels ayant bénéficié de dons de gamètes ne le font pas tatouer sur leurs fronts ; de cette présomption de normalité naît une mascarade, un déni des filiations non traditionnelles. Le phénomène est invisible : seul le Meilleur des Mondes d'Huxley a généralisé la conception in vitro, au point d'en faire le « naturel » de sa société artificielle. Il est facile d'ignorer quelque chose qui ne se voit pas... Les enfants issus de dons de gamètes sont des enfants normaux, perdus dans la masse des enfants normaux — du moins, tant que leurs parents sont de sexe différent. Nul n'est besoin, pour les parents, de recourir à des artifices élaborés pour couvrir une bizarrerie sociale ; il suffit de ne rien dire pour passer inaperçus. Et du coup, le phénomène étant caché, il en devient énigmatique, et sa stigmatisation devient facile.

    La base de toute cette filiation, en France, est le mariage. Contrat à valeur économique, sociale, voire politique, le mariage n'a acquis que récemment la prérogative de l'amour. Ce sont les Précieuses qui ont, les premières, exigé des mariages d'amour et non des mariages arrangés ou alimentaires. L'amour courtois médiéval était né, après tout, de la codification de la cour amoureuse des amants auprès de maîtresses mariées (donc sexuellement indisponibles sur le papier, d'où les idées d'amour chaste), et mariées sans amour.
    Hélas, les Précieuses ont été tournées en ridicule, et leurs idées avantgardistes oubliées. Olympe de Gouge et les féministes de l'époque révolutionnaire ont elles aussi tenté de changer la nature du mariage, pour se heurter au mur du conservatisme napoléonien.
    Il faut attendre le mouvement romantique pour voir se répandre l'idée qu'un mariage, avant d'être l'union de deux patrimoines, devrait être celle de deux personnes s'aimant. C'est sans doute ce que les classes moyennes ont apporté de plus positif dans le domaine familial depuis leurs racines prolétaires, cette idée que les sentiments peuvent primer sur le matériel dans la constitution d'une union. Regardez les grands couples amoureux tragiques, toujours de noble extraction : ce sont des raisons matérielles qui les rendent tragiques et empêchent leur union. Politique (Roméo et Juliette), politique et époux préexistant (Tristan et Yseult), époux et femme préexistants (Lancelot et Guenièvre), politique (Bérénice et Titus), économique (Violeta Valéry et Alfredo, Mimi et Rodolfo)... Si Othello et Desdémone s'épousent par amour, leur histoire finit par un assassinat sur suspiscion d'adultère (je vous laisse deviner qui tue qui). L'amour d'Ophélie pour Hamlet la conduit à la folie et au suicide plutôt qu'au mariage. La renommée d'Héloïse et d'Abélard ne tient pas tant à la sérénité qu'ils ont trouvé, mais à son lieu : chacun dans son couvent.
    Non, historiquement pour notre culture, l'amour n'est pas un prélude au mariage.

    Arrivent les bouleversements sociaux des années 70. L'amour libre : ne pas avoir besoin de signer un papier pour pouvoir s'aimer, mais surtout renier une institution passéiste. Vivre en concubinage avec qui l'on souhaite pour ne pas s'enfermer dans un mariage ressenti comme un carcan empêchant les plus tendres affections, comme une routine lourde imposée par les bienséances. Hippies et punks s'unissent pour dire merde aux conventions et, aujourd'hui, un enfant français sur deux naît hors mariage. Là encore, de nouveaux modèles familiaux se répandent et échappent à la vilipende publique.

    Avec la révolution sexuelle, l'homosexualité est sortie du placard, profitant de la nouvelle tolérance de la société aux modes de vie alternatifs. Alors qu'elle n'était considérée au XIXe siècle que comme un épiphénomène et une déviance, voire au mieux comme des pratiques isolées, elle devient un mode de vie. Là où Oscar Wilde était « normalement » marié à une femme bien que son grand amour ait été un homme, certain.es ont commencé à affirmer leur différence et leur refus des carcans familiaux culturels. Alors que le mariage hétérosexuel conservait une forte prévalence, vivre ensemble, pour deux homosexuel.les, était à la fois une affirmation de leurs personnes et la construction de nouvelles normes opposées au mariage traditionnel patriarcal.

    Aujourd'hui, la nature du mariage a évolué. Il est possible pour un couple, quelle que soit son orientation, de vivre ensemble sans être marié, et sans scandale. Un mariage est une décision de poids — plus lourde de sens, sans doute, que lorsque le mariage était une obligation. En effet, aujourd'hui, se marier est une démarche particulière pour des hétérosexuels, un engagement lourd de sens pour le couple. Ce n'est plus la corvée économique d'autrefois. C'est, pour une relation, quelque chose en plus. Il paraît anormal de refuser ce quelque chose en plus, ce William Saurin du couple qu'est le mariage, à deux personnes qui s'aiment, sous prétexte qu'elles sont du même sexe.

    Dans cette perspective d'obsession de filiation, la procéation médicalement assistée apparaît comme un désir naturel pour ces couples : depuis des siècles, on rabâche que seuls les enfants du sang ont, ou devraient avoir, une valeur et une place dans la famille. Mais surtout, elle remet en question l'invisibilité de la PMA ; lorsqu'un couple de femmes conçoit, on se doute bien qu'il y a eu un donneur quelque part.
    C'est une occasion en or de travailler à défoncer la présomption stupide que l'enfant biologique est plus naturel que l'enfant adopté ou issu d'un don. Après tout, ce qui compte, ce ne sont pas les gènes, mais la force de l'amour qui unit un groupe de personnes décidant de s'appeler « famille. » Le problème n'est pas la PMA ; le problème est d'accepter que des personnes non-traditionnelles participent à une structure traditionnelle maintenue dans son but initial, et non atténuée (comme dans le PACS).
    Le seul point où je rejoins partiellement les opposants à la PMA est sur la participation éventuelle de mères porteuses. Cette pratique a déjà cours dans quelques pays, et je suis sceptique quant à la qualité des barrières contre les dérives potentielles. Certains pays émergeants, comme l'Inde, voient déjà des traffics se nouer. Toutefois il en est de même pour les greffes d'organe (il suffit de penser à l'origine des greffons chinois pour se réfugier en tremblant dans les bras de l'Agence de Biomédecine) — et le système français de dons marche plutôt pas mal. Donc j'attendrai d'avoir mal avant de crier, contrairement à d'autres.

    Quoi qu'il en soit, lorsqu'il y aura mariage pour tous, il y aura adoption pour tous, de manière naturelle. Si un individu isolé célibataire peut adopter, si un couple hétérosexuel marié peut adopter, pourquoi un couple homosexuel également marié ne pourrait-il adopter ?

    Adoption et PMA par les couples homosexuels serviront à quelque chose, en plus de créer des familles heureuses. Elles serviront à replacer au centre de la famille cette notion fondamentale qui en a été trop longtemps sous-estimée : l'amour, sans distinction de sexe, de genre, de filiation. Les anciens Grecs avaient un mot pour ça, storgê. Pas l'amour universel, philia. Pas l'amour des sens, éros, et encore moins l'amour divin, agapè. Storgê : le sentiment profond que l'on ressent pour sa famille proche. Au contraire de ce que les conventions cherchent à faire croire, la storgê n'est pas innée, n'est pas évidente, n'est pas liée au sang. Aimer quelqu'un avec qui l'on partage ses gènes, ça ne coule pas forcément de source, ça s'apprend. C'est cela que les opposants aux familles homosexuelles ne comprennent pas. Aucune baguette magique ne vous touche, un jour, et vous fait aimer vos proches. Une famille, ça se construit. C'est dans la durée, dans les épreuves et dans les joies familiales, que naît la storgê.

    La refuser à ceux qui sortent de la tradition n'est pas seulement inepte, mais cruel.

     

    Bibliographie rapide : Aristote, Simone de Beauvoir, Virginie Despentes, Jean-Paul Sartre, mes profs de biologie de la reproduction.

    A lire : Révolte sur la Lune (Robert Heinlein, 1966), utopie futuriste où plusieurs types de familles sont supposés, comme le mariage de groupe, le mariage en lignée, et la polyandrie. En plus, dedans, on trouve, en vrac : la naissance et le fonctionnement d'une intelligence artificielle, comment mener une révolte pour les nuls, considérations économiques sur l'offre, la demande et la valeur des choses, le féminisme comme libération des femmes et des hommes, étude des civilisations de frontière, etc etc.


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