-
Coups de griffe
L'intégralité de cette rubrique est placée sous license Creative Commons "Paternité - Pas de Modifications 2.0".
Traduction :
- Vous êtes libres de reproduire, distribuer et communiquer cette création au public (parce qu'on est sur Internet qu'imaginer que les gens font le contraire est utopique)
- Vous devez citer le nom de l'auteur original de la manière indiquée par l'auteur de l'oeuvre ou le titulaire des droits qui vous confère cette autorisation (mais pas d'une manière qui suggérerait qu'ils vous soutiennent ou approuvent votre utilisation de l'oeuvre).
- Vous n'avez pas le droit de modifier, de transformer ou d'adapter cette création.
Pourquoi préciser ces règles de bon sens ? Parce que trouver des plagiats sur les forums commence à me les briser sévère. J'exige d'être citée en tant qu'auteur et que la copie du texte soit accompagnée d'un lien vers l'article original.
A bon entendeur, salut.
-
Par Stockholm dans Coups de griffe le 16 Janvier 2013 à 23:30
Aujourd'hui, on parle beaucoup de procréation médicalement assistée (PMA) et d'adoption. Qui peut adopter, qui peut avoir recours à des techniques palliatives pour enfanter ? Ces questions débouchent sur une plus vaste : qui, non pas peut, mais mérite d'élever d'élever un ou des enfants ? Et son pendant est tout aussi fascinant : quelles figures parentales un enfant mérite-t-il ?
A cette dernière question, la réponse paraît simple : un enfant mérite de grandir au milieu de personnes qui l'aiment et prennent soin de lui, tant au plan physique que psychologique. La réponse est pourtant plus nuancée ; ce ne sont pas, je pense, les juges des enfants qui me contrediront. C'est dans la nuance que se déversent, actuellement, des torrents de haine homophobes qui, sous prétexte de défendre les enfants, ont créé un Enfant idéal et fictif dont les droits deviennent des diktats ignorant les réalités de la vie. Sous couvert d'une figure d'Enfant sacrée, ce sont les valeurs traditionnelles de notre société qui sont érigées en lois. Ne touchez pas à nos coutumes : cela pourrait faire du mal à l'Enfant — belle manière, en vérité, de déguiser son conservatisme par un manteau de couardise. Aucune étude scientifique fiable n'a montré de risque accru de violences ou de pathologies psychiatriques à l'âge adulte pour les enfants grandissant dans des familles ne correspondant pas au modèle nucléaire. Sans doute les capacités d'adaptation sociale de l'individu sont-elles supérieures aux peurs des plus frileux.
Le modèle familial nucléaire est pourtant la norme théorique en France : un papa, une maman, un enfant, comme nous l'ont rappelé avec tant de poésie les happenings décérébrés de certaine association catholique conservatrice.
Le modèle familial nucléaire comme tradition séculaire est un mythe. Il est apparu dans les années d'après-guerre, d'abord aux États-Unis, et sa progression a suivi celle de la classe moyenne. Faut-il rappeler que, dans les grandes familles bourgeoises et aristocrates européennes, l'éducation des enfants était auparavant déléguée aux précepteurs et gouvernantes, suivie d'un placement rapide en pensionnat dont les boarding schools anglaises ont été le pinacle ? Dans les familles prolétaires, au contraire, l'éducation des enfants était plus chaotique : père et mère travaillant par contrainte économique, de même que les enfants les plus âgés, la scolarité était plus précaire et moins encadrée. Une femme au foyer était un objet de luxe : inutile, elle n'élevait pas ses enfants, délégués à divers ancillaires, et participait au statut social de son époux par sa beauté et ses talents sociaux.
La classe moyenne, à son apparition, n'était pas une classe aristocratique déchue, mais plutôt une classe prolétaire accédant à une aisance financière relative. Singeant le mode de vie de la « bonne société », elle eu bon compte de s'approprier certains aspects de leur mode de vie, et de les ériger, à son tour, en impératifs des gens « comme il faut. » Toutefois, les foyers de classe moyenne ne disposant pas des ressources nécessaires pour engager le personnel pédagogique ad hoc, l'éducation des enfants revint à la mère au foyer en tant que personne par défaut. Ainsi naquit la famille modèle à l'occidentale : femme au foyer se consacrant aux enfants et aux tâches ménagères, père obligatoirement plus distant car travaillant, lui.
On a longtemps, en France, stigmatisé les mères qui travaillent ; c'est encore le cas aujourd'hui, bien que dans une moindre mesure. En Russie, par exemple, ce n'est pas le cas ; une amie mariée à un Français me confiait avoir trouvé étonnante la réaction de sa belle-famille à la poursuite de son activité professionnelle après la naissance. Mais, là-bas, le travail des femmes a été encouragé, développé et socialement accepté depuis la révolution de 1916, le statut de femme au foyer étant considéré « petit bourgeois », une tare fondamentale à l'époque soviétique.Heureusement, l'évolution des mentalités en France, aidées par le féminisme, s'est faite vers une moins grande disparité d'activité au sein des couples et un retour des pères dans le cocon affectif familial.
La libéralisation du divorce — il n'y a pas d'autre mot — a elle aussi changé la donne. De stigmate social, le divorce est devenu un état de choses accepté. Son corollaire, l'augmentation du nombre des familles recomposées, a contribué à étendre le spectre des familles-type. On s'est alors aperçu que, dans les familles recomposées, l'amour familial comptait tout autant que les liens du sang.
Et pourtant, dans les grandes lignes, la situation demeurait la même : un père, une mère, ou leurs avatars, marâtre et parâtre (au sens originel), et un nombre varié d'enfants, toujours reliés par le sang à au moins l'un des membres du couple.
Ensuite sont arrivées les techniques de procréation médicalement assistée. Ou plutôt en même temps. Voire un peu avant. En tout cas, c'est en 1789 que John Hunter, médecin anglais, avoue la première insémination artificielle réussie avec le sperme du mari de la dame. Le don de sperme attendra la fin du XIXe siècle — mais caché et tabou. Rappelons qu'à l'époque l'absence de techniques de conservation de l'échantillon impliquait une proximité obligée entre donneur et receveuse, même pour une insémination...
Toujours, c'est en 1968 que les premières banques de sperme voient le jour aux États-Unis ; elles arriveront en France quatre ans plus tard, en 1972.Tabou, le don de sperme ? Bien sûr. Notre société est patrilinéaire : le nom est transmis par le père, et autrefois les terres, les fortunes, la position sociale, étaient transmis uniquement par le père. Les enfants naturels, les bâtards, étaient peu ou prou tolérés lorsqu'enfantés par le mari. Lorsqu'il s'agissait de l'épouse, le scandale était sans nom, l'héritier privé de ses droits, la femme adultère vouée à l'opprobre. Les reines adultères, comme Marguerite de Bourgogne, ont été traitées en criminelles : en découchant, elles risquaient d'introduire une autre lignée paternelle dans la famille. Ce qui, dans une société matrilinéaire, n'aurait pas fait lever plus de sourcils que les multiples enfants naturels du Roi Soleil.
Lorsqu'on parle de don de sperme au cinéma, c'est toujours sous l'angle de la comédie pour le côté donneur (Starbuck, 2012, où un homme découvre effaré sa nombreuse descendance). Le côté receveur ou héritier s'inscrirait plus dans les drames français de quête d'identité : découvrir une filiation douteuse, chez nous, ne fait pas rire.
Il existe en France une obsession du sang dans nos familles, une obsession de la filiation au père, qui nous vient de loin, héritée des heures sombres du patriarcat, et nous rend aveugles aux réalités de l'amour familial. Ce n'est pas naturel, c'est culturel, de se fixer ainsi sur la transmission de la moitié de ses allèles, et d'en faire la condition à l'héritage.Cette obsession du sang s'est changée en obsession de la génétique : si les dons de gamètes se sont développés, les techniques permettant d'obtenir à tout prix un enfant de son sang ont explosé. Injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde, cryoconservation d'ovocytes et spermatozoïdes avant chimiothérapie, techniques de maturation de gamètes immatures prélevés chez des enfants... Avoir « juste » un enfant ne suffit pas, il faut un enfant de la lignée, un enfant biologique, plutôt qu'un adopté ou, pire, qu'un bâtard déguisé en enfant légitime par la médecine.
Pour un couple hétérosexuel, il est facile de cacher, aux yeux de la société, une filiation par don de gamètes. Madame est enceinte ; en dehors des proches, nul ne s'avisera que le fœtus à naître est issu d'un don de spermatozoïde, ou d'ovocyte, ou des deux. Cela paraît naturel, donc cela pourrait l'être, et la meilleure volonté de transparence du couple ne retire pas le « naturel normal » présumé de la naissance. Après tout, les couples hétérosexuels ayant bénéficié de dons de gamètes ne le font pas tatouer sur leurs fronts ; de cette présomption de normalité naît une mascarade, un déni des filiations non traditionnelles. Le phénomène est invisible : seul le Meilleur des Mondes d'Huxley a généralisé la conception in vitro, au point d'en faire le « naturel » de sa société artificielle. Il est facile d'ignorer quelque chose qui ne se voit pas... Les enfants issus de dons de gamètes sont des enfants normaux, perdus dans la masse des enfants normaux — du moins, tant que leurs parents sont de sexe différent. Nul n'est besoin, pour les parents, de recourir à des artifices élaborés pour couvrir une bizarrerie sociale ; il suffit de ne rien dire pour passer inaperçus. Et du coup, le phénomène étant caché, il en devient énigmatique, et sa stigmatisation devient facile.
La base de toute cette filiation, en France, est le mariage. Contrat à valeur économique, sociale, voire politique, le mariage n'a acquis que récemment la prérogative de l'amour. Ce sont les Précieuses qui ont, les premières, exigé des mariages d'amour et non des mariages arrangés ou alimentaires. L'amour courtois médiéval était né, après tout, de la codification de la cour amoureuse des amants auprès de maîtresses mariées (donc sexuellement indisponibles sur le papier, d'où les idées d'amour chaste), et mariées sans amour.
Hélas, les Précieuses ont été tournées en ridicule, et leurs idées avantgardistes oubliées. Olympe de Gouge et les féministes de l'époque révolutionnaire ont elles aussi tenté de changer la nature du mariage, pour se heurter au mur du conservatisme napoléonien.
Il faut attendre le mouvement romantique pour voir se répandre l'idée qu'un mariage, avant d'être l'union de deux patrimoines, devrait être celle de deux personnes s'aimant. C'est sans doute ce que les classes moyennes ont apporté de plus positif dans le domaine familial depuis leurs racines prolétaires, cette idée que les sentiments peuvent primer sur le matériel dans la constitution d'une union. Regardez les grands couples amoureux tragiques, toujours de noble extraction : ce sont des raisons matérielles qui les rendent tragiques et empêchent leur union. Politique (Roméo et Juliette), politique et époux préexistant (Tristan et Yseult), époux et femme préexistants (Lancelot et Guenièvre), politique (Bérénice et Titus), économique (Violeta Valéry et Alfredo, Mimi et Rodolfo)... Si Othello et Desdémone s'épousent par amour, leur histoire finit par un assassinat sur suspiscion d'adultère (je vous laisse deviner qui tue qui). L'amour d'Ophélie pour Hamlet la conduit à la folie et au suicide plutôt qu'au mariage. La renommée d'Héloïse et d'Abélard ne tient pas tant à la sérénité qu'ils ont trouvé, mais à son lieu : chacun dans son couvent.
Non, historiquement pour notre culture, l'amour n'est pas un prélude au mariage.Arrivent les bouleversements sociaux des années 70. L'amour libre : ne pas avoir besoin de signer un papier pour pouvoir s'aimer, mais surtout renier une institution passéiste. Vivre en concubinage avec qui l'on souhaite pour ne pas s'enfermer dans un mariage ressenti comme un carcan empêchant les plus tendres affections, comme une routine lourde imposée par les bienséances. Hippies et punks s'unissent pour dire merde aux conventions et, aujourd'hui, un enfant français sur deux naît hors mariage. Là encore, de nouveaux modèles familiaux se répandent et échappent à la vilipende publique.
Avec la révolution sexuelle, l'homosexualité est sortie du placard, profitant de la nouvelle tolérance de la société aux modes de vie alternatifs. Alors qu'elle n'était considérée au XIXe siècle que comme un épiphénomène et une déviance, voire au mieux comme des pratiques isolées, elle devient un mode de vie. Là où Oscar Wilde était « normalement » marié à une femme bien que son grand amour ait été un homme, certain.es ont commencé à affirmer leur différence et leur refus des carcans familiaux culturels. Alors que le mariage hétérosexuel conservait une forte prévalence, vivre ensemble, pour deux homosexuel.les, était à la fois une affirmation de leurs personnes et la construction de nouvelles normes opposées au mariage traditionnel patriarcal.
Aujourd'hui, la nature du mariage a évolué. Il est possible pour un couple, quelle que soit son orientation, de vivre ensemble sans être marié, et sans scandale. Un mariage est une décision de poids — plus lourde de sens, sans doute, que lorsque le mariage était une obligation. En effet, aujourd'hui, se marier est une démarche particulière pour des hétérosexuels, un engagement lourd de sens pour le couple. Ce n'est plus la corvée économique d'autrefois. C'est, pour une relation, quelque chose en plus. Il paraît anormal de refuser ce quelque chose en plus, ce William Saurin du couple qu'est le mariage, à deux personnes qui s'aiment, sous prétexte qu'elles sont du même sexe.
Dans cette perspective d'obsession de filiation, la procéation médicalement assistée apparaît comme un désir naturel pour ces couples : depuis des siècles, on rabâche que seuls les enfants du sang ont, ou devraient avoir, une valeur et une place dans la famille. Mais surtout, elle remet en question l'invisibilité de la PMA ; lorsqu'un couple de femmes conçoit, on se doute bien qu'il y a eu un donneur quelque part.
C'est une occasion en or de travailler à défoncer la présomption stupide que l'enfant biologique est plus naturel que l'enfant adopté ou issu d'un don. Après tout, ce qui compte, ce ne sont pas les gènes, mais la force de l'amour qui unit un groupe de personnes décidant de s'appeler « famille. » Le problème n'est pas la PMA ; le problème est d'accepter que des personnes non-traditionnelles participent à une structure traditionnelle maintenue dans son but initial, et non atténuée (comme dans le PACS).
Le seul point où je rejoins partiellement les opposants à la PMA est sur la participation éventuelle de mères porteuses. Cette pratique a déjà cours dans quelques pays, et je suis sceptique quant à la qualité des barrières contre les dérives potentielles. Certains pays émergeants, comme l'Inde, voient déjà des traffics se nouer. Toutefois il en est de même pour les greffes d'organe (il suffit de penser à l'origine des greffons chinois pour se réfugier en tremblant dans les bras de l'Agence de Biomédecine) — et le système français de dons marche plutôt pas mal. Donc j'attendrai d'avoir mal avant de crier, contrairement à d'autres.Quoi qu'il en soit, lorsqu'il y aura mariage pour tous, il y aura adoption pour tous, de manière naturelle. Si un individu isolé célibataire peut adopter, si un couple hétérosexuel marié peut adopter, pourquoi un couple homosexuel également marié ne pourrait-il adopter ?
Adoption et PMA par les couples homosexuels serviront à quelque chose, en plus de créer des familles heureuses. Elles serviront à replacer au centre de la famille cette notion fondamentale qui en a été trop longtemps sous-estimée : l'amour, sans distinction de sexe, de genre, de filiation. Les anciens Grecs avaient un mot pour ça, storgê. Pas l'amour universel, philia. Pas l'amour des sens, éros, et encore moins l'amour divin, agapè. Storgê : le sentiment profond que l'on ressent pour sa famille proche. Au contraire de ce que les conventions cherchent à faire croire, la storgê n'est pas innée, n'est pas évidente, n'est pas liée au sang. Aimer quelqu'un avec qui l'on partage ses gènes, ça ne coule pas forcément de source, ça s'apprend. C'est cela que les opposants aux familles homosexuelles ne comprennent pas. Aucune baguette magique ne vous touche, un jour, et vous fait aimer vos proches. Une famille, ça se construit. C'est dans la durée, dans les épreuves et dans les joies familiales, que naît la storgê.
La refuser à ceux qui sortent de la tradition n'est pas seulement inepte, mais cruel.
Bibliographie rapide : Aristote, Simone de Beauvoir, Virginie Despentes, Jean-Paul Sartre, mes profs de biologie de la reproduction.
A lire : Révolte sur la Lune (Robert Heinlein, 1966), utopie futuriste où plusieurs types de familles sont supposés, comme le mariage de groupe, le mariage en lignée, et la polyandrie. En plus, dedans, on trouve, en vrac : la naissance et le fonctionnement d'une intelligence artificielle, comment mener une révolte pour les nuls, considérations économiques sur l'offre, la demande et la valeur des choses, le féminisme comme libération des femmes et des hommes, étude des civilisations de frontière, etc etc.
42 commentaires
-
Par Stockholm dans Coups de griffe le 29 Septembre 2012 à 10:01
Il y a quatre mois, je me suis retrouvée assise sur un fauteuil de salon de coiffure en demandant "un peu plus court que d'habitude s'il vous plaît merci." Sur ce, la coiffeuse (qui ressemblait de façon suspecte à Martine Aubry) a dégainé un catalogue de top models ultra-top-bien-coiffés, m'en a désigné un et demandé si c'était comme ça que je voulais. Inconsciente que j'étais, j'ai juste regardé la mèche/frange et dit oui, sans remarquer que la longueur totale était bien plus courte que ce que je pensais. Je me suis donc retrouvée avec une vraie, vraie, coupe cheveux courts : pas de boucles qui flottent, mais des cheveux nets où les plus longs (ladite mèche/frange) ne dépassent pas les quatre centimètres. A coiffer avec un gel ou de la cire.
J'ai tiré la gueule deux semaines, et puis comme ça m'allait bien j'ai décidé de rester comme ça. J'en ai profité pour passer de la cagoule intégrale d'orthopédiste au petit calot d'elfe, ça tient tout de suite moins chaud dans le bloc.
Comme tout changement radical de coiffure, quand j'ai rencontré les gens après ça, tout le monde avait un commentaire. Passé le plus ou moins sincère "oooooh ça te va trop bieeeeen !", parfois faux, mais toujours exigé par les conventions sociales. Parce que "ah putain t'es coiffée comme un balai à chiottes", c'est peut-être le cri du cœur mais c'est pas le standard du commentaire.
Donc, le commentaire pertinent ajouté par 85% des gens que j'ai revu depuis La Coupe, c'était : « Comme tu es plus féminine ! » (j'ai pas compté précisément les stats, mais c'est l'impression que ça a fait).Plus féminine. Avec les cheveux courts. A la cinquième remarque, je me suis posée des questions. Il s'agissait de personnes d'âges, de genres, de professions et de modes de vie différents (mes potes internes, des infirmières, des potes pas internes du tout, des secrétaires, des chefs, les femmes de ménage de l'internat de PériphLand, enfin vous voyez le topo). Parce que bon, la féminité et les cheveux courts, pour les cultures européennes, l'association ne saute pas aux yeux.
Depuis au moins le Moyen-Âge, l'un des symboles de la femme féminine, c'est bien la chevelure longue (et de préférence dorée). Dans son Tristan et Yseult, Béroul nous décrit ainsi Yseult, modèle de grâce et de beauté : « Ses cheveux tombent jusqu'à ses pieds, et d'or aussi est le fil qui retient ses tresses. »
Guenièvre est elle aussi dotée de longues tresses, de même que la pauvre Elaine, le lys d'Astolat. Lorsque les miniatures gothiques représentent des femmes, soient elles portent un couvre-chef quelconque genre hénin, soient elles ont de grands cheveux détachés flottant au vent (ou séparés en deux tresses si elles n'aiment pas les cheveux dans la figure).Illustration du Codex Manesse, recueil de poésie amoureuse allemande (XIVe siècle). Wikipédia me dit qu'il y a un jeu de mots entre la mule et le nom du mec. Ne parlant pas un mot d'allemand, je vais les croire.
Un personnage historique médiéval féminin est pourtant représenté avec des cheveux courts : Jeanne d'Arc, qui a même donné son nom à une coupe. Jeanne d'Arc, issue de la tradition des viragos, ces femmes qui reprenaient à leur compte la défense du domaine, montaient à cheval et bataillaient comme des hommes. Jeanne d'Arc qui, en sus de bouter les Anglais hors de France, a outrepassé les limites supposées de la condition féminine en menant la vie la plus virile qui soit, la vie militaire. La légende veut qu'elle ait « racheté » cette indépendance par une virginité prolongée : si tu ne veux être ni mère ni pute et donc indépendante du patriarcat, au moins, reste vierge, ma fille, ça les rassure.
Bref. Depuis un bon paquet de siècles, la seule femme du Moyen-Âge à avoir officiellement les cheveux courts est aussi la seule à ne pas être chantée pour sa féminité, sa beauté, sa candeur, et j'en passe.
(Si quelqu'un a des sources sur le style capillaire de Bradamante, chevalière hors pair du cycle de Roland, je suis preneuse.)Arrive la Renaissance. Quelles sont les femmes mythiques de l'époque ? Avec l'apogée tardive de l'amour courtois médiéval que sont les sonnets, les rondeaux et autres blasons, tout poète a sa muse, qu'il la nomme Marie, Hélène, Béatrice, Laure, et j'en passe. La véracité historique de ces femmes est parfois douteuse, et elles sont surtout prétexte au poète pour étaler les affres de l'amour ; si sublime soit-elle, la passion de Dante pour Béatrice est sujette à caution, mais en attendant on parle toujours des canons de beauté de l'époque, amplement relayés par les peintres, qui s'étaient entre-temps aperçus qu'ils pouvaient peindre des femmes n'étant pas la Vierge Marie au pied de la croix.
Quoi qu'il en soit, les beautés de l'époque sont toujours amplement chevelues. Parce que j'ai un faible pour Ronsard et ses copains, vous allez subir quelques citations (et pour égayer les vers, imaginez les wesh-wesh de l'époque essayer d'emballer en récitant le dernier Ronsard, je vous conseille celui-ci, un chef d'œuvre de coquinerie sainte-nitouche, et celui-là, trop licencieux pour figurer dans les manuels scolaires) :Puis çà puis là près les yeux de ma dame
Entre cent fleurs un rets d'or me tendait,
Qui tout crépu blondement descendait
A flots ondés pour enlacer mon âme.Ronsard, les Amours, premier livre (Dans le serein de sa jumelle flamme) : blonde à cheveux longs, séduisant par (ou à travers) ses cheveux. Mais le cheveu n'a pas besoin d'être spécifié comme long pour être l'un des piliers de la féminité, les deux autres étant l'œil et la main :
Par un destin dedans mon cœur demeure,
L'oeil, et la main, et le crin délié
Qui m'ont si fort brûlé, serré, lié,
Qu'ars, pris, lassé, par eux faut que je meure.Le feu, la prise, et le rets à toute heure,
Ardant, pressant, nouant mon amitié,
En m'immolant aux pieds de ma moitié,
Font par la mort, ma vie être meilleure.Oeil, main et crin, qui flammez et gênez,
Et r'enlacez mon cœur que vous tenez
Au labyrint' de votre crêpe voie.Hé que ne suis-je Ovide bien disant !
Oeil tu serais un bel Astre luisant,
Main un beau lis, crin un beau rets de soie.Ibid, le poil est assez long pour être comparé favorablement aux filets des oiseleurs. L'œil est le reflet de l'âme, miroir du Paradis, et la chevelure est un appât plus terrestre ; Ronsard en commence même la charmante Élégie à Janet, peintre du roi, où il décrit longuement le portrait qu'il désire avoir de sa belle :
Fais-lui premier les cheveux ondelés,
Noués, retors, recrêpés, annelés,
Qui de couleur le cèdre représentent ;
Ou les démêle, et que libres ils sentent
Dans le tableau, si par art tu le peux,
La même odeur de ses propres cheveux,
Car ses cheveux comme fleurettes sentent,
Quand les Zéphyrs au printemps les éventent.En gros, il est OK pour toutes les coiffures possibles : tresses simples, chignons, tresses avec bouclettes, queue de cheval, détachés avec bouclettes, tant que c'est long (remarquez au passage que la dulcinée s'est teinte en brune depuis le début du recueil), et qu'il y a des bouclettes.
Bon, je ne vais pas vous infliger tout le recueil, mais d'autres morceaux choisis font figurer la « blonde tresse », « de son chef le trésor crépelu. »
Les tableaux de la Renaissance, avec l'émergence du portrait, ne sont pas avares de représentations féminines, religieuses, séculaires ou païennes, toujours avec des coiffures renaissance. Les cheveux sont longs pour hommes et femmes, d'après nos critères actuels, mais les cheveux des femmes sont toujours beaucoup plus longs que ceux des hommes.
Les Vierges de Léonard de Vinci ont ainsi toujours les cheveux très longs (lorsqu'ils sont visibles), comme la délicate Vierge de l'Annonciation des Offices :
Pour les séculières, la Dame à l'Hermine et la Belle Ferronière portent des sortes de combinés chignon + tresse (la longueur qu'il faut pour faire ça...) :

Les Nouveaux Animaux de Compagnie : pas si nouveaux que ça ?

Même sous la coiffe de la Dame à l'Hermine, les cheveux longs sont évidents.Mais Léonard de Vinci n'est pas le seul peintre de l'époque, et n'a pas représenté de sujets mythologiques. Pour cela, il faut nous tourner en premier lieu vers Botticell, qui nous a offert en 1485 la remarquable Naissance de Vénus :
Vénus, plus belle des femmes, femme idéale, déesse de l'amour, jeune et belle, parfaite en tous points, Vénus a les cheveux qui lui descendent aux genoux. Le Titien, un peu plus tard (1525), n'est pas d'accord avec les zéphyrs à fleurs, mais reprend les cheveux :

Et c'est parti pour une vague qui a déposé pas mal de Vénus à longs cheveux sur la plage, notamment à l'époque romantique :
Ingres (1808) (« QUI a dit il a plagié Titien ? »)
Cabanel (1863)

Gérôme (1890)
Gervex (1907)

Redon (1912)
On l'a compris, Vénus a les cheveux longs et flottants. La Femme Idéale a les cheveux longs et flottants, même en sortant de l'eau de mer qui, comme chacun sait, est un substitut acceptable à la Superglu lorsqu'appliquée dans les cheveux. Toujours ? Non. Le XVIIIe siècle, en la personne de François Bouchet, nous offre une Vénus apprêtée, avec des tas de petites boucles adorables, ce qui donne une impression de cheveux courts :
C'était la mode de l'époque ; le même Bouchet a produit ce licencieux portrait de mademoiselle O'Murphy, maîtresse de Louis XV :
Des boucles, des tresses, des rubans : une coiffure complexe, au final courte, mais qui exige des cheveux longs. C'est ce type de coiffure (parfois avec ajout de plumes, de fleurs, de bijoux clinquants et de ce que vous voudrez) qui a orné les têtes des femmes peintes depuis le règne de Louis XIV. Les allégories et les scènes mythologiques favorisent plus les cheveux laissés libres, mais on reste toujours dans le long.
Depuis Ronsard, la littérature a suivi un parcours similaire : on chante la boucle, la tresse, la longueur, pour culminer dans cette nouvelle dérangeante un peu nécrophile qu'est la Chevelure de Maupassant. Vous pouvez la lire ici ; elle est assez courte.
L'idée est simple. Un homme a découvert une chevelure dans une cachette aménagée dans un meuble ancien. Peu à peu, il tombe sous le charme de cette rivière dorée et, dans sa folie, croit voir apparaître, petit à petit, le fantôme de la morte à qui elle appartenait. Cette chevelure dégoulinante est l'essence même de la femme ; elle la résume, elle permet d'invoquer son esprit, et de la recréer, de la faire revenir d'entre les morts — ne serait-ce qu'en imagination. C'est une chevelure longue, préservée comme la queue d'un cheval peut l'être, décrite avec des termes magiques, fantasmée jusqu'au bout. La femme à qui elle appartenait pouvait, en fin de compte, être contenue dans ses cheveux. Longs.Puis le siècle change, la Première Guerre Mondiale se passe, et le monde voit avec scandale arriver une nouvelle mode : la garçonne.
La garçonne est une femme qui porte des pantalons, montre ses jambes, fume, fait du sport, conduit des voitures et boit ; et surtout, elle a les cheveux courts, coupés comme ceux d'un homme. C'est Coco Chanel et ses tailleurs amples inspirés des vestes d'hommes, c'est la disparition du corset et la libération des corps, et, pour la première fois dans l'histoire capillaire de l'Europe, des femmes qui se coupent les cheveux sans aller au couvent.Gabrielle Chanel
Jusqu'à présent, les femmes n'avaient les cheveux courts que de deux manières : volontaire, pour entrer au couvent, involontaire, en signe de débauche pour les femmes adultères ou traîtresses (souvenez-vous des tondues de la Libération). Dans les années lointaines où j'allais encore au cathéchisme, je me souviens d'une BD racontant l'histoire de sainte Claire d'Assise (oui, certains auteurs de BD ont des vies trépidantes) ; le moment fort de l'histoire était celui où la future sainte coupait ses cheveux, défiant son père, gagnant sa liberté de s'enfermer dans un couvent (ahem). Encore aujourd'hui, les religieuses catholiques portent les cheveux très courts, en signe de modestie. Renonçant à la vie séculière, ces femmes renoncent aussi à leurs cheveux. On a beaucoup parlé, il y a quelques années, de ces femmes musulmanes couvrant leurs cheveux, elles aussi en signe de modestie ; pas de cheveux rime là encore avec un accent mis sur la richesse intérieure, notamment spirituelle. On a sans doute oublié la coutume qui exige que, pour entrer dans une église catholique, les femmes doivent couvrir leurs cheveux (je conseille à toutes les touristes allant en Italie d'avoir un fichu dans leur sac) — tandis que les hommes, eux, retirent leur chapeau. Les cheveux masculins n'offensent pas, semble-t-il, les diverses divinités ; les cheveux féminins, si. Ce ne sont bien sûr pas des ordres divins directs, mais des constructions culturelles (ou alors Dieu aurait fait naître les femmes chauves, sinon il n'existerait sans doute pas, la logique est une chose terrible). Les cheveux féminins, laissés libres, sont historiquement une chose tendancieuse. Voyez donc l'article de Slate sur les cheveux bouclés de Merida, l'héroïne au caractère bien trempé du dernier Pixar en date.
Les cheveux courts ou absents sont aussi un signe de maladie ; de nombreuses chimiothérapies entraînent la chute des cheveux. Pour avoir cotoyé pas mal de patients, seules les femmes portent des perruques. Les hommes promènent en général leur tête chauve sans chercher à la cacher avec plus qu'une casquette — les femmes portent des perruques ou mettent des foulards (souvent moches, d'ailleurs, une chose que je ne comprends pas) pour gérer l'effet secondaire. L'association séculaire des femmes à leur chevelure est sans doute pour beaucoup dans ce comportement ; encore un exemple de conditionnement social genré source de souffrances psychologiques évitables. Avant l'avènement des chimiothérapies, la typhoïde et, dans une moindre mesure, les parasites, était la cause médicale la plus "médiatique" d'alopécie. Une aventure de Sherlock Holmes, les Hêtres Rouges, est entièrement basée là-dessus.
Pour la première fois, dans les années 1920, les femmes ont osé couper leurs cheveux sans entrer au couvent, en toute liberté, sans contrainte ni punition, se réappropriant un tabou social. Les garçonnes ont scandalisé ; jeunes filles de bonne famille, elles transgressaient allègrement les limitations sociales imposées à leur genre pour faire ce qu'elles voulaient de leurs cheveux — sinon de leurs corps entiers. Les romans d'Agatha Christie de ces années-là ont nombre de ces héroïnes, associant sang froid et cheveux courts ; elles fument, conduisent des voitures de sport, résolvent des énigmes policières et séduisent les hommes à grands coups d'humour vache. Si la réalité des garçonnes était sans doute un peu moins exaltante, l'image qu'elles ont laissé dans l'imaginaire montre l'étendue de la révolution sociologique qu'elles ont créée. Betty Boop n'était pas si innocente que cela... Les garçonnes étaient envisagées comme des femmes fatales, créatures sensuelles et énergiques, aggressivement hétérosexuelles.
Arrive la Seconde Guerre Mondiale, douche froide sur l'enthousiasme perdurant des Années Folles, puis les pins up — et l'on retourne aux standards capillaires plus anciens. La vague de tontes qui a marqué l'Europe des années 30 et 40 en Espagne et en France a-t-elle joué ? Toujours est-il que Lauren Bacall, Betty Grable, Rita Hayworth, sont comme Jessica Rabbit fières de leurs crinières. En France, alors que le temps passe, Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, étalent des fleuves de cheveux sous les caméras.
Audrey Hepburn sera la seule star internationale à porter régulièrement les cheveux courts tout au long de sa carrière.Autant que je sache, seules Nathalie Portman et Sinéad O'Connor ont eu le culot d'afficher un crâne presque rasé. Aujourd'hui, toutes les actrices, toutes les chanteuses, tous les tops models, ont les cheveux longs, voire très longs (je pense surtout aux américaines, qui doivent investir des fortunes en shampooing et en brushing).
Voyez ce diaporama des 22 styles cheveux courts les plus tiptop : plusieurs ne sont pas, stricto sensu, des cheveux courts. Peu sont vraiment, vraiment courts comme un homme le porterait. On peut prendre le problème par n'importe quel bout, les cheveux courts ne sont pas, dans la tradition comme dans la pratique de 2012, des attributs de féminité. Beaucoup de femmes, dans la rue, ont des cheveux courts, mais les canons de beauté, mais l'idée de la femme en Europe, excluent l'absence de longueur de l'idéal féminin.
Donc, je dis : ce n'est pas le fait d'avoir coupé mes cheveux qui m'a rendu plus féminine (oui, parce que c'est ça le fil de ce billet, ne l'oublions pas).
Alors pourquoi tant de personnes différentes qui, pour beaucoup, ne se connaissent même pas, m'ont-elles dit que j'étais plus féminine depuis que je suis coiffée comme Audrey Hepburn ?
Peut-être parce que la coiffure est plus sophistiquée — avant, je faisais confiance à la loi de la gravité pour s'occuper des boucles, maintenant je mets du gel sur la frange, je me coiffe, enfin on a l'impression qu'on s'occupe des cheveux (mon chef de service, en me voyant les cheveux courts, n'a pas dit que j'étais plus féminine, mais que putain t'es coiffée normal aujourd'hui et pas en tête de loup, t'as changé un truc ?). La sophistication et son corollaire, l'élégance, sont des valeurs très féminines dans notre société ; voyez ces pauvres métrosexuels régulièrement taxés d'homosexualité. Les dandys sont toujours suspects. Un homme, un vrai, ça sent la sueur et la sciure de bois ; les fanfreluches, c'est pour les femmes.
La semaine dernière, le Grand Journal de Canal Plus avait invité l'équipe du film Do Not Disturb : Yvan Attal, François Cluzet et Lætitia Casta. Les personnages d'Attal et Cluzet sont amants ; durant toute l'interview, Yvan Attal a pris toutes les peines du monde pour se démarquer de son personnage, insistant lourdement sur le fait que non, il n'était pas gay, il était un vrai mec (alors que personne sur le plateau ne l'avait interpellé à ce sujet). Les clichés étant ce qu'ils sont, on a demandé à Lætitia Casta lequel des deux hommes « était la femme. » Je passe sur la stupidité intrinsèque de la question pour me focaliser sur la réponse : c'était Yvan Attal. Pourquoi ? Parce qu'il prenait du temps pour se préparer le matin, qu'il était toujours en retard, se faisait toujours pomponner par l'équipe de maquillage et de coiffure, faisait attention à ce qu'il portait, ajustait sa mèche dans la glace...
A moins que l'on apporte la preuve d'une double vie très secrète d'Yvan Attal, il est établi que son genre (construction sociale) correspond à son sexe (donnée biologique) ; il se réclame du genre masculin ; on peut donc affirmer sans trop d'erreur qu'Yvan Attal est bel et bien un homme, et qu'il est probable que Lætitia Casta est au courant de cette donnée. Interrogée par le journaliste, obligée de désigner quel acteur était le plus féminin des deux, elle a spontanément donné le nom de celui qui accordait le plus d'importance à son apparence.On a vu que les cheveux courts ne sont pas une évidence pour les femmes. Opter pour une coiffure courte à très courte, c'est faire un choix délibéré. Le choix par défaut, c'est le long. Choisir du très court, c'est une démarche qui influence beaucoup l'apparence, à la fois concrètement (ça change vraiment de tête) et sociologiquement. Une coloration, par exemple, changera tout autant l'apparence au plan concret, mais ne sera pas autant chargée de mystique dans l'imagerie populaire. A moins bien sûr qu'on parle de couleurs non naturelles comme le violet, le vert, le bleu etc (et là on se retrouve inclus d'office dans le mouvement punk). La réappropriation des cheveux courts par les femmes est un acte chargé de sens, comme l'appropriation de couleurs vives peut l'être.
C'est une réflexion sur l'apparence, qui frappe sur un symbole féminin fort (ce que le violet, par exemple, n'est pas), donc une démarche doublement féminine : parce qu'elle touche au look, et parce que c'est un point de l'apparence qui n'est sensible que pour les femmes.
Il n'y a qu'à voir ces pauvres gamins exclus d'écoles américaines pour avoir eu des cheveux longs en étant des garçons : c'était inacceptable pour des traditionnalistes stricts, au point d'être renvoyés chez eux. Je doute qu'une fille aurait été exclue pour des cheveux courts.
Une rapide recherche Google retrouve deux cas très médiatiques d'exclusions de garçons aux cheveux longs et aucun cas pour les filles aux cheveux courts.
Pourquoi ? Parce que les cheveux longs sont exclusivement associés à la féminité, les cheveux courts à la masculinité. Parce que les patriarcats induisent une domination de genre : ce qui est masculin est considéré comme ayant plus de valeur que ce qui est féminin. Il y a ainsi peu ou pas de honte pour une femme à convoiter des valeurs masculines ; elle sort de sa classe inférieure, brise quelques tabous si besoin, mais affiche des éléments valorisés par la société patriarcale. Au contraire, les valeurs féminines qu'un homme peut convoiter sont inférieures à celles qui lui sont dûes par son genre ; c'est une déchéance. C'est pour cela qu'il y a plus de mères qui travaillent que de pères au foyer ; tant qu'à briser les barrières de genre, il est socialement plus acceptable de rechercher des valeurs positives que des valeurs considérées comme négatives.Avoir les cheveux courts rend en effet « plus quelque chose », parce qu'il s'agit de la reconquête d'une possibilité perdue après des siècles de lavage de cerveau. Et c'est plus féminin, parce qu'il s'agit de l'esthétique corporelle, domaine par essence réservé aux femmes dans les sociétés patriarcales. Mais que ce dépassement du genre se fasse dans un domaine que l'un des genres est censé négliger limite sa portée.
C'est pour ça que les Femens, seins nus, font tant scandale. Elles piétinent avec allégresse les normes genrées de bienséance, s'attaquant à une partie du corps cent, mille fois plus chargée de symbolique patriarcale que les cheveux. Couper ses cheveux, ça n'est jamais que de la coiffure, de la mode, des trucs de femmes. Exposer sa poitrine, c'est autre chose.
Enfin, toutes ces considérations mises à part, les cheveux courts, ça me va plutôt bien.
12 commentaires
-
Par Stockholm dans Coups de griffe le 5 Septembre 2012 à 00:45
Cher Parti des Femmes,
Nous nous trouvons donc ici à l'aube (bon, OK, il est 18h à l'heure où je commence ce billet, mais c'est toujours le lever du jour quelque part) pour poursuivre un débat mal entamé sur Twitter, où vous m'avez reproché, je crois, de rire en meute (après tout on était deux) de vos objectifs politiques, ce qui aurait dénoté une lâcheté flagrande de ma part. Oh, et puis zut, je te tutoie, de ce tutoiement respectueux et intimiste un peu surrané, qui sied si bien à ce duel d'idées auquel je t'ai provoqué. Et puis nous sommes deux femmes, unies dans la sororité de l'engagement, n'est-ce pas ?
Le corps du délit est ici. Je laisse chacun en prendre connaissance.
Je dois dire, d'abord, que c'est très beau ce que tu fais. Sérieux. La politique est un domaine commençant juste à se féminiser, et toutes les initiatives menant les femmes, groupe historiquement et sociologiquement exclu des décisions, à s'intéresser à la chose doivent être applaudies. Et puis, quelque part, mon cher Parti des Femmes, ta naïveté est touchante. C'est très chou, ce que tu dis, et tu devais beaucoup aimer ta maman pour penser les femmes aussi magiques.
Dans ton manifeste, tu cries, tu hurles des vérités vraies dont j'ai encore parlé avant-hier : ce sont les hommes qui tuent et qui violent, ce sont les hommes qui commandent et font les guerres, prennent les mauvaises décisions, déclenchent des crises économiques et polluent le monde (même si ma Yaris y est sans doute pour un peu aussi). Tout cela, c'est vrai, viscéralement vrai, épouvantablement vrai ; dans notre société patriarcale la violence est principalement le fait des hommes, la passivité la qualité des femmes, et nombre de maux de notre monde viennent de là.
Je suis d'accord avec toi. Jusque là seulement.
Toi, tu dis que mettre les femmes au pouvoir endiguerait cette violence sociale, physique, écologique et économique. Parce que, sans doute grâce à leurs ovaires à hormones magiques, elles sont assez justes et sages pour s'abstenir de faire des méchanteries sociales.
Moi, je dis que si les femmes n'ont pas commis toutes ces choses affreuses, c'est juste qu'elles n'en ont jamais eu vraiment l'occasion.On dit, en mathématiques, qu'un seul contre-exemple suffit à pulvériser une hypothèse. En philosophie (et que sont les féminismes sinon de la philosophie ?), c'est probablement différent mais, pour la beauté de l'exercice, je vais te chercher quelques contre-exemples aux divers points de ton manifeste :
1. crimes violents uniquement le fait des hommes : Lynndie England a commis des crimes de guerre à la prison d'Abu Ghraib (tortures, viols...), Aileen Wuornos a tué de sang-froid sept personnes, et je peux t'assurer que les femmes sont tout à fait capables de pédophilie et d'inceste (une enseignante vient d'être condamnée pour agression d'un garçon de douze ans) ;
2. terroristes uniquement hommes : Patricia Hearst est sans doute la terroriste la plus célèbre, rapport à Starmania, mais les mouvements nord-irlandais ont largement prouvé leur capacité à attirer les femmes (avant eux, les mouvements anarchistes russes du début du vingtième siècle étaient eux aussi féminisés) ;
3. guerres déclenchées par des hommes : Élisabeth 1ère d'Angleterre a bien, bien, bien latté la gueule de l'Invicible Armada espagnole et a réprimé dans le sang les révoltes irlandaises. Catherine II de Russie n'était pas non plus une pacifiste convaincue et a assi son pouvoir de toutes les manières possibles, de préférence violentes ;
4. économie d'hommes corrompus : Christine Lagarde, actuellement au FMI, n'a pas prouvé ses qualités humanistes durant son séjour au ministère français des Finances ; Laurence Parisot du MEDEF est elle aussi (bien qu'à moindre échelle) très influente dans les domaines économiques. Sans les accuser de corruption, j'attends toutefois les actes qui trancheront la continuité de profit instituée par leurs prédécesseurs. Elles ne sont ni meilleures ni pires qu'eux.Tout ça pour attirer ton attention, cher Parti des Femmes, sur le fait que les femmes sont aussi moches que les hommes, parce que c'est la nature humaine. Il n'y a pas de bonté féminine, comme il n'y a pas de violence masculine. Tout être humain est apte aux deux ; soutenir le contraire, c'est être aveuglé par notre patriarcat, qui exige que les femmes soient des êtres doux et poétiques vivant d'amour, d'idéaux et de poneys roses, tandis que les hommes leur feront l'amour violemment, une bière à la main, entre la muscu et le match de foot.
Tu vas me dire, oui, mais ça, se sont des exceptions, des cas isolés. Et je te dirai pourquoi est-ce que ce sont des cas isolés ? Et tu me diras c'est la faute au patriarcat. Et tu auras raison. Notre société patriarcale, en plaçant avec acharnement des hommes à tous les postes de pouvoir depuis des siècles, et en refusant l'accès des femmes à ces postes, a créé les conditions rêvées pour que la violence étatique institutionnelle soit exercée uniquement par des hommes. Ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais, les pauvres, mais le système qui les a corrompu. Comme il corrompra les femmes lorsqu'elles y auront pleinement accès. Un matriarcat serait tout aussi toxique qu'un patriarcat — toute société comportant une oppression de genre est vouée à l'échec. Au bout de deux siècles de matriarcat, les hommes seraient de petites créatures fragiles inaptes à la dure vie active, seuls à posséder la sagesse nécessaire à l'éducation des enfants.
Tu vas me dire, mais je ne veux pas opprimer les hommes, je veux juste les remplacer au pouvoir. Et je vais te dire un secret : avoir un jour remplacé intégralement le pouvoir en place est l'apanage des dictatures.Je ne veux pas vivre dans un matriarcat. Je veux vivre dans une société où hommes et femmes naîtront libres et égaux en droits, et pas que sur le papier, une société où les camionneuses et les esthéticiens ne seront ridiculisés par personne, si j'ose paraphraser Virginie Despentes.
Au plan personnel, sache que je suis interne de chirurgie et que je traîne dans les hôpitaux depuis huit ans. Les chefs de service sont souvent des hommes, les cadres de santé (anciennes surveillantes) souvent des femmes. Tous, ce sont des gens de pouvoir (bon, leur pouvoir couvre une surface inférieure au kilomètre carré et reste limité, mais tu m'accorderas qu'ils sont en position dirigeante). Et bien, tu veux un autre secret ? J'ai vu autant de surveillantes abusives, veules et corrompues que de chefs de service répondant à cette description. Donne du pouvoir à un être humain, et il en profitera. Homme ou femme. Un pouvoir exclusivement féminin ? Ça ne sert à rien.
Tu ne peux pas remplacer un système oppressif par un autre, et l'appeler une justice parce que les opprimés deviennent les dirigeants, et écrasent les dirigés. Et même si tu ne veux écraser personne parce que tu as bon fond, au final, tu le feras. Tu veux chasser tous les hommes du pouvoir et les remplacer par des femmes ? Tu créeras une dictature de femmes. Il y en a qui ont essayé de chasser tous les riches du pouvoir et de les remplacer par des prolétaires. Ça a donné l'URSS, les goulags et des millions de morts. Il y en a qui ont essayé de chasser leur shah vendu aux causes étrangères, et de le remplacer par des vrais gens du pays opprimé. Ça a donné l'Iran qu'on connaît aujourd'hui. Tu veux qu'on continue la liste ? Et ne me dis pas que cette liste n'est pas valable parce que je parle de régimes patriarcaux. C'est une fausse excuse.
Et là tu dois être en train de me hurler dessus que je suis un infâme suppôt de la phallocratie et que je mérite d'être enterrée vivante sous les bouquins de Susan Faludi.
Notre principale différence est que toi, tu croies à la bonté des femmes — bonté naturelle accompagnant les ovaires et le double X — et à la violence des hommes — violence innée de brutes qui pensent avec leur sexe. Pas moi. Alors, je te conseillerais bien de lire Beauvoir, mais les bouquins sont épais et peut-être que ton libraire est fermé le mercredi. Toujours est-il qu'avec la rentrée des classes, seul un fou irai dans une librairie le premier mercredi de la première semaine d'école, et je pense donc que tu n'iras pas t'acheter le Deuxième Sexe pour le lire dans la foulée. Alors je vais te résumer la partie de la première partie qui t'explique pourquoi il n'y a pas de matriarcat, mais bel et bien un patriarcat en acier trempé, et pourquoi les femmes sont considérées comme passives.
Au départ, tu vois, il y avait des chasseurs-cueilleurs à peine sédentarisés. Évidemment on ne connait rien de leurs sociétés, mais Beauvoir estime que, rapport aux grossesses, les femmes avaient un statut particulier. Évidemment, aujourd'hui on sait qu'un homme transmet la vie tout autant qu'une femme, mais à l'époque c'était pas forcément évident. Absence de contraception oblige, elles étaient sans doute plus sédentaires que les autres, parce que va courser un caribou en étant enceinte pour la cinquième fois en quatre ans. Tisser des tapis et préparer le jardin, c'est quand même plus accessible dans ces conditions.
Et il y a le fait que toute société humaine se construit dans un processus d'altérisation. Entends-moi bien : si tu veux construire un état, une culture ou un village, tu vas obligatoirement te placer en contre-point d'autre chose (ça, tu le retrouveras aussi chez Sartre, c'est un concept existentialiste). Cet autre chose, ça peut être les Boches, si tu es dans la France de l'Entre-Deux-Guerre ou en post-WWII immédiat. Ça peut être les Français, si tu es Anglaise du début du dix-neuvième siècle. L'Autre, pour devenir Autre, il a juste besoin d'être mystérieux. Parler une autre langue est un bon début. Avoir des trucs bizarres qui se passent dans ton utérus à intervalles réguliers en est un autre.
« On a dit déjà que l'homme ne pense jamais qu'en pensant l'Autre, nous explique Simone ; il saisit le monde sous le signe de la dualité ; celle-ci n'a pas d'abord un caractère sexuel. Mais naturellement étant différente de l'homme qui se pose comme le même, c'est dans la catégorie de l'Autre que la femme est rangée ; l'Autre enveloppe la femme. [...] Dans la mesure où la femme est considérée comme l'Autre absolu, c'est-à-dire — quelle que soit sa magie — comme l'inessentiel, il est précisément impossible de la regarder comme un autre sujet.»
Et là on arrive à la dichotomie qui a conditionné l'existence des femmes pendant des siècles, et qui continue de le faire sur une grande partie du globe : sujet contre objet, transcendance contre immanence, activité contre passivité, homme contre femme. Pour Beauvoir, le patriarcat est basé sur le postulat que seuls les hommes auraient une capacité à l'action et que les femmes attendent que ça passe. Et quand tu lis Despentes, tu en as confirmation. Ses propos sur le viol sont furieusement vrais. Tiens, tant qu'à aller chez ton libraire, achète aussi King Kong Théorie. C'est dix fois moins long que le Deuxième Sexe et tout aussi bien.
J'ai par ailleurs une sainte horreur de Jean-Jacques Goldman, mais le patriarcat, c'est un truc qu'il a très bien compris lui aussi. Je ne vais pas t'infliger des liens vers Elle attend et Là-bas, mais ce sont deux chansons qui t'exposent royalement la passivité/frigilité/attentisme féminine opposée à l'action masculine supposée. Ce que tu retrouves dans quantité de livres et de films. Ce que tu retrouves dans l'imagerie populaire de beaucoup de monde.Une fille qui drague ? Une fille qui vit seule, prend des initiatives seules et fait des choses sans mec ? Une fille qui ne veut pas d'enfants ? Une mère qui laisse l'éducation des gosses à son compagnon ? Bref, des femmes qui sont impliquées dans le siècle ?
C'est pas très vendeur.
La dragueuse se fera accuser d'être une pute ; lorsque la sexualité féminine n'est pas subordonnée au désir d'un homme (de préférence toujours le même), elle est suspecte, vulgaire, c'est une « femme de mauvaise vie », la catin de Babylone vêtue de rouge. Pourquoi ?
Celle qui se débrouille très bien toute seule se fera accuser de frigidité ou, pire, d'homosexualité ; lorsqu'une femme agit sans cadre masculin proche, on l'accuse de vouloir devenir un mec, de refuser anormalement leur contact, on l'accuse de tas de choses, sans s'occuper vraiment de son but. Regarde les grandes sportives interviewées par des hommes : on en revient toujours à leur faire dire qu'elles sont belles, qu'elles se maquillent et se conforment aux normes du patriarcat. Parce que c'est rassurant pour les hommes qui les écoutent et la société patriarcale, pour qu'elles ne soient pas une menace par leur indépendance. Pourquoi ?
Celle dont le mec a choisi d'être père au foyer se fera descendre à boulets rouges. Une femme doit s'occuper de ses enfants. Déjà les mettre à la crèche pendant qu'elle travaille c'est suspect, mais que l'homme s'en occupe ? Qu'un homme soit ravalé à une tache historiquement féminine ? C'est subversif, ça remet les préjugés de genre en question, et au final, les deux s'en prendront socialement plein la tronche. Pourquoi ?Pourquoi ? Parce qu'une société genrée va obligatoirement genrer les rôles sociaux. Il y a des rôles d'hommes et des rôles de femmes. Des fois ça change : au début, les métiers de l'informatique avaient un recrutement plutôt féminin (vois ce billet de Fog Creek, des programmeurs/ses). Il y a vingt ans, la médecine était un métier d'homme — et il y avait 80% de filles dans ma promo (bac 2003). Ton système de pouvoir exclusivement féminin (qui est basé sur des assomptions irréalistes et sublimées de la féminité) ne servira qu'à créer de nouveaux rôles tout aussi genrés que les précédents.
Les choses changent, mais pas assez vite. Je comprends que tu en aies marre et que tu veuilles une révolution, renverser le patriarcat par la voie des urnes, et puis basta. Mais le problème des révolutions, c'est qu'elles inversent les rapports de force.
Ce que veulent les féministes, c'est une disparition des rapports de force entre les genres.
C'est pour ça que je n'aime pas ce que tu fais. Tu n'es pas assez radicale. Tu ne vises qu'une inversion du système. Moi, je veux qu'il disparaisse. Et pour finir, je vais te citer Despentes :
« Si nous n'allons pas vers cet inconnu qu'est la révolution des genres, nous connaissons exactement ce vers quoi nous régressons. Un État tout-puissant qui nous infantilise, intervient dans toutes nos décisions, pour notre propre bien, qui — sous prétexte de mieux nous protéger — nous maintient dans l'enfance, l'ignorance, la peur de la sanction, de l'exclusion. Le traitement de faveur qui était jusqu'alors réservé aux femmes, avec la honte comme outil de pointe pour les tenir dans l'isolement, la passivité, l'immobilisme, pourrait s'étendre à tous. Comprendre les mécanismes de notre infériorisation, et comment nous sommes amenées à en être les meilleurs vigiles, c'est comprendre les mécanismes de contrôle de toute la population. Le capitalisme est une religion égalitariste, en ce sens qu'elle nous soumet tous, et amène chacun à se sentir piégé, comme le sont toutes les femmes. »
Et tu sais quoi ? L'égalité des genres comme arme politique, c'est super cool.
Bisous,
Stockholm
PS : je crois que je vais créer un point Lynndie England, comme le point Godwin, pour les gens qui s'entêtent à placer les femmes sur un piédestal idéalisé. Particulièrement si ce sont elles-mêmes des femmes. Elles, elles auront deux points Lynndie England.
PPS : malheureusement, les mouvements anti-hommes comme le tien participent à l'image de viragos castratrices souvent accolée aux féministes. Il fallait te le dire. J'ai bien lu ta page intitulée Les hommes sont-ils tous mauvais ?, et je suis contente que tu ne considères pas officiellement tout ce qui porte couilles comme méritant la mort, mais tu t'enfermes dans des préjugés de genre issus du patriarcat. Et si, tu es anti-hommes.
PPPS : j'ai conscience que tu es probablement familière avec les grandes théories féministes, et je m'excuse d'en avoir redétaillé certaines, mais tu ne seras pas la seule à lire, tu comprends ?
Edit : vous pouvez lire ici, la réponse du Parti des Femmes.
16 commentaires
-
Par Stockholm dans Coups de griffe le 26 Mars 2012 à 22:30
Aujourd'hui, ou plutôt hier, je suis allée à Castorama. En arrivant sur le parking, j'ai vu une belle et intéressante campagne d'affichage pour leur carte de fidélité.
Une première affiche montre un jeune homme caucasien genre Guillaume Canet, l'air las et détendu de celui qui vient de se crever le cul à raboter une belle étagère. Il nous dit que si son outil tombe en panne — donc pas sa faute, il est victime d'un matériel défectueux — on lui change pendant un an.
Une deuxième affiche montre un homme moins jeune, caucasien genre Jean-Luc Delarue sans lunettes, siégeant sur le trône d'un motoculteur, l'air pensif. Mais il est heureux, et même serein, parce que la garantie constructeur est étendue par le magasin.
Une troisième affiche montre un charmant jeune homme, caucasien genre le petit frère benêt d'une de mes copines. Lui aussi, il est détendu du slip : voyez la nonchalance avec laquelle il s'appuye sur sa planche plus grande que lui. Mais il a une bonne raison de l'être, puisqu'en cas d'erreur de coupe il peut venir faire changer sa planche. On ne précise pas qui a fait l'erreur ; mieux vaut glisser pudiquement sur le sujet.
Par contre, la quatrième affiche, c'est une autre paire de manches. C'est une jeune femme, caucasienne genre bécasse, qui n'a pas d'accessoire : ni planche, ni motoculteur, ni perceuse. Même pas des rideaux, et pourtant les dieux savent s'ils en vendent chez Castorama. Elle est là, et attention, elle n'a pas l'air détendu : regardez-la, elle a l'air mutin d'une gamine qui vient de faire une connerie. Elle cache sa bouche derrière ses mains, elle est recroquevillée sur elle-même, tout parle d'insécurité et d'immaturité. Et puis surtout, elle a le droit d'être maladroite : c'est même le service client qui le dit.
Les trois hommes ont droit à des défauts matériels, à des motoculteurs en panne hors garantie et à des planches mal coupées. Elle, avant d'avoir le droit de bricoler avec du matériel qui tient la mer, elle a le droit d'être maladroite.Vous voyez où je veux en venir ?
D'une part, même si 75% des clients de Castorama étaient mâles, ce qui est possible, ils ne seraient pas tous, en France en 2012, de pedigree européen-pâlichon inscrit au LOOF (en tout cas je l'espère).
D'autre part, et ce en dehors de toute question colorimétrique, l'image de la femme que cette campagne véhicule est proprement affligeante. Les trois hommes représentés sont sûrs d'eux, bien dans leur peau, heureux de leur vie et de leurs achats. La femme est honteuse, incertaine ; on ne sait pas si elle a acheté une pompe de piscine ou du matériel de peinture. Représentée hors contexte, elle n'est pas une cliente spécifique, elle est une femme, la femme, genre c'est déjà bien qu'ils en aient mis une. Et pourtant elle illustre un propos : la maladresse. On ne sait pas si elle fait plutôt de la décoration, du bâtiment, du jardin ou du bricolage, par contre on sait qu'elle est maladroite.Vous me direz, à quoi bon aboyer là-dessus ? Il y a des sujets plus préoccupants à débattre en ce moment : les positions des candidats sur l'euthanasie, sur l'IVG, sur la tolérance entre les cultures...
Ce billet ne va pas changer le monde, et encore moins cette campagne d'affichage indigne de la chaîne de magasins qu'elle représente. Mais si on ne parle pas de ces petites choses du quotidien, ces représentations biaisées, partisanes et réductrices, comment s'attendre à ce qu'elles changent ? Elles ne sont, hélas, que des représentations des stéréotypes dominants dans notre société. En parler, c'est peut-être déjà lancer le débat, et faire bouger les idées est le premier pas dans le changement des mentalités.
18 commentaires
-
Par Stockholm dans Coups de griffe le 6 Mars 2012 à 00:08
Au moment de reprendre le téléphone d'astreinte, je supplie et j'implore Apollon, médecin, Imhotep et Maïmonide, les prenant à témoin que je décrocherai avant la troisième sonnerie, de m'accorder les faveurs suivantes :
Me laisser absorber 2500 calories en 24 heures,
Me permettre de dormir plus de trois heures par nuit et, le cas échéant, ne pas réveiller mon coloc ou mon chat en partant au SAU à 3h du matin.Mon premier souci sera de ne tuer personne par manque de sommeil. Je donnerai mes soins à tout patient pour qui la régul me téléphonera. J'interviendrai pour les calmer s'ils sont énervés (la régul), pour les hospitaliser (les patients) si la maison c'est juste pas possible.
Admis en salle de garde, je tairai les ragots qui me seront confiés. Reçu au scanner, je sera sympa avec les radiologues et les SMURistes, et je me retiendrai de faire une thoracotomie sur la table.
Je préserverai l'indépendance nécessaire à ma mission sauf si c'est des croissants frais. J'apporterai des pizzas à mes confrères ainsi qu'à leurs familles.
Que les hommes et mes confrères m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré si j'y manque.
1 commentaire
Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique
















