• Contrastes

    Monsieur A est un peu — pas mal — obèse. Pas trop malade, non plus, puisqu'il est venu se faire opérer juste d'une hernie ombilicale avec une petite éventration à côté, le tout quasi asymptomatique. Quelques antécédents, malgré tout : EP, donc AVK, une œsophagite, mais rien qui l'empêche de vivre. Il est rentré à l'hôpital la veille de son intervention et en est ressorti quatre jours plus tard, avec un zouli surjet intra-dermique et rien d'autre en vue.

    Monsieur B est un peu — trop — maigre. Un peu trop malade, aussi, puisque, entre les séjours répétés en réa et dans le service, ça doit faire trois ou quatre mois qu'il n'a pas vu la porte de chez lui. C'est peut-être à cause de son cancer, de la carcinose péritonéale, et de tous les petits trous qu'il y a dans son intestin grêle (à cause des deux, et pis du traitement aussi, qui s'est un peu compliqué). Alors à cause de ça, monsieur B a un VAC qui lui tient tout le ventre et qui pue l'enfer.

    Quand est venu le temps pour monsieur A de rentrer chez lui, j'ai dûment préparé les ordonnances la veille, l'arrêt de travail pour trois semaines, et le bon de transport, et je lui ai tout filé à la visite, en expliquant le coup du Préviscan et du Lovenox, du Doliprane, etc.

    Vingt minutes après, l'infirmière du secteur vient me dénicher pour me dire que ça va pas, parce que c'est un accident du travail. Bon, ça m'étonne un peu, alors je retourne voir le monsieur pour tirer ça au clair.
    C'était louche, déjà, parce qu'il n'avait jamais voulu me dire quel métier il faisait. Ja-mais. Même pas répondu quand j'avais demandé si c'était un métier assis ou un métier de force (parce que là tout de suite j'aurais mieux compris la hernie en AT).
    En arrivant dans la chambre, il commence à se jeter sur moi et à me dire qu'il faut marquer AT sur l'ordonnance, et cocher la case sur le bon de transport, et pis refaire l'arrêt de travail sur la feuille violette. Un indice : c'est pas du tout la bonne façon de m'y prendre pour me faire faire quelque chose, mais ça, il ne le savait pas encore.

    Pas contrariante, je m'exécute, d'autant plus que Chef-Chéri lui avait pro-mis que ce serait pris en charge comme un AT. Chef-Chéri étant plus vieux et plus sage que moi, il a tablé d'entrée sur le médecin de la Sécu pour recadrer les choses.

    Mais, du coup, monsieur A est devenu locace. Mais comment ça peut-il être un AT, une hernie ?
    Ben vous comprenez, j'étais jeune et mince, il y a bientôt cinq ans. Pis j'ai eu une sciatique en accident du travail, alors j'ai pas pu me lever, et LES MÉDECINS ne m'avaient pas prescrit d'Héparine, alors j'ai fait l'embolie pulmonaire. Deux fois, et oui, la deuxième j'étais debout depuis un moment (thrombophilie, ou vraiment debout ? parce que monsieur A avait eu besoin d'être bien motivé comme il faut pour se lever, chez nous, enfin accordons-lui le bénéfice du doute). Alors donc, EP. Pis alors je suis resté longtemps couché, mais longtemps ! Longtemps ! C'est là que j'ai pris tout ce poids (IMC à 36, j'ai quelques doutes sur la sveltesse antérieure et l'impact des AVK là-dessus) ! Et c'est à cause de ça que j'ai eu la hernie ! C'est à cause de mon accident du travail !
    Je vous ai fait grâce de la litanie contre LES MÉDECINS.
    La hernie à cause de la sciatique, je savais pas que c'était possible. Mais bon. Je ne suis pas chirurgien viscérale, rien qu'une interne en leasing.
     

    intéressant penseur rodin


    Bon, je finis mes paperasses (2e série), je lui souhaite une nouvelle fois un bon retour, et puis basta.

    Et je vais voir monsieur B (ne l'oublions pas) pour lui refaire son pansement de VAC, genre apocalypse nucléaire : le truc qui saigne, qui coule, qui schlingue (jusque dans le couloir dans un rayon de deux chambres), et qu'il faut plus d'une heure pour refaire en enlevant les caillots à pleines mains. Le tout chez un patient qui a tellement vu de gens en blanc depuis quelques mois qu'il ne décroche pas la langue quand je lui parle à la visite, tellement il en a marre (il ne parle qu'aux Chefs-Chéris dont les têtes ne changent pas, au contraire de celles des internes). Au début du pansement, pas moyen de lui faire dire quoi que ce soit. Vous me dites, hein, si je vous fais mal, si c'est trop désagréable, monsieur ? Hochement de tête résigné ; je n'avais jamais entendu le son de sa voix.

    En plein au moment stratégique où t'as les gants pleins de pus à essayer de nettoyer les fistules avec pus et caillots, en suant sous la casaque d'isolement septique, et la charlotte, où tu te dis que tu aurais dû prendre un sac jaune en plus, parce que laisser tout ça cocoter dans le carton ça va pas le faire niveau olfactif, là où te demandes comment tu vas faire pour refermer tout ça sans qu'il y ait de fuites, parce qu'avec les drains, tout ça, mais avant il va falloir faire rentrer cette putain de mousse dans des trous plus tordus les uns que les autres... Juste quand c'est le pur bonheur, l'infirmière rentre et annonce, la queue entre les jambes :
    — Stockholm, tu pourras refaire l'arrêt de travail de monsieur A (NdA : pour la troisième fois, donc), s'il te plaît ? Parce que là il veut partir, mais il veut pas cet arrêt...
    — ... Pourquoi ?
    Parce que tu as mis les horaires de sortie de 14 heures à 17 heures et que ça lui convient pas, il veut le matin.
    Cri intérieur : mais qu'il aille se le mettre où je pense, son arrêt de travail ! A quoi ça sert d'avoir validé ce putain de CSCT si c'est pas pour décider de QUAND un mec sort ou pas de chez lui alors qu'on vient de l'opérer ? Il est au courant que sur les vieux arrêts de travail, l'heure était pas libre ? Pour un peu, j'y interdirais les sorties, tiens. C'est de la convalescence, pas des vacances non plus, oh !
    — ... Non, je dis rien, je dirais des choses pas correctes... 
    — Oh t'en fais pas, tu as le droit, il vient de nous en dire des pas correctes du tout. Du tout. 
    — Ha ? A ce point ?
    (Tout ça les mains dans le VAC, bien sûr).
    — Si tu les avais entendus, lui et sa femme...
    — Tu sais ce que tu vas faire, Infirmière-de-mon-Cœur ? Tu vas lui refaire un arrêt de travail. Toi. Tu le remplis en recopiant exactement ce que j'ai mis, avec en plus « chirurgie réglée » dans la case diagnostique. Comme ça. Tu imites ma signature, parce que là j'ai vraiment pas le temps, et tu lui portes en laissant les heures en blanc, avec un stylo. Il les remplira lui-même, puisqu'il sait mieux que tout le monde à quelle heure il a le droit de sortir. Non mais putain c'était qu'une hernie. Et une petite, en plus ! Il va super bien ! Excusez-moi, monsieur B, je suis à vous, c'est juste qu'il a des trucs qui m'énervent.

    Infirmière-de-mon-Cœur est partie, toute sémillante, et j'ai fini mon VAC.

     

    Monsieur B m'a parlé, après ça. De l'hôpital. Des hirondelles le matin. Du temps. S'est excusé d'être un peu sourd. Depuis, il me parle, quand je passe dans la chambre. Il va mourir, mais il parle.

    Le soir, j'ai trouvé dans mon casier de courrier un quatrième arrêt de travail vierge au nom de monsieur A, à expédier chez lui. J'ai fait ma pute : sorties l'après-midi.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 13 Mai 2011 à 18:04

    Bien joué Stockholm ^^

    Et un chieur remis en place, un ^^

    2
    Vendredi 13 Mai 2011 à 18:17

    Les patients comme ça, ils me donnent une furieuse envie de les transformer en bagels et de les éventrer avec un tranche-bagels ensuite!!!
    D'ailleurs je trouve que tu es gentille, moi j'aurais coché sans sortie, parce qu'à vouloir être trop con les gens finissent par tomber sur mon côté vrai con!!!

    3
    LouiseA
    Vendredi 13 Mai 2011 à 19:58

    HA HA HA HA ! j'imagine juste la tronche de Mr A en recevant la 4ème version de l'arrêt :)))

     

    4
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Samedi 14 Mai 2011 à 22:05

    +1 pour le bien joué ! Pour Mr A comme pour Mr B.

     

    Tout ça, ça me rappelle furieusement la fois où je me suis fait une grosse réa dès le matin dans mon service, et que la secrétaire me harcelait parce qu'un chieur à qui on avait dit qu'il sortirait le midi réclamait bien fort ses papiers puisqu'il était midi deux. Comment dire...

    Y'a aussi les gardes où tu clampes une artère à la volée dans un box avec un porte-aiguille jetable tordu, avant de pousser le brancard en courant au bloc, et qu'à ton retour un crétin te dit qu'il attend depuis 4h qu'on s'occupe de son micro-trauma de dernière phalange de 5e doigt qui date d'il y a 10 jours, et que tout ça c'est inadmissible... (celui-là, il n'a même pas eu une journée d'arrêt maladie, il a eu une attestation avec les heures de sa présence aux urgences, niak niak niak)

     

    Un arrêt de travail avec sorties l'après-midi, c'est parfait.

    5
    Discret
    Mercredi 25 Mai 2011 à 22:08

    bonsoir, je suis ravi une fois de plus de lire un peu du blog de Stockholm...

    Je suis sensible à sa sensibilité...

    Pour le moment je resterais "discret" étant un externe du CHU. - je ne sais pas encore qui tu es physiquement, mais je partage ta façon d'écrire pour sortir ce qu'il se passe à l'hopital. ( Moi j'écris mais pas sur internet ).

    Bonne carrière,

    ( il ne faudra pas chercher trop de sens à ce commentaire, il s'agit juste de l'expression d'une volonté d'encourager anonymement une personne qui en est déjà rempli ).

     

    6
    Un ancien
    Jeudi 26 Mai 2011 à 12:00
    Bonjour, c'est le vécu quotidien. Les malades sont des " consommateurs" de soins, les médecins des nantis qui creusent avec leurs petites mains le trou de la sécu, et encore heureux quand ils ne se trompent pas. La société par l'intermediaire de la justice et des juges pèse de tout son poids sur la prise en charge médicale et ses divers aspects, et qui il ne faut pas l'ignorer atteint même la décision médicale maintenant. Nouvelle société ou la place du médecin est a redéfinir. On est très loin de nos anciennes motivations de départ pour le métier. Bon courage et bonne chance aux jeunes qui devront lutter pour recréer cette place et retrouver la sérénité de l'exercice.
    7
    Jeudi 26 Mai 2011 à 18:03

    Et mise à jour : j'ai reçu un 5e arrêt de travail, accompagné cette fois d'un petit mot du médecin de la sécu me demandant de préciser les lésions observées...

    8
    Vendredi 27 Mai 2011 à 20:34
    zigmund

    j'espère me tromper mais ça craint si le médecin secu veut le descriptif surtout que c'est votre signature et pas celle de chef chéri qui est sur le papier violet mais libre au médecin conseil de convoquer le pénible ch*eur ...

    on en a des comme ça dans ttes les spé : récemment j'ai envoyé un patient au chir oph (40km) pour ablation d'un fil cornéen "un peu trop chaud pour le faire à la lampe à fente" le patient non ALD a pris l'ambulance ! et a demandé que je remplisse le bon de transport en allongé !

    9
    serment d'hypocrite
    Vendredi 3 Juin 2011 à 13:26
    bien trop choqué par ce que je lis pour evoquer ce que je ressens je deviendrais insultant, choquant voir un peu pire.. et dire que les gens viennent vous voir en ayant confiance.. me demande bien ce que dirait tous tes patrons cheri en lisant ceci.. fail/owned : " Un indice : c'est pas du tout la bonne façon de m'y prendre pour me faire faire quelque chose, mais ça, il ne le savait pas encore. Pas contrariante, je m'exécute " -_-' dixit la cruche blondasse à la recherche de reconnaissance via son blog scabreux
    10
    Vendredi 3 Juin 2011 à 15:39
    zigmund

    il serait bon d'éjecter le troll qui s'est mm pas essuyé  les pieds en entrant

    11
    Vendredi 3 Juin 2011 à 15:53

    Non, je vais le laisser, histoire qu'il ne puisse pas crier à la censure... C'est probablement l'un de ces consommateurs de santé qui nous rendent parfois le quotidien si difficile (et qui me rappellent pourquoi je n'ai pas fait med G).

    Mais pour que les choses soient claires, je vais montrer mes dents de salope égocentrique :

    Personne à l'hôpital, depuis l'interne jusqu'au chef de service, n'est là pour être le larbin des patients. J'essaye d'être la plus serviable possible mais, à un moment, il faut arrêter les conneries.

    (Pour le procès-verbal, il est aussi à noter que je ne suis pas blonde, bien que l'appréciation du côté cruchasse varie, comme on peut voir, d'une personne à l'autre)

    12
    serment d'hypocrite
    Samedi 4 Juin 2011 à 11:39

    pas sur que tu comprenne mais justement je suis l inverse de "consommateur de santé" ... allez comme  une blonde sa se teint facilement  je t aide un peu, je suis plutot du genre a rentrer chez moi quand on me diagnostique une ep, tellement je veux pas vous donner du travail et mon argent pour rien, bande de chevres que vous etes tous pratiquant de la medecine 

    bien de montrer tes dents ici,sur un blog sur internet, courageuse mais pas temeraire la petite 

    d ailleurs tu a certainement pas fait med g car vu ton attitude t en aurais deja mangé des tartes et des pains dans la tronche - les chaises vont tres bien pour cela - ce qui fait que tu n aurais plus que "salope egocentrique" a montrer ? 

     

    beau la jeunesse, l insolence, youpi vive les blogs

     

    @zigmund,on est pas tous de ta race alors evite de te comparer a moi, merci l'ami et vu ton prenom retourne precher ta bonne parole en slovaquie & co, c est par la ->[]

    13
    Un ancien
    Samedi 4 Juin 2011 à 12:23
    Cher serment d'hypocrite:
    Soyez rassuré, nous sommes pleinement habitués a prendre en charge des patients comme vous. Nous en voyons chaque semaine, a froid ou en urgence et dans dans de multiples situations. Jamais nous ne nous imposons, et vous êtes parfaitement libre des choix thérapeutiques qui vous sont proposés. Souvent même les patients qui vous ressemblent reviennent lorsque les soins qu'ils ont refusé une première fois deviennent plus urgents, et souvent aussi leur attitude change, ils deviennnent subitement plus aimables. J'ai même une expérience ancienne d'internat en psychiatrie (côté soignant) et ai plusieurs fois vu en urgence des patients venir réclamer l'isolement tant les hallucinations devenaient menaçantes. Nous sommes habitués aux insultes des alcooliques de 4h du mat, seulement la seule chose que nous ne tolérons pas c'est la violence. Ceci dit pourquoi êtes vous si agressif avec la profession médicale?
    14
    Samedi 4 Juin 2011 à 13:42

    Continuons de tirer les choses au clair :

    1. Si nous ne sommes qu'une bande de chèvres, faut aller voir le rebouteux.

    2. Je veux bien laisser la libre expression des commentaires désobligeants, mais à la prochaine mention xénophobe ou raciste envers qui que ce soit (commentateurs ou autres), c'est le ban d'IP assuré pour un délai indéterminé.

    3. Et pour les autres, don't feed the troll.

    15
    Samedi 4 Juin 2011 à 23:28

    Ca faisait longtemps que j'en avais plus vu un comme ça, ce commentaire ne sert donc qu'a recevoir les mails de mise à jour, histoire de continuer à me marrer (pardon, à bêler de plaisir) :D

    16
    eo
    Mardi 21 Juin 2011 à 20:22

    C'est vrai qu'il y a des abus concernant les ATs notamment... On voit des choses absurdes, comme ce que tu décris. Tout comme des parents, qui consultent très souvent pour rien. Le problème étant que... c'est remboursé, et si personne n'éduque et que le médecin confirme l'urgence de la consultation, alors rien ne change.


     

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