• Conjugopathie

    Tel est le nom délicieux des violences conjugales : la conjugopathie.

    Les Urgences sont bien entendu en première ligne pour l'accueil des victimes, presque toujours des femmes. Depuis la D2, j'ai vu des coups, des tentatives de strangulation (à la corde comme à la main), des plaies par arme blanche... Mais, sur ma dernière garde, j'ai innové.

    J'étais bien tranquille dans le bureau médicale en train de jouer à AngryBirds remplir une ordonnance ; il était près de minuit lorsque l'IOA est arrivée en trottant.
    — Stockholm ! Faut que tu viennes, j'accueille une plaie, mais il doit y avoir une petite artériole de touchée parce que ça saigne pas mal.

    OK, j'arrive. 

    Tableau :
    Une dame d'environ cinquante ans était demi-assise sur le brancard, entourée de pompiers virils. Elle portait un pseudo pansement compressif sur la tête, genre gros œuf de Pâques, avec deux tampons américains pliés en deux sous une résille qui ne serrait que dalle. Elle était couverte de sang depuis le sommet du crâne jusqu'à la taille.

    Une petite artériole ? J'ai décerné in petto le prix Stockholm de l'euphémisme à l'IOA.

    — Il m'a jeté une assiette dessus, ce cochon ! pialla alors la dame. Je veux pas rester ! Vous me recousez et je rentre lui mettre son compte à ce cochon !

    Angry birds

    Illustré ci-dessus, un cochon. La dame n'était pas dénuée d'une certaine ressemblance avec l'oiseau.

    Pendant ce temps-là, un charmant filet de sang, genre robinet qui coule un peu mais pas trop, pissait la rage dans son oreille droite.

    Plaie de l'artère temporale ?

    L'IOA et moi avons poussé aussi sec la dame dans le box de suture ; j'ai enfilé une paire de gants stériles pendant qu'un autre infirmier se matérialisait depuis l'éther impalpable pour poser une voie en vitesse. L'IOA, elle, avait dégainé le kit de suture, des compresses, de la Bétadine et avait défait le pansement en un temps record (genre le temps pour moi d'enfiler les gants, c'est-à-dire très vite).

    Le souci d'authenticité m'oblige à ajouter que, pendant ce temps-là, la dame faisait tout son possible pour gueuler et se débattre. J'ai pensé à Jaddo et ses émois avec la stérilité. Et puis j'ai posé un gros paquet de compresses bétadinées sur la plaie en disant merde à l'asepsie.

    C'est là que le fun a commencé. Parce que je n'avais plus qu'une main, la gauche (heureusement), vu que la droite était occupée à comprimer la dame. Mais du coup j'étais à l'envers.

    Bref. Une fois les trois centimètres d'épaisseur de caillots (j'exagère à peine) consciencieusement raclés à la compresse, est apparue une superbe plaie d'un centimètre et demi de long à tout casser, pile, mais alors pile, sur le trajet de l'artère temporale droite. Ça a continué à pisser jusqu'à ce que, dans un éclair de lucidité, je me décide à chercher le pouls temporal et à appuyer dessus comme une tarée. Alors ça s'est arrêté.

    Trop fière, la Stockholm.

    Alors la dame, en plus d'avoir une vilaine plaie qu'il allait falloir recoudre, bien que maintenant que l'effet « tuyau d'arrosage coupé » se soit calmé, elle était bourrée. Au whisky, à l'odeur. Et ce n'était pas une bourrée calme. C'était une bourrée qui 1) voulait se casser le plus vite possible et qui 2) était douillette. D'habitude, l'alcool, ça anesthésie, mais pas chez elle. Donc il a fallu faire une bonne locale avant de faire quoi que ce soit, au milieu des « vous me faites mal, arrêtez d'appuyer comme ça !!! c'est pas encore recousu ?! mais qu'est-ce que vous foutez ?! ». La piqûre de l'aiguille l'a fait sauter au plafond ( *mon champ* *sanglote*), enfin bon, la locale s'est faite. Puis deux bons points en X au bon Polysorb pour ligaturer la temporale, et trois petits de Flexocrin sur la peau pour faire propre. Et un peu de nettoyage pour finir (son conduit auditif était totalement rempli de caillots).

    Mais c'est que la dame voulait partir.

    Pas moyen de la faire déshabiller, elle préférait ses vêtements pleins de sang en train de sécher. Je veux sortir fumer, qu'elle disait. S'il vous plaît, restez jusqu'à ce qu'on ait les résultats de la prise de sang. Ouais, et vous me ferez un certificat, hein ? Oui, bien sûr, je vous le donnerai en même temps que les ordonnances pour faire enlever les points. Et j'ai pas pris mon Seresta, qu'elle m'a dit, la dame, parce que j'en prends deux le matin, deux à midi et trois le soir, et là je les ai pas pris. Pas de souci, on va vous en apporter (même quatre pour faire bonne mesure).

    De retour dans le bureau médical, j'ai regardé ses passages précédents aux Urgences. Deux pour alcoolisation aiguë, un pour chute, un pour troubles de l'humeur, et un pour tentative de suicide (phlébotomie ratée). Des antécédents d'éthylisme, de dépression (ou de bipolarité ?), de détresse sociale... Pas de travail, un foyer catastrophique d'après les comptes-rendus d'hospit laconiques. Un époux taillé sur le même modèle. Que de bonnes raisons de la garder la nuit, au calme.

    Elle ne voulait pas rester, mais elle avait compris que je n'étais pas d'accord. Alors elle m'a dit oui-oui, je reste jusqu'aux résultats de la prise de sang.

    Puis je suis allée manger avec mon chef, et quand on est revenu, le secrétaire de nuit, celui qui accueille le premier les patients non en train de mourir, qui fait leur dossier, trouve contre vents et marées un taxi ou une ambulance pour les vieux qui habitent à la campagne et qui doivent rentrer alors que c'est la nuit, et que personne de leurs salauds d'enfants ne veut venir chercher, parce que c'est trop loin et qu'on travaille demain, bref, celui sans lequel les Urgences s'arrêtent de tourner, est venu nous trouver dans le bureau, bien embêté. La dame était venu le voir, toute calme et gentille, et lui avait dit qu'on lui avait dit qu'elle pouvait partir, et est-ce qu'il pourrait lui appeler un taxi s'il vous plaît. Alors il a appelé le taxi, qui est venu la prendre, et elle est partie, sans son ordonnance pour les fils, sans son certificat initial descriptif sans lequel elle ne pourra pas porter plainte, sans rien que son entêtement, son impatience, sa misère.


  • Commentaires

    1
    gaspy
    Mardi 18 Janvier 2011 à 23:12

    bon alors au risque de te foutre les boules paraître bizarre, la seule question qui me vient face à ce billet est anatomique (p1 en force hein...) : ça pose pas un petit problème de ligaturer l'artère temporale à quelqu'un (même temporairement) ? on peut pas faire autrement ? et puis quand on va lui enlever ses points (càd jamais vu qu'elle est partie sans ordonnance mais bon, admettons) le sang va se remettre à circuler comme ça, paf, ni vu ni connu ?

    merci de contribuer à mon édification ^^

    2
    Mercredi 19 Janvier 2011 à 07:30

    Nan nan, elle est ligaturée pour toute la vie, là. D'ailleurs, l'artère temporale, sa principale utilité est de servir à se faire biopsier sur trois centimètres de long entre deux ligatures définitives pour le diagnostic de la maladie de Horton. T'inquiète pas, la face, c'est super bien vascularisé, il y a tellement de réseaux de suppléance qu'on s'aperçoit même pas qu'il n'y a plus d'artère temporale (en gros, pas de méga ischémie aiguë d'une partie du visage et du scalp).

    Les points à enlever sont ceux qui ferment la peau, mais ce ne sont pas les mêmes qui ligaturent l'artère. Si elle ne les fait pas enlever, les points vont se faire boulotter par la peau (si on peut dire) et ça va devenir super moche, avec trois petits nœuds bleus par dessus une cicatrise un peu boursoufflée.

    3
    gaspy
    Mercredi 19 Janvier 2011 à 14:20

    aaaaaah d'accord ! en fait j'avais rien compris... enfin, bonne nouvelle pour la patiente : elle ne va pas succomber à une abominable gangrène de la face mais simplement garder trois petits trucs pas très jolis sur la tempe, y'a plus qu'à adapter la coupe de cheveux. c'est bon à savoir, je me coucherai moins bête ce soir... merci !

    PS : et j'ajoute la maladie de Horton à mon petit stock perso de connaissances-inutiles-en-p1-mais-on-sait-jamais-ça-peut-servir-un-jour

    4
    SaxX_0
    Vendredi 21 Janvier 2011 à 12:32

    Splendide, un sujet grave et noir, mais juste ce qu'il faut d'humour pour que le tout ne soit pas trop lourd... je suis sous le charme deton écriture

    5
    Kewan
    Vendredi 21 Janvier 2011 à 21:57

    Gaspy, retiens ce que dit Stockholm, ce sera utile, contrairement à ce tu apprends en P1 ne te servira quasiment qu'au concours.

    Il n'y a qu'à voir : demande à n'importe quel médecin qui n'a pas fait biochimie de te décrire le cycle de Krebs (ou autre joyeuseté).

    Et puis ce qu'elle raconte sur la face, ça te servira quand tu feras ta première garde d'interne, tout seul dans tes petites urgences, les chefs partis en SMUR (ou au lit ou partis dîner), et qu'on t'apportera un poivrot qui a confondu piscine pleine et piscine vide, avec une artère en roue libre sur la couenne du front. Tu feras un noeud d'abord et tu appelles le chir ensuite, ça économisera une transfusion 

    6
    gaspy
    Dimanche 23 Janvier 2011 à 18:38

    Oui bien sûr je retiens ce que dit Stockholm déjà parce que c'est intéressant, ensuite parce que c'est souvent rigolo et puis parce que je me dis qu'on me préviendra pas forcément à l'avance le jour où j'aurai besoin de savoir tel ou tel truc.... Mais c'est pas simple parce que pour l'instant j'essaie de faire un compromis entre :

    - retenir les informations plus ou moins intéressantes qui me permettront d'avoir mon concours

    - apprendre tout ce pâté le moins bêtement possible (mon cheval de bataille actuel : "non, l'anatomie ne s'apprend pas par coeur comme une poésie, il y a beaucoup à savoir c'est sûr, mais aussi beaucoup à comprendre")

    - isoler dans le tas les choses qui ont une chance de m'être utiles plus tard et/ou qui sont simplement intéressantes

    - commencer à me faire une culture gé médicale.

    Et là-dedans je dois dire que le cycle de Krebs bah... il est loin derrière : avec la réforme on a bouclé la biochimie au 1er semestre, ce qui est matériellement impossible dans le temps imparti (fixé lui aussi par la réforme). Concrètement, je me souviendrai de la biochimie comme la matière où j'ai dû lire un bouquin de 300 pages en deux semaines (authentique, c'est le prof qui l'a écrit alors...). Que du bonheur.

    En résumé si j'arrive à finir cette année en réussissant mon concours sans m'être totalement bêtifié, je crois que je serai assez fier de moi ^^

    7
    Dimanche 23 Janvier 2011 à 19:48

    « Non, l'anatomie ne s'apprend pas par coeur comme une poésie, il y a beaucoup à savoir c'est sûr, mais aussi beaucoup à comprendre »

    Pour cette phrase, tu iras au Paradis, mon fils.

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