• Comment j'ai appris à faire les nœuds d'une seule main

    Tout un programme, ce titre. Il promet tant que c'en est presque philosophique.

    D'abord, établissons un fait. Le truc ultra-über cool chez les chirurgiens viscéraux, c'est bien leur aptitude à faire les nœuds d'une seule main. Ça a carrément la classe. Un peu d'observation permettra aux gens nés entre 1980 et 1990 de déterminer que la demi-clef "endroit" est la même qu'on utilisait pour faire les bracelets brésiliens en 6e. La demi-clef "envers" est un peu moins évidente.

    Maintenant, fermez les yeux et attachez vos ceintures, je vous emmène dans un service de gynécologie-obstétrique.

    C'est l'été. Vous êtes l'externe de garde et, parce que c'est votre jour de chance, le senior de garde est le jeune chef de clinique beau comme un Apollon et surtout gentil comme saint Martin croisé avec un bisounours (marié, aussi, mais là n'est pas mon propos). Il est onze heures du soir, et tout ne va pas bien. Une patiente est entrée en fin d'après-midi, aux environs de 30 SA, pour menace d'accouchement prématuré compliquant une HTA gravidique. Le principal problème est que le fœtus, dans son ventre, n'est pas au top de sa forme. Aussi, après quelques heures d'attente et de traitement médical, comme le petit bout ne se plaisait visiblement pas dans son utérus, décision fut prise de césariser.
    OK, donc il est onze heures du soir, il fait une chaleur à crever sous la casaque + masque + charlotte + gants, et l'ambiance au bloc césar est un poil tendue.
    Si on était dans une série US (ou, pire, une série française), il y aurait une musique dans ce genre (NB : je m'excuse platement auprès des fans de Death Note pour ce choix) :

     

    Sauf que là, on est dans la vraie vie, et, à par le grésillement du bistouri électrique et Radio Campus en fond sonore, il n'y a rien. Avec la péridurale qui va bien, la patiente est bien sage sous les champs, ça sent le barbecue, puis chef et interne écartent les muscles de la paroi abdominale. Myotomie, pas beaucoup de liquide amniotique à aspirer, puis la crevette vient dire bonjour à la vie ! La Terre te salue ! Il est peu bleu, mais il bouge bien et, à travers la porte, on l'entendra piailler une minute après.
    Donc, les obstétriciens n'étant pas des brutes, gros soulagement dans le bloc. Bébé est sorti et va bien, donc, deux conclusions s'imposent :
    1°) on n'a pas à se presser pour refermer et
    2°) on peut déconner.

    Alors le fond sonore devient ça :

      

    Un p'tit clou ? Dis, tu veux un p'tit clou ? J'adore... Ah, mon enfance...

    Donc, le chef raconte une blague pourrie, à laquelle l'interne répond par une blague dégueulasse, tout ça en faisant une hémostase soigneuse, on n'est pas des bouchers non plus nom de bleu. Hémostase au bistouri électrique, cela va sans dire. Pendant ce temps, je fais un peu de rangement, genre commencer le compte des compresses, ranger les pinces, en évitant au passage le bistouri électrique que le chef agite nonchalamment tout en appuyant sur le feu et en demandant une compresse. Prévenue des risques de brûlure, je recule ma main, et le chef me déclare donc :
    - Nan mais te recule pas comme si tu avais peur, tu as des gants, ça peut pas te brûler !
    - Ben si.
    - Nan mais tu portes des gants en latex, le caoutchouc, c'est isolant, et en plus tu as des baskets, sous tes surchaussures, ça risque rien, j'te jure !
    - Tu comprends pas, je l'ai vu faire sur une interne dans un autre service, je t'assure que ça brûle.
    - Naaaaaan jte dis que c'est pas possible. Je te le parie !
    Petit aparté pour vous informer, ô mes lecteurs, que je suis du genre qui a du mal à résister à un défi, aussi con soit-il. J'avais vu, de mes yeux vu, une interne hurler lorsque, par accident, le bistouri électrique avait touché son gant. J'avais vu la brûlure en dessous. Mais ça ne m'a pas empêché de continuer.
    - Chiche ? dis-je.
    - Chiche ! Donne-moi ta main !
    J'ai tendu la main, paume ouverte, comme les indiens qui font Hugh ! au cowboy solitaire.

    Deux choses se sont passées de manière quasi-simultanée.
    Mon chef préféré a fait feu sur ma paume droite (il y a des limites à ma connerie, j'avais tendu ma main non dominante, quand même).
    Et mes réflexes médullaires ont bien marché, puisque le temps que je retire ma main, j'avais gueulé 'TAINLOUISTESCON !!! dans le bloc (prénom modifié afin de respecter son anonymat, parce que je l'aime bien).
    Oui, ça fait mal.
    Il y avait un petit trou rond dans le gant et, en-dessous, ça faisait mal.
    Je préfère ne pas tenter de deviner ce que la patiente a pu penser, parce que derrière les champs, elle avait le son mais pas l'image.



    Et j'ai attrapé le fou rire. Le fou rire de mon existence que je n'en avais jamais eu un pareil. Mon chef me regardait, interloqué sous son masque, avec des yeux ronds. Puis il regardait le bistouri. Puis il me regardait. L'interne patientait. Moi, je m'étais sortie du champ et j'étais pliée en deux, les poings sur le ventre et presque à me faire pipi dessus tellement je riais sous mon masque. Ou plutôt tellement j'essayais de rire silencieusement, parce que patiente réveillée, toussa toussa. Le résultat, c'est que l'anesthésiste est aussitôt venue me voir, stéthoscope à l'air, pour me demander si j'allais bien et si j'étais pas en train de faire l'œdème de Quincke.
    Puis le chef m'a demandé, d'une petite voix de garçonnet timide :
    - Stockholm, dis... Tu vas bien ?
    Et, forcément, plus on me demandait si j'allais bien, plus le fou rire grandissait. Finalement, j'ai repoussé l'anesth en hoquetant :
    - Tout va bien, je t'assure.
    Je me suis déshabillée en vitesse (plus stérile depuis longtemps) et je suis sortie du bloc, des larmes de rire sur les joues. Une fois dehors, j'ai pu enfin exploser de rire. Heureusement que les sages-femmes n'étaient pas là, en dehors de celle qui était dans le bloc.

    Trois minutes après montre en main, mon chef est sorti du bloc. J'étais assise derrière le comptoir de la salle d'accouchement, et je rigolais encore comme une bossue. J'étais bêtement contente d'avoir eu raison et surtout, surtout, la tête de mon chef... Voir quelqu'un faire cette tête-là, ça n'a pas de prix.
    - Fais-voir ta main ? me demanda-t-il.
    Je lui montrai ma main, marquée d'une moucheture blanche de peau et de tissu sous-cutané cramé. Trois millimètres de diamètre, mais mal placé, juste sur le pli de la paume. Pas douloureux tant que je ne fermais pas le poing.
    - Ça va ? Tu n'as pas trop mal ? Tu es sûre ? Je regrette, je suis désolé, je m'excuse... Mais ça va, t'as pas trop mal ? Tu veux des antalgiques ? C'était Nico qui m'avait dit que c'était pas possible, rha, je m'en veux, je suis désolé, qu'est-ce que tu veux que je fasse pour me faire pardonner ? Tout ce que tu veux, dis-moi, tout, je le ferai, je m'en veux tellement.
    J'aurais donc pu lui demander sa voiture, son smart phone, et une nuit torride.
    Franchement, j'y ai pensé.
    A la place, j'ai dit :
    - Apprends-moi à faire les nœuds d'une seule main.
    J'aurais pu dire dessine-moi un mouton, mais ça aurait senti le réchauffé. Et j'avais vraiment envie d'apprendre à faire les nœuds d'une seule main.
    - Nan mais c'est pas assez, ça je peux te l'apprendre n'importe quand...
    Sous-entendu, pas la peine de te faire cramer la main pour ça.
    Nous sommes finalement arrivés à un accord : chocolats et apprentissage des nœuds.

    C'est ainsi qu'à minuit et des brouettes, début septembre 2009, j'ai appris à faire les nœuds d'une seule main. Endroit et envers, avec les différentes techniques. Et j'ai eu, en cadeau bonus, assez de Vicryl bobine pour ouvrir un bloc dans un pays du Tiers Monde (« Nan, prends-les, faut en faire tous les jours, prends-les, je suis tellement désolé, vraiment je m'excuse, tiens, du 3/0, il est bien pour s'entraîner... »).

    Pour ceux que ça intéresse, à ma garde suivante, j'ai eu deux gros ballotins de chocolat venant de chez le meilleur chocolatier de la ville, enrubannés et tout.

    Et, lorsque l'histoire fut narrée au staff le lendemain matin, l'autre chef, celui qui n'y croyait pas, a haussé les épaules en disant que c'était du flan, que c'était pas possible, et qu'il faudrait qu'il essaye sur un externe quand on changerait.

    On parie ? 

    Tags Tags : , , , , ,
  • Commentaires

    1
    Mardi 19 Mai 2009 à 09:22
    très bien votre histoire ... dites quand vous serez devenu chef vous nous ferez une vidéo sur comment faire les noeuds d'une main en chir ou dans la vie ?
    j'ai souvenir d'une boite de chocolats que j'ai offert à un collègue que j'avais appellé à l'aide pour une énucléation  pour prélèvement (à 3h du mat  et on avait passé 1h sur l'hemostase pendant que les uro prélevaient le rein)
    2
    Mardi 19 Mai 2009 à 11:22
    Il faut déjà que je sois interne avant, à partir de novembre si ça se passe bien début juin (et sinon le novembre d'après...) ^^

    Je crois qu'il y a un bon trafic de chocolats et de gâteaux dans les services, c'est une excellente monnaie d'échange ! 
    3
    Dimanche 31 Mai 2009 à 23:52
    Je déteste faire de la pub mais j'ai fait une vidéo qui traîne sur mon blog de noeuds à une main (si ça peux servir)...

    Ca me rappelle aussi mes premiers noeuds, apprit à une soirée d'annif' d'un co-externe, et le lendemain en ortho où ça a fait :
    -"toi ! Tu sais faire de noeuds ?"
    -"heuu,j..."
    -"ok, tu fixes le draîn"
    Parfois, un peu de chance peut éviter de se faire bruler :)
    4
    Lundi 1er Juin 2009 à 23:58
    Et le lien vers tes vidéos est ici ;)
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :