• Echoué ainsi une autre fois dans une région de sable épais, j'attendais l'aube. Les collines d'or offraient à la lune leur versant lumineux, et des versants d'ombre montaient jusqu'aux lignes de partage de la lumière. Sur ce chantier désert d'ombre et de lune, régnait une paix de travail suspendu, et aussi un silence de piège, au coeur duquel je m'endormis.

    Antoine de Saint-Exupéry
    Terre des Hommes (1939)

    Difficile de choisir un extrait de ce livre, hymne à la solitude des hommes qui conquirent le ciel. Et plus difficile encore d'en parler sans le trahir.
    Si j'aime Saint-Exupéry, c'est avant tout pour son style, clair et enchanteur, regorgeant des couleurs pures des terres sauvages... Mais j'aime peut-être encore plus sa vision des hommes, son opinion d'explorateur respectueux. Saint-Exupéry trouve toujours, comme Kessel, d'ailleurs, le point sans défense qui fait aimer quelqu'un. Et ses personnages, même fictifs, n'en sont pas: tous ont la consistance des véritables êtres, et la simplicité étrange des gens rencontrés en rêve.

    Saint-Exupéry est en effet l'écrivain du rêve. Il nous entraîne, dans Vol de Nuit, au coeur de la nuit, vue par ceux qui plongent dans son eau bleue. Et si le Petit Prince est un rêve, Terre des Hommes en est l'éveil. Saint-Exupéry nous présente le renard et les roses, la soif et le désir de puit, et d'eau... et nous retrouvons les étoiles d'où est tombé l'enfant.
    Mais Terre des Hommes est aussi le récit du courage de ceux qui ont ouvert les voies du ciel. C'est l'histoire des pionniers, le passage des Andes acérées de neige et de glace, les pannes qui vous laissent abandonné en pays sauvage. Et c'est l'histoire du désert, de la pente de ses dunes, de sa magie, née de la solitude, et de l'émerveillement d'un homme face à la beauté d'une terre qu'il reste à découvrir.


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  • Après l'énorme coup de blues d'hier, pas facile d'enchaîner sur quelque chose de joyeux et d'intéressant...

    Donc aujourd'hui on va se contenter d'une ou deux petites citations de Woody Allen, histoire de détendre un peu l'atmosphère, et on verra demain pour un article plus construit, d'accord ?



    De manière intéressante, d'après les astronomes modernes, l'espace est fini. C'est une pensée très réconfortante - surtout pour les gens qui ne peuvent jamais se rappeler de l'endroit où ils ont laissé leurs affaires.

    et

    Et si tout était illusion et que rien n'existe? Dans ce cas, j'aurais vraiment payé ce tapis trop cher.

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  • Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
    Mon dernier jour est dessus l'horizon.
    Tu crains ta liberté. Quoi ! n'es-tu pas lassée
    D'avoir souffert soixante ans de prison ?

    François Meynard (1582-1646)

    Vivre, c'est savoir dire adieu... Ces longues années d'apprentissage se réduisent, en fin de compte, à cette seule expression, au revoir. On grandit et on aime, puis vient le moment de la séparation, et l'amertume de savoir qu'il en sera toujours ainsi. Aimez quelqu'un, il vous quittera ou ne vous aimera pas de retour. Et vous souffrirez. Choisissez quelqu'un sans l'aimer, pour combler un vide, pour remplir une absence, et tout est peut-être encore pire, car vous vous mépriserez de mentir avec des mots d'amour, non pas pour l'autre, mais pour emplir votre solitude... Et, le jour où l'on semble se résigner à vivre seul, on réalise que la solitude est un éternel hiver, car il y manque la chaleur vitale de l'affection.

    Si vous pensez que vos amis vont pouvoir remplacer, peut-être avec avantage, ce que vous n'avez pas, c'est-à-dire quelqu'un qui vous aime, vous vous trompez aussi. Car rares sont ceux qui vous écoutent, et plus encore ceux qui s'inquiètent véritablement de vous.
    Et vous pensez alors avec un orgueuil innocent, la dernière défense qu'il vous reste, que de cette solitude vous vous nourrirez, et en ferez une oeuvre qui forcera le monde, ce ramassis d'inconnus, sinon à vous offrir cet amour que vous cherchez, mais au moins à vous accorder leur respect.
    Puis vient un jour où l'un de ces inconnus vous écrit que votre travail, ce en quoi vous aviez placé toutes vos espérances, est sans valeur. Qu'il ne s'agit, même pas de quelque chose de mauvais, mais de rien. De néant. De vide. Ridicule, qui plus est.

    Et alors le monde s'écroule autour de vous. Cet univers devenu presque confortable, nourri d'espoirs et de chimères, redevient plus froid qu'auparavant, et vous perdez le seul rameau qui empêchait la noyade.
    Mais un malheur n'arrive jamais seul et, alors que vous décidez de vous rabattre sur un travail, que vous aimez, certes, mais qui vous enchaîne à la terre, vous vous rendez compte que vous n'êtes pas plus doué qu'un autre et que rien, absolument rien, non pas vous distingue de la masse, mais ajoute un peu de prix à vous, et à votre existence.

    Dans ces conditions, il est aisé de partir. Il est facile, dans le fond glacé du désespoir, d'être apaisé. Rien ne vous retient plus à la vie, car vous n'avez rien... Ces dons que vous pensiez avoir et qui, à vos yeux, vous donnaient une singularité, ce qui auraient pu donner aux autres de quoi se souvenir de vous, tout cela disparaît, et vous êtes seul. Peu de gens, lorsque vous leur parlez, semblent vouloir de ces conversations, et il est toujours aussi rare qu'ils souhaitent nouer des liens.

    Si vous continuez à vivre, c'est par habitude, justement grâce à votre travail, le dernier fil qui vous lie encore à la trame des autres. En côtoyant des inconnus, en se vidant pour eux de l'énergie qu'il vous reste, vous pensez donner un sens à votre vie alors que vous n'êtes, en fin de compte, rien.
    Viendriez-vous à disparaître que peu de gens le remarqueraient, et encore moins vous chercheraient.

    Et vous vous repliez encore plus sur vous-même, effrayé de la société qui pourtant vous attire, timide à l'idée de tenter de rejoindre une compagnie qui n'a pas l'air de vouloir de vous et vous a déjà, en d'autres occasions, frappé et relégué au rang de bouffon et de souffre-douleur.

    C'est alors l'heure des choix, disent vos amis, tu dis vouloir que ça change, mais tu ne fais rien pour ça. Tu es stupide, tu devrais ci, tu devrais ça. Mais comment, mais où trouver le courage et l'assurance d'aller vers ces autres pour qui, au mieux, vous n'existez pas? Comment se dire qu'ils vont forcément vous aimer - car c'est ce que disent vos quelques amis exaspérés - alors que, lorsque vous avancez vers eux, ils ne vous regardent pas? Vous parlez, et personne ne répond. Vous leur lécheriez la main pour un mot gentil, pour un regard qui ne soit pas d'indifférence, pour un sourire et une place dans leur estime. Vous iriez au bout du monde pour trouver une place au chaud dans un coeur - mais c'est comme si tous se fermaient à votre approche. Seuls un ou deux semblent intéressés, mais soit ils s'en vont, soit ils vous font comprendre qu'il faut partir car en fin de compte, vous n'êtes pas la bonne...

    Et vous vous jetez sur le premier inconnu qui passe, aspirant à quelque chose d'autre, mais vous devez lui mentir pour l'intéresser car, après essai, ce que vous êtes vraiment ne lui plaît pas... et, au fond, vous savez très bien que vous ne l'aimez pas. Vous perdez ainsi le peu de respect qu'il vous restait envers vous-même, et c'est le retour à la case départ, de l'expérience en plus, oui, mais beaucoup de courage en moins. Et c'est un cycle infernal, une roue que rien ne semble pouvoir briser, un mur derrière la porte ouverte. A force de voir autour de vous les êtres, amis ou non, se réunir dans la chaleur des groupes, vous demandant parfois de les écouter, de les conseiller, de leur prêter une oreille affecteuse et attentive - ce que vous faîtes avec l'ardeur d'un lèche-cul dans l'espoir d'un retour d'affection, qui sait - à force de voir les autres s'aimer sans que vous n'osiez faire un seul pas en avant, glacé par la peur du rejet, vous n'appréciez même pas la sagesse à laquelle vous êtes parvenu, qui est de ne redouter la mort lorsqu'elle arrivera en son temps, puisque vous n'avez pas vécu...

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  • Je commence demain


    Ben, agenda QV 2007


    Commencer demain est le rêve de tous et l'idéal. C'est ouvrir la porte à cent chimères et mille espoirs, c'est rendre possible l'inatteignable. Demain est un champ ouvert à tout.

    Demain, je ne fais rien...
    Demain, je m'en fiche, je prends le premier avion pour Mexico.
    Demain je pars, demain je parle et lui dit tout...
    Demain je me lance, pour changer de vie, pour changer d'amour.
    Demain je me lève tôt pour repeindre ma cuisine... non, pour acheter un pot de peinture avant.
    Demain je lirai un nouveau livre, demain je rirai avec mes amis, demain je saute et je bouleverse tout.

    Demain n'arrive jamais, mais sera toujours là, demain nous berce et nous promet le pire ou le meilleur. Demain, il fera beau, ou demain il va neiger, mais demain reste et tend la main. C'est pour demain que, dans les heures noires, nous reculons devant la corde ou le grand saut, parce que demain ne peut être pire que ce jour, demain tout va s'arranger et nous laisse toujours espérer.
    Et, au sommet du bonheur, nous prions que demain nous apporte la même joie que ce jour écoulé.

    Demain, c'est l'espoir et la folie. Demain, si je le veux, je puis aller travailler en pyjama, et chanter en répondant au téléphone. Demain, si j'en ai envie, je peux changer de tête, passer du rire aux larmes et de l'air triste à la joie.

    Demain est un espace de temps mal défini, concept dont l'existence oscille entre quatre heures du soir et le coucher, et dont la réalisation toujours retardée est source d'étonnement. Qui donc, enfant, n'a dit en voyant l'heure passer minuit: "C'est déjà demain!"
    Mais ce demain-là n'est pas réel et c'est le jour suivant, quelque part au cours des heures, que reviendra Demain, mort la nuit et renaissant, tel un phoenix, chaque jour, inlassablement.

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  • J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et appaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l'ignores, que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleur, qu'un fruit mûrit on ne sait où, - là-bas, ici, tout près, - un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...

    Colette
    Les Vrilles de la Vigne (1901)


    L'amour de la campagne et de sa terre... qui ne l'a jamais ressenti ? Qui n'a jamais respiré plus profondément un jour ou un soir, sous la ramure verte d'un arbre ami ou sur la montagne chauve, et sentit une créature soyeuse se dérouler et, comme un chat au soleil, faire boule au fond de son coeur ? Qui n'aurait alors donné sa vie pour ce fourmillement douloureux, l'esprit de son pays ?
    Mais au fond de cet amour jaloux, exclusif, se terre, petit et caché, le dégoût de l'étranger, d'où qu'il vienne, la peur honteuse de celui qui peut venir et, sans comprendre cette terre, la souiller ou l'avilir. Heureusement qu'un autre sentiment, plus fort, est le contre-poids nécessaire de ce dégoût... l'hospitalité.

    Car l'étranger qui arrive, loin de chez lui, est las et fatigué du voyage. Il devient alors plus important de l'accueillir et de l'héberger que de prêter l'oreille à ses craintes irrationnelles. Et le sourire du voyageur en retrouvant ailleurs un peu de chez lui au fond de cette fraternité universelle de l'hospitalité fait s'envoler les premières peurs.

    Car l'étranger aussi possède un pays à aimer du même amour que le nôtre. Et, s'il reste suffisament longtemps, il en vient souvent à aimer aussi le nôtre, et, même s'il garde au coeur cette lancinante nostalgie de l'exilé pour le pays qu'il a laissé derrière, ses enfants, eux, sentiront couler dans leurs veines la richesse de leur double héritage, l'un et l'autre pays, toute l'infinie noblesse du métissage.
    Sang pour sang, larme pour larme, il est temps d'oublier cela et de retrouver la fraternité ancestrale des voyageurs... A l'heure où le bout de la terre s'atteint en moins d'un jour, il faut que tombent les frontières et s'oublie la peur. Nous sommes tous des voyageurs et des étrangers, et seule la peur est capable de nous faire oublier notre nature d'humbles errants à la surface de la terre, grains de sables portés par les vents...



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