• Chroniques martiennes (Ray Bradbury)

    Titre original : The Martian Chronicles

    Publié en 1946 (USA)
    Résumé


    martian chronicles 2030 - les hommes ont construit des fusées permettant de voyager dans les étoiles, à travers le système solaire. La première destination explorée est Mars la Rouge, où prospère une civilisation raffinée d'amants, de poètes et de scientifiques à la peau et aux yeux d'or.

    Exploration, puis colonisation terrienne. L'exode vers Mars est la solution des délaissés de la société terrienne avide de conquête. De nouveaux Pères Pélerins fondent de nouvelles villes, et c'est toute une société qui se construit sur ce nouveau monde.

    Puis vient la guerre, sur Terre... Guerre apocalyptique et lointaine, destinée à détruire l'humanité. Qu'en est-il de Mars colonisée, puis oubliée, au-delà des vagues d'agitation qui secouent le monde ?


    Mon avis


    Après <Fahrenheit 451 >, les Chroniques Martiennes sont une autre lecture indispensable. Le style immensément poétique de Bradbury s'y épanouit avec une délicatesse et une beauté infinies ; on retrouve ces analyses psychologiques ciselées et ce regard critique qui font de lui autre chose qu'un écrivain de science-fiction.

    Au simple plan de la facture, j'aurais d'ailleurs tendance à dire que les Chroniques sont l'oeuvre la plus aboutie de Bradbury. Son style y est plus pur que jamais ; les nouvelles sont menées par un fil conducteur brillant qui ne s'interrompt jamais, et, si la critique est moins acerbe que dans la plupart de ses autres textes, elle continue à faire mouche avec une acuité intemporelle. Les personnages sont également plus nuancés que dans Fahrenheit 451 - il n'y a pas ici de stéréotypes, et chaque nouvelle, petite merveille de concision, présente des caractères bouleversants d'humanité. Là où Fahrenheit étincelle, les Chroniques luisent tranquillement à la manière d'un masque d'or poli sous la lune... Elles portent un regard calme, impartial, sur la nature humaine ; leur critique est débarrassée des scories de la passion et ouvre les portes du mythe.

    Car il s'agit bel et bien d'un univers mythique et légendaire qu'a bâti l'auteur. Nous savons, de manière consciente, réfléchie, prouvée, que la vie est impossible sur Mars. Les sondes n'y ont rien trouvé d'autre que les étendues glacées de déserts de roches. Mais le Mars de Bradbury est vivant ; les canaux y reflètent des villes anciennes, et les Martiens possèdent une sagesse millénaire. Les colons y respirent à l'aise, les arbres prospèrent dans un sol dépassant en fertilité les plus riches plaines terriennes, et les douleurs de l'exil, la soif d'exploration, comme la simple joie de la contemplation des étoiles, sont tellement proches du lecteur qu'elles existent pour de bon... Les Chroniques Martiennes sont à cheval entre l'essai philosophique et la poésie des mondes imaginaires.

    Au-delà de la poésie et de l'analyse psychologique, on retrouve bien sûr cette critique de la société caractéristique des oeuvres de Bradbury. Le regard sur l'autre, l'étranger, est bien sûr au coeur du livre - les Martiens qui voient arriver les Terriens, les Terriens face aux Martiens étranges, mais aussi les vieux fantômes de notre temps, avec le racisme et les ségrégations.
    La religion est aussi abordée, avec plus de subtilité que dans d'autres nouvelles de Bradbury. Religion, mais aussi philosophie - littéralement, amour de la sagesse - qui font de la vie sur Mars un voyage initiatique.
    Il  y a aussi la liberté d'expression, thème récurrent chez Bradbury, ainsi que la liberté tout court, et cette recherche permanente, presque obsessionelle, de la sagesse. Certains personnages y parviennent - Spender, Tòmas Gomez, le père Peregrine, et bien sûr le père de Timothy - mais à quel prix ? Sagesse teintée de fatalisme et de sérénité, de nostalgie pour un univers disparu ; sagesse est le mot qui pourrait résumer les Chroniques Martiennes. Il s'agit d'une oeuvre de jeunesse de Bradbury, et pourtant elle est bien plus accomplie que ses textes plus tardifs. Aux innocents les mains pleines ? Toujours est-il que ces nouvelles martiennes ont atteint une beauté simple, merveilleuse d'équilibre, de calme, et de sagesse, bien sûr.

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  • Commentaires

    1
    Loup des Neiges
    Samedi 20 Septembre 2008 à 11:08

    Il se trouve que j'a dû lire au moins deux fois les "Chroniques" mais curieusement les souvenirs que j'en ai se mélangent à d'autres récits... Il y a bien quelque chose qui semble me rester, c'est en effet une impression de nostalgie. Il ne me reste qu'une seule chose à faire, le relire...

    2
    Loup des Neiges
    Dimanche 21 Septembre 2008 à 20:25

    Je l'ai relu. Et à nouveau, je ressens un étrange sentiment à cette relecture, qui explique peut-être que ce livre m'échappe à travers ma propre mémoire.

    Peut-être à cause de cette étrange exportation sur Mars, d'un style de vie de la fin des années 40 américaines bien évidemment contemporain à l'auteur, mais si curieusement anachronique à nos yeux : ces juke-box, ces villes pionnières en bois de l'Oregon... Mais je crois que Bradbury a forcé à dessein sur ce thème, comme cette étrange ville de ressuscités de 1927. 

    Pour moi c'est là un mélange de nostalgie et de regret (ou plutôt de remords), d'une époque révolue de la Frontière américaine. Mettons les Amérindiens à la place des Martiens et les colons en face, et seule la couleur du décor change.

    Cette sorte d'uchronie est encore plus flagrante avec l'épisode de la maison Usher, tombant comme une météorite au milieu du récit et qui annonce déjà intégralement Fahrenheit.

    De ce passé à la fois triste et fascinant qu'il renvoie dans le futur, Bradbury en tire effectivement une "Sagesse teintée de fatalisme..."

    Et même parfois de beaucoup d'amertume.

    C'est une sagesse sans compromis. La bêtise humaine (cela n'est pas là l'apanage de l'Humanité, comme on le voit pour les Martiens aussi) n'y a plus de possibilité de se rattraper, et les dégâts sont considérables. 

    Ces Martiens ont-ils vraiment trouvé la voie, en alliant science et religion comme le prétend Spender ? Mais alors pourquoi toutes ces ruines abandonnées, comme témoins d'un échec à l'échelle d'un monde ?

    Bon d'accord, les Humains ne réussissent pas mieux. Ce n'est même pas certain qu'ils réussiront d'ailleurs.

    Pour moi l'espoir est plus fort dans Fahrenheit 451 que dans les Chroniques Martiennes, et je pense que c'est là où Bradbury progresse, et pourquoi je préfère son ouvrage le plus récent.

    Ce qui ne m'empêche pas d'apprécier la légèreté diaphane de ces Martiens aux masques énigmatiques à bord de leurs sablonefs, et le joli passage du "semeur" d'arbres... qui a quelque chose d'un Tom Bombadil !


    3
    Vendredi 12 Novembre 2010 à 20:47

    Ce qui m'a partculièrement plu dans ce roman, c'est son aspect foisonnant: le nombre de thèmes abordés par l'auteur. C'est profond, prenant, original et toujours d'actualité, malgré les 60 ans d'âge de cette oeuvre exceptionnelle. Bref, une merveille, bien supérieure selon moi à Fahrenheit, qui m'avait semblé froid et ennuyeux.

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