• Après avoir passé un excellent semestre de viscéral, je ne peux que parler de János Veres (ou Veress), inventeur de l'aiguille du même nom.

    Aiguille de VeressSans l'aiguille de Veres, point de pneumopéritoine. C'est elle qui pique en hypochondre gauche, ou en ombilical, ou ailleurs, selon l'humeur et l'intervention ; un clic, l'aponévrose est passée, un second clic, le péritoine est franchi et on est dans le ventre. Quelques manœuvres de sécurité plus tard, destinées à s'assurer que oui, le bout de l'aiguille est bien dans le ventre, et le gaz est envoyé. C'est un ressort qui permet de ressentir chacun de ces ressauts — et d'éviter ainsi d'embrocher le patient. 

    János Veres — à ne pas confondre avec le politicien du même nom — était un médecin hongrois, né le 14 novembre 1903. Peu de chirurgiens peuvent se targuer d'avoir radicalement changé la technique chirurgicale — il y a Ambroise Paré et ses ligatures, Jules Péan et ses pinces à forcipression... Et Veres et son aiguille.
    L'ironie est que Veres n'était absolument pas chirurgien, mais interniste. Et la médecine interne est bien la spécialité la plus éloignée de la chirurgie, que les milliers de résultats biologiques que j'y ai rangé en trois mois d'externat en soient témoins. Les cardiologues sont bien obligés de parler avec les chirurgiens cardio-vasculaires. Les rhumatologues avec les orthopédistes, parfois (enfin j'imagine). Les infectiologues avec qui drainera l'abcès. Les réanimateurs avec qui ouvrira le patient pour essayer de le réparer. Les internistes... non, ils sont à cent lieux des blocs opératoires (plus spécifiquement cinq étages dans mon CHU, ce qui, sur huit étages, n'est, de manière remarquable, pas le bout du monde).
    Bref.

    János VeresVeres est né d'un père chef de gare dans la ville hongroise de Kismajtény. Éduqué par les frères pies, il en a gardé un esprit humaniste. Ce n'est qu'au dernier moment que Veres s'est décidé pour la médecine — sa vocation première résidait dans la peinture et les beaux-arts. Veres s'est marié en 1933 ; de ses deux fils, l'un, János, est lui aussi interniste — mais en Allemagne — et l'autre, Miklós, est artiste peintre à Budapest...
    Thésé à Debresen en 1927, Veres a accédé à la tête du service de médecine interne de Kapúvar en 1932. Il avait auparavant passé une année dans une unité de médecine légale, avant de se spécialiser en médecine interne à Szombathely. A Kapúvar, il dirigeait également un service de maladies infectieuses, et c'est là que ça devient intéressant.

    Le fléau de l'époque était, bien sûr, la tuberculose. Les antibiotiques restaient à inventer ; le traitement de référence était le pneumothorax thérapeutique. L'idée générale était de collaber la partie atteinte du poumon afin d'éviter la propagation de l'infection. D'importantes pachy-pleurites en résultaient souvent ; l'un de mes chefs, proche de la retraite et thoracique dans l'âme, se remémore avec émotion les heures passées à littéralement peler des plèvres si épaissies et rugueuses qu'elles arrivaient à percer les gants... 
    Mais, à l'époque, on n'avait pas mieux.
    Toute l'astuce dans le pneumothorax thérapeutique résidait dans le fait de piquer dans l'espace pleural, mais en aucun cas dans le poumon. Et allez faire ça avec une aiguille normale, pour vous retrouver dans un espace pleural sans épanchement, c'est-à-dire une cavité virtuelle, avec le parenchyme pulmonaire à un cheveux de là... Le pneumothorax thérapeutique était un geste à haut risque.

    Veres, en mettant un ressort au bout de son aiguille, pouvait entendre et ressentir l'entrée dans la cavité pleurale. D'autant plus que le bout est mousse — il faut donner une moucheture de bistouri sur la peau avant de piquer, sinon, autant essayer de perforer la peau avec une aiguille à tricoter. Il s'agissait de l'amélioration d'une aiguille inventée par O. Götz peu de temps avant.
    Dès son arrivée à Kapúvar, Veres a utilisé son aiguille. Sa première publication — en hongrois — remonte à 1936, après 950 succès. Ce n'est que lors d'une publication similaire en allemand en 1938 que le monde médical international a pu béer d'admiration devant la chose.

    Après la Seconde Guerre Mondiale, la Hongrie s'est retrouvée à l'Est du Rideau de Fer. Les opinions de Veres n'étaient hélas pas très marxistes, et ce praticien renommé mis à pied — tandis que le directeur de l'hôpital de Kapúvar était reconverti de force en paysan... Veres fut toutefois rappelé quelques mois plus tard, parce que mieux vaut un excellent médecin non communiste qu'un praticien quelconque tenant du régime. Les autorités hongroises ont heureusement fait preuve de plus de discernement que le KGB lors de l'Affaire des Blouses Blanches, à Moscou, en 1953 !

    Veres a par la suite déménagé à Budapest, en 1955. Il s'est également intéressé de près à la tularémie (en 1958) et du traitement des troubles vasculaires périphériques à la neige carbonique (?). Après le décès de sa première épouse, il s'est remarié, et sa fille Andrea est aujourd'hui psychiatre à Budapest.

    János Veres est mort le 27 janvier 1979. Je l'imagine vieux, à la retraite, repensant à sa vie, à l'invention géniale que fut son aiguille, et à l'arrivée des antituberculeux, qui ont placé les pneumo thérapeutiques au rang des vieilleries...

    C'est dans les années 1980 que la cœlioscopie s'est popularisée. Je suppose que l'idée d'opérer avec de grandes pinces a d'abord plu aux amateurs de bouffe chinoise, et aux geeks, alors que le reste de la population chirurgicale a probablement d'abord vu l'intérêt d'un traumatisme opératoire minimal. 
    Kelling Berlin cœlio chienQuoi qu'il en soit, la première étape de la cœlioscopie est bien la réalisation d'un pneumopéritoine au gaz carbonique. Cela, on savait le faire depuis que Georg Kelling, en 1901, avait fait des pneumopéritoines à des chiens. Et le cœlioscope avait été inventé par Antoine Désormeaux en 1853, bien qu'à l'époque on aurait plutôt dit un téléscope de Newton.

    En 1953, Veres a publié un case-report de la cure d'un hoquet persistant (onze jours, rien que ça) par réalisation d'un pneumopéritoine à l'aiguille. Il est donc probable qu'il ait été le premier à utiliser son instrument pour entrer dans un ventre, ce qui est bien. Mais qui, par la suite, a eu l'idée d'utiliser l'aiguille de Veres pour un pneumopéritoine pré-cœlioscopique ? Qui, de Raoul Palmer, Kurt Semm, ou d'autres pères de la cœlio moderne, celle que l'on connaît et que l'on aime, a eu l'idée de ressortir l'aiguille de Veres de son placard ? Toujours est-il que l'aiguille de Veres est aujourd'hui un incontournable de la cœlioscopie.

    La Société Hongroise des Gynécologues Cœlioscopistes (Hungarian Society for Gynecologist Endoscopists) a créé en 1997 la médaille Veres. Cette récompense est décernée chaque année à un praticien ayant contribué de manière significative à la pratique, au développement ou à l'enseignement de la cœlioscopie gynécologique.


    Bibliographie :

    A needle-puncture that helped to change the world
    J. Sandor & al, Surgical Endoscopy, vol. 14 n°2 février 2000

    A needle-puncture that helped changing the world of surgery
    István Rákóczy, Hungarian Society for Gynecologist Endoscopy Newsletter, vol. 6 n°2 août 2000

    Essentials of Pediatric Endoscopic Surgery (p. 11)
    Amulya K. Saxena, Springer 2009

    American Association of Gynecologic Laparoscopists 


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    Une planche de Saturday Morning Breakfast Cereal, qui tape dans le mille, comme toujours. Au menu, le journalisme de vulgarisation scientifique, et en particulier médical :

    How science reporting works


     


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  • Décidément, je suis fan de xkcd :

    Surgery


    Avec une spéciale dédicace à Jérémie, qui fait les deux dans la vie !

    (Cliquer sur l'image pour agrandir)

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  • Repris du site américain cracked.com, le top 10 des gestes et traitements débiles. Je remets les têtes de chapitre en français, la flemme de tout traduire :

    #10. Les sirops calmants pour enfants à la morphine...
    ... parce que forcément, la dépression respiratoire, ça calme ;

    #9. Le mercure en per-os...
    ... parce qu'un bon empoisonnement n'a jamais tué personne, pas vrai ?

    #8. Le sirop anti-tussif à l'héroïne...
    ... parce que c'est vrai que ça soigne la toux, et vous reprendrez bien un peu de sirop ?

    #7. Les ceintures électrifiées pour soigner l'impuissance...
    ... parce que le *doigt* dans la prise, ça soigne ? Nouveauté inside !

    #6. La lobotomie comme panacée en psychiatrie...
    ... parce que quand on n'a plus de cerveau, on n'est plus fou (enfin, « d'après les auteurs », comme on dit). La neuropsychologie préhistorique dans toute sa gloire. 

    #5. L'urine en per os...
    ... parce que si le patient est diabétique, ça lui fait son dessert ; 

    #4. Les saignées en systématique...
    ... parce que rien ne vaut une bonne petite déplétion pour soigner un malaise vagal (A noter qu'il s'agit d'un traitement efficace et reconnu de l'hémochromatose, la porphyrie et l'OAP récalcitrant, mais là on sait ce qu'on fait) ;

    #3. Les taenias pour faire maigrir...
    ... ouais, enfin bouffer des œufs de taenia pour perdre quelque kilos, il faut être motivés, je dis ; 

    #2. La trépanation pour traiter les migraines...
    ... au cas où il y ait un sous-dural chronique en-dessous, sans doute ; 

    #1. Les godemichés pour soigner l'hystérie...
    ... 'fin ça, ça n'aura sans doute tué personne, contrairement aux points 10, 9, 8 et 4.


    C'est une liste sympa que nous ont fait les chroniqueurs de Cracked, mais j'aurais quelques retouches à apporter. En terme de folie brute, il y a aussi des trucs qui ont marché, qui étaient géniaux, mais qui demandaient un bon grain pour les faire. Je propose donc de :
    •  remplacer le 2 (trépanations) par la chirurgie (pour l'ensemble de son œuvre). Parce que le premier être humain qui a eu l'idée d'ouvrir quelqu'un pour 1) voir comment c'est fait dedans et surtout 2) en profiter pour le soigner, ne devait pas être très net ;
    • rajouter au 3 (les taenias) les hormones thyroïdiennes en pilules amaigrissantes ;
    • rajouter au 9 (le mercure) la mithridatisation sous toutes ses formes, vu que là aussi, il faut un grain. Et on pourrait éventuellement placer l'homéopathie dans le même sac, puisque, à la base, c'est l'histoire de soigner le mal par le mal.

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