• Chirurgie & Cie

  • C'était il y a déjà un petit moment, mais j'y pense tous les matins...

    Au bloc de viscérale, grosse intervention, grande laparotomie xyphopubienne, entendez : ventre ouvert en grand. On est sur la fin, et je lève le nez, et là...
    — Euh, Cheftaine-Chérie ?
    — Ouais ?
    — Il te manque une boucle d'oreille.

    Grand moment de silence. Tout le monde regarde par terre pour chercher une grosse boucle d'oreille en émail cloisonné, pas du genre que tu peux rater, quoi, en se disant « pourvu qu'elle soit pas dans le bide, pourvu qu'elle soit pas dans le bide... »

    Rien par terre. Toujours pratique, Cheftaine-Chérie commence à interroger les gens dans le bloc :
    — Est-ce que je l'avais en arrivant ce matin ?
    Personne n'en savait rien. Il se peut même que l'anesthésiste ait dit qu'il n'en avait jamais rien à battre, des boucles d'oreilles de Cheftaine-Chérie, enfin d'habitude parce que là c'était super chiant, elle pouvait pas faire gaffe en les mettant ?
    — Magali ! Est-ce que tu peux aller demander à mon mari, qui opère dans une autre spécialité trois salles plus loin, si j'avais deux boucles d'oreilles ce matin dans la voiture ?
    Magali (Magali-l'IBODE, Magalibode) sort pour demander, pendant qu'on continue à regarder sous les poubelles, en les poussant du pied, sans trop se pencher pour ne pas faire de faute d'asepsie. 

    Magali revient, la queue entre les jambes. Monsieur Cheftaine-Chérie n'avait rien remarqué de particulier ; en fait il aurait été incapable de dire si sa chère et tendre avait mis des boucles d'oreille ou pas.

    Petit moment de flottement. Quelqu'un demande si on fait une radio sur table avant de fermer. A cette idée, tout le monde tire la gueule, parce que le temps que le manip radio arrive, on a le temps de faire un baby-foot. Puis Cheftaine-Chérie a une idée.

    — Magali, tu vas prendre mon portable et appeler chez moi. « Maison » dans le répertoire. Normalement y'a la femme de ménage. Tu me la passeras.

    Magali va récupérer le portable sur l'étagère, pianote sur l'écran et porte l'appareil à l'oreille de Cheftaine-Chérie (toujours en stérile), qui tord le cou pour se mettre en face du micro.

    — Oui, bonjour Marie-Chantal, c'est madame Cheftaine-Chérie... Je suis dé-so-lée de vous déranger pendant que vous travaillez, mais est-ce que vous pouvez me rendre un petit service ?... Génial. Est-ce que vous pouvez aller voir dans la salle de bain, sur la tablette au-dessus du lavabo, il y a une coupelle moche en pâte à sel. Est-ce qu'il y a une boucle d'oreille toute seule dedans ?...

    On attend que Marie-Chantal change d'étage, puis cherche la coupelle moche.

    — Il y a une ? Elle est comment ? En cloisonné ? Super, merci beaucoup ! Allez, je vous dérange pas plus, merci ! Au revoir !

    Puis, nous regardant, triomphante :

    — C'est bon, elle est chez moi. Mais je le savais : j'achète jamais de boucles d'oreilles qui risquent de tomber.

    J'y pense tous les matins en mettant les miennes.


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  • Madame E, ça doit faire trois ans qu'on dit qu'elle va bientôt mourir. J'ai pas trop compris pourquoi.

    Je l'ai découverte un lundi matin dans un lit, avec un col du fémur cassé-mais-pas-trop, et l'infirmière qui te dit que le chirurgien du week-end l'a pas opérée, parce que l'anesthésiste a dit que l'oxygénodépendance rendait l'anesthésie trop risquée. Moi, je veux bien, je suis pas contrariante, mais d'abord pourquoi elle a de l'oxygène madame E ?
    Ha, sur la fiche d'anesthésie, l'anesthésiste du week-end a marqué « probable BPCO sévère. » 

    Elle a combien de saturation madame E ? 89% sous deux litres. Oui, mais l'infirmière dit que quand madame E enlève l'oxygène (et c'est souvent) on la retrouve toute bleue. Et avec 74% de saturation.
    Ha.
    Et que les infirmières de la maison de retraite ont dit que ça fait un moment qu'elle est comme ça, que ça n'affole personne une dame qui désature autant.
    Moi, je suis pas contrariante, la BPCO je veux bien, mais madame E, elle a pas une gueule de BPCO. Artéritique tant que tu veux, elle a des cicatrices de pontages aux deux jambes, mais pas BPCO.
    Au début, je ne sais pas pourquoi, mais je sais juste que c'est pas ça. Puis petit à petit je réalise que c'est que son thorax n'est pas dilaté, que l'auscultation est bien avec un bon murmure vésiculaire. Et puis, quand on lui demande, madame E dit bien qu'elle n'a jamais fumé. Pas non plus d'exposition professionnelle à des trucs bizarres genre des fientes de pigeon, pas de Cordarone, et une RP avec un parenchyme normal. Le côté pneumo, j'y crois pas trop, mais quelqu'un a dit que c'était de la BPCO, alors...

    Le lendemain, par contre, j'ai du temps à perdre (en tout cas à utiliser comme je veux), alors je me lance sur la piste de pourquoi madame E désature.
    L'oxygène à la maison, vous l'avez depuis combien de temps, madame ? Ha vous savez pas. Mais c'est plutôt huit jours, huit mois ou huit ans ?
    Madame E réfléchit, et décide que ça doit faire trois ans, depuis son AVC. Mais pas la moindre idée de pourquoi elle l'a, l'oxygène.

    Ha nan mais parce que vous avez fait un AVC. OK.

    Vous n'avez pas idée comme elle décrit bien sa dyspnée, madame E. Elle est peut-être un peu démente, mais elle sait bien dire que, quand elle enlève trop longtemps les lunettes à oxygène, elle se sent pas bien, comme si elle avait une gène là, dans le cou, un peu vague, comme si l'air passait pas bien.

    Un coup de fil au médecin traitant s'impose, là, parce que madame E, on nous avait dit que ses antécédents étaient simplissimes : pontages aux pattes, HTA en mono-traitement, Alzheimer débutant, point.

    Le bon docteur traitant me confirme qu'elle a l'oxygène depuis l'AVC. Mais pourquoi ?
    AVC cérébelleux, me dit-il. Elle a eu des troubles respiratoires à l'hôpital et on n'a jamais pu la sevrer depuis. (Je précise que le mec était à son cabinet avec le dossier sous les yeux, pas en visite à Saint-Pétaouchnok-du-Kamchatka.)
    Mais il sait pourquoi elle est oxygéno-dépendante ?
    Ho non.
    Elle a déjà vu un pneumo ?
    Ho non.
    Un cardio ?
    Ho non.
    Il lui a fait une RP récemment ? J'ai un truc sur le hile droit sur la mienne, je sais pas trop qu'en faire.
    Ho non.
    Elle a eu des EFR ?
    Ho non. 
    ...
    Mais il peut me faxer les comptes-rendus de l'hospitalisation de l'AVC.
    Merci. Au revoir.

    Comme diraient certains, mes conditions d'élevage ont pris le dessus. Credo de certains de mes Chefs-Chéris, chirurgiens et pragmatiques :
    1. Si tu sais pas pourquoi ton patient est comme ça, il faut que tu l'apprennes.
    2. Si après avoir longtemps cherché tu sais toujours pas et que ça t'inquiète parce que ça fait pas médical, tu lui fends la caisse et tu sauras.
    Pragmatisme chefchérien et élevage catégorie « pouffe de CHU » bien en main, j'attends le fax avant d'aller courir demander un avis à qui de droit.

    Le fax arrive.

    Cher confrère, je suis le neurologue de PériphLand, madame E a bien séjourné chez nous il y a trois ans pour un AVC cérébelleux, ischémique et qui a bien récupéré sans séquelles. Elle avait 80 ans à l'époque. Trois ans plus tard, vous allez frémir en lisant tout ça. En effet, quand elle est arrivée chez nous, elle n'avait pas d'antécédents en dehors de ses pontages et de son HTA, mais on a changé tout ça. D'abord on lui a fait un bilan d'AVC, et ensuite on a découvert des choses. D'abord, elle avait une AC/FA non connue. Ensuite, c'est vrai qu'elle avait un gros cœur à la radio, tellement que le cardiologue a dit qu'elle avait la cardiopathie rythmique. Et c'est vrai qu'elle a désaturé chez nous, m'enfin elle était pas démente à l'époque et elle dit que ça fait trois mois qu'elle est dyspnéique et que ses doigts deviennaient bleus. A la RP, il y a le même truc que tu as vu toi sur le hile, donc c'est rassurant c'est pas un cancer, nous on pense que c'est les branches de son artère pulmonaire. Alors le cardiologue a fait une écho, et il a trouvé une hypertension artérielle pulmonaire sévère avec une PAPS à 85 mmHg. Du coup on l'a mise sous AVK, on l'a fait pisser un peu et passée deux semaines après aux pneumologues pour qu'ils s'occupent de ça.
    Bisous,
    Le neuro

    Bien, maintenant je comprends pourquoi elle est bleue. La suite, la suite !

    Cher confrère, je suis le pneumologue de PériphLand, madame E a bien séjourné chez nous il y a trois ans dans les suites de son AVC cérébelleux sans séquelles. Elle est dyspnéique, mais c'est pas pneumologique. Un mec ni cardiologue, ni neurologue, ni pneumologue, mais neurochir alors qu'il n'y a pas de neurochir à PériphLand, c'est donc un interne d'astreinte du CHU à qui on a téléphoné, j'espère en omettant la moitié du dossier sinon je me fais du souci ou alors c'est le téléphoneur qui n'a rien capté, a dit que les AVK étaient contre-indiqués à vie chez elle, rapport au risque de conversion hémorragique de son AVC, donc qu'il fallait se borner à des HBPM en sous-cutané à vie si on voulait vraiment la décoaguler avec son arythmie et son HTAP. Alors, comme ça nous aurait paru con de l'envoyer chez les cardiologues pour essayer de s'occuper de l'HTAP, savoir pourquoi elle l'a et la soigner un peu, on l'a fait sortir à sa maison avec des HBPM qui n'ont jamais été renouvellées, et surtout on l'a pas traitée, parce que 85 de pression systolique dans une artère pulmonaire, ça nous a pas affolé.
    Bisous,
    Le pneumo 

    Et donc, trois ans plus tard, malgré toute la bonne volonté de son entourage médical, madame E est toujours vivante.
    Et maintenant on sait pourquoi elle est bleue.

    ...

    Réflexe médullaire : décrocher le téléphone et appeler l'interne de cardio de garde au CHU.
    Ha oui, qu'elle me dit.
    Ha oui, que je lui dis.
    Faudrait peut-être qu'on la voit à la consultation d'HTAP, ta dame, qu'elle me dit.
    Ça me paraît pas con, ça, je lui dis. Tu veux que je lui fasse faire une écho ? Parce que si elle l'a au CHU j'aurai jamais les résultats et j'hésite à parier sur la PAPS, je pourrais gagner des pots de Nutella. 
    Nan, du tout, fais-toi plaisir.

    Consultation cardio à PériphLand : PAPS à 90 mmHg, indication d'anticoagulation curative reposée, puis un peu de diurétiques, des anti-agrégants, des digitaliques et 2-3 adaptations du traitement antihypertenseur. Et là, pas de chance : radio de contrôle de sa fracture non déplacée du col du fémur, et fracture devenue (bien) déplacée.

    Ben on fait quoi ?
    Ben on l'endort et on l'opère. 

    Et le canard, en l'espèce madame E, est toujours vivant.


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  • J'ai fauté. Au bloc, ce qui est pire.

    C'était une prothèse intermédiaire de hanche ; je tenais le pied sous mon aisselle, articulation luxée, pendant que Chef-Chéri tanquait la prothèse dans la diaphyse.

    Le pied a glissé, j'ai voulu le repositionner.

    Avec le genou raide d'arthrose, ça a fait ressort, et le patient m'a filé un gros coup de savate en plein dans la face. Et d'une ça m'a sonnée, et de deux c'était sur le masque pas stérile.

    Bonjour la faute d'asepsie !


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  • — Merde ! ai-je lâché dans le bloc.
    Dépitée, j'ai regardé avec désespoir, pendant une seconde, du gros sang noir jaillir de l'endroit où j'essayais de disséquer l'artère médiastinale droite (ici, figure 3, la pute avait trois branches, dont une bien postérieure et bien dans les ganglions). Puis le réflexe médullaire inculqué à tout interne de chirurgie : quand ça saigne et que tu sais pas, tu mets ton doigt dessus d'abord et tu réfléchis après.

    Trop tard : Chef-Chéri avait déjà attrapé une De Bakey et saisi en bloc deux des trois branches de la médiastinale. Le flux s'est ralenti. On n'a pas perdu plus de 100 cc : une plaie minime, assez terminale. Pour une vraie plaie proximale, la rumeur veut qu'on ne s'en sorte pas à moins de 600 cc de pertes. Dans le meilleur des cas.

    — Ah, Stockholm, m'a dit Chef-Chéri, la pince sur l'artère. Et maintenant, tu fais quoi ?
    J'ai regardé sans conviction le dissecteur que j'avais à la main. J'ai essayé de passer en bloc sous les deux artères tenues en pince, avec pour seul résultat d'agrandir un peu le trou.
    — Et ben maintenant, tu te démerdes, m'a dit Chef-Chéri, l'œil pétillant et goguenard du chef capable de te tirer de là, mais qui ne veut juste pas. Sauf qu'en tenant le trou fermé dans sa pince, il sauve un peu la malade.

    La branche la plus crâniale était déjà mise en attente sur une ligature. Crânement, le dissecteur à la main, j'ai essayé de passer sous les trois à la fois, genre j'ai vu faire ça des dizaines de fois, tout ça pour cogner sur les ganglions du pédicule et me faire renvoyer dans mon coin comme la bleue que je suis par des conneries d'adénopathies sûrement envahies, les putes, que d'ailleurs ça a fini sur une belle résection-anastomose bronchique à cause de ces pouffiasses d'adénopathies qu'envahissaient la paroi bronchique.. Alors j'ai essayé de passer les ciseaux de Dubost. Et j'ai raté. Pour la première fois, j'ai senti de grosses gouttes de sueur perler au-dessus de mes sourcils. J'ai essayé de disséquer les adénopathies, tout ça pour les faire saigner sans les décoller de l'aisselle artérielle, comme dit  un autre Chef-Chéri.

    Puis je me suis sentie con, et j'ai regardé cette putain d'artère comme une poule qui a trouvé un couteau. Alors Chef-Chéri, en pensée, a fait craquer ses phalanges comme un gros dur de la mafia calabraise et a dit :
    — On va prendre une TA 30 chargeur vasculaire. Dissecteur, le gros. Ligature.
    Il a écarté les gangliasses à la pince et passé le dissecteur sous les artères genre c'est tout mignon tout dégagé, et c'est passé, bien sûr, ça a raclé un peu, c'est tout. Il a passé la pince automatique là-dessous, sans lac ni rien, trop fort Chef-Chéri, et il m'a fait agrafer, parce que pas rancunier. Puis ligature sur le côté de la pièce, et après couper aux ciseaux le long des agrafes.
    — Ça va un peu saigner, m'a-t-il prévenu, c'est rien, c'est le retour.
    J'ai pensé je sais, j'ai déjà vu. Mais l'entendre redire m'a rassurée : le Chef-Chéri qui murmurait à l'oreille des internes. 

    Puis, après, l'anesthésiste s'est moquée et on a déconné un peu. Sous les gants, j'avais les mains trempées. 
    — Champagne, ai-je dit. Ma première plaie d'artère pulmonaire.
    Chef-Chéri a rit doucement.
    — Tu as eu de la chance ; c'était une plaie assez distale et assez petite. Sur un gros tronc, ça saigne considérablement, et tu peux tuer le malade. C'est vrai, tu sais.
    — ^^"
    — Mais tu sais, a-t-il ajouté, et c'est tout le point de ce billet, dans ce type de chirurgie, il y a deux étapes dans l'apprentissage. La première étape, c'est de faire des trous dans l'artère pulmonaire et d'apprendre à les réparer. La deuxième étape, c'est d'éviter de faire des trous dans l'artère pulmonaire. 

    Et c'est là que j'ai décidé que Chef-Chéri était la réincarnation de Clint Eastwood. Le monde se divise en deux catégories : ceux qui font des trous dans l'artère pulmonaire et ceux qui les évitent. Lui, il les évite.


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