• Chirurgie & Cie

  • "Bonjour, on ne se connaît pas encore... Qu'est-ce qui vous amène ?"

    "Est-ce que vous avez déjà eu des soucis de santé ? Des opérations ?"

    "Vous prenez des médicaments, tous les jours ?"

    "On l'a découvert comment, le nodule au poumon ?"

    Mes consultations sont très stéréotypées. J'utilise sans cesse les mêmes phrases, le même script. D'une part, cela me permet de ne rien oublier. Lorsque j'ai commencé à consulter seule, "pour de vrai", des patients au début de leur parcours, je partais dans tous les sens. Au final je posais toutes les questions, et je les examinais, mais dans le désordre, de manière assez brouillonne. Et, surtout, cette standardisation me permet de caler un rythme à la consultation. 

    C'est facile, je trouve, de se laisser emporter par les patients et leur anxiété. Certains veulent savoir, là, tout de suite, qu'est-ce qu'ils ont, est-ce qu'il faut opérer. Je comprends l'importance de ces questions, mais parfois il faut se bagarrer pour leur faire comprendre que je ne suis pas magicienne, et que j'ai besoin de beaucoup d'éléments pour arriver à une conclusion potable.

    "Est-ce que vous pouvez vous mettre torse nu pour que je vous examine, s'il vous plaît ?" - "Mais docteur, qu'est-ce que j'ai ? Pourquoi vous ne voulez pas me dire ce que j'ai ?"

    C'est surtout le cas des patients pour qui on n'a pas encore d'histologie, de vrai diagnostic, sûr et certain. Parfois, je recadre un peu sèchement.

    "Madame, je ne peux pas vous le dire parce que je ne le sais pas encore, et je ne pose pas de diagnostic sur un scanner seul, alors permettez que je prenne le temps de vous écouter et de vous ausculter !" - "Mais alors à quoi ça sert tous les scanners que j'ai passé ?"

    Au final, la plupart des patients se calent sur mon rythme. Je prends le temps, grâce au luxe de plages de consultation de 45 minutes. Le temps de réfléchir, de regarder, d'expliquer aussi, le pourquoi des examens, l'incertitude, le cas le plus défavorable. Et aussi le déroulement pratique de l'intervention, ses suites, ses risques. Ma spécialité a la particularité que, souvent, c'est l'analyse extemporanée qui conditionne le geste opératoire, et qui fait passer de "on enlève un petit bout de poumon et vous sortez à J2" à "bon, alors c'est une grosse opération tout de même."

    "Si c'est pas du cancer, on arrête l'opération, il n'y a besoin de rien de plus. Si c'est un cancer, par contre, il faut faire la lobectomie, enlever la moitié du poumon."

    Certains patients ont du mal à suivre le rythme. Certains viennent à la chirurgie à reculons, et ça se voit. Ils ne veulent pas se faire opérer, ils traînent, alors ils s'éparpillent entre les questions, râlent. Souvent, leurs examens sont un peu anciens : ils n'ont pas pris rendez-vous tout de suite, et on peut voir des nodules et des masses vues pour la première fois sur la radio trois mois auparavant, avec un patient qui exige d'attendre encore six semaines avant le traitement. Ils ne voient pas la nécessité d'opérer, et d'opérer vite : ils disent s'en ficher si c'est un cancer, et on voit parfois que dans leur tête les cancers du poumon sont un arrêt de mort, alors à quoi bon ? Le risque que ça grossisse, que des métastases apparaissent ? Ils s'en fichent, et ils ne me croient pas quand je leur dit le taux de guérison vraie après chirurgie pour les petites tumeurs comme ils ont. Et puis ils ne se sentent pas malades, hein, alors pourquoi s'exciter si tout va bien ?
    Ma mère fut une de ces patientes, et c'est sans doute pour ça que j'ai du mal avec ces patients. Si je n'avais pas pris moi-même ses rendez-vous, auprès des copains, qui l'ont prise vite, très vite... Je serai toujours reconnaissante au radiologue qui l'a rajoutée le lendemain de mon appel en larmes, et qui lui a fait l'échographie, puis le scanner corps entier, dans l'après-midi, a appelé lui-même les spécialistes d'organe pour une première annonce, et programmé l'IRM pour la semaine suivante. De même envers la gynécologue, qui l'a programmée vite, très vite, pour la biopsie, puis la chirurgie - trois semaines après l'échographie, elle était opérée. Si je n'avais pas pris les rendez-vous, poussé pour qu'elle se rende aux examens et aux consultations, elle aurait attendu "le printemps", disait-elle, "y'a rien qui presse..."
    Bref, je suis peut-être inutilement cassante avec ces patients, et je veux qu'ils voient en face le risque de maladie grave, et la meilleure chance qu'ils ont s'ils ont opérés tôt. Mais parfois ils ne le voient pas, et il faut se résigner à programmer une date opératoire dans deux mois (et refaire tout le bilan d'extension avant la chirurgie pour s'assurer de l'absence de progression), parce qu'il vaut mieux une chirurgie plus tard que pas de chirurgie du tout, tant que ça reste localisé.

    D'autres, au contraire, veulent aller trop vite, trop droit au but. Ce n'est pas normal de boucler une consultation de première fois en vingt minutes, alors quand ça m'arrive je force à ralentir le rythme, reparler des modalités de l'intervention, et puis des risques. La grande majorité des chirurgies se passe bien, avec des suites simples, mais je ne veux pas de surprise, j'explique et réexplique les complications les plus fréquentes, et les difficultés prévisibles. Je préfère que les patients aient une bonne surprise en sortant à J3 ou J4, plutôt qu'une mauvaise à garder le drain dix jours et râler en se demandant ce qui est arrivé. Un collègue plus âgé, et que j'estime beaucoup, trouve que j'insiste trop sur les complications, et je pense que c'est une question générationnelle, les opinions sur la question, dans le service, étant divisées en deux groupes, avec un cut off à environ 50 ans. Ou alors, avec l'expérience, on en parle moins. Je ne sais pas.

    "Si tout se passe bien, vous rentrerez chez vous le lendemain du retrait du drain."

    Parfois j'ai encore du mal à finir la consultation, à signifier que c'est bon, là, il faut y aller, monsieur. Avez-vous encore des questions ? Des points à éclaircir ? Certains ne saisissent pas le message sous-entendu et restent encore un peu sur la chaise, le regard dans le vague, à repasser dans leur tête le trop plein d'informations qu'ils viennent de recevoir, à essayer de faire le tri, d'assimiler. D'autres - mais très peu - sont pressés de partir, à bientôt docteur, et ce n'est que dans la porte que je peux placer qu'ils recevront les convocations, pour l'anesthésiste, pour l'heure à laquelle venir la veille, et tenez, n'oubliez pas le courrier pour le cardiologue ! La plupart trient rapidement les courriers, les ordonnances, que je leur ai remises : lettre au cardiologue traitant, Doppler des TSA en ville, parfois lettre à un ORL, aussi. L'été, ça va plus vite, mais l'hiver, il faut se rhabiller, remettre toutes ses couches protectrices, et passer de la discussion technique à la causette sur le temps et la neige, pour occuper l'espace et ne pas laisser de silence et repenser à la maladie soupçonnée.

    Puis c'est l'ultime poignée de mains, et lorsque je dis "à bientôt", certains le reçoivent brutalement, comme l'entrée dans la réalité de la maladie. Mais je préfère ne pas avoir à leur dire "au revoir, et bon courage pour la suite", comme cela m'arrive pour ceux adressés par erreur et qui ont, au TEP, de multiples images de métastases. Pour eux, pas de chirurgie curative, malheureusement.

    Ensuite je referme la porte et je souffle. Souvent, je remplis des demandes d'examens radiologiques, je gribouille sur mon brouillon, et toujours, je finis avec le dictaphone :

    "Compte-rendu de consultation pour monsieur Dupont-Durand. Motif de consultation : nodule lobaire supérieur droit sans histologie. Antécédents..."


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  • Passer à côté d'un diagnostic grave : ma hantise. Trois fois depuis que je suis interne je me suis dit oh merde. Les deux mots qui te plongent dans un bain glacé. Oh merde, je suis passée à côté. Je l'ai tué. J'aurais pu le tuer. Oh. merde. Merde. Merde. Merde. Le cerveau qui s'arrête, et les deux petits mots qui tournent dans le vide pendant que le monde avance.

    La première fois, j'étais jeune interne. Madame AVK (oui, ça part mal), 84 ans, à J15 postopératoire. On attend la convalescence. Le relai AVK est en train de se finir. La voisine de chambre de madame AVK est madame DiarrhéeAiguë. Elle n'a pas été hospitalisée en chirurgie pour ça, mais son fils lui a mené sa petite-fille en pleine gastro, et ça n'a pas raté : madame DiarrhéeAiguë a déclenché sa propre gastro le lendemain, par le haut et par le bas. Le service, un peu vieillot, est plein à ras la gueule et on ne peut pas faire de changement de chambre pour la passer en chambre seule. Tant pis, tout le monde s'inondera de Stérilium.
    Il est 23h, en fin de semaine d'astreinte. Je viens de rentrer chez moi et de me mettre au lit, puis le téléphone sonne. L'infirmière de nuit, qui m'informe que madame AVK a 9 de systolique alors que d'habitude elle est hypertendue. Et qu'elle a un peu la nausée aussi, qu'elle se sent pas bien. Elle n'est pas tachycarde.
    En temps normal, je serais montée à l'hôpital l'examiner. Mais je suis fatiguée, j'en ai marre, et il y a la dame à côté avec sa gastro. Je décide de manière unilatérale que madame AVK a la gastro.
    Une heure après, l'infirmière (qui n'était pas née de la dernière pluie) me rappelle. Il faut que tu viennes la voir, dit-elle, et son ton de voix est pressant.
    Je monte. Et, en rentrant dans la chambre, oh merde. J'ai vu madame AVK, blanche comme ses draps, et j'ai cru qu'elle était morte.
    Madame AVK était en choc hémorragique (une artériole avait saigné dans son thorax opéré), à cause d'un INR à 9, à cause d'un relai AVK mal prescrit et mal surveillé par moi-même. Et elle n'était pas tachycarde parce qu'elle était sous bêta-bloquants. L'histoire a fini au bloc dans la nuit et par ensuite huit jours de réa. Heureusement, elle est rentrée chez elle.

    La deuxième fois, j'étais plus vieille, donc j'avais moins d'excuses. Monsieur AAA avait été opéré d'un anévrisme de l'aorte abdominale : un petit tube en Dacron remplaçait son aorte hypertrophiée qui menaçait de péter à chaque instant. Il y avait eu une réimplantation des artères digestives (là aussi, vous me voyez venir ?).
    Réanimation postop standard, retour dans le service, va mieux, détresse respiratoire, retour en réa. Répétez le cycle trois fois avant d'arriver à un mois, un mois et demi postop, où, le soir, monsieur AAA refait une détresse respiratoire bien cognée pour laquelle il retourne en réa. Je ne comprends pas d'où vient la détresse : l'auscultation est normale, un angioscanner a éliminé une embolie pulmonaire... Et puis je me dis (j'avais pas tout à fait tort) que ça devait venir du ventre, rapport qu'il avait la chiasse depuis plus de trois semaines. A chaque fois qu'on lui redonnait à manger, il avait la diarrhée derrière. Du coup on le mettait à jeûn. Du coup plus de diarrhée. Remange. Rediarrhée. Vous les voyez, mes gros sabots ?
    Une quinzaine de coprocultures avec recherche de clostridium étaient revenues négatives, en réa comme dans le service. Ça devait être fonctionnel.
    Donc il retourne en réa, les réas l'intubent dans la journée. Je fais ma vie d'astreinte.
    Il est cinq heures du matin quand le téléphone sonne. Le réanimateur :
    — Vous avez éliminé une ischémie mésentérique ? Non parce que là il est en train de mourir, ton malade.
    Oh merde.
    Ma chambre est noire, mais je vois les pièces du puzzle se mettre en place. Je vois les feuilles jaunes de bactério, de toutes les copros négatives. Je vois la claudication digestive. Je vois la détresse respiratoire liée à l'état digestif. Si j'avais fait une gazo au lieu de sauter directement au scanner, est-ce que ça m'aurait mis la puce à l'oreille ? A moi où à quelqu'un d'autre ? Je vois toutes les fois où quelqu'un aurait pu faire le diagnostic et où personne ne l'a fait.
    Il est mort au petit matin. La seule chose qui me console un peu est que deux services entiers, de chirurgie et de réanimation, sont passés à côté. Son certificat de décès ne devait pas être encore signé que son chirurgien référent a décroché son téléphone pour m'incendier avant que j'arrive à l'hôpital. J'avais envie de lui dire de fermer sa trappe, qu'il avait plus d'expérience que moi, qu'il était de la spécialité et pas moi, qu'il aurait pu s'en douter, mais j'ai rien dit. Moi aussi, j'aurais pu m'en douter.

    La troisième fois était il n'y a pas si longtemps. Je suis officiellement vieille interne, j'aurais dû avoir le temps d'apprendre la médecine. Madame Médiastin a eu une médiastinoscopie pour une tumeur pulmonaire ; les biopsies endobronchiques sont revenues négatives, mais c'est une tumeur distale, et elle a le médiastin bourré d'adénopathies. Donc on va aller chercher des biopsies pour avoir un diagnostic histologique. 
    Elle aurait dû sortir le mardi, lendemain de l'intervention. Mais elle était fatiguée, elle habitait loin et seule, et j'avais des lits... Mercredi, elle était fatiguée. Alors que la veille je n'avais que son témoignage, là, je le voyais moi-même. Bon ben vous restez, hein. Jeudi, elle était vraiment fatiguée. Mais elle voulait rentrer, parce que sa petite fille de onze ans était seule à la maison. Dans ma tête, je commençais à préparer ses papiers de sortie, et je la maudissais d'avoir laissé sa gosse toute seule à la maison pendant quatre jours. Le senior l'a regardée. Il m'a regardée. Il a dit "elle était comme ça, hier ?" J'ai dit "ben, un peu moins fatiguée, mais oui, elle était couchée pareil en chien de fusil, dos à la fenêtre, pas bien orientée, du mal à se lever avec des troubles de l'équilibre et, oh merde, oui bien sûr je lui demande tout de suite un scanner cérébral."
    Elle avait des métastases partout dans le cerveau et commençait à engager. On a commencé le cocktail antiépileptiques/corticoïdes et elle a été transférée dans l'après-midi dans un service adapté. Je l'aurais renvoyée chez elle. Où il n'y avait d'ailleurs personne, son ex-conjoint ayant la garde complète de leur fille, comme il me l'a appris au téléphone.

     

    Malheureusement, ce ne sera pas la dernière fois de ma carrière où je me dirai oh merde devant un.e patient.e. Les prochaines fois, il n'y aura peut-être pas de senior derrière pour rattraper, non pas mon mauvais diagnostic, mais mon absence de diagnostic. Il y aura fatalement un jour où je me dirai oh merde, et où je serai seule face au patient et sa famille. J'espère juste que ce ne sera pas pendant une intervention.
    Ces trois épisodes m'ont rendue paranoïaque des bêta-bloquants et des relais AVK, des ischémies mésentériques et des métastases cérébrales. Dans un contexte similaire, j'espère ne plus être faussement rassurée par mon absence cruelle de conclusion diagnostique. J'espère, sans être sûre.
    La médecine est à la base de la chirurgie. Mon chef de service dit à qui veut l'entendre qu'un mauvais clinicien ne peut pas être un bon chirurgien, même si je le soupçonne des fois de dire ça pour faire râler les orthopédistes. J'ai la chance d'être interne dans un service où tous les opérateurs sont sensibles à la clinique, ainsi qu'à l'aspect médical du postopératoire, parce qu'il n'y a pas que les drains thoraciques dans la vie. Mais j'ai des lacunes, comme beaucoup de monde. Peut-être aurais-je dû faire un semestre hors filière dans un service de médecine, même si ça m'aurait bien fait râler. Après tout, je râle bien que les internes de médecine devraient faire un semestre de chirurgie pour apprendre la vie. Ou faire six mois en réa médicale. Même si je ne capte rien aux antibiotiques et à la néphrologie.
    Heureusement, je ne suis pas généraliste : je n'éprouverai jamais la hantise quotidienne de faire la part du grave/pas grave au milieu de consultations autant variées.

    Tout ce que j'espère, c'est que la prochaine fois où je me dirai oh merde, j'apprendrai à ne plus faire la même erreur.


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  • Parce que oui, j'écris un billet de Noël fin janvier si j'ai envie.

    En dehors de cette année, j'étais de garde ou d'astreinte pour tous les Noël de mon internat (donc 4). Et, une année, j'étais d'astreinte de chirurgie digestive.

    Qui dit Noël dit festivités malgré les gardes, ce qui explique comment je me suis trouvée en jolie robe, bijoux et talons hauts au milieu des Urgences ce fameux 25 décembre à 11h du matin, après la visite, et prête à aller déjeuner chez mes parents.

    On m'avait appelée pour une « suspicion » d'abcès de la marge anale (vous sentez venir le coup).

    Le doute était au diagnostic ce que les glaciers sont au Sahara. Monsieur A (comme abcès) était mal allongé sur une seule fesse, l'autre ayant triplé de volume. Homme propre sur lui d'une quarantaine d'années, il me raconta, suant et soufflant de douleur, que, depuis huit jours exactement, il avait pour ainsi dire très mal au cul. Dès le deuxième jour du début des symptômes, il était allé voir son médecin traitant, qui avait posé le diagnostic et, devant le caractère non collecté de la chose, l'avait mis sous antibiotiques pour 7 jours. Avec consigne de reconsulter si pas d'amélioration. Monsieur A avait donc attendu consciencieusement la fin des antibiotiques avant de reconsulter. 

    — Vous avez dû passer un mauvais réveillon, lui dis-je en considérant pensivement sa fesse.
    — Oh oui. Mais je ne voulais pas gâcher la fête, répondit-il en serrant les dents.

    La situation était claire : il fallait inciser le merdier et nettoyer les flots de cadavres de macrophages qui infligeaient autant de souffrances à ce pauvre homme.
    Sauf que j'avais pas envie de crader mes jolis habits.

    Je suis sortie du box et, avisant l'urgentiste — un pote de promo, en plus — je lui demandais si ça ne le dérangeait pas d'inciser ledit abcès. Parce que lui était en tenue bleue, et que tout le monde peut inciser un abcès de la taille d'un ballon de rugby. C'était quasiment prédécoupé, avec l'endroit le plus fragile bien blanc et bien tendu.

    Avec la gentillesse sadique que les urgentistes ont souvent pour les internes de chirurgie, mon pote (qui avait toujours été, je me le rappelais maintenant, aussi aimable qu'un chacal qui se serait roulé dans le bourbier qui sert de toilettes aux dromadaires) refusa. Et son sourire cynique me confirmait 1. sa nature canine et 2. sa profonde envie de me voir nager dans le pus jusqu'aux coudes dans mes vêtements de fêtes.

    — Tu fais chier, lui dis-je avec la profonde élégance qui me caractérise.
    — Je sais, répondit-il avec un grand sourire. Fallait pas te mettre sur ton 31 avant de venir.
    — T'es vraiment rien qu'un chacal qui se serait roulé dans le bourbier qui sert de toilettes aux dromadaires.
    — Je sais, reconnut-il, désarmant de sincérité perverse.

    Bon. Quand faut y aller, faut y aller.

    J'ai quitté ma jolie veste, mon collier et mon bracelet, que j'ai posé sur une chaise des Urgences, protégés par une malédiction très personnelle. J'ai mis deux paires de surchaussures. J'ai enfilé une blouse de soins en intissé, puis la casaque stérile et les gants. Tartiné le fessier ardent de monsieur A de bétadine, posé un champ, et demandé à l'externe de mettre un drap par terre sous le brancard. Oui, de mon côté. Tu sauras bientôt pourquoi. Tu peux tenir l'autre fesse un peu soulevée, s'il te plaît ?

    Pas de locale, devant tant d'inflammation c'est inutile. Monsieur A n'a pas senti mon coup de bistouri ; par contre, l'externe a senti l'odeur, et ce grand gaillard a eu un haut-le-cœur. Vu sa tête, il est d'ailleurs possible qu'il ait retenu son vomi dans la bouche. Des flots de puant pus crémeux jaillissaient, chassant mon parfum préféré d'Estée Lauder à grands coups de lattes. Pendant que l'externe menaçait de tourner de l'œil (mais tenant toujours la fesse saine de manière à dégager la malade, dans une grande ténacité professionnelle), monsieur A poussa un grand soupir de soulagement. Je glissai ensuite mon index dans l'abcès pour effondrer les cloisons — cela ne lui arrachera pas un frémissement.

    — C'est l'abcès qui coule ? demanda-t-il. Vous avez déjà ouvert ?

    Preuve par neuf que, dans ces cas-là, l'anesthésie locale est inutile (et en plus ça fait un mal de chien de piquer dans du tissu inflammatoire, particulièrement autour du trou du cul).

    L'externe se réveilla pour remplir ma seringue de sérum physiologique et d'eau oxygénée. Le résultat ressembla à une soirée mousse au camping municipal de Palavas-les-Flots. C'était charmant. Et il y en avait partout.

    Pour finir, je méchai l'abcès et retirai le champ. Le haricot posé sous la fesse était plein de pus. Le brancard aussi. La moitié inférieure de monsieur A aussi. Le sol aussi.

    L'externe était en tenue bleue. Je ramassai le gros des saletés et, en digne esclavagiste, lui demandai de finir de nettoyer monsieur A et de lui trouver un slip en résille avec beaucoup de tampons américains.

    Après les explications d'usage quant aux soins locaux et à la nécessité de consulter un.e chirurgien.ne digestive pour le suivi et le traitement d'une probable fistule, je finis de me défroquer et quittai le box, après un bon lavage des mains.

    Mon forban de pote de promo avait disparu (bien lui en avait pris). Un mot dans le dossier, deux ordonnances, un arrêt de travail, et une demi-bouteille de Stérilium plus tard, j'étais dehors. L'odeur fétide commençait à vicier l'air confiné des Urgences : il était temps de partir.

    Un pas dehors, une bonne inspiration d'air frais. Et plisser le nez.
    Un autre pas. Non, toujours pareil.
    Encore un pas. Les effluves douceâtres et collantes du pus me suivaient.

    Ma voiture sentait le pus.
    La maison de mes parents sentait le pus.
    La crème au café de la bûche sentait le pus.
    Le monde entier sentait le pus.

    En protestation, le chat pissa à côté de sa litière. Il y eu une poussée de violence policière à Notre-Dame-des-Landes. La Bourse de Paris s'effondra. Le réchauffement climatique s'aggrava. Et mon bon parfum préféré des jours de fêtes est désormais associé de manière indéfectible, pour mon connard de cerveau, à la fragrance invasive du pus des abcès du cul.


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  • C'est l'heure de ma contre-visite. Aujourd'hui, les patients sont bavards — pas moins de vingt minutes par chambre. Du coup, il est pas loin de dix-neuf heures lorsque je pousse la porte de la chambre de madame D, qui se révèlera la plus bavarde de toutes.

    Madame D, elle est chez nous depuis hier soir pour une ponction sous scanner. Qui s'est bien passée et, normalement, elle sort demain matin après la dernière radio de contrôle. Mais j'ai fais ses prescriptions d'entrée, et son traitement m'a interpellée : 160 milligrammes de Skénan matin et soir. Genre j'ai fait gloups, relu deux fois, et retourné l'ordonnance pour vérifier ce que le pharmacien avait délivré. C'était bien ça.

    Comme de juste, c'est toujours dans ces cas-là que le dossier est vide, en dehors d'une vague mention de douleurs chroniques.

    Madame D est assise dans son lit, et son mari est assis dans le fauteuil roulant de madame. Cent soixante ans à tous les deux, et deux opposés. Madame est fluette, toute pâle, de jolies boucles argentées, et s'exprime avec délicatesse. Monsieur est massif, sanguin, a la voix forte et la poignée de main destructrice.

    Ils ont beaucoup de questions. J'essaye d'y répondre, et demande pourquoi autant de morphiniques ? Et l'écluse s'ouvre... Je m'assieds sur le lit.

    Spondylarthropathie, scoliose, suivie au centre anti-douleur pour tout ça. Puis, l'année dernière, endocardite. Spondylodiscite, anévrysme mycotique de l'aorte thoracique, arthrite septique de l'épaule, des abcès partout. Séjour en réanimation, et j'en passe. Traitement morphinique majoré à cette époque : "il n'y a que ça qui me soulage !" Elle me décrit ses douleurs : mal au dos, mal à l'épaule, mal ici, mal là, mal partout, partout... Là, tout de suite, elle a mal, très mal. Et me dit, avec de grands yeux innocents et un calme olympien, qu'elle se tord de douleur alors qu'elle me parle.

    Poker face. Les douleurs chroniques sont un problème difficile.

    Est-ce qu'elle est retournée au centre anti-douleur, depuis les évènements de l'année dernière ? Non. Et elle n'a pas envie de les revoir.
    Et son médecin traitant ? Elle lui en parle, de ces douleurs ?
    Oh oui. Mais il est comme vous, docteur, c'est un jeune, il doit pas savoir grande chose !
    En mon for intérieur, je plains un instant le médecin traitant et me lance dans un éloge de l'apprentissage moderne de la gestion des douleurs chroniques par les internes de médecine générale. Grand dithyrambe. C'est parce qu'il est jeune tout frais sorti de la fac qu'il saura mieux vous soigner !

    Mais madame D est fuyante. Elle se plaint d'avoir trop de cachets — avec raison, elle a au total une dizaine de comprimés et gélules diverses à gober avant le repas. Et du coup ensuite elle a pas faim. Je demande si le médecin traitant, cet ange de lumière scientifique, a essayé de changer les gélules de morphine pour des patchs ?
    Ha oui, il a essayé. Mais, me dit-elle avec ses grands yeux de patiente qui essaye de me faire avaler un anaconda, c'était terrible ! Les douleurs ! Et en plus le patch se décollait ! Et du coup, elle était obligée de prendre ce qu'il lui restait de gélules en plus du patch ! Et c'était à peine suffisant, comme si le patch empêchait les gélules de marcher !

    J'avale doucement ma salive. Au sujet du trop de gélules, on peut peut-être diminuer le Ginkor Fort, ou le veinotonique ? Vous en avez parlé à votre docteur ?

    Alors qu'elle parle se dessine en creux le portrait de son médecin traitant. Un jeune, motivé, qui a repris un cabinet de petite ville un peu chic. Et qui a ainsi hérité de madame D et ses plaintes. Qui a essayé de faire de la toilette d'ordonnance sans la braquer tout à fait, et a échoué. Quand il a essayé de lui arrêter le veinotonique inutile, elle l'a remplacé par des gélules de phytothérapie et de Jouvence de l'Abbé Souris. Et a tanné son cardiologue pour qu'il lui refasse une ordonnance. Qui a essayé de gérer tant bien que mal ses douleurs chroniques. De ce qu'elle me dit, les tentatives de rotation des morphiniques ont été faites dans les règles de l'art — pour la mauvaise juge que je suis. Tentatives qui se sont toutes soldées par des échecs aussi rapides que cuisants. Qui a essayé de la référer à un psychiatre addictologue, dont elle a claqué la porte du cabinet (au figuré, je suppose, à cause du fauteuil roulant). Je pleure des larmes de sang, tout en admirant la persévérance de son généraliste.

    En parlant, elle s'anime et, peu à peu, se fait jour une vérité. Cette gentille petite vieille dame... elle l'aime, son Skénan 160 mg LP fois deux par jour. Même s'il y a sûrement des douleurs chroniques, et une dépendance chimique, elle aime dire qu'elle a besoin de deux fois cent-soixante milligrammes tous les jours. Sa manière à elle de s'approprier ses antécédents et son handicap ? Après tout, elle a failli mourir de cette endocardite. Et le Skénan, ma foi, c'est comme une preuve qu'elle a été très malade. Et le dosage si important, elle en est fière : elle est une « grande malade, un cas grave », me dit-elle.

    Je me sors peu à peu de ce Vietnam de conversation et m'exfiltre de la chambre. Une infirmière m'attrape au vol : est-ce qu'elle peut donner cinq milligrammes d'ActiSkénan à monsieur Opéré ? Tu me le prescriras ?

    Oui, cinq milligrammes. Pas de souci.


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