• Cent soixante

    C'est l'heure de ma contre-visite. Aujourd'hui, les patients sont bavards — pas moins de vingt minutes par chambre. Du coup, il est pas loin de dix-neuf heures lorsque je pousse la porte de la chambre de madame D, qui se révèlera la plus bavarde de toutes.

    Madame D, elle est chez nous depuis hier soir pour une ponction sous scanner. Qui s'est bien passée et, normalement, elle sort demain matin après la dernière radio de contrôle. Mais j'ai fais ses prescriptions d'entrée, et son traitement m'a interpellée : 160 milligrammes de Skénan matin et soir. Genre j'ai fait gloups, relu deux fois, et retourné l'ordonnance pour vérifier ce que le pharmacien avait délivré. C'était bien ça.

    Comme de juste, c'est toujours dans ces cas-là que le dossier est vide, en dehors d'une vague mention de douleurs chroniques.

    Madame D est assise dans son lit, et son mari est assis dans le fauteuil roulant de madame. Cent soixante ans à tous les deux, et deux opposés. Madame est fluette, toute pâle, de jolies boucles argentées, et s'exprime avec délicatesse. Monsieur est massif, sanguin, a la voix forte et la poignée de main destructrice.

    Ils ont beaucoup de questions. J'essaye d'y répondre, et demande pourquoi autant de morphiniques ? Et l'écluse s'ouvre... Je m'assieds sur le lit.

    Spondylarthropathie, scoliose, suivie au centre anti-douleur pour tout ça. Puis, l'année dernière, endocardite. Spondylodiscite, anévrysme mycotique de l'aorte thoracique, arthrite septique de l'épaule, des abcès partout. Séjour en réanimation, et j'en passe. Traitement morphinique majoré à cette époque : "il n'y a que ça qui me soulage !" Elle me décrit ses douleurs : mal au dos, mal à l'épaule, mal ici, mal là, mal partout, partout... Là, tout de suite, elle a mal, très mal. Et me dit, avec de grands yeux innocents et un calme olympien, qu'elle se tord de douleur alors qu'elle me parle.

    Poker face. Les douleurs chroniques sont un problème difficile.

    Est-ce qu'elle est retournée au centre anti-douleur, depuis les évènements de l'année dernière ? Non. Et elle n'a pas envie de les revoir.
    Et son médecin traitant ? Elle lui en parle, de ces douleurs ?
    Oh oui. Mais il est comme vous, docteur, c'est un jeune, il doit pas savoir grande chose !
    En mon for intérieur, je plains un instant le médecin traitant et me lance dans un éloge de l'apprentissage moderne de la gestion des douleurs chroniques par les internes de médecine générale. Grand dithyrambe. C'est parce qu'il est jeune tout frais sorti de la fac qu'il saura mieux vous soigner !

    Mais madame D est fuyante. Elle se plaint d'avoir trop de cachets — avec raison, elle a au total une dizaine de comprimés et gélules diverses à gober avant le repas. Et du coup ensuite elle a pas faim. Je demande si le médecin traitant, cet ange de lumière scientifique, a essayé de changer les gélules de morphine pour des patchs ?
    Ha oui, il a essayé. Mais, me dit-elle avec ses grands yeux de patiente qui essaye de me faire avaler un anaconda, c'était terrible ! Les douleurs ! Et en plus le patch se décollait ! Et du coup, elle était obligée de prendre ce qu'il lui restait de gélules en plus du patch ! Et c'était à peine suffisant, comme si le patch empêchait les gélules de marcher !

    J'avale doucement ma salive. Au sujet du trop de gélules, on peut peut-être diminuer le Ginkor Fort, ou le veinotonique ? Vous en avez parlé à votre docteur ?

    Alors qu'elle parle se dessine en creux le portrait de son médecin traitant. Un jeune, motivé, qui a repris un cabinet de petite ville un peu chic. Et qui a ainsi hérité de madame D et ses plaintes. Qui a essayé de faire de la toilette d'ordonnance sans la braquer tout à fait, et a échoué. Quand il a essayé de lui arrêter le veinotonique inutile, elle l'a remplacé par des gélules de phytothérapie et de Jouvence de l'Abbé Souris. Et a tanné son cardiologue pour qu'il lui refasse une ordonnance. Qui a essayé de gérer tant bien que mal ses douleurs chroniques. De ce qu'elle me dit, les tentatives de rotation des morphiniques ont été faites dans les règles de l'art — pour la mauvaise juge que je suis. Tentatives qui se sont toutes soldées par des échecs aussi rapides que cuisants. Qui a essayé de la référer à un psychiatre addictologue, dont elle a claqué la porte du cabinet (au figuré, je suppose, à cause du fauteuil roulant). Je pleure des larmes de sang, tout en admirant la persévérance de son généraliste.

    En parlant, elle s'anime et, peu à peu, se fait jour une vérité. Cette gentille petite vieille dame... elle l'aime, son Skénan 160 mg LP fois deux par jour. Même s'il y a sûrement des douleurs chroniques, et une dépendance chimique, elle aime dire qu'elle a besoin de deux fois cent-soixante milligrammes tous les jours. Sa manière à elle de s'approprier ses antécédents et son handicap ? Après tout, elle a failli mourir de cette endocardite. Et le Skénan, ma foi, c'est comme une preuve qu'elle a été très malade. Et le dosage si important, elle en est fière : elle est une « grande malade, un cas grave », me dit-elle.

    Je me sors peu à peu de ce Vietnam de conversation et m'exfiltre de la chambre. Une infirmière m'attrape au vol : est-ce qu'elle peut donner cinq milligrammes d'ActiSkénan à monsieur Opéré ? Tu me le prescriras ?

    Oui, cinq milligrammes. Pas de souci.


  • Commentaires

    1
    Lulle
    Lundi 18 Novembre 2013 à 08:14

    Allez, je pose une question un peu trollesque: c'est vraiment si grave que ça qu'une femme de 80 ans soit accro à la morphine...?

    2
    Lundi 18 Novembre 2013 à 08:15
    Docteursachs

    La toilette de l'ordonnance du patient qui vient de passer 20 ans avec un confrère, c'est un examen de passage extrêmement périlleux. Même si ça démange grave, il faut parfois du temps pour comprendre comment on en est arrivé là, ne pas tomber dans le facile "n'importe quoi, l'autre, je sais ce qui est bon pour vous", et négocier petit à petit.

    Merci pour cette histoire démonstrative et la façon dont tu a su la gérer.

    3
    Lundi 18 Novembre 2013 à 11:29
    nfkb

    Hello

    Le domaine de la douleur chronique est hyper difficile.

    J'ai essayé d'y plonger mon nez tout bouffi de mes connaissances en anesthésiologie. Franchement je m'y casse les dents.

    Métier très difficile. Beaucoup de respect

    4
    Lundi 18 Novembre 2013 à 21:06

    @ Lulle : j'aurais tendance à dire que non.

    @ Docteursachs : bin j'ai pas fait grand chose, en dehors d'avoir la réponse à la question que je me posais.

    @ nfkb : votre rôle est plus dans la prévention lors du geste opératoire, non ?

    5
    Mardi 19 Novembre 2013 à 02:49

    @Lulle et Stockholm: moi aussi je vais troller ;) posons la question dans un autre sens: n'est-il pas un peu médicalement problématique d'être accro à un médicament sur ordonnance? Quelque soit l'âge et la molécule?

    Bon, en vrai je rejoins nfkb, même si je suis loin d'avoir son expérience: en matière de douleur chronique il n'y a pas de réponse, je crois. De plus avec l'hyperesthésie et l'abaissement du seuil de tolérance à la douleur des opiacés au long cours, même dans le cadre d'une douleur chronique, ça arrange pas le schmilblick. Comme disait nfkb, donc, "très difficile et beaucoup de respect".

    J'ai pas oublié que tu m'as demandé le truc du congrès d'addicto sur le sujet!!

    6
    Mardi 19 Novembre 2013 à 06:34
    nfkb

    @stockholm : oui bien sûr mais 

    1) chez nous on est très impliqué dans le post-op

    2) en matière de douleurs chroniques il y a des pistes pour utiliser des thérapeutiques utilisées en anesthésie à d'autres posologies, dans ce cas là il est plus naturel pour un anesthésiste de se pencher sur ces techniques qu'un médecin généraliste en cabinet par exemple ne serait-ce que pour les moyens de surveillances requis (injections en HDJ, ambu, ce genre de choses)

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