• Cachez ce sein...

    Vendredi 16 janvier 2009

    Un grand couturier chilien déclenche un scandale en habillant ses modèles à la ressemblance de la Vierge Marie - art, buzz et religion ne font pas toujours bon ménage.

    Source : r
    euters.com Ricardo Oyarzun modelCliquer sur les images pour les agrandir.

    Évidemment, ça faisait un bon moment qu'on n'avait pas vu de représentations de la Vierge aussi bien dotées en courbes féminines. Il s'agit de l'oeuvre de Ricardo Oyarzun (ici, <son site internet>, attention, ça pique les yeux et les oreilles, et ne regardez pas trop les robes, il y en a des biens moches), un designer chilien élaborant des vêtements depuis 1994. Son domaine de prédilection est la réalisation de costumes de scène ; ses créations ont ainsi habillé nombre de personnages, tant au théâtre qu'à la télévision.

    Le crime d'Oyarzun, ce créateur original et contemporain ? Aux yeux de l'Église Catholique et de ceux de ses fidèles à l'esprit étroit, il est irréparable. Ricardo Oyarzun a costumé ses modèles en tirant son inspiration des représentations hispaniques traditionnelles de la Vierge Marie - le décolleté en plus. Un groupe conservateur a d'ailleurs tenté d'empêcher le défilé - et la Conférence Épiscopale du Chili a déploré dans un communiqué "ces actes qui cherchent à ternir les manifestations d'amour sincère envers la Vierge Marie, et finissent par frapper la dignité des femmes en les présentant comme un objet de consommation."
    La dignité de la femme ? Fichtre, Oyarzun est véritablement un criminel ! Gageons que des modèles présentés plus déshabillés, mais sans la connotation religieuse, n'auraient pas entraîné une telle indignation de la part du haut clergé chilien.

    Mais attendez, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

    La Vierge à l'Enfant entourée d'anges - Jean FouquetFrance, milieu du XVe siècle.
    Agnès Sorel est la Dame de Beauté du roi Charles VII. Jean Fouquet, peintre de grand talent, réalise un dyptique. La première moitié représente Étienne Chevalier, le commanditaire, priant avec saint Étienne, son patron. La seconde est une Vierge à l'Enfant - peinte sous les traits de la belle Agnès, le sein nu. 
    Agnès Sorel est la première maîtresse royale de l'histoire de France et le sait. Elle insuffle à la cour guindée de nouvelles règles d'élégance - larges décolletés, vastes traînes, fourrures, joyaux sans prix (le premier diamant taillé de l'Histoire orna son écrin). Amie et cliente de Jacques Coeur, l'habile marchant, elle fut aussi une intrigante de premier plan.
    Et une Vierge au sein très impudique.
    A l'époque, dans cette fin de Moyen Âge où la Renaissance avait de la peine à balbutier (Colomb découvrirait l'Amérique seulement cinquante années plus tard), représenter la Vierge Marie, sainte parmi les saintes, le sein nu, et qui plus est sous les traits de la favorite adultérine du roi, constituait un bon scandale. Et aussi un jalon dans l'histoire de la peinture (mais ça, à la rigueur...).

    Les costumes d'Oyarzun, comme jadis le sein d'Agnès Sorel, ont pour motif la liberté artistique. Cette raison devrait être suffisante pour expliquer ces créations aux yeux de tous.
    Il n'est pas dit qu'on se souvienne des costumes d'Oyarzun dans quatre ou cinq siècles. Mais, dans un Chili catholique et traditionaliste, profondément conservateur, les seins entr'aperçus de modèles dont les costumes sont inspirés de celui traditionnellement alloué à la Vierge sont une petite révolution. Est-ce la peine de menacer le créateur et d'étaler des excréments sur sa porte ? Ces réactions sont affligeantes. Je trouve moins choquant pour l'oeil de regarder les belles créations d'Oyarzun que les déguisements mal foutus de certains autres créateurs.

    Dans la préface du Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde disait à propos des livres :
    "There is no such thing as a moral or an immoral book. Books are well written, or badly written. That is all." (Il n'existe pas de telle chose qu'un livre moral ou immoral. Les livres sont bien écrits, ou mal écrits. C'est tout.
    L'esthétisme avant tout. C'est une notion qui a du mal à faire son chemin dans les esprits. Il est regrettable que, en 2009, un créateur soit jugé d'abord par le sujet qu'il aborde plutôt que par la manière dont il le fait. Si une réalisation, quelle qu'elle soit, est belle, plaît à l'oeil, à l'oreille ou à l'esprit, alors elle mérite d'être estimée. Si c'est moche, on oublie.

    Et on ne va pas pinailler sur des demi-seins mal couverts, alors que ça fait cinq siècles que celui de la Dame de Beauté affiche sa ronde beauté aux yeux de tous. 

    Ci-dessous, quelques-unes des robes incriminées (pas trop mal, mais un peu chargé et bien sûr importable, comme la plupart des créations de ce type). 


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