• Boubou

    Boubou l'IBODE (surnom fictif) est chiante quand elle instrumente, parce qu'elle est trop compétente.

    Déjà, si t'es l'interne, t'as pas le droit de toucher à sa table, ni à la table-pont, ni à rien, en fait. T'as pas le droit d'attraper une pince, ni même d'en reposer une. Il faut les balancer sur le champ, ce qui encourage les pires instincts des Chefs-Chéris lanceurs d'instruments. Par contre, tu as le droit de ne pas te tromper de poubelle pour balancer la compresse.

    Ensuite, Boubou range tout ce qui traîne. Quelque part c'est cohérent avec l'idée que seule l'instrumentiste a le droit de s'occuper des pinces. Mais du coup, avec Boubou, ça vire à l'obsession. Le bistrouri électrique est posé négligemment sur le champ ? Allez, hop, au fond de la poche, le fil rangé en une petite pelote qui sera ultra chiante à démêler quand, dix secondes plus tard, tu voudras faire feu avec. L'aspi traîne comme une vieille chaussette ? Zou, on démonte la canule et on range les deux séparément dans l'autre poche, prêt à déclencher des torrents d'impatience dans la bouche de Chef-Chéri quand il faudra aspirer. 

    Puis surtout, Boubou, elle te pique tes pinces. Tu as beau te laisser ta Rezzano et ta DeBakey dans la poche de ton côté, elle se penche, les attrape, range la DeBakey dans la poche du côté de Chef-Chéri (qui est aussi le sien). Puis pour faire bonne mesure elle chope la Rezzano et la planque au fond de la poche de Chef-Chéri, comme ça quand tu tendras la main pour attraper la pince que tu viens de poser, tu attrapes le tuyau de l'aspi à la place, tu te demandes ce qui se passe, et Chef-Chéri râle parce que tu n'exposes pas assez vite.

    Tu as beau demander à Boubou de toujours te laisser tes deux pinces, elle n'en fait qu'à sa tête. Elle instrumente depuis vingt-cinq ans, tu ne vas pas lui en conter. Parce que Boubou, c'est comme si elle pensait que tu es trop dangereuse pour qu'on te laisse des instruments à portée de main.

    Seule solution pour garder des pinces dispos : les poser à main droite sur la tablette à la tête. C'est pas pratique, mais au moins, c'est trop loin pour que Boubou puisse les attraper.

    Puis Boubou, elle te laisse jamais prendre le feu. Elle l'attrape, se penche et fait feu sur Chef-Chéri, en flanquant son avant-bras, son coude, son bras et son épaule entre Chef-Chéri et toi. Du coup tu ne vois plus le champ, tu es content. Et quand Chef-Chéri suggère (parce qu'on n'ordonne pas à Boubou) qu'elle te laisse le feu, elle te laisse le prendre la fois suivante, mais celle d'après, t'inquiète pas, elle se jette dessus avant toi et c'est comme si Chef-Chéri avait soufflé dans un piano. C'est qu'on ne lui en raconte pas, à Boubou. Depuis le temps qu'elle instrumente.

    Alors une bonne instrumentiste, elle ne te donne pas l'instrument que tu demandes, mais celui dont tu as besoin. C'est-à-dire que si, par un malencontreux lapsus, tu demandes la Rezzano au lieu des Metzenbaum, elle te donne les ciseaux et pas la disséquer. Ça, Boubou, elle fait. Elle fait même tellement que, si tu lui demandes une Lillicot alors que Boubou, elle, pense que la DeBakey ou l'aspiration te servira davantage, elle te filera toute sa table avant de te donner la putain de Lillicot, que tu auras demandé trois fois. Elle ne veut jamais te donner d'autres ciseaux que les Metzenbaum pour couper les fils, même quand c'est du bon tressé 3/0 qui nique la lame. Si tu veux des Mayo, il faut les demander quatre fois.

    Parce qu'en plus, Boubou, elle est un peu sourde, d'une surdité sélective qui l'empêche de t'entendre toi, pauvre greluche d'interne. Quand Chef-Chéri demande un truc, elle essaye de se transformer en Lucky Luke de l'instrumentation, mais quand toi tu as besoin de quelque chose (au hasard, les pinces qu'elle t'a piqué pour la dix-huitième fois), bizarrement, elle ne t'entend pas. Alors tu te penches et tu te contorsionne pour attraper ce dont tu as besoin sur sa table-pont, et elle te dit froidement que tu n'as pas à toucher sa table, mais que tu peux lui demander les instruments.

    Et alors quand Chef-Chéri est gaucher, Boubou monte toutes les aiguilles en revers, pour qu'il les ait en coup droit main gauche. Même pour les fils de fixation des drains, que Chef-Chéri n'y touche pas et te laisse faire, dans sa grande mansuétude. Même pour les fils à peau une fois que Chef-Chéri a quitté le bloc. Pire, même quand Chef-Chéri demande précisément « un fil de stay pour Stockholm. » 

    De toutes façons, Boubou, quelque part, elle ne t'aime pas, et elle n'aime pas non plus quand Chef-Chéri te laisse la main (si peu que cela soit). Tu sens qu'elle est inquiète. Quand elle te voit une scie oscillante à la main, elle se recule, et tu vois que même sous le masque elle plisse le nez. Puis Boubou, elle sait faire les surjets, alors Chef-Chéri la laisse fermer avec toi. Et Boubou, elle fait des surjets super solides, bien serrés pour que ça fasse bien des faux plis tout du long de sa moitié du bas qu'elle recoud. Elle regarde avec mépris tes surjets qui ne boudinent pas. Et le jour où le faux pli sera de trop et que ça fera bâiller les berges, et où tu mettras un point simple pour faire étanchéité, elle va râler comme un putois.

    La preuve aussi que Boubou ne t'aime pas, c'est qu'elle ne te donne jamais tes gants. Elle n'en a jamais sur sa table. Alors tu te dégantes et tu attends que la circulante te porte une paire de 6. Pendant ce temps, Boubou, qui a quinze paires d'avance pour Chef-Chéri, lui enfile ses gants, une main après l'autre, tranquille. Et toi tu te débats avec tes mains moites qui font faire des faux plis aux gants.

    D'ailleurs, quand Boubou est circulante, elle manque rarement de te rappeler que tu ne dois pas inciser sans Chef-Chéri. Même si, connaissant les habitudes du service, tu préfèrerais te flanquer la main sous un couteau de cuisine plutôt que d'inciser alors que Chef-Chéri est encore en civil dans son bureau.

    Boubou, elle est bien gentille, mais certains jours, elle est fatigante.


  • Commentaires

    1
    Un ancien
    Samedi 2 Avril 2011 à 17:39
    Ah! Un grand classique. Comportement vécu depuis la chirurgie Neanderthalienne et un juste un peu encouragé par nos ainés : le jeune cheptel potentiellement turbulent est bien surveillé ! Un jour de mes jeunes années à l'hopital, une Boubou tout ce qu'il y a de classique, visuellement et comprtementalement, prend pour une raison inconnue une décharge de def interne dans une autre salle...et vient dans ma salle ensuite après avoir passé un ECG on ne sait jamais. J'ai eu une réflexion inconsidérée et maladroite, mais venue du fond de l'estomac, en demandant si sur l'ECG ils avaient réussi à trouver un cœur (c'était une Boubou de grand standing, une vraie) Aie Aie... Après une série d'insultes bien senties, j'ai fait mes pontages sans instruments de micro-chir, ils étaient devenus subitement introuvables ou non stérilisés....
    Booubous ! je vous vous aime...20 ans après je m'en souviens encore.
    2
    Un ancien
    Samedi 2 Avril 2011 à 19:39
    P.S : le fait de laisser un des chirurgiens enfiler seuls ses gants sur ce type de chirurgie, surtout s'il a les mains humides, c'est un EPR... qui ravirait nos instances gouvernantes.
    3
    Lundi 4 Avril 2011 à 12:42

    Puis ce que j'adore chez Boubou, c'est cet air condescendant qu'elle prend quand, pleine d'empathie, elle te soutient ("oui, ça doit être dur, puis beaucoup de chirurgiens sont très "touche pas à ça petit c*n", mais tu vas voir, ici, c'est pas trop comme ça") avant de t'arracher des mains ton fil à peau parce que bon, faut pas déconner non plus, tu risquerais de choper une carotide en refermant la peau...

    Marrant, j'ai toujours entendu le terme "table de Mayo" (avec la "housse de Mayo" d'ailleurs, que Boubou te laisse pas enfiler non plus parce que bon, tu risquerais aussi de chopper une carotide en glissant).

     

    Pour te paraphraser, Boubou, elle est midlde gentille, et la plupart des jours, elle est carrément chiante.

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