• Bonne confraternité

    Les « rapports de bonne confraternité » sont — théoriquement — de rigueur au sein du corps médical. Pour les obsédés du fond (oui, je pense à vous), ça ne veut pas dire « coucher avec tout l'hôpital », bien que cela soit la traduction habituelle de l'expression dans les séries médicales de merde.

    Ça veut d'abord dire : être poli avec les gens avec qui on travaille. Qui sont accessoirement parmi les seuls à comprendre ce que veut dire « astreinte ou garde de merde », et oui, j'ai envie de mettre des guillemets partout aujourd'hui, c'est mon droit le plus absolu, « parce que je le vaux bien ».

    Cette politesse passe, inévitablement, par les courriers. Chaque médecin qui a un jour ou l'autre suivi le patient est en droit de recevoir un compte-rendu d'hospit. Dans les faits, on se limite en général au médecin traitant, pierre angulaire du système, et aux spécialistes « pertinents ». Du genre, ceux que l'hospitalisation regarde. Par exemple, il est inutile d'écrire au gynécologue-que-la-patiente-n'a-pas-vu-depuis-cinq-ans pour une thyroïdectomie. Alors que l'endocrino, lui, ça l'intéressera de savoir que madame Machin a récemment perdu sa thyroïde en glissant sur le sol mouillé du bloc.
    A ce sujet, je m'incline trois fois devant les secrétaires qui connaissent la liste d'amis Facebook de tous les médecins du service et sont capables de dire :
    - Le docteur Truc, vous lui dites « Cher ami » et « Gros bisouxxxxx », nan ?
    - Oui, bien sûr, pourquoi ?
    - Ben là vous l'appelez « Cher confrère », et vous lui envoyez vos respectueuses salutations, c'est pas habituel.
    - Han mais c'est normal, c'est Stockholm qui a fait le courrier, elle le sait pas, ça


    Il est en effet de bon ton d'adapter les formules d'appel et de politesse au degré d'intimité entretenu avec le correspondant. 'fin ça reste assez logique : je me vois mal écrire plus tard à mes coupaings et coupines de promo de manière formelle.
    La palme revenant — mais c'est peut-être une légende urbaine — au post-scriptum suivant :
    PS : Au fait, ça fait un bail que tu n'es pas venu manger à la maison. Il paraît que tu t'es acheté un iguane, petit canaillou ?
    Respect. Dans un courrier qui va rester dans le dossier du patient jusqu'à trente ans après sa mort, je dis qu'il faut oser.

    Les courriers obligatoires comptent le courrier de sortie et, bien sûr, le compte-rendu opératoire. Mais il ne faut pas oublier le courrier d'accompagnement des demandes d'examens complémentaires invasifs.
    Pour prendre un exemple simple, dans mon hôpital, on ne fait pas les écho-endoscopies des voies biliaires. Les patients doivent se rendre au CHU ou dans un autre périph pas trop loin pour ça. Des demandes en bonne et dûe forme sont faxées, mais le courrier, c'est comme le truc qui rend meilleur le cassoulet William Saurin.
    Si l'examen n'est pas réalisé pour une raison X ou Y, il est aussi de bon ton que le médecin du service destinataire gribouille un mot au dos d'une enveloppe. Histoire qu'on puisse expliquer à la famille semi-hystérique du patient pourquoi non, il n'a pas eu son examen, lorsqu'il est trop tard pour rappeler dans le service de là-bas où tout le monde s'est barré à 17 heures. Ça fait plus classe, quoi.

    Les rapports de bonne confraternité, c'est aussi se déplacer quand on a quelque chose d'inhabituel à demander, au lieu de téléphoner.

    Un jour, je vous ferai un billet pour expliquer pourquoi les médecins sont des loups solitaires bien obligés de vivre en meute, et partant difficiles à fréquenter pour les outsiders, mais là je disgresse et c'est mal.

    Ces rapports de bonne confraternité contribuent à la réputation d'un médecin et d'un service, tout autant que la qualité de la prise en charge des patients. Dans son ineffable livre Docteur, puis-je vous voir avant six mois ?, Nicole de Buron suppute qu'une heure et vingt coups de téléphone suffisent à un médecin pour pourrir la réputation d'un confrère.
    La vérité est bien plus insidieuse. Personne ne décroche son téléphone pour faire le tour de son carnet d'adresse, ni n'envoie de SMS en masse du genre « Untel pue des pieds ». La réputation se fait, pour bonne part, autour des tasses de café ou des assiettes. Mettez deux médecins inconnus ensemble et ils parleront de patients comme des pies borgnes. Prenez deux médecins inconnus, mais qui ont des connaissances communes, et ils parleront de la prise en charge des patients qu'ils ont adressés. Ou de la santé de leurs enfants, aussi. C'est autant du ragot que de l'information.

    Mais la bonne confraternité, c'est aussi — surtout — se serrer les coudes en cas de pépins. Attention, je ne parle pas du Grand Complot Mondial Judéo-Maçonnique Qui Fait Des Expériences Médicales Sur Les Patients — comme une patiente schizophrène me l'a récemment soutenu, soit-disant que le Doliprane devait lui faire rapetisser les os pour la faire passer dans les égouts. Je parle de la tragique, de la terrible, erreur médicale statistique, celle que tout le monde a commis, commet ou commettra un jour. De l'aléa thérapeutique, imprévisible et aléatoire, contre lequel les meilleures pratiques ne peuvent rien. De la merde, quoi.
    Quand une merde arrive, celui à qui c'est arrivé doit être soutenu par ses confrères. Au-delà des fêtes de l'internat et des astreintes, c'est à ça que ça sert, les confrères. La responsabilité que nous encourrons chaque jour est énorme, mais nous ne la ressentons véritablement que le jour où, suite à une erreur ou un hasard, un patient meurt, ou a de graves séquelles, à cause de nous. La iatrogénie, ça n'est pas qu'une définition, c'est avant tout un sentiment de culpabilité dévorant. Les confrères doivent être là quand ça arrive. Comme l'actualité récente l'a prouvé, de manière tragique, sans soutien fort, les conséquences peuvent être aussi mortelles pour le praticien que pour le patient. L'isolement n'est pas seulement inutile, mais terriblement néfaste.

    Parce qu'au bout du compte, dans confrère, il y a frère

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