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    Une heure du matin. La sonnerie du téléphone d'astreinte, dans le noir.

    - Oui, bonjour, c'est la régulation du SAMU de PériphLand. Ne quittez pas, je vous passe le médecin.

    Allumer. Chasser le chat qui croit que c'est le matin et l'heure du câlin.

    - Bonjour, Docteur Sam U. Vous êtes l'interne de garde de chirurgie thoracique ?
    - Oui.
    - Nous avons reçu un appel pour un patient de 50 ans ayant reçu un pic à glace dans le thorax. Il va être transféré au déchocage de la réanimation chirurgicale.

    Raccrocher, la tête dans le cul. L'adrénaline commence à circuler ; enfin, on a le temps : le patient est au bout du monde, quarante minutes d'hélicoptère pour y aller, et deux fois quarante pour venir chez nous.

    - Allô, ChefChéri ?

    Un quart d'heure plus tard, on se retrouve devant la porte de la réa. Malgré la fraîcheur relative, nous sommes tous les deux en tongs : si jamais il faut faire une thoracotomie à l'arrivée dans le box de déchocage, ça nous évitera de pourrir des pompes avec le sang. Parce que ce ChefChéri là, il les attire, les thoracotomies et clamshells en tous genre, et il a déjà jeté une paire de pompes et une chemise, irrécupérables. Comme il attire les plaies par arme blanche ou, dernière nouveauté, pic à glace.
    Bien sûr, le patient n'est pas arrivé. Mais dans des cas comme ça, mieux vaut être sur place. Mieux vaut que le chirurgien soit là trop tôt, que trop tard.
    Le réanimateur de garde est un copain. Tournée de café, échange de ragots, tous assis en tailleur devant la porte du déchoc. Et on réfléchit : point d'entrée dans l'aire précordiale, pas de point de sortie. Envisager tous les cas de figure : pic à glace dans le ventricule gauche, dans l'artère pulmonaire, à travers une coronaire, à travers le diaphragme, l'estomac, le foie... Tamponnade, hémothorax massif, on hésite à appeler d'emblée l'équipe de cardiaque. Le lino prématurément vieilli est dur et frais ; je suis appuyée sur le battant de la porte vitrée, des crampes dans les jambes. A un moment, comme ils traînent, on hésite à se relocaliser sur les chaises de la salle de repos. Mais en fait on est bien, assis par terre à attendre, dans les limbes d'une nuit interrompue, à discuter autour d'un café amer, parfois à rire doucement, et nos voix, dans la réanimation, semblent étouffées.

    Enfin, le portable d'astreinte sonne. Ils vont se poser. Et, peu après, nous entendons le brouhaha d'une équipe de SMUR en train d'arriver. Brancard qui grince, scope qui sonne, voix qui résonnent dans le couloir vide : ils sont là. La double porte s'ouvre, on se lève pour les accueillir, et pour voir le patient. Stable, il parle, plaisante. Ivre, il ignore le manche argenté, un peu rouillé, qui émerge de son thorax et bat en rythme avec son coeur.
    Auscultation : pas d'hémothorax. Echographie rapide par le réanimateur : pas de tamponnade. Ventre souple. On pousse au bloc.

    L'équipe d'anesthésie, ainsi que l'infirmière de bloc de nuit, se tenait prête. Réfléchir à la voie d'abord pendant le transfert ; il faut, dans des cas pareils, être maximaliste. Ce sera un décubitus dorsal, une sternotomie. Prêts à affronter la plaie cardiaque.

    Pendant qu'on l'installe, malgré ses protestations alcoolisées, l'histoire se répand. Ce serait une chute, il tenait le pic à glace, s'est blessé tout seul dans des escaliers insalubres... Tout le monde renifle de dédain pour cette hypothèse ; l'angle d'entrée ne convient à personne, et on fait dans le délit de sale gueule pour estimer que quelqu'un l'a poignardé. Stigmatisation des victimes ? Des tatouages de prison, des cheveux noués en queue de rat, on imagine hélas facilement un milieu défavorisé, des histoires pas claires. Nous protégeons la poignée du pic à glace d'un sac en plastique, puis d'un jersey stérile, pour garder les empreintes. Les autorités judiciaires, cependant, accepteront la version de l'accident.

    Anesthésie, intubation, installation, champage comprenant le thorax, l'abdomen et les scarpas. Maximaliste. On n'est pas venu pour jouer les petites natures.

    Il y a un dieu pour les ivrognes : le pic à glace a raclé le long du péricarde sans le pénétrer. Pas de plaie cardiaque. Le trajet traverse le diaphragme, et la pointe a fini sa course dans le lobe gauche du foie (un peu hypertrophique, certes). Une petite laparotomie, un mini-packing. Beaucoup, beaucoup de chance.

    On retire le pic à glace sous contrôle de la vue, avec précautions, et on le range dans un sachet plastique étiquetté au nom du patient. En sortie de bloc, le chef appelle le commissariat central - mais ce ne sont pas eux qui s'occuperont de l'affaire, et ils se mettent d'accord pour que la brigade ad hoc passe dans la journée récupérer la pièce à pas-conviction.

    Et puis l'on s'en va. Le jour pointe ; c'est le week-end, c'est calme. Trop tôt pour aller faire la visite, trop tard pour se recoucher. La tête dans du coton, nous irons nous chercher des viennoiseries dans une boulangerie proche, puis les manger sur la terrasse de l'internat, frissonnant du désir de sommeil et de l'aube froide.


  • Commentaires

    1
    doudou13314682
    Mercredi 18 Septembre 2013 à 09:24
    Une certaine idée du bonheur!
    2
    Medulla
    Vendredi 20 Septembre 2013 à 23:33

    ah la frustation , il est où le scenar à la Urgences ? 

     

    Remboursez !!! 

    ( enfin bon , tant mieux quand même pour notre ami qui aime bien les boissons apéritives ) 

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