• Ayez pitié

    Il y a des fois, dans les repas de famille, j'aimerais avoir choisi une autre voie que la médecine. Genre les Beaux-Arts ou le paysagisme. Ça éviterait des sujets de conversation pour le moins embarrassants.

    Parce que, dès que quelqu'un a table a eu des ennuis de santé dans les trente dernières années, ou dès que les dernières frasques de notre Roselyne B-N sont à l'affiche de la conversation, c'est l'avis de l'étudiant en médecine qu'on demande. A noter que mon cousin vétérinaire se plaint exactement de la même chose, mais que j'envie grandement sa possibilité de botter en touche en répondant : Ah, mais moi je soigne les animaux, la médecine humaine, j'y connais rien. Ceci dit, ça doit bien faire vingt ans qu'il a son diplôme de véto, et depuis vingt ans on lui demande toujours son avis, donc la parade n'est pas invincible.

    Afin de vous sensibiliser à la chose, vous mes lecteurs non-médecins, et pour tenter de faire rire les padawans comme les maîtres Jedi qui me lisent, voici le compte-rendu fidèle d'un repas de famille qui s'est tenu voici quelques mois.

    Personnages :
    Vieux cousin jovial (VCJ), voisin de table de Stockholm et seigneur des lieux
    Stockholm, DCEM4 (à l'époque)
    Divers membres de la famille étendue

    Décor :
    Une salle à manger dans un pavillon, à la campagne. Un chat dans une corbeille dehors, derrière la porte-fenêtre, au fond à droite. A l'opposé, porte menant vers la cuisine et les toilettes.

    Temps :
    Après l'apéritif, au moment du passage à table. La compagnie est joyeuse, en raison du plaisir de se retrouver, mais aussi du muscat, du Martini et du 51.

    VCJ : Stockholm va s'assoir à côté de moi, et sa maman en face de moi, que je profite un peu de leur compagnie, elles viennent de si loin.

    Stockholm s'installe, mal à l'aise et se doutant de ce qui va suivre, parce que c'est déjà arrivé. 

    VCJ, prenant la salade : Alors comme ça tu vas être interne ? A partir de quand ?

    S
    :  A partir de novembre. Oh, elle a l'air bonne, cette salade, c'est des gésiers ?

    Épouse du VCJ, de loin : Oui, ils viennent du marché !

    S
    : Super !

    VCJ
    : Ah, mais moi je connais bien les hôpitaux, j'y ai passé pas mal de temps ! Té, je vais te raconter quelque chose, que tu saches ce que ressentent les patients. Alors quand j'ai eu ces douleurs dans la poitrine en montant les escaliers, ils m'ont passé la coronographie...

    S
    : Ah ouais, carrément !

    VCJ
    : Eh oui ! Et ils ont découvert que j'avais trois artères coronaires, alors que les gens n'en ont que deux !

    S, qui entend l'histoire pour la quinzième fois depuis sa P1 et a la bouche pleine de salade de gésiers
    : Ahan ! Quand même !

    Autre cousine
    : Ah, mon Lévothyrox ! (Prend le médicament avant de reprendre) Dis-moi, Stockholm, tous les combien est-ce qu'il faut faire la TSH ?

    S
    : Euh... quand ton médecin traitant le demande ? Tu sais, j'en sais rien, je veux faire de la chir... 

    Époux de l'autre cousine
    : Ah, la salade de gésier, j'en ai mangé, pendant qu'elle était à l'hôpital et qu'on lui enlevait la thyroïde ! C'est compliqué, comme opération ?

    S
    : Euh... Je suis qu'en D4, hein... Mais enfin ça dépend des fois, si c'est un nodule, un goître, et pis de l'anatomie du patient...

    VCJ, qui ne va pas laisser la conversation échapper à son contrôle
    : Est-ce que tu fais des choses, de temps en temps ?

    S
    : Oui, je fais des sutures, pis aussi des plâtres...

    VCJ, catégorique
    : Est-ce que tu sais poser les sondes urinaires ?

    S, prise de court
    : Euh... J'en ai posé au bloc, enfin le patient dormait, pis j'ai fait que deux ou trois fois, mais je maîtrise le concept épistémologique de la pose de sonde urinaire.

    VCJ
    : Ah, parce que quand j'ai eu ces problèmes de hernie discale en 1992, j'ai été opéré à la clinique Biduletruc et après, je n'arrivais plus à uriner. J'avais envie, mais je ne pouvais pas.

    S, qui sent comment ça va tourner parce qu'elle se rappelle vaguement ce passage des annales familiales
    : Whoa, cousine, comme il sent bon ton magret !

    VCJ
    : Alors on m'a posé une sonde urinaire.

    S, paniquant
    : Cousin véto, tu peux me passer l'eau, s'il te plaît ? Quelqu'un a soif ?

    VCJ
    : Et après je m'autosondais. Je suis très fort pour me sonder. Je l'ai fait longtemps. Tu sais comment on fait ? 

    Les personnages restent figés ; la lumière décroît, sauf une douche au-dessus de Stockholm, qui se lève et hurle longuement :

    S : Je m'en fous de savoir comment tu faisais pour te sonder !!! On est à table, putain de bordel de putes à ressort !!! OK, je ne sais pas sonder les hommes, mais tu es mon putain de cousin et pas mon senior !!! Le jour où j'aurai envie d'apprendre à sonder, je demanderai à quelqu'un de m'expliquer, mais ce sera un senior ou un interne, et on sera tout sauf en train de manger du magret, merde !!! Ça fait trois heures que j'essaye de te faire comprendre poliment que j'en ai rien, mais absolument rien à fiche du récit par le menu de tes antécédents !!! A chaque fois, c'est pareil, tu te fous à côté de moi et tu me pourris le repas à me parler de tes putains d'angor, de prostatectomie, de cholestérol et de hernie discale opérée quand j'étais en CE1 !!!

    Stockholm se rassied ; la lumière redevient normale et l'animation du repas reprend son cours. Durant la tirade suivante, Stockholm va devenir de plus en plus rouge et se tasser sur sa chaise en regardant désespérément le magret en train de refroidir dans son assiette.

    VCJ, mimant au fur et à mesure : Alors c'est pas bien difficile, il faut d'abord décalotter et faire entrer la sonde euh... dans le trou. Alors il faut aller tout droit en tenant... euh... enfin tu vois, en tenant tout horizontal, mais bien horizontal, sans la lever. Puis à un moment on bloque sur un obstacle, et c'est la prostate, alors il faut, euh, tout passer vertical, tout droit, enfin comme ça tu vois. Après il faut la rabaisser comme au début, comme ça, et continuer de pousser jusqu'à ce qu'il y ait de l'urine qui sorte. Et il ne faut pas oublier de... euh, recalotter quand on a fini.

    RIDEAU



    Je jure que c'est vrai, et qu'il me l'a raconté comme ça, en mimant et tout. Je ne sais pas si je dois être reconnaissante qu'il n'ait pas osé prononcer les mots
     méat et pénis à table.

    Tout ça pour dire, ayez pitié de l'étudiant en médecine, de l'interne ou du médecin de votre famille, et ne vous mettez pas à raconter les détails de votre intimité à table. Par pitié.

    Et si l'appel à la pitié ne marche pas, dites-vous que Dieu tue un chaton à chaque fois que vous le faites. Et qu'en cas de récidive, Il va s'attaquer à vos neurones et vous donner le cancer. 

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