• Au bloc : l'arrivée

    C'est la suite logique de la semaine d'astreinte.

    La semaine de bloc comporte de nombreux avantages, le premier étant qu'elle se passe au bloc. Et que le bloc, c'est le Graal de tout apprenti découpeur.
    Pour des raisons de secret médical, ce sera, comme la semaine d'astreinte, un pot-pourri de plusieurs semaines. Parce que bon, voilà.

    Le second avantage de la semaine de bloc, c'est qu'on n'est pas d'astreinte, et donc qu'on dort la nuit. 

    Dans la majorité des services, les interventions les plus lourdes et les plus difficiles sont programmées en début de semaine, quand les gens sont encore frais. Et, souvent, le programme du vendredi est réduit à sa plus simple expression pour permettre de caser les rajouts. 

    Mais je disgresse.

    Nous sommes donc lundi matin ; il est un peu avant huit heures, et j'arrive au bloc.

    La première chose que j'ai fait en arrivant fut, bien entendu, de passer par le service immoler par le feu déposer le démon téléphone d'astreinte pour sa prochaine victime ma Co. L'esprit ainsi libéré, direction le bloc.
    Deuxième chose à faire : enfiler la tenue de combat.

    Pyjama vert (le vert est l'apanage du bloc central ; le bleu est réservé aux réas et aux autres blocs, genre l'ophtalmo), taille 1 en haut, taille 2 en bas (j'aime pas être serrée autour des cuisses, et la dernière fois où j'ai tenté de porter un bas taille 1, j'ai explosé la couture de l'entrejambe en m'agenouillant. D'accord, je pesais bien quatre kilos de plus, mais chat échaudé craint l'eau froide). C'est le privilège que nous avons, nous, les filles : les tenus unisexes étant taillées pour des hommes, elles sont toujours trop larges aux épaules et trop étroites aux hanches. 
    Ensuite, une charlotte pour retenir ma chevelure de déesse. Et, par-dessus, une cagoule mise à l'envers, façon fichu paysan, pour que le tout soit solide.
    Puis le masque.

    Et enfin les sabots.
    Je les ai achetés sur Internet avant ma prise de poste en novembre. Ils sont bleus-gris, et j'en suis fière. Mais ils me désespèrent, parce que, en fait, ils sont inconfortables : des picots sous le pied et pas de forme épousant la voûte plantaire, on peut rêver mieux. Sachant que mon fantasme absolu est le sabot avec une gélose à l'intérieur.
    Mais ils sont à moi. C'est ma propriété. Mon nom est écrit sur le talon, et que Dieu ait en garde l'âme de celui (ou plutôt celle, vu la taille) qui me les pique sans mon consentement. Mes sabots à moi que j'aime, même s'ils sont pas tops. Mes miens ! Na ! 

    Pendant ce temps, mon autre Co est arrivée. Une fois toutes les deux changées — elle porte la cagoule à l'endroit pour avoir chaud au cou, ce sont à ces détails qu'on reconnaît les gens dans les blocs) — arrive le moment crucial : qui va dans quelle salle aider pour quelle opération et avec quel senior ?
    Par chance, les divers Chefs-Chéris du service sont tous sympas, ouverts, et über-pédagogues. Et quelle intervention ? Là est la question.
    Quand chacune d'entre nous veut aller dans la même salle, pour cause de gros chantier trop cool, ça donne lieu à des discussions de chiffonnier tout en douceur et minauderies (on n'est pas des filles pour rien, nom de bleu !) :
    — Rho, tu étais d'astreinte, prends l'autre salle, elle finira plus tôt, tu est crevée, il faut te reposer...
    — Oui, mais tu sais, ça fait longtemps que j'ai pas posé de Port-a-Cath, et il y en a un après la lobectomie-de-la-méga-tumeur-qu'est-collée-sous-la-crosse-de-l'aorte-qu'il-va-falloir-faire-en-CEC-pis-avec-pariétectomie-après-et-lambeau-épiplooïque-sur-le-péricarde... 
    — Ah oui, mais bon, il y a quatre autres programmés cette semaine, regarde, demain on en fait deux... Pis lui je le connais, je l'avais vu en consult il y a trois mois, une fois, pour revoir la trachéo quinze jours après sa sortie... OK, la consult avait duré genre cinq minutes, mais ça crée des liens...
    — Ouais, mais regarde, à côté, il y a une petite opération de merde à laquelle tu n'as jamais assisté, ça te ferait une occasion...

    Alors gueulent les IBODEs :
    — LE PATIENT DORT EN SALLE DEUX, VOUS POUVEZ VENIR L'INSTALLER !

    Et, au final, le patient pèse deux cent treize kilos. Et comme c'est celle qui aide qui doit installer le patient, soudain, la concurrence se fait moins rude. 
    Dans les faits, quand ils sont vraiment très lourds, tout le monde aide à installer. Et en général ça se décide au dernier moment, genre une IBODE circulante qui demande :
    — Stockholm, tu prendras quoi comme gants ?

    La suite au prochain épisode ! 


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 17 Juin 2010 à 21:47
    J'attends la suite avec impatience, mais j'avoue que ça me démange de faire une version alternative : les pyjamas bleus et en papier, le vestiaire mixte commun avec les chefs... T'as pas tout dit, là !
    (nos journées sont un puits sans fond d'aventure et d'inspiration...) 
    2
    Jeudi 17 Juin 2010 à 22:25
    Attends, parce que les tenus vertes, il n'y en a que le lundi... Après, c'est de l'usage unique taille XXL...
    3
    Jeudi 17 Juin 2010 à 22:46
    Suivre vos aventures hospitalières, ça occupe sacrément ! Vivement la suite :)
    4
    *Mimi*
    Vendredi 18 Juin 2010 à 18:07
    Aaaaah ! Je me disais aussi... !
    5
    Dimanche 20 Juin 2010 à 19:54
    "C'est le privilège que nous avons, nous, les filles : les tenus unisexes étant taillées pour des hommes, elles sont toujours trop larges aux épaules et trop étroites aux hanches. "

    Ben oui mais bon, à la base, ces tenues sont faites pour les hommes, les vrais :D

    Ok, sur ce brin d'humour louuuurd, je sooooors !
    6
    Dimanche 20 Juin 2010 à 20:59
    Non mais c'est quoi ces padawans qui se moquent de leurs aînées ? :P

    Où va le monde, ma bonne dame, où va le monde ! 
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