• Apprentissage

    — Merde ! ai-je lâché dans le bloc.
    Dépitée, j'ai regardé avec désespoir, pendant une seconde, du gros sang noir jaillir de l'endroit où j'essayais de disséquer l'artère médiastinale droite (ici, figure 3, la pute avait trois branches, dont une bien postérieure et bien dans les ganglions). Puis le réflexe médullaire inculqué à tout interne de chirurgie : quand ça saigne et que tu sais pas, tu mets ton doigt dessus d'abord et tu réfléchis après.

    Trop tard : Chef-Chéri avait déjà attrapé une De Bakey et saisi en bloc deux des trois branches de la médiastinale. Le flux s'est ralenti. On n'a pas perdu plus de 100 cc : une plaie minime, assez terminale. Pour une vraie plaie proximale, la rumeur veut qu'on ne s'en sorte pas à moins de 600 cc de pertes. Dans le meilleur des cas.

    — Ah, Stockholm, m'a dit Chef-Chéri, la pince sur l'artère. Et maintenant, tu fais quoi ?
    J'ai regardé sans conviction le dissecteur que j'avais à la main. J'ai essayé de passer en bloc sous les deux artères tenues en pince, avec pour seul résultat d'agrandir un peu le trou.
    — Et ben maintenant, tu te démerdes, m'a dit Chef-Chéri, l'œil pétillant et goguenard du chef capable de te tirer de là, mais qui ne veut juste pas. Sauf qu'en tenant le trou fermé dans sa pince, il sauve un peu la malade.

    La branche la plus crâniale était déjà mise en attente sur une ligature. Crânement, le dissecteur à la main, j'ai essayé de passer sous les trois à la fois, genre j'ai vu faire ça des dizaines de fois, tout ça pour cogner sur les ganglions du pédicule et me faire renvoyer dans mon coin comme la bleue que je suis par des conneries d'adénopathies sûrement envahies, les putes, que d'ailleurs ça a fini sur une belle résection-anastomose bronchique à cause de ces pouffiasses d'adénopathies qu'envahissaient la paroi bronchique.. Alors j'ai essayé de passer les ciseaux de Dubost. Et j'ai raté. Pour la première fois, j'ai senti de grosses gouttes de sueur perler au-dessus de mes sourcils. J'ai essayé de disséquer les adénopathies, tout ça pour les faire saigner sans les décoller de l'aisselle artérielle, comme dit  un autre Chef-Chéri.

    Puis je me suis sentie con, et j'ai regardé cette putain d'artère comme une poule qui a trouvé un couteau. Alors Chef-Chéri, en pensée, a fait craquer ses phalanges comme un gros dur de la mafia calabraise et a dit :
    — On va prendre une TA 30 chargeur vasculaire. Dissecteur, le gros. Ligature.
    Il a écarté les gangliasses à la pince et passé le dissecteur sous les artères genre c'est tout mignon tout dégagé, et c'est passé, bien sûr, ça a raclé un peu, c'est tout. Il a passé la pince automatique là-dessous, sans lac ni rien, trop fort Chef-Chéri, et il m'a fait agrafer, parce que pas rancunier. Puis ligature sur le côté de la pièce, et après couper aux ciseaux le long des agrafes.
    — Ça va un peu saigner, m'a-t-il prévenu, c'est rien, c'est le retour.
    J'ai pensé je sais, j'ai déjà vu. Mais l'entendre redire m'a rassurée : le Chef-Chéri qui murmurait à l'oreille des internes. 

    Puis, après, l'anesthésiste s'est moquée et on a déconné un peu. Sous les gants, j'avais les mains trempées. 
    — Champagne, ai-je dit. Ma première plaie d'artère pulmonaire.
    Chef-Chéri a rit doucement.
    — Tu as eu de la chance ; c'était une plaie assez distale et assez petite. Sur un gros tronc, ça saigne considérablement, et tu peux tuer le malade. C'est vrai, tu sais.
    — ^^"
    — Mais tu sais, a-t-il ajouté, et c'est tout le point de ce billet, dans ce type de chirurgie, il y a deux étapes dans l'apprentissage. La première étape, c'est de faire des trous dans l'artère pulmonaire et d'apprendre à les réparer. La deuxième étape, c'est d'éviter de faire des trous dans l'artère pulmonaire. 

    Et c'est là que j'ai décidé que Chef-Chéri était la réincarnation de Clint Eastwood. Le monde se divise en deux catégories : ceux qui font des trous dans l'artère pulmonaire et ceux qui les évitent. Lui, il les évite.


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  • Commentaires

    1
    doudou13314682
    Jeudi 5 Avril 2012 à 22:40

     un chef chéri un jour:difficile de vous apprendre à traiter votre iatrogènie avant que vous l'ayez faite,je devrais pourtant...

    2
    Jeudi 5 Avril 2012 à 23:07
    thoracotomie

    Alors 1 déjà tu parles comme une charretière (j'ai pas dit jarretière je te rassure)

    2 j'ai rien compris mais bon du moment que ça s'est bien terminé votre appendicectomie c'est le principal

    3 je ne savais pas que @de_bakey était une fille qui avait eu à subir ... ("Chef-Chéri avait déjà attrapé une De Bakey")

    3
    Vendredi 6 Avril 2012 à 10:01

    Y'a aussi deux types de Chef-Chéri, quel que soit le domaine considéré : ceux qui te laissent faire tes conneries en étant présent pour que la "casse" conséquente ne le soit justement pas trop,  pour t'enseigner ensuite à les réparer puis à ne plus les commettre et ceux qui te lachent dans la nature et t'assassinent après quand tu as galéré comme pas possible et que tu as dû les appeller en renfort ou simplement quand tu leur as demandé comment tu aurais pu éviter toutes ces galères.

    J'aime bien le tien :-)

    En même temps, il a dû être à ta place, à un moment ou à un autre. Ce qui est sympa, c'est qu'il s'en souvienne suffisamment.

    4
    Vendredi 6 Avril 2012 à 10:46

    C'est un vrai compagnonage, une vraie transmission de savoir et de savoir-faire. Il ne t'a pas laissé tout seule pour après te passer un savon bétadiné...On apprends autant de ses erreurs que de ses succés. J'aurais aimé avoir un Kiné-Chéri comme cela pendant mes études, et j'espère qu'un jour mes étidiants pourront dire de moi "kiné-chéri".

    5
    Camilla&
    Vendredi 6 Avril 2012 à 11:42

    Ca, c'est de la vrai belle chir. Le genre où tu ressors du bloc en te disant, merde, qu'est-ce que j'aime ce boulot ! Ma conclusion est la même que Dragon d'eau : ton Chef-Chéri déchire  :-)

    Merci pour ce chouette billet ! (mis à part les délicates expressions "la pute avait trois branches", "des conneries d'adénopathies sûrement envahies, les putes" et  "ces pouffiasses d'adénopathies", qui, comment dire, manquent légèrement d'élégance...)

    (oui moi je dis "merde" mais dans les com' on a le droit ! :)

    6
    gaspy
    Vendredi 6 Avril 2012 à 14:03

    Moi j'aime bien quand tu parles comme une charretière Stockholm ^^ C'est ça qui est bon, tu nous vends du rêve ! (et puis tout au bloc est déjà aseptisé alors si, en plus, il faut décaper son langage...)


    Ne lâche rien !! (surtout pas les pinces)

    7
    John Snow Profil de John Snow
    Vendredi 6 Avril 2012 à 17:24

    Chef n'a jamais perdu de vue que tu jouais avec le bout de mou destiné au chat, ça aide à garder de l'assurance. Quand tu grefferas par contre, faudra éviter de gaspiller comme hier. Et ce jour là Chef la jouera moins cool, tu verras ;)

    Comme je boude et que je te cause plus, tu m'expliqueras le parallèle entre le flingue chargé et la grosse pince automatique qu'il ta laissé en mains au fond du trou, ça m'intéresse... :p

    8
    **Mimi** Profil de **Mimi**
    Vendredi 6 Avril 2012 à 22:06

    J'aime toujours autant ce que tu racontes.

    Sauf que je suis jalouse. En ce moment, mes chefs à moi ils sont dans la 2e catégorie de Dragon d'Eau. Allez, on se met en mode hérisson en boule, et vivement le 1er mai.

    Et bonne fin de semestre à toi :)

    9
    Samedi 7 Avril 2012 à 21:32

    @ Doudou : il a pas tort...

    @ Thoracotomie : tu veux que je me lave la bouche avec du savon ? Ou les doigts ? Et pauvre @de_bakey, victime de tous les chirurgiens du monde !

    @ Dragon d'eau : j'aime bien le mien aussi, merci :) Certains l'appelent le Maître Zen, et n'ont pas tort eux non plus.

    @ BicheMKDE et Camilla : Belle chirurgie, oui, d'autant plus que celle-ci a évolué en résection-anatomose. Vrai que le chef déchire !

    @ gaspy : je défendrai mon droit à parler comme une harengère, parce que ça calme.

    @ John Snow : gaspillage, gaspillage... Ne t'inquiète pas, je ne suis pas prêt de greffer, d'autant plus qu'on ne fait pas, dans ma ville. Mais si jamais ça m'arrive (interCHU !), promis, je ferai attention, et l'anesthésiste n'aura pas à se moquer. D'autant plus qu'il est probable que dans ce cas je tiendrai "juste" les pelles, comme on dit.

    @ Mimi : vient en interCHU à la maison, à l'occasion ! Mais plus que trois grosses semaines à tenir, les pires choses ont une fin.

    10
    Mardi 10 Avril 2012 à 16:39

    Quand je lis tes histoires de chir thoracique, je sais pourquoi parmi toute les chirurgies, c'est celle que je voulais faire, il y a bien longtemps. Ca me rappelle, que l'ancien chef de thoracique alors que je passais à la révision des effectifs me disait et pourquoi tu es allé faire de la néphro et tu n'es pas venu chez moi (j'étais passé comme externe chez lui). En te lisant je regrette cette ambiance de bloc.

    11
    medulla
    Mardi 10 Avril 2012 à 21:40

    Tu vois que tu ne fais pas que de la confiture d'airelles ...

    12
    Mercredi 11 Avril 2012 à 08:33

    Tu écris tellement bien qu'on s'y croirait. Et moi qui n'ai que des souvenirs pourris du bloc, ça me fait penser que peut-être je ne suis pas passée où il fallait.

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