• Les Urgences (again) (je ne sais pas comment je vais faire pour remplacer tous les billets qui se passent là-bas quand je n'y ferai plus de gardes). Trois heures du matin, la nuit du vendredi au samedi : toutes conditions réunies pour que le déluge de mecs bourrés à suturer puisse commencer.

    A trois heures environ, donc, arrive un fringant quadragénaire amené par les pompiers, parce qu'il a chuté et s'est ouvert le cuir chevelu, dans un contexte d'alcoolisation aiguë, comme on dit (3 grammes 42, mine de rien). Je le vois passer sur le brancard et décide d'attendre cinq minutes pour aller le voir, le temps que l'infirmière et l'aide-soignant l'aient changé et qu'il soit plus calme. Les cinq minutes en ont pris vingt, et l'infirmière est revenue échevelée en râlant que j'allais en voir pour le recoudre.

     

    Challenge accepted

     

    Allez, on ferme la blouse, on attrape une paire de gants et on va faire l'état des lieux.

    Monsieur A (comme Agité) est couché, ou plutôt échoué, sur le brancard. Il a tout l'air du type, pas forcément OH chronique, qui a vraiment trop picolé, comme le prouve un magnifique pansement du type œuf de Pâques.

    Pas de pot : monsieur A est du genre bavard anarchisant, tendance « n'aime pas les médecins, ces gros connards friqués de droite ».
    — Bonsoir, je m'appelle Stockholm, je suis l'interne de chirurgie de garde, [blabla], je peux vous examiner ? [Blabla], il va falloir mettre des points de suture sur votre crâne, c'est bien ouvert. 
    — Ouais, mais c'est pas les premiers que vous faites au moins !
    — Non monsieur, je suis chirurgien.
    — Ouais, vous êtes en quelle année ?
    — En huitième année.
    — Et comment je sais que je peux vous faire confiance ? Comment vous faites confiance aux gens, vous ?
    — Ben quand je suis malade, je fais confiance au confrère qui est en face de moi.
    — Nan mais dans la vie en général comment vous faites confiance aux gens ! Ouais vous faites ça pour le fric, de toute façon ! Putain, huitième année, et vous avez fini quoi ? L'an prochain, ouais ?
    — Non, dans trois ans.
    — Ouais vous faites ça pour le fric ! Personne ferait dix ans d'études pas pour le fric !
    (Pendant ce temps, je préparais le matériel à suture).
    — Non, je le fais parce que c'est passionnant.
    — Ouais, si, vous faites ça pour le fric ! Vous irez dans l'privé et vous gagnerez plein de thune ! 
    — Vous savez, je veux rester à l'hôpital, alors non, je ne le fais pas pour le fric. Et si je le faisais pour le fric, je ferais pas de gardes aux Urgences. Bon, penchez la tête en avant, je vais nettoyer un peu.
    Monsieur A a penché la tête en avant.
    — Mais pourquoi vous me mettez ça sur le crâne ! J'veux pas d'anesthésie !
    — D'abord ça c'est de la Bétadine, et si vous voulez pas d'anesthésie, je vous en fais pas, mais ça risque de faire mal... 
    — Nan, j'veux pas d'anesthésie ! Putain, mais pourquoi chui là !

    Plusieurs types de réponse possibles :
    1. Parce que les pompiers vous ont amené,
    2. Parce que vous êtes tombé et qu'il y a une plaie à suturer,
    3. Parce que vous avez trop bu, que du coup vous êtes tombé, vous vous êtes ouvert le crâne, et que les pompiers vous ont amené.

    — Nan, j'ai pas trop bu ! Faites chier !
    — Boire au point de tomber et de s'ouvrir le crâne, j'appelle ça un peu trop boire...
    Notez la tentative de prise en charge psychologique.
    — Ouais, OK, j'ai bu, mais j'ai pas trop bu ! 
    — Ben si vous aviez bu un verre de moins, vous seriez peut-être pas tombé. Attention, ça va piquer un peu.
    [Bonne anesthésie locale à la xylo]
    — Ouais, alors avec vous on n'a pas le droit de s'amuser ! J'passe une soirée entre potes, bien sûr que je vais boire !
    — Je vous dis pas qu'il faut pas boire, monsieur, juste qu'il faut pas trop boire. Genre pas au point de tomber par terre. 
    — Alors à quoi ça sert la vie pour vous ? A quoi ça sert si on peut pas s'amuser ! La vie c'est fait pour vivre ! Moi je veux m'amuser, je veux vivre, je veux faire des soirées avec mes potes, alors bien sûr que je vais boire ! Mais avec vous c'est tout de suite voilà trop boire ! Vous devez vous faire ch..., continuait monsieur A, avant de s'interrompre pour se gratter le cou. C'est quoi, c'est du sang, dans mon cou ! 
    — C'est bien pour ça qu'il faut vous recoudre, monsieur...
    — Vous êtes en train de me recoudre, là ?
    — Ouais.
    — Pourquoi je sens rien ?
    — Parce que je vous ai fait une anesthésie locale. 
    Aussi parce que vous êtes bien bourré. Mais quand même, ça fait pas tout. 

     

    Lidocaine

     

    — Alors vous faites pas ça pour le pognon ?
    — Nan. Penchez bien la tête.
    — Je comprends pas pourquoi faut me recoudre. Chui rugbyman, c'est pas la première fois que je m'ouvre.
    — Ouais mais là, quand même. Si vous voulez que ça s'arrête de saigner...
    — Je peux partir après ?
    — Non, va falloir rester un peu avec nous, le temps qu'on ait les résultats de la prise de sang.
    — Ça prend combien de temps ?
    — Trois-quatre heures, ça dépend du labo... Pis va falloir vous faire un scanner du crâne, pour vérifier que vous n'ayez pas saigné à l'intérieur.
    — Putain, j'veux pas rester ! Je risque de mourir si je pars ?
    — 999 fois, non, mais la millième, si.
    — J'en ai marre de vivre, j'veux mourir, de toutes façons !
    — Je peux rien vous promettre, vous savez... 
    — Mais vous êtes horrible ! J'vous dis que je veux mourir, et vous me dites que vous pouvez rien me promettre ! Et pourquoi j'aurais saigné dans la tête, d'abord ?
    — Parce que avec la chute un petit vaisseau a pu se rompre et saigner.
    Pardon aux neurochirs qui passent par là, je sais comme vous êtes critiques des scanners systématiques à H6 chez les patients bourrés, mais au SAU, c'est la loi : bobo la tête = TDM H6.

    — Mais vous êtes en train de m'recoudre, là ?
    — Ouais :)
    — Je penche bien la tête comme il faut, ça va ?
    — Impeccable ! Si vous pouvez tenir encore cinq minutes comme ça, ce sera tout bon !
    — Ouais ouais, pas d'souci. Vous êtes en train de vous spécialiser, alors ?
    — En plein dedans.
    — Rha, dix ans d'ét... Aïe, là vous me faites mal, même je vous dirais putain que tu m'as fait mal dit-il en rigolan presque ! Si j'osais vous tutoyer ! Mais vous êtes docteur, hein, j'veux pas vous manquer de respect, mais putain là tu m'as fait mal ! Et vous voulez rester à l'hôpital et pas partir dans l'privé ? Dingue ça, si moi je faisais toutes ces études !

    Et monsieur A s'est tu, a réfléchi quelques instant et, illuminé de la lumière divine, s'est exclamé :

    — Je sais ! Vous êtes sœur Marie-Thérèse des Batignolles !

    Sœur Marie-Thérèse des Batignolles

    Sur. Le. Cul.


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  • Je suis un ensemble de tâches purpuriques siégeant aux membres inférieurs de manière grossièrement symétrique, prurigineuses et douloureuses ; certaines sont centrées par une phlyctène. Le diamètre de la plus grosse lésion est d'environ huit centimètres ; celui de la plus petite d'environ trois centimètres.

    Qui suis-je ?

    edit : photo time !

    Devinette


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  • Contrairement à Mimi qui est au bord du burn out (courage, tiens bon ! la moitié du semestre est passée), j'ai eu droit à mes deux semaines de vacances, avec, tadam, neuf jours de vacances là :

    De retour de vacances

    J'avais hâte de partir.

    Parce qu'il y a des patients que j'en avais assez de voir hospitalisés depuis six semaines — ou plus — ceux qui nous « font le semestre » — ceux à qui on n'a rien de neuf à dire à la visite comme à la contre, en attendant que les drains daignent donner moins, et/ou moins dégueu. Ceux qu'on essaye de luxer en convalescence, mais que les convalescences ne veulent pas (j'ai deux-trois histoires sous le coude à vous raconter), alors qu'on garde, alors qu'ils vont bien au plan chirurgical, mais sont incapables de rentrer à la maison, seuls. Ceux pour qui on fait une encoche sur le pied du lit à chaque fois qu'on les réopère (record à battre depuis mai : 4 fois en 6 jours à l'admission, puis 3 autres fois pendant le séjour en réa, et si ça se trouve j'en ai raté pendant que j'étais en vacances et je l'apprendrai mardi).

    Parce que c'est la morte saison, que la moitié des chefs sont en vacances en même temps, et du coup qu'on travaille perpétuellement avec les mêmes, qui commencent eux aussi à friser le burn out pré-vacances, et que du coup ça râle un peu de partout.

    Parce que les infirmières en ont marre elles aussi.

    Parce que les trois quarts, que dis-je, les quatre cinquièmes de l'hôpital ferment des lits, sauf le mien, et que caser les urgences devient à chaque fois une mission impossible.

    Parce que de temps en temps, il faut quitter l'hôpital et ne pas en parler pendant quinze jours.


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  • Pour la première fois, je me retrouve dans un service où tout le monde donne des surnoms aux gens. C'est intéressant de voir comment, en deux mois et demi, les surnoms se sont fixés.

    On est parti du standard, où tout le monde s'appelle par son prénom. Puis on apprend d'anciens surnoms des chefs du temps où ils étaient internes. Puis on devient créatif, mais en restant générique : la Prune, Tardyféron®, Choupinette, Pépita, Doude, Paille de ***... Et ensuite, on apprend à mieux se connaître, et il y a Grumpy, Buck, Eye of the Tiger...

    Et ensuite, j'ai appris qui avait un Mac, qui tournait sous Linux (j'vous jure, c'est l'un de mes chefs)... Et un dimanche matin, j'ai voulu expliquer à l'IADE ce que c'était que le Seigneur des Anneaux.

    Et ensuite, mon surnom officiel est devenu la Geek.

    Avec les citations de Star Wars au bloc et la sonnerie du Naheulband, ça me pendait au nez :) !


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  • Là, en ce moment, j'ai un gros gros rêve : qu'un spa avec jacuzzi et massages ouvre à côté de l'hôpital, et ferme suffisamment tard pour qu'on puisse y aller en sortant du service. Ah oui, et ils feraient aussi des pizzas et des sushis qu'on pourrait manger dans le bain. Avec WiFi gratuit. Et une salle de cinéma. Avec Bradley Cooper qui vient te masser les épaules après.

    Quoi, c'est pas réaliste ?!


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