• Par hasard, je me suis trouvée à aller saluer madame X en même temps que l'anesthésiste, la veille de son intervention. Madame X est d'un naturel méfiant envers le corps médical, mais jusque là nous avons eu une relation correcte (et, si tout va bien, je n'aurai pas de raison de la revoir après la consultation post-opératoire habituelle). En discutant tous les trois, elle m'a demandé si elle devait prendre telle molécule de son traitement habituel le matin de l'intervention. Je me suis logiquement tournée vers l'anesthésiste en expliquant que c'est de son domaine et que je lui fais totalement confiance, vu que je suis parfaitement incompétente pour dire s'il faut prendre ou non le Tagamet et Cie le matin du bloc. Je vous résume le drame qui a suivi en deux échanges entre eux :

    — Oui, prenez le, moi je préfère, même si on n'est pas tous d'accord sur le sujet. [Insérer une explication courte et normalement convaincante sur pourquoi lui préfère.]

    — Pourquoi vous n'êtes pas tous d'accord ? demanda la dame.

    — [Deuxième courte explication.] Et puis bon, vous savez, en médecine, y'a autant d'avis que de médecins, hein !

    — Mais, mais, ça ne me rassure pas du tout ! Comment est-ce possible ??? Je ne peux pas vous faire confiance !!!

    Je vous passe la suite de la discussion, vous pouvez l'imaginer sans peine. J'avoue m'être lâchement éclipsée avant la fin, et personne n'a remarqué mon absence.

    Oui madame X. L'anesthésiste a raison : sur certains sujets, il y a autant d'avis que de médecins. Bon, sur le papier, la majorité des questions de la vie courante est assez cadrée : les anti-aggrégants plaquettaires des coronariens, la gestion des antalgiques simples, les antibiothérapies des infections courantes, je vous en passe et des meilleures, les collègues généralistes en savent plus que moi là dessus. C'est cadré, mais le cadre évolue en permanence. Malgré l'obligation de formation continue, il est possible de passer à côté d'une mise à jour. Ou alors de la trouver pas bien convaincante en termes de preuves et de décider de ne pas l'appliquer. C'est là que joue une première partie de notre indépendance, en passant au filtre de l'esprit critique certaines recommandations (je pense notamment aux amis généralistes qui se sont abstenus de prescrire les divers anti-Alzheimer).

    Et puis, tout n'est pas applicable à tout le monde. Les jolies cases ne conviennent pas tout le monde. Sur une combinaison d'expérience passée, de connaissances théoriques et de ressenti clinique, on peut tout à fait décider que là, non, on ne fait pas comme d'habitude. Que proposer le d'habitude est une mauvaise idée. Soit en raison de contre-indication franche qui force à s'adapter, soit parce qu'on ne le sent pas. Comme dit un de mes collègues, "t'as pas forcément besoin des chiffres pour contre-indiquer un malade." Plusieurs éléments limites peuvent s'ajouter et faire réfléchir sur la balance des bénéfices et des risques d'une opération. La clinique doit primer.

    Enfin, tout n'est pas prouvé avec un niveau de preuve suffisant. Parfois... on ne sait pas ce qui est le mieux. Alors on réfléchit, on fait appel à l'expérience passée, à la connaissance de la physiopathologie, et on fait un truc.

    En bref, jouer avec le pifomètre est partie intégrante de la médecine. C'est sur la qualité du pifomètre que se jouent pour beaucoup les différences entre les bons et les mauvais médecins. C'est le pifomètre qui justifie l'homéopathie aux yeux de certains ("y'a aucune preuve mais ça fait pas de mal alors pourquoi ça ferait pas du bien"), alors que les billes de sucre sont une débilité absolue aux yeux de la science. C'est le pifomètre qui sponsorise l'alarme bidale de Jaddo. En fait c'est pas vraiment du pifomètre, c'est l'educated guess des anglophones. C'est le truc qui fait que quand on cherche à deviner mais qu'on a une expérience solide dans le thème, on devine pas souvent à côté. Par exemple, si on me demande de deviner si telle ou telle théorie de physique quantique est vraie, ha ha ha mes pauvres vous feriez aussi bien de tirer au sort et encore y'aurait plus de chances de trouver juste. Mais si on me demande de deviner si un patient particulier, après l'avoir examiné et tout, a un risque opératoire trop élevé pour l'opérer de tel truc, ben y'a 85-90% de chances pour que je le contre-indique (puisque de base se poser la question c'est déjà trouver le patient trop daubé des organes internes pour une opération). En tout cas je saurai répondre. Pas forcément avec des chiffres doctes comme dans les séries médicales, genre je remonte mes lunettes en plissant les ailes du nez avant de répondre que si on l'opère il a 64.8% de chances de faire une pneumopathie sévère, qui le tuera au dix-huitième jours et trois heures après la fin de l'intervention. Sérieux, ça me saoule encore plus que les gens qui guérissent les traumas balistiques en retirant juste la balle. La médecine n'est pas une science exacte. On vit dans un monde tellement chaotique et complexe que la météo n'est généralement pas foutue de dire à 100% s'il va pleuvoir demain. La météo. Le truc qu'on étudie avec des satellites et des gens dans l'espace et avec un recueil de données monstrueux. Comment voulez-vous qu'on prédise tout avec des chiffres et tout ? Dans ces conditions, c'est déjà assez miraculeux d'avoir pu passer en 150 ans de "tiens, tartine-toi de moutarde et de fientes d'oiseaux pour soigner tes crachats sanglants après que je t'aie fait la saignée, et puis fais caca régulièrement tant qu'à faire" à "savoir faire la différence entre la tuberculose et le cancer du poumon" puis "bon OK les gens, comment on fait une lobectomie pulmonaire pour cancer dans de bonnes conditions ?".

    Je comprends bien que tout ça n'est pas très rassurant pour les gens qui ont tendance à être des control freaks.

    Je ne sais plus où j'ai lu il y a quelques temps que le futur des intelligences artificielles, c'est savoir fournir des réponses fiables en manquant de données dans l'énoncé du problème. Genre gagner des parties de go, où il y a trop de calculs à faire pour pouvoir calculer toutes les possibilités et choisir la gagnante, alors que dans les échecs la puissance brute de l'ordinateur suffit à mettre sa race à un champion. C'est sûrement une vulgarisation honteuse du propos, que j'ai peut-être en plus compris de travers, mais ça m'a beaucoup fait penser à la médecine. On n'a pas toutes les données. Ni sur la maladie, ni sur le corps humain, ni sur l'interaction des deux, ni sur les traitements. C'est pas parce qu'on peut dire exactement de quelles manières va agir une chimiothérapie dans la cellule cancéreuse qu'on sait au micropoil de cul près ce que ça va faire sur une personne donnée, si elle va gerber plus que la moyenne et perdre ses globules blancs, ou si au contraire elle va supporter ça comme un cachet de paracétamol. On n'a pas toutes les données, et il faut prendre des décisions. Pas à la place des patients (je vous vois gueuler au fond de la salle les joueurs d'air médecine, soyez gentils et retournez marcher sur des Lego). Mais faut bien décider. Décider du diagnostic, qui n'est pas toujours évident. Décider du ou des traitements qu'on peut proposer raisonnablement.

    Et puis décider de l'information qu'on délivre. De comment on la délivre. De ne pas faire un catalogue d'effets secondaires et de complications en laissant le patient se démerder. De pondérer l'information brute, chiffrée, avec le poids du pifomètre. Et puis de prendre la décision de donner ou non le putain de Tagamet ou autre le matin de l'intervention.

    Non, madame X, tout le monde ne fait pas pareil. Parce qu'on n'a pas toutes les données, parce que l'expérience et les modes de raisonnements de chacun sont différents. Parce que chaque médecin considère comme importantes des choses un tout petit peu différentes, et que ça oriente le raisonnement. C'est pas fait pour vous rassurer. Ni pour vous inquiéter. C'est juste comme ça. C'est pas forcément facile à accepter. Mais jusqu'à l'avènement des tricordeurs de Star Trek, y'a assez peu de raisons que ça change.


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  • Je suis au bloc, à la gauche du patient endormi. Mon chef est en face ; il me laisse la main. Le scanner est affiché sur l'ordinateur, je l'ai bien en tête. Tumeur de Pancoast-Tobias, envahissant le haut du thorax droit. Le patient est installé à plat, cette incision si particulière tracée au feutre.

    Je prends le bistouri froid pour inciser la peau. Un peu de sang coule. Puis le bistouri électrique, et le sang s'arrête. Plan par plan, je progresse vers la table sternale, vers l'os, qui apparaît, plus blanc que d'habitude, très vite, tout de suite.

    Un coup de scie sur le haut du sternum, qui s'ouvre étrangement sur toute sa longueur. Et merde, le péricarde, le sac contenant le cœur, a été ouvert par la scie. Fait chier, oh, et, merde, il y a des adhérences entre l'oreillette droite et le péricarde collé à l'arrière du sternum. Je ne veux pas aller disséquer dans le péricarde, mais mon chef attrape une pince et tend les adhérences pour que je les sectionne délicatement au bistouri électrique. Je glisse un doigt dans le péricarde pour récliner le cœur et ouvrir la plèvre, l'enveloppe du poumon droit, et l'impensable arrive.

    Le cœur s'arrête. L'anesthésiste s'affole subitement derrière les champs. Je ne comprends pas, je n'ai fait que toucher l'oreillette, il n'aurait pas dû s'arrêter, ça doit être une coïncidence. 
    Mon chef et moi massons tour à tour, tenant le cœur entre nos mains et appuyant en rythme pour vider les chambres et perfuser l'organisme. Mais il ne repart pas. Sur le scope, la saturation descend. 80. 60. 40. Les neurones sont en train de griller. Mon chef s'énerve, moi aussi, ça ne va pas, et d'un geste il sort le cœur du thorax, le pose sur la table d'instrumentation et recommence à le masser en profitant du plan dur. Pendant ce temps, sans savoir pourquoi, je commence un massage cardiaque externe sur le thorax vide du patient. J'ai des crampes. Le thorax est ouvert, quelqu'un me relaye pour le massage et je gueule que c'est pas possible. Le cœur passe de main en main, on me relaye pour masser, mais c'est la D1 qui ne sait pas faire et malgré les crampes je masse, je masse, jusqu'à ce que l'anesthésiste, dégoûté, jette l'éponge et fait arrêter la réanimation.

    Plus tard. Un autre patient, installé en décubitus latéral, qu'il faut opérer d'une pleurésie purulente. Simple : faire une petite incision dans son thorax pour évacuer le pus. C'est un autre chef, une autre équipe. On me demande pourquoi je fais la gueule, j'explique que je viens d'avoir une mort sur table. J'incise le thorax, et des flots de pus sortent et s'évacuent le long des champs jusqu'à par terre. Ça pue. En grattant l'intérieur du thorax avec la canule d'aspiration, j'efface des fausses membranes, nettoyant le pus, jusqu'à ce qu'un objet tombe par terre avec un bruit métallique. C'est un flacon de xylocaïne, sans doute resté à l'intérieur du thorax depuis 1982 où on avait drainé un pneumothorax au monsieur.

    Le pus est évacué, je glisse un drain dans la cavité, et je demande à changer de gants pour la fermeture. Mains nues, j'attends mes nouveaux gants — et, comme l'infirmière est occupée à envoyer les prélèvements en bactério et ne peut pas me les donner, j'attrape le porte-aiguille toujours à mains nues pour passer le fil de fixation du drain. "Faudra pas le dire à l'hygiène hospitalière", dis-je en rigolant.

    Je veux l'instrument nécessaire pour percer un trou dans la côte, pour passer le fil transosseux qui permettra de fermer le thorax. Il était sur la table, là ! Mais merde, il a disparu, l'infirmière me l'a pris, fait chier. Pas grave, je prends sur moi. J'attrape une compresse, un porte-aiguille un peu costaud, et j'essaye de passer le fil à la main, comme fait l'un des chefs, à la poigne d'enfer. Raté, l'aiguille se casse sur l'os. Il n'y a pas d'autre fil. Je râle, et l'énervement bouillonne quelque part derrière mon propre sternum, me rappelant le mort et son cœur qui n'est jamais reparti. On me donne un autre fil, un fil qui ne va pas du tout pour faire ça, et en plus qui n'est pas de la couleur habituelle, ça ne va pas, je voudrais... L'infirmière ricane en me prenant les instruments un à un, je n'ai toujours pas de gants et le métal du porte-aiguille est désagréable au toucher. Je crie, menace, dis que je m'en fous je fermerai pas le patient et elle s'expliquera avec lui. La pression de l'angoisse augmente, et bientôt je crie sans mots, sans souffle, sans fin, jusqu'à me réveiller la gorge sèche et le cœur battant la breloque de ce cauchemar hyper réaliste.

     

    Non, je n'aime pas beaucoup rêver de chirurgie.


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  • La Boutique, avec un Grand B, quand j'étais gosse, c'était le magasin de fringues de ma tante. Genre quand j'avais cinq ans. Peut-être que La Boutique avait un autre nom, un vrai. Probablement, même.

    A La Boutique, j'avais le droit de jouer avec les petits carrés dorés portant des chiffres, et qu'on combinait sur des réglettes pour écrire les prix à épingler sur les vêtements. Il y avait un fax avec du papier et un gros feutre bleu pour dessiner et ensuite, parfois, mais pas trop souvent, faxer à la famille partie en Martinique pour leur dire bonjour sur leur fax à eux.

    J'aimais bien aller à La Boutique. Il n'y avait jamais de clients, d'ailleurs (c'est peut-être pour ça qu'elle a fermé peu après), mais il y avait le caniche abricot qui s'appelait Enzo.

    La Boutique, pour moi, c'était le monde mystérieux des adultes. Où on pouvait jouer à la marchande pour de vrai, pour de sérieux.

    Et voilà, aujourd'hui, j'ai ma Boutique.

    C'est pas des fringues-qui-se-veulent-chics du début des années 90, mais il y a aussi peu de clients pour l'instant.
    C'est les jeux de marchandes puissance mille (après tout, à une époque, je voulais être caissière à Intermarché), tellement qu'il a fallu que j'envoie une photocopie de mon passeport à Etsy pour leur prouver que je suis bien moi (et du coup on peut payer par carte bancaire).

    Il n'y a pas de vieux caniche un peu baveux, mais probablement quelques poils de chat qui trainent.

    C'est ma boutique Etsy, où vous pouvez retrouver les marque-pages que j'ai partagé sur Twitter. Dessinés de mes belles mains, imprimés et massicotés avec amour, ils peuvent être personnalisés d'un petit mot ou une calligraphie. Ils seront transportés dans des monstres de métal hurlant jusqu'aux bouts de la Terre, et déposés dans votre boîte à lettres par un.e fièr.e collègue du Facteur Cheval qui, à défaut de construire un palais de pierres, fait les meilleurs cookies de la région.

    Pour l'instant, il n'y a que la série consacrée au cycle du Seigneur des Anneaux. Mais la famille va s'agrandir, prête à peupler vos étagères et vos livres de mille couleurs inégalées.

    J'ajouterai aussi que ces marque-pages ont la réputation, dans certains milieux, de soigner la calvitie, garantir la fécondité, restaurer la puissance sexuelle, faire revenir l'amour perdu, et réparer les motos. Rend aussi le cheveu brillant et la truffe fraîche.

     

    A bientôt sur ImagesDeLivres :)


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  • Nuit. Un rêve, complexe, lucide — il y a la journée passée, des histoires étranges, et des relents freudiens, en contrôle partiel. Quelque chose me marche dessus, quatre pattes petites et velues ; un rouet hésitant achève de me réveiller. Les vibrisses du chat me chatouillent le cou. La machine à ronrons se roule en boule dans mon cou, en manque de caresses : l'heure du câlin matinal et rituel est déjà passée depuis longtemps.

    Samedi matin. Les ronronnements se font plus forts, plus insistants, lorsque je gratouille machinalement le menton du bestiau, dont la fourrure tiède est encore en désordre. Nous sommes deux à être mal réveillées.

    Journée rude, hier. Semaine éprouvante, et mois compliqué. Internes en sous-effectif, du travail par dessus la tête. Hier, j'étais au bloc au lieu de consulter — puis il a fallu consulter en sortant du bloc. Des vrais dossiers, pas de simples surveillances de pneumothorax qui vont bien. Douleur chronique post-thoracotomie. Sevrage tabagique et pneumothorax (oh, qu'il était chiant, lui, avec ses théories du complot). Réfection de pansement de thoracostomie. Se demander si un patient, qu'on devait revoir chaque semaine, n'est pas mort et qu'on ne l'ait pas su — deux semaines qu'il ne vient pas, et pas le temps d'appeler le médecin traitant. Ou alors il est guéri. Les couples âgés pour qui la simple installation dans la salle de consultation est une aventure — pour gagner du temps, j'ai beau ne pas faire assoir le consultant et commencer de suite à retirer la chemise, on ne peut couper au rituel. La dame jeune avec ses douleurs post opératoires, qui est anti-médicaments, mais finalement contente d'avoir une prescription non homéopathique, qu'il a fallu faire parler et écouter, déversant sa douleur insupportable sur ma blouse. On se connaissait — plutôt, elle m'a reconnue. Comme la jeune fille, vue aux Urgences après les consultations, venant pour une récidive de pneumothorax, m'a reconnue. Et m'a demandé comment ma grossesse s'était déroulée. Moment de flottement.

    La chatte se retourne et s'étire, me piétine un coup, et revient en position initiale.

    Mon cahier de chirurgie à compléter. J'ai pris du retard. Des petites choses à compléter, mais ce sont elles qui sont importantes : la manière qu'a ChefChéri de tenir le dissecteur, le geste permettant de récliner l'isthme thyroïdien qui gêne sur les trachéotomies... Quel fil utiliser, avec quelle courbure d'aiguille...

    Samedi matin. Aller acheter à manger. Faire le ménage (ou pas). Un jour, peut-être. Pour l'instant, je plane entre deux eaux, dans les limbes du sommeil.

    Le co-interne, sorti du bloc à neuf heures du soir, qui m'a repris le téléphone déjà fatigué. ChefChéri avec lui, les traits tirés, ravaudés par la concentration. Transmissions rapides. ChefChéri qui râle que l'une de mes entrées en urgence serait à opérer demain. Mais 92 ans — un drain sous locale suffira, il souffle. Puis part vers son bureau en traînant des savates. Il n'aime plus les blocs difficiles. Aujourd'hui a été compliqué pour tout le monde. CheftaineChérie n'avait pas d'interne, ni d'externe, juste une instrumentiste de bonne volonté : allô Stockholm, faut qu'tu viennes au bloc, j'ai besoin de toi. Et pendant ce temps, dans l'autre salle, ChefChéri qui ramait, avec l'interne et l'externe. Puis deux autres ChefChéris venus aider. Chirurgie complexe et compliquée en terrain miné, en urgence, chez un patient déjà bien fatigué. Le service après-vente, en thoracique, est souvent plus simple qu'en digestif. Mais quand ça beurre, ça beurre tout autant.

    J'entrouvre un œil. Sans lunettes, le demi-jour noir et blanc de ma chambre prend des allures de brume. La chatte me voit bouger et grogner un peu. Chic, on se lève ? Elle court se percher sur l'étagère, faire du bruit, pour accélérer le lever des troupes. Je lui râle dessus et l'enferme dans la pièce voisine. Se retourner, se rendormir.

    Putain de biblio. Contente d'avoir fini, ou presque. Les boîtes mail ont chauffé. Moins d'un mois pour remonter un projet depuis le début et, bien sûr, la visite au statisticien remise au plus tard possible. Il y aura encore des échanges de mail dans le week-end, avant le dépôt du projet, mais le plus dur est fait. Logiciel magique de biblio, qui construit tout seul la liste de références. Une médaille à donner aux programmeurs.

    La chatte pousse doucement la porte et revient se coucher en rond à côté de moi, puisqu'on ne se lève pas. La grasse matinée est un concept qu'elle a parfois du mal à intégrer. Le nez dans sa fourrure, un filet de bave coulant sur l'oreiller, je me rendors. Le travail attendra encore une heure. Ou peut-être deux. Ou jamais. Je fantasme de vacances, deux semaines sans rien faire, deux semaines rien qu'à moi. Trop de choses à faire. Sauf le samedi matin. Le samedi matin, plutôt que dédié à dormir, l'est chez moi à rêver.


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  • Avant toutes choses, qu'on se le dise : les épisodes I, II et III de la saga Star Wars sont à mes yeux une disgrâce. Jar-Jar Binks, Watto, et le comte Dooku sont autant de raisons de pleurer (merci de ne pas mentionner Anakin Skywalker en ado geignard qui se plaint que le sable lui gratte le cul). Alors qu'ils échouent lamentablement à raconter l'ascension et la chute du plus puissant Jedi jamais vu, ils sont en revanche une chronique troublante de la violence conjugale ordinaire.

    Padmé Amidala, reine démocratique de Naboo. Anakin Skywalker, esclave affranchi de dix ans plus jeune. On sort des sentiers battus, ce n'est plus le prince et la bergère ; c'est la politicienne d'envergure et le cadet prometteur. Mais, dès le départ, leur histoire est mal partie. Anakin développe rapidement une obsession malsaine pour Padmé ; l'affection touchante de l'enfant pour l'adolescente se change, avec le temps, en « amour » possessif.

    Chacun des deux, d'ailleurs, nous présente une philosophie traditionnelle de l'amour. « Je l'aimai, Stratonice, il le méritait bien » pourrait dire la rationnelle Padmé, alors que le bouillant Anakin nous offre plusieurs fois sa version du « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; un trouble s'éleva dans mon âme éperdue. » (Si j'étais prof de français, je ferais étudier en parallèle Phèdre, Polyeucte et Star Wars ; les lycéens m'aduleraient).
    Résumons Phèdre : Phèdre a épousé Thésée. En rencontrant le fils de celui-ci, Phèdre est prise d'une passion subite (et mal vue, rapport aux relents d'inceste même s'ils n'ont pas de liens du sang). Croyant Thésée mort, elle avoue ses sentiments à Hippolyte et se fait jeter, tente de se suicider. La bonne copine se dit que si Thésée chasse Hippolyte, il n'y aura plus de problème. Problème : une fois chassé parce que papa croit qu'il a dragué belle-maman, Hippolyte est tué par Neptune. Et Phèdre se suicide. Sa passion mal orientée a entraîné la mort de celui qu'elle aimait plus que tout, par le fait même d'aimer.
    Résumons Polyeucte : Pauline est romaine, a eu une amourette avec Sévère, un brave romain vaillant, noble et sans un rond, mais son papa n'est pas d'accord et la famille déménage en Arménie. Par contre il est d'accord pour l'amourette suivante, qui tourne au mariage : Polyeucte, noble, friqué, et chrétien. Le temps passe, Sévère gagne la faveur de l'empereur romain, et va voir Pauline. Mariée, elle le repousse par devoir. Mais papa (qui est aussi gouverneur de la province) décide que, pour la sûreté de l'état, le chrétien Polyeucte serait mieux mort, et fifille remariée avec Sévère. Polyeucte est tout à fait OK pour être martyr et se fait donc dûment martyriser. Pauline menace le suicide. Sévère, comme Obi-Wan Kenobi, recueillera en tout bien tout honneur la veuve éplorée après avoir tenté de sauver Polyeucte de son destin fatal. Comme c'est une pièce religieuse, le haut point de la fin est bien sûr la conversion de tout le monde.
    Ce qui donne du poids aux arguments sur l'amour caché d'Obi-Wan pour Padmé, au passage.

    Comme dans la tragédie classique que les épisodes I à III de Star Wars auraient pu être, l'amour est un ressort puissant des motivations des personnages. La morale ? Ne mélangez pas les genres.
    Phèdre est une Sith — soumise aux remous de passions incontrôlables, elle en éprouve la destruction, de la même manière qu'Anakin éprouve la mort de Padmé.
    Pauline est une Jedi — il n'y a pas d'émotions, il y a la paix ; pas de passion, mais la sérénité. S'il n'y avait eu ces petites histoires de conversion et de martyr, sa vie sereine n'aurait pas fourni matière à cinq actes. Sans Anakin, la vie de Padmé aurait sans doute rempli quelques encyclopédies politiques, mais sans mention de son mariage.

    Alors que la court d'amour bat son plein sur Naboo entre nos deux tourteraux mal assortis, les signes avant-coureurs sont là. Lui, se croyant viril, poussant, tirant, cherchant par tous les moyens à séduire une femme qui lui a expliqué ne pas vouloir de lui, tout en sachant que cela les mènera tous deux à la destruction :

    Anakin Skywalker: From the moment I met you, all those years ago, not a day has gone by when I haven't thought of you. And now that I'm with you again... I'm in agony. The closer I get to you, the worse it gets. The thought of not being with you... I can't breathe. I'm haunted by the kiss that you should never have given me. My heart is beating... hoping that kiss will not become a scar. You are in my very soul, tormenting me... what can I do? I will do anything you ask. If you are suffering as much as I am, please tell me.
    Padmé Amidala: I can't... We can't... It's not possible.
    Skywalker: Anything is possible, Padmé. Listen to me...
    Amidala: No, you listen! We live in a real world; come back to it. You're studying to become a Jedi, I'm... I'm a senator. If you follow your thoughts through to conclusion, they will take us to a place we cannot go, regardless of the way we feel about each other.
    Skywalker: Then you do feel something!
    Amidala: I will not let you give up your future for me.
    Skywalker: You're asking me to be rational. That is something that I know I cannot do. Believe me, I wish that I could just wish away my feelings, but I can't.
    Amidala: I will not give into this.
    Skywalker: Well, you know, it... it wouldn't have to be that way. We could keep it a secret.
    Amidala: We'd be living a lie, one that we couldn't keep, even if we wanted to. I couldn't do that. Could you, Anakin? Could you live like that?
    Skywalker: No. You're right. It would destroy us all.

    Petit con.

    Bref, à force de coercition et de séduction à deux balles, évidemment, Anakin épouse Padmé en secret. Fin de l'épisode II.

    On les retrouve dans l'épisode III, vivant toujours en secret. Anakin est hanté par un rêve prémonitoire lui montrant la mort de Padmé. C'est le déclic qui le fera basculer du côté obscur : déjà tenté par les promesses de pouvoir infini du côté obscur de la Force, se sentant déjà coupable de ne pas avoir pu sauver sa mère, il désire vaincre la mort (je cite) pour éviter à Padmé de mourir. C'est gentil tout plein sur le papier, mais quand pour arriver à ça il faut massacrer les enfants éduqués au temple Jedi, perso, moi, ça me ferait réfléchir. Son amour est possessif au point qu'il se considère comme dépositaire de la vie et de la mort de Padmé. Elle est sa chose ; lui seul peut (ou non) la sauver, lui déniant toute autonomie, toute existence séparée de la sienne. 

    Inquiète des changements de comportement d'Anakin, devenu sombre et coléreux, Padmé se confie au seul ami connaissant la situation du couple : Obi-Wan. Lorsqu'elle fait par à son tendre époux des inquiétudes partagées d'Obi-Wan, Anakin, atteint d'une jalousie pathologique, l'accuse de trahison, presque d'adultère. Parler à un homme autre que lui, en intime, en proche ? Inacceptable pour lui.

    Et le drame. Lorsque Padmé rejoint Anakin pour tenter de le faire renoncer au côté obscur, il l'étouffe par la Force, au milieu d'un délire où il l'accuse encore de l'avoir trahi avec Obi-Wan, et où il lui propose de régner à ses côtés en despote sur la galaxie avant de la brutaliser. Elle mourra quelques heures plus tard en donnant naissance à des jumeaux.

    Anakin : You have turned her against me !
    Obi-Wan : You have done that yourself.

    Padmé Amidala, reine, puis sénatrice audacieuse de Naboo, à l'éthique pure, est l'un des personnages les plus prenants de l'univers Star Wars. Meneuse de rebellion, cheffe de guerre, leader politique, femme forte et indépendante, elle meurt sous les coups de son conjoint. Plongé dans le côté obscur de la Force, Anakin/Vador, au lieu de héros jedi, est un vulgaire meurtrier se complaisant dans ses fantasmes de trahison. De sa passion indécente est née la peur de la trahison, la peur panique de la perte. La peur mène à la colère. La colère mène à la haine. La haine mène à la souffrance. Combinée à ses rêves de pouvoir, ses rêves de virilité (toujours plus de puissance, toujours plus de maîtrise de la Force, être toujours le plus grand, le plus reconnu, flatté par des amis puissants pour partager leur gloire totalitaire), cette peur l'a entraîné du côté obscur. 

     

    En France, tous les deux jours, comme Padmé, une femme meurt sous les coups de son conjoint.

    Par ailleurs, les préquelles ont un traitement remarquablement égalitaire des personnages féminins (pour des blockbusters). Padmé n'est jamais une potiche à sauver ; lorsque sauvetage il y a à faire, elle s'en débrouille seule (présageant ainsi la conduite de sa fille) et sans chichis. Ainsi, dans l'épisode II, face aux sales bestioles de l'arène ; elle gère très bien le félin mutant et, si Anakin vient la chercher, il sauve aussi Obi-Wan.

    On y voit des femmes jedi siégeant au Conseil, des femmes politiciennes, des femmes militaires. Les personnages féminins ne sont pas des victimes bêlantes et ne sont pas définies par leurs rapports avec les hommes, maris, pères ou amants.

    De ce point de vue, la prélogie Star Wars apparaît comme féministe, et l'histoire de Padmé et d'Anakin prend un relief supplémentaire. Serait-ce une once d'engagement ?

    C'est juste dommage que, à côté de ça, ils nous aient foutu JarJar Binks qui parle petit nègre.


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