• Il est un petit écarteur autostatique qui rend bien des services en chirurgie thoracique. Ses valves sont petites, s'insinuent dans l'incision la plus étroite, et permettent tant de faire des résections de paroi que de libérer le poumon adhérant à la plèvre. C'est l'écarteur de Tuffier, et, quand on le demande, on demande toujours "un petit Tuffier. Non, ça c'est trop gros. Fais voir. T'as pas plus petit ? Je veux vraiment un petit Tuffier. Oui, celui-là il est nickel."

    Le petit TuffierThéodore-Marin Tuffier (il a ensuite sagement laissé tomber le second prénom) est né le 26 mars 1857 dans l'Orne, à Bellême. Son père, Théodore-François, avait auparavant commis en 1841 un recueil de poésies romantiques où se reflètent tant ses sensibilités bonapartistes que son amour de la nature.

    Théodore épousa Madeleine Herbault, de dix ans sa cadette, et de leur union naquirent deux filles, Jeanne et Gabrielle.

    Tuffier débuta son internat en 1879 et devint chirurgien des hôpitaux en 1887, d'abord à la Pitié, puis à l'hôpital Beaujon. Il fut rapidement nommé professeur-agrégé en 1889, à 32 ans, mais n'obtint jamais de chaire, apparemment en raison de sa grande gueule. Dès 1891, il innova en retirant, pour la première fois, l'apex d'un poumon détruit par la tuberculose. En 1897, son traité de chirurgie pulmonaire aide à clarifier les standards (de l'époque, hein, depuis on a évolué) d'exérèse dans ces indications. Chirurgie au demeurant peu pratiquée : en 1887, six centres au monde n'avait opéré que 84 patients. L'ouvrage s'ouvre sur des recommandations encore en vigueur aujourd'hui, et d'autant plus applicables que le diagnostic radiologique a progressé :

    "Toute intervention chirurgicale sur l'appareil pulmonaire nécessite un diagnostic précis, portant sur l'existence, la nature, le siège, la forme et le nombre des lésions du poumon malade, sur l'état de la plèvre, du poumon du côté opposé, et de l'état viscéral du sujet."

    En absence de scanner, de TEP-scan et d'explorations fonctionnelles respiratoires, le bilan était essentiellement clinique, et les compétences d'observation clinique des chirurgiens (sans doute comme du reste de la profession médicale) étaient remarquablement développées par rapport à aujourd'hui (même si un bon scanner leur aurait été sacrément utile. Et un labo de biochimie et d'hémato. Et les tas de trucs qui font qu'on n'a jamais été aussi bien soignés dans toute l'histoire de l'humanité.). Les phases initiales de l'opération étaient d'ailleurs, plus qu'aujourd'hui, consacrées à affiner le diagnostic. Si nous nous contentons, actuellement, de vérifier que les lésions ne se sont pas modifiées par rapport au dernier scanner, c'était ce temps d'exploration de la cavité pleurale qui déterminait alors le geste chirurgical à réaliser.

    En revanche, si, pour les chirurgien.nes thoraciques de 2015, les adhérences du poumon à la paroi sont un emmerdement plus qu'autre chose, Tuffier recommandait, au contraire, de les créer si elles n'existaient pas. Et le fait que l'écarteur qui porte son nom serve, le plus souvent, à libérer les adhérences en question, ne manque pas d'ironie.

    Le petit Tuffier

    Autres temps, autres mœurs.

    Pourquoi ce besoin d'avoir un poumon qui colle à la paroi ? Pour empêcher la constitution d'un pneumothorax, et éviter ainsi l'affaissement du poumon pendant l'intervention, qui se déroulait en ventilation spontanée, chez des malades ne pouvant pas forcément supporter une exclusion pulmonaire. Mais aussi, voire surtout, éviter la contamination de la cavité pleurale par le pus destiné à s'écouler de l'abcès pulmonaire opéré. En effet, on ne parlait pas alors d'exérèses pulmonaires anatomiques, mais principalement d'incision d'abcès et de parage de parenchyme infecté et/ou nécrotique. Malgré toutes les précautions prises, le taux de mortalité postopératoire avoisinait, dans la série de Tuffier, les 30% — un risque qui serait considéré comme rédhibitoire de nos jours.

    Le petit Tuffier

    Série de Tuffier de 1897 (cliquer pour agrandir. Pneumotomie : incision et débridement de l'abcès ; pneumectomie : résection atypique de parenchyme pulmonaire)

    Malgré tout, ces mauvais résultats sont à mettre en balance avec la mortalité liée à l'évolution naturelle de la maladie sous-jacente. Dans cette ère d'avant les antibiotiques et antifongiques, le traitement médical des abcès pulmonaires, de la tuberculose, de l'aspergillose, était quasi inexistant. Malheureusement, les essais randomisés ne se pratiquaient pas à l'époque, aussi nous ne pouvons pas savoir si la chirurgie faisait mieux que les instillations intraparenchymateuses de créosote. En tout état de cause, comme dirait quelqu'un que je connais, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de traitement médical efficace qu'il faut forcément faire un traitement chirurgical.

    En dehors de la pathologie infectieuse, très peu d'indications à des résections pulmonaires à l'époque, notamment pour cancer. Tuffier ne recommande d'ailleurs que de faire l'exérèse de lésions secondaires, ou à la rigueur d'enlever le bout de poumon adhérant à une tumeur de la paroi thoracique devant être retirée. Le pneumothorax complet était considéré comme néfaste et, afin de l'éviter, Tuffier puis Quénu ont alors recommandé une "insufflation trachéale" avec ventilation en pression positive. De leurs descriptions, on peut supposer qu'ils utilisaient un ancêtre du masque laryngé — "une canule à tampon introduite dans le larynx." Cette technique, décrite déjà en 1863, posait alors problème car les patients demeuraient en ventilation spontanée, et était considérée à ses débuts comme dangereuse, et l'ultime ressource du médecin face à un patient asphyxique.

    Dans ces âges héroïques où l'asepsie de Lister était le dernier cri de l'innovation chirurgicale, Tuffier ne se limita pas à la seule chirurgie thoracique, mais travailla également sur la chirurgie abdominale, notamment de l'estomac (traité de 1907), et uro-génitale.

    Comme tous les chirurgiens de ce temps, Tuffier trempa aussi dans l'anesthésie. En 1901, il publia une monographie historique sur la rachi-anesthésie, née en 1885 à New-York et qui eut du mal à démarrer avant la fin de siècle. (Notons que les Allemands Bier et Hildebrandt, sans peur et sans reproches, ont testé ça sur eux-mêmes en 1899). Tuffier appliqua la technique — injection de cocaïne dans le canal rachidien — pour la première fois en 1899, afin de soulager les douleurs d'un homme de 29 ans atteint d'un sarcome du bassin. Il obtint un bloc sensitif pur durant deux heures environ.

    Le petit Tuffier

    Source : Gallica. Ayons une pensée pour l'interne, monsieur Michaud, qui a forcément, à un moment ou un autre, pensé que son patron était complètement allumé.

    Fort de ce succès, il appliqua aussitôt la technique à une jeune femme atteinte d'un sarcome de cuisse, et put ainsi l'amputer sans douleur. Ci-dessous, vision d'artiste de la scène :

    Le petit Tuffier

    Dans l'enthousiasme de cette découverte, Tuffier multiplia les tentatives de rachi pour la chirurgie pelvienne et abdominale, et créa rapidement les standards initiaux de la technique : solution de cocaïne à 2%, aiguille à biseau court, injection lente, surveillance de l'installation du bloc. Les travaux se sont ensuite multipliés, et Dupaigne, notamment, utilisa la rachi-anesthésie en obstétrique pour la première fois en France en 1900.

    Le petit Tuffier

    Sa carrière le mena ensuite au Hertford British Hospital de Paris, où il officia de 1909 à 1929 et eu paraît-il du mal à s'entendre avec les administrateurs anglais. A cette occasion, il apprit les soins infirmiers à l'anglaise, pays largement en avance en la matière l'époque, et contribua à leur diffusion lors de la Première Guerre Mondiale. Il y soigna Clémenceau, victime d'un attentat en 1918.

    Lassé sans doute des abcès pulmonaires et des rachi-anesthésies, il travailla en collaboration avec l'équipe d'Alexis Carrell au Rockfeller Institute sur les balbutiements de la chirurgie cardiaque. Ainsi, en 1913, il réalisa une dilatation de valve aortique à cœur fermé, en invaginant au doigt la paroi de l'aorte dans la valve rétrécie (j'avoue avoir beaucoup de mal à visualiser le truc). En termes de chirurgie vasculaire, il réalisa, en 1915, une cure d'anévrisme de l'aorte. Dès 1902, il avait procédé à la ligature d'un anévrisme sacciforme de la crosse (mais le patient mourut d'hémorragie au 13ème jour). Tuffier fut également l'un des pionniers de l'utilisation des prothèses vasculaires : en 1915, il tenta de remplacer une artère radiale par un tube d'argent (échec : gangrène de la main), puis par des tubes de verre enduits de paraffine afin de tenter des sauvetages de membres délabrés pendant la guerre. Durant cette période, Tuffier affina aussi la technique du débridement large des plaies souillées, et réalisa les premières greffes de peau sur des plaies très délabrées afin d'en accélérer la cicatrisation et de protéger contre l'infection. Alors président de la Société de Chirurgie, il travailla également sur le triage des blessés, considérant l'état de choc comme un signe d'urgence chirurgicale plutôt qu'une contre-indication à l'intervention.

    Dans la série "chirurgien vasculaire fou", il est bon d'ajouter que Tuffier a eu lié les deux carotides internes sans incident, pour réséquer une tumeur cervicale. Il eut également des ratés dans le traitement d'anévrismes de l'artère hépatique commune (la lier peut être mal toléré, le patient mourut au 4ème jour). Cependant, il aida à établir qu'un pontage veineux doit être inversé ou dévalvulé afin de ne pas thromboser.

    Chirurgien renommé accueillant de nombreux étrangers dans son service afin de les former, homme du monde, Tuffier s'éteignit à Paris le 27 octobre 1929.

    Le petit Tuffier


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  • Le village où nous mènent ces chevaux, à sa vue,
    Plus d'un fort paysan aurait le cœur fendu.
    De fleurs et de fruits l'arbre reste couvert,
    La bière rousse et brune déborde des rivières,
    Un vieux joue du biniou au bois d'or et d'argent,
    Des reines aux yeux de glace en foule vont dansant.

    Traduction rimée de Fabienne Gallaire.

     

    There's many a strong farmer whose heart would break in two
    If he could see the townland that we are riding to,
    Boughs have their fruit and blossom at all times of the year,
    Rivers are running over with red beer and brown beer,
    An old man plays the bagpipes in a golden and silver wood,
    Queens, their eyes blue like the ice, are dancing in a crowd.

    William Butler Yeats, In The Seven Woods


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  • Robert MonodUn des instruments souvent utilisés en chirurgie thoracique est le trocart de Monod, utilisé pour la mise en place de drains pleuraux. Une fois le trajet du drain préparé et l'espace pleural franchi, on insère le trocart avec son mandrin, dont le retrait permet le passage du drain souple sans léser (en théorie) le poumon ni le diaphragme.

    Le trocart tient son nom de Robert Monod, né le 17 décembre 1884 à Pau dans une famille de sept enfants. La famille Monod a amplement fourni la médecine en esprits novateurs, qu'il s'agisse du cousin Henri (santé publique), du cousin Octave (débuts de la curiethérapie) ou du cousin Jacques (prix Nobel). Un autre cousin, Olivier, devint lui aussi chirurgien thoracique et travailla tant sur l'aspergillose que sur les lésions tuberculeuses. Il fut d'ailleurs parmi les fondateurs du Centre Chirurgical Marie-Lannelongue, où j'ai la chance de réaliser mon interCHU.

     

    Robert épousa Gabrielle Hervé (elle aussi médecin) en 1912, trois mois avant la naissance de leur fille ainée Geneviève.

    Son ouvrage sur l'anesthésie en pratique chirurgicale illustre la frontière encore floue entre les deux disciplines. Étant encore interne, il participa au développement de la transfusion sanguine peropératoire — son mémoire de médaille d'or en 1913 était consacré au sujet. Plus tard, il participa au développement de l'anesthésie par gaz inhalés en modifiant l'appareil d'Ombredanne, et fut l'un des premiers chirurgiens français à utiliser l'anesthésie intraveineuse. Robert Monod fonda en 1934 la Société d'études sur l'Anesthésie et l'Analgésie, et fut d'ailleurs rédacteur en chef des Annales Françaises d'Anesthésie-Réanimation entre 1935 et 1951.

    Il publia un traité sur les abcès du poumon, en 1932, mais c'est en 1934 qu'il entra dans l'histoire de la chirurgie thoracique, en réalisant les premières exérèses pulmonaires majeures. Les indications, à l'époque, étaient essentiellement infectieuses et portaient sur des lobes détruits par des abcès à pyogènes ou la tuberculose (ce dernier lien est un historique remarquable des techniques chirurgicales de traitement de la tuberculose pulmonaire).

    Robert Monod : du trocart à la libération de Paris

    Source : Gallica. La lobectomie inférieure droite est en général la première sur laquelle les internes opèrent sous contrôle d'un senior, encore aujourd'hui.

    Poursuivant ses travaux sur les exérèses majeures, il développa, dans sa carrière à l'hôpital Laënnec, les lobectomies (1938) et pneumonectomies pour cancer (1939), avec initialement des succès mitigés. Il eut toutefois l'immense mérite de dire que c'est une connerie de ligaturer le hile pulmonaire en masse, et que si on veut donner une chance au malade c'est mieux de lier séparément l'artère, les veines et la bronche.

    Son fils, Claude Monod, lui aussi chirurgien, fut à la tête du maquis de Bourgogne-Franche Comté en 1944, où il mena de nombreuses opérations de sabotage. Entré en résistance alors qu'il était interne à l'hôpital Saint-Louis, il mourut en 1945, à l'âge de 28 ans, dans les premiers jours de la bataille d'Allemagne, laissant une veuve et trois enfants.

    Après guerre, Robert publia un ouvrage sur la libération de Paris — son fils, son frère (médecin à Arcachon) et deux de ses cousins ayant été résistants. Sa fille Geneviève fut même décorée de la médaille de la Résistance pour son implication dans la presse clandestine. Cet esprit militaire familial, Robert Monod l'avait expérimenté lui aussi en opérant au front pendant les deux guerres mondiales (ce qui lui valut la légion d'Honneur) et en rejoignant lui-même les réseaux de résistance sous le nom de Profumo, personnage de Shakespeare. Il opèrera et cachera ainsi des résistants dans son service de Laënnec.

    Par la suite nommé professeur, Robert occupa la chaire de clinique de chirurgie pleuro-pulmonaire à partir de 1950. Il siégea plus tard à l'Académie de Chirurgie, dont il fut président en 1953 et fut également président de la Société de Chirurgie Thoracique, ancêtre de notre SFCTCV, en 1949.

    Robert Monod mourut à Paris le 26 mars 1970. Vous pouvez lire ici sa nécrologie dans le Bulletin de l'Académie de Médecine.

     

    Trocart de Monod


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  • Je suis au bloc, à la gauche du patient endormi. Mon chef est en face ; il me laisse la main. Le scanner est affiché sur l'ordinateur, je l'ai bien en tête. Tumeur de Pancoast-Tobias, envahissant le haut du thorax droit. Le patient est installé à plat, cette incision si particulière tracée au feutre.

    Je prends le bistouri froid pour inciser la peau. Un peu de sang coule. Puis le bistouri électrique, et le sang s'arrête. Plan par plan, je progresse vers la table sternale, vers l'os, qui apparaît, plus blanc que d'habitude, très vite, tout de suite.

    Un coup de scie sur le haut du sternum, qui s'ouvre étrangement sur toute sa longueur. Et merde, le péricarde, le sac contenant le cœur, a été ouvert par la scie. Fait chier, oh, et, merde, il y a des adhérences entre l'oreillette droite et le péricarde collé à l'arrière du sternum. Je ne veux pas aller disséquer dans le péricarde, mais mon chef attrape une pince et tend les adhérences pour que je les sectionne délicatement au bistouri électrique. Je glisse un doigt dans le péricarde pour récliner le cœur et ouvrir la plèvre, l'enveloppe du poumon droit, et l'impensable arrive.

    Le cœur s'arrête. L'anesthésiste s'affole subitement derrière les champs. Je ne comprends pas, je n'ai fait que toucher l'oreillette, il n'aurait pas dû s'arrêter, ça doit être une coïncidence. 
    Mon chef et moi massons tour à tour, tenant le cœur entre nos mains et appuyant en rythme pour vider les chambres et perfuser l'organisme. Mais il ne repart pas. Sur le scope, la saturation descend. 80. 60. 40. Les neurones sont en train de griller. Mon chef s'énerve, moi aussi, ça ne va pas, et d'un geste il sort le cœur du thorax, le pose sur la table d'instrumentation et recommence à le masser en profitant du plan dur. Pendant ce temps, sans savoir pourquoi, je commence un massage cardiaque externe sur le thorax vide du patient. J'ai des crampes. Le thorax est ouvert, quelqu'un me relaye pour le massage et je gueule que c'est pas possible. Le cœur passe de main en main, on me relaye pour masser, mais c'est la D1 qui ne sait pas faire et malgré les crampes je masse, je masse, jusqu'à ce que l'anesthésiste, dégoûté, jette l'éponge et fait arrêter la réanimation.

    Plus tard. Un autre patient, installé en décubitus latéral, qu'il faut opérer d'une pleurésie purulente. Simple : faire une petite incision dans son thorax pour évacuer le pus. C'est un autre chef, une autre équipe. On me demande pourquoi je fais la gueule, j'explique que je viens d'avoir une mort sur table. J'incise le thorax, et des flots de pus sortent et s'évacuent le long des champs jusqu'à par terre. Ça pue. En grattant l'intérieur du thorax avec la canule d'aspiration, j'efface des fausses membranes, nettoyant le pus, jusqu'à ce qu'un objet tombe par terre avec un bruit métallique. C'est un flacon de xylocaïne, sans doute resté à l'intérieur du thorax depuis 1982 où on avait drainé un pneumothorax au monsieur.

    Le pus est évacué, je glisse un drain dans la cavité, et je demande à changer de gants pour la fermeture. Mains nues, j'attends mes nouveaux gants — et, comme l'infirmière est occupée à envoyer les prélèvements en bactério et ne peut pas me les donner, j'attrape le porte-aiguille toujours à mains nues pour passer le fil de fixation du drain. "Faudra pas le dire à l'hygiène hospitalière", dis-je en rigolant.

    Je veux l'instrument nécessaire pour percer un trou dans la côte, pour passer le fil transosseux qui permettra de fermer le thorax. Il était sur la table, là ! Mais merde, il a disparu, l'infirmière me l'a pris, fait chier. Pas grave, je prends sur moi. J'attrape une compresse, un porte-aiguille un peu costaud, et j'essaye de passer le fil à la main, comme fait l'un des chefs, à la poigne d'enfer. Raté, l'aiguille se casse sur l'os. Il n'y a pas d'autre fil. Je râle, et l'énervement bouillonne quelque part derrière mon propre sternum, me rappelant le mort et son cœur qui n'est jamais reparti. On me donne un autre fil, un fil qui ne va pas du tout pour faire ça, et en plus qui n'est pas de la couleur habituelle, ça ne va pas, je voudrais... L'infirmière ricane en me prenant les instruments un à un, je n'ai toujours pas de gants et le métal du porte-aiguille est désagréable au toucher. Je crie, menace, dis que je m'en fous je fermerai pas le patient et elle s'expliquera avec lui. La pression de l'angoisse augmente, et bientôt je crie sans mots, sans souffle, sans fin, jusqu'à me réveiller la gorge sèche et le cœur battant la breloque de ce cauchemar hyper réaliste.

     

    Non, je n'aime pas beaucoup rêver de chirurgie.


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  • Il était une fois, dans les terres lointaines et glacées de PériphLand, un brave monsieur J (comme Jambe) qui fut victime d'un accident plutôt mochasse. Pour des raisons d'anonymat évidentes liées à la nature et aux circonstances exactes de cet accident mémorable survenu sur un lieu de travail inhabituel et vertigineux, vous saurez seulement qu'il s'est retrouvé, par des circonstances indépendantes de sa volonté, suspendu à moitié dans le vide, la cuisse coincée sous un vérin hydraulique.

    Le collègue de travail de monsieur J a, fort logiquement, aussitôt appelé les secours. Le défaut le plus attachant de l'équipe du SMUR local est une tendance non déguisée à la cowboy attitude. Mais, venant de la part de gens qui font chaque année des exercices de secours en montagne, dans la neige et le brouillard, et poussent leur amour de la prévention à monter des exercices grandeur nature d'accidents chimiques et nucléaires — dans une région dont l'industrie la plus célèbre demeure laitière — est-ce vraiment un défaut ?
    Tout ça pour dire que je vous laisse imaginer l'ambiance à la régulation quand ils ont su sur quoi, exactement, ils étaient appelés.

    Moi, pendant ce temps, j'étais en train de cueillir des mûres sur la montagnette derrière l'hôpital. Il n'y avait pas de programme opératoire, la visite était faite, et le seul senior pas en vacances était parti en consultation dans un hôpital ultra-périphérique à trente bornes de là. J'étais pile en train de me demander si j'avais pris un panier assez grand lorsque mon portable a sonné. C'était madame la cadre de santé du bloc opératoire, à qui l'émotion donnait la voix de la Castafiore un soir de récital.
    — Stockholm, OÙ ES TU VIENS TOUT DE SUITE AU BLOC IL Y A UNE URGENCE.
    Et puis elle a raccroché. J'ai dévalé la pente jusqu'à l'hôpital — en prenant juste le temps de poser mes mûres dans ma chambre à l'internat — et surtout en me demandant quel type d'urgence pouvait motiver un tel rappel des troupes, sur les coups de 16 heures, dans un hôpital à 35 minutes d'hélicoptère du CHU.

    Pendant que je courrais dans la descente au milieu des buissons, des mouches, du beau soleil d'automne et des oiseaux qui chantent, une autre scène se jouait sur les lieux de l'accident. C'est-à-dire que le SMURiste était en train d'hurler au téléphone que le chirurgien à qui il venait de parler était toutes sortes de choses sans doute gluantes, en tout cas non confraternelles, mettant en doute son sens clinique, ses qualités chirurgicales, son bon sens et, plus globalement, sa valeur en tant qu'être humain. C'est-à-dire que le chirurgien vasculaire local avait refusé de venir en hélicoptère, puis enfiler un baudrier, puis désarticuler la hanche de monsieur J seul au-dessus du vide.
    Devant le refus opiniâtre de cet opérateur — qui préférait sans doute opérer des varices en réglé, le con — la régulation s'est demandé quel autre chirurgien était capable de réaliser pareille intervention. Après tout, habituellement, ce sont les vasculaires qui amputent. Mais le vasculaire ne voulait pas. Mais, dans une amputation, il y a de l'os, non ? Alors, appelons les orthopédistes.
    C'est là que j'entre en scène, étant à l'époque interne intérimaire d'orthopédie.

    Vous vous souviendrez, ô lecteurs avertis, que, si j'étais partie cueillir des mûres avec la bénédiction de mon chef, c'était en raison de la double absence de choses à faire (mais ça, ça allait bientôt changer) et de senior présent. Je vous demande maintenant d'imaginer la réaction d'un orthopédiste bon teint (torse nu sous la blouse, chaîne en or avec un pendentif au milieu des poils, gros 4x4 et tendance à gueuler pour tout et n'importe quoi), en train de consulter tranquillement à 30 kilomètres de route de montagne de là, lorsque la régulation lui a renouvelé la proposition faite à son collègue vasculaire. Je n'étais pas là pour y assister, et c'est un regret qui me poursuivra jusqu'à mon dernier souffle. 
    Cependant, si l'on en croit ce que m'a raconté ce digne homme qui fut mon chef, il y eu un échange copieux de mots bien sentis, suivis de cette consigne :
    — Ça fait que trois quarts d'heure qu'il est coincé, rappelez-moi quand ça fera six heures et si les pompiers n'ont pas réussi à le sortir avant.

    Pendant que j'étais en train de me changer en catastrophe dans le vestiaire du bloc (sans avoir la moindre idée de ce qui se passait), il finissait donc de dire au revoir à sa dernière grand-mère arthrosique avant de prendre la route, et la régulation se résolvait, à son grand regret, à chercher une solution mécanique à un problème qu'il aurait été si élégant de résoudre par une belle amputation de champ de bataille.
    En conséquence, nos amis pompiers (qui ont parfois des problèmes d'orthographe, mais disposent d'un certain sens pratique doublé d'un matériel adapté) ont fait venir un appareil qui a soulevé le vérin, permettant de libérer enfin la jambe de monsieur J, puis de le flanquer dans l'hélico et de le ramener à la maison.
    L'honnêteté me force à dire que c'est ainsi qu'on m'a raconté le déroulement des évènements, même si je suppose que quelques tentatives de libération avaient déjà échoué avant que l'on envisage une amputation sur place.

    Quelques jours après, tout l'hôpital avait entendu la phrase du chirurgien vasculaire qui avait provoqué l'ire des SMURistes, phrase qu'il a par la suite répété à qui mieux mieux dans la salle de repos du bloc en déclenchant à chaque fois des rires offusqués. Phrase qui était "je ne suis pas un putain de chirurgien de l'armée de Napoléon." (Je donnerais assez cher pour avoir en ma possession l'enregistrement du SMUR où se trouve cette phrase historique.)

    Ce n'est qu'une fois l'hélicoptère en chemin que le bloc fut tenu au courant des derniers développements de l'affaire. La salle d'orthopédie était prête, les anesthésistes au café taquet, et les IBODEs et moi en train de nous demander quelles boîtes préparer. Le patient endormi et mon chef rigolard arrivèrent presque en même temps, ce qui permit à mon chef de radiographier lui-même le membre blessé.
    Tout le monde dans le bloc s'attendait à voir un membre en charpie, genre chair à saucisse où l'on aurait par inadvertance laissé les os, une cuisse déchiquetée par la pression du vérin, au-dessus d'une jambe bleue et noire d'ischémie, une vision de guerre dont on prendrait des photos pour montrer plus tard à nos petits-enfants au coin du feu (ou, dans mon cas, à mon chat qui n'y verrait que de la pâtée mal assaisonnée). Bin en fait la jambe était bien rose et bien chaude et bien belle et, extérieurement, le seul dégât était une (certes, énorme) phlyctène en haut de la cuisse à l'endroit où le vérin avait comprimé, avec à peine un peu d'ecchymoses pour dire que. La radio faite sur table retrouvait une courte fracture comminutive (entendez, os explosé) du fémur sur environ trois centimètres.
    Inutile de le dire, ChefChéri a explosé de rire et émis de nouvelles suppositions injurieuses sur le sens clinique des SMURistes, qui ont fini par "ils voulaient nous le faire amputer pour ÇA !!!".

    Bref, on s'est lavés, on a ouvert la cuisse du monsieur, mis une petite plaque sur son fémur pour consolider le foyer de fracture, mis un point sur son artère fémorale profonde embrochée par une esquille osseuse (et ChefChéri m'a laissée mettre le point toute seule comme une grande, en se bidonnant parce que c'était la première fois que je suturais un gros vaisseau), refermé le monsieur, fait un pansement, et allez zou vers les soins continus.

    Le soir même, à l'internat, l'histoire a dégénéré en pugilat entre les internes de chirurgie et les internes des urgences, chacun défendant âprement ses seniors, un interne des urgences faisant notamment preuve d'une telle loyauté envers ses maîtres qu'il est, depuis, devenu PH là-bas.

    Le lendemain matin, je suis allée rendre visite à monsieur J en soins continus — et j'ai vu ce que, jamais, je n'avais vu. Monsieur J (un peu pâlichon, certes), couché tranquillement dans son lit de réanimation comme à la plage, un immense sourire sur le visage. Sérieux, j'ai jamais vu quelqu'un avoir l'air aussi content, malgré la sonde urinaire, la douleur, le monito ECG, les pansements et le reste. C'était un sourire de compétition. Le champion intergalactique des sourires. (Sinon il allait plutôt bien ; la rhabdomyolyse secondaire à l'écrasement des muscles demeurerait sans conséquences, et il se remettrait rapidement de ses misères osseuses.) Un sourire tellement lumineux, de pur bonheur, qu'il en était contagieux et que, après m'être présentée, je lui en fis la remarque.
    — J'ai encore ma jambe, répondit-il, aux anges.
    — :) ?
    — Quand le docteur m'a endormi (NdlR pour contrôler la douleur sur les lieux de l'accident) (2ème NdlR la personne qui l'a intubé l'a fait au-dessus du vide en portant un baudrier), il m'a dit qu'il allait falloir me couper la jambe pour me sortir. Et j'ai encore ma jambe.

    Comme quoi le bonheur, c'est simple comme une jambe.


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