• Il était une fois, dans les terres lointaines et glacées de PériphLand, un brave monsieur J (comme Jambe) qui fut victime d'un accident plutôt mochasse. Pour des raisons d'anonymat évidentes liées à la nature et aux circonstances exactes de cet accident mémorable survenu sur un lieu de travail inhabituel et vertigineux, vous saurez seulement qu'il s'est retrouvé, par des circonstances indépendantes de sa volonté, suspendu à moitié dans le vide, la cuisse coincée sous un vérin hydraulique.

    Le collègue de travail de monsieur J a, fort logiquement, aussitôt appelé les secours. Le défaut le plus attachant de l'équipe du SMUR local est une tendance non déguisée à la cowboy attitude. Mais, venant de la part de gens qui font chaque année des exercices de secours en montagne, dans la neige et le brouillard, et poussent leur amour de la prévention à monter des exercices grandeur nature d'accidents chimiques et nucléaires — dans une région dont l'industrie la plus célèbre demeure laitière — est-ce vraiment un défaut ?
    Tout ça pour dire que je vous laisse imaginer l'ambiance à la régulation quand ils ont su sur quoi, exactement, ils étaient appelés.

    Moi, pendant ce temps, j'étais en train de cueillir des mûres sur la montagnette derrière l'hôpital. Il n'y avait pas de programme opératoire, la visite était faite, et le seul senior pas en vacances était parti en consultation dans un hôpital ultra-périphérique à trente bornes de là. J'étais pile en train de me demander si j'avais pris un panier assez grand lorsque mon portable a sonné. C'était madame la cadre de santé du bloc opératoire, à qui l'émotion donnait la voix de la Castafiore un soir de récital.
    — Stockholm, OÙ ES TU VIENS TOUT DE SUITE AU BLOC IL Y A UNE URGENCE.
    Et puis elle a raccroché. J'ai dévalé la pente jusqu'à l'hôpital — en prenant juste le temps de poser mes mûres dans ma chambre à l'internat — et surtout en me demandant quel type d'urgence pouvait motiver un tel rappel des troupes, sur les coups de 16 heures, dans un hôpital à 35 minutes d'hélicoptère du CHU.

    Pendant que je courrais dans la descente au milieu des buissons, des mouches, du beau soleil d'automne et des oiseaux qui chantent, une autre scène se jouait sur les lieux de l'accident. C'est-à-dire que le SMURiste était en train d'hurler au téléphone que le chirurgien à qui il venait de parler était toutes sortes de choses sans doute gluantes, en tout cas non confraternelles, mettant en doute son sens clinique, ses qualités chirurgicales, son bon sens et, plus globalement, sa valeur en tant qu'être humain. C'est-à-dire que le chirurgien vasculaire local avait refusé de venir en hélicoptère, puis enfiler un baudrier, puis désarticuler la hanche de monsieur J seul au-dessus du vide.
    Devant le refus opiniâtre de cet opérateur — qui préférait sans doute opérer des varices en réglé, le con — la régulation s'est demandé quel autre chirurgien était capable de réaliser pareille intervention. Après tout, habituellement, ce sont les vasculaires qui amputent. Mais le vasculaire ne voulait pas. Mais, dans une amputation, il y a de l'os, non ? Alors, appelons les orthopédistes.
    C'est là que j'entre en scène, étant à l'époque interne intérimaire d'orthopédie.

    Vous vous souviendrez, ô lecteurs avertis, que, si j'étais partie cueillir des mûres avec la bénédiction de mon chef, c'était en raison de la double absence de choses à faire (mais ça, ça allait bientôt changer) et de senior présent. Je vous demande maintenant d'imaginer la réaction d'un orthopédiste bon teint (torse nu sous la blouse, chaîne en or avec un pendentif au milieu des poils, gros 4x4 et tendance à gueuler pour tout et n'importe quoi), en train de consulter tranquillement à 30 kilomètres de route de montagne de là, lorsque la régulation lui a renouvelé la proposition faite à son collègue vasculaire. Je n'étais pas là pour y assister, et c'est un regret qui me poursuivra jusqu'à mon dernier souffle. 
    Cependant, si l'on en croit ce que m'a raconté ce digne homme qui fut mon chef, il y eu un échange copieux de mots bien sentis, suivis de cette consigne :
    — Ça fait que trois quarts d'heure qu'il est coincé, rappelez-moi quand ça fera six heures et si les pompiers n'ont pas réussi à le sortir avant.

    Pendant que j'étais en train de me changer en catastrophe dans le vestiaire du bloc (sans avoir la moindre idée de ce qui se passait), il finissait donc de dire au revoir à sa dernière grand-mère arthrosique avant de prendre la route, et la régulation se résolvait, à son grand regret, à chercher une solution mécanique à un problème qu'il aurait été si élégant de résoudre par une belle amputation de champ de bataille.
    En conséquence, nos amis pompiers (qui ont parfois des problèmes d'orthographe, mais disposent d'un certain sens pratique doublé d'un matériel adapté) ont fait venir un appareil qui a soulevé le vérin, permettant de libérer enfin la jambe de monsieur J, puis de le flanquer dans l'hélico et de le ramener à la maison.
    L'honnêteté me force à dire que c'est ainsi qu'on m'a raconté le déroulement des évènements, même si je suppose que quelques tentatives de libération avaient déjà échoué avant que l'on envisage une amputation sur place.

    Quelques jours après, tout l'hôpital avait entendu la phrase du chirurgien vasculaire qui avait provoqué l'ire des SMURistes, phrase qu'il a par la suite répété à qui mieux mieux dans la salle de repos du bloc en déclenchant à chaque fois des rires offusqués. Phrase qui était "je ne suis pas un putain de chirurgien de l'armée de Napoléon." (Je donnerais assez cher pour avoir en ma possession l'enregistrement du SMUR où se trouve cette phrase historique.)

    Ce n'est qu'une fois l'hélicoptère en chemin que le bloc fut tenu au courant des derniers développements de l'affaire. La salle d'orthopédie était prête, les anesthésistes au café taquet, et les IBODEs et moi en train de nous demander quelles boîtes préparer. Le patient endormi et mon chef rigolard arrivèrent presque en même temps, ce qui permit à mon chef de radiographier lui-même le membre blessé.
    Tout le monde dans le bloc s'attendait à voir un membre en charpie, genre chair à saucisse où l'on aurait par inadvertance laissé les os, une cuisse déchiquetée par la pression du vérin, au-dessus d'une jambe bleue et noire d'ischémie, une vision de guerre dont on prendrait des photos pour montrer plus tard à nos petits-enfants au coin du feu (ou, dans mon cas, à mon chat qui n'y verrait que de la pâtée mal assaisonnée). Bin en fait la jambe était bien rose et bien chaude et bien belle et, extérieurement, le seul dégât était une (certes, énorme) phlyctène en haut de la cuisse à l'endroit où le vérin avait comprimé, avec à peine un peu d'ecchymoses pour dire que. La radio faite sur table retrouvait une courte fracture comminutive (entendez, os explosé) du fémur sur environ trois centimètres.
    Inutile de le dire, ChefChéri a explosé de rire et émis de nouvelles suppositions injurieuses sur le sens clinique des SMURistes, qui ont fini par "ils voulaient nous le faire amputer pour ÇA !!!".

    Bref, on s'est lavés, on a ouvert la cuisse du monsieur, mis une petite plaque sur son fémur pour consolider le foyer de fracture, mis un point sur son artère fémorale profonde embrochée par une esquille osseuse (et ChefChéri m'a laissée mettre le point toute seule comme une grande, en se bidonnant parce que c'était la première fois que je suturais un gros vaisseau), refermé le monsieur, fait un pansement, et allez zou vers les soins continus.

    Le soir même, à l'internat, l'histoire a dégénéré en pugilat entre les internes de chirurgie et les internes des urgences, chacun défendant âprement ses seniors, un interne des urgences faisant notamment preuve d'une telle loyauté envers ses maîtres qu'il est, depuis, devenu PH là-bas.

    Le lendemain matin, je suis allée rendre visite à monsieur J en soins continus — et j'ai vu ce que, jamais, je n'avais vu. Monsieur J (un peu pâlichon, certes), couché tranquillement dans son lit de réanimation comme à la plage, un immense sourire sur le visage. Sérieux, j'ai jamais vu quelqu'un avoir l'air aussi content, malgré la sonde urinaire, la douleur, le monito ECG, les pansements et le reste. C'était un sourire de compétition. Le champion intergalactique des sourires. (Sinon il allait plutôt bien ; la rhabdomyolyse secondaire à l'écrasement des muscles demeurerait sans conséquences, et il se remettrait rapidement de ses misères osseuses.) Un sourire tellement lumineux, de pur bonheur, qu'il en était contagieux et que, après m'être présentée, je lui en fis la remarque.
    — J'ai encore ma jambe, répondit-il, aux anges.
    — :) ?
    — Quand le docteur m'a endormi (NdlR pour contrôler la douleur sur les lieux de l'accident) (2ème NdlR la personne qui l'a intubé l'a fait au-dessus du vide en portant un baudrier), il m'a dit qu'il allait falloir me couper la jambe pour me sortir. Et j'ai encore ma jambe.

    Comme quoi le bonheur, c'est simple comme une jambe.


    6 commentaires
  • C'est une épidémie. Judge Marie et 2G1F3S ont fait les leurs, des très bien, mais qui laissent une question sans réponse : dans l'univers impitoyable du bloc opératoire, qui es-tu ?

    1. À quelle heure arrives-tu le matin ?

    •  Sept heures trente : ni trop tôt, ni trop tard. Et puis tant qu'on a du café... ♠
    •  Six heures trente : la grasse matinée, c'est pour les faibles. ∇ ¤
    •  Sept heures. Et me faites pas chier, c'est moi qui prépare les seringues de curare. ♣
    •  Huit heures et demie, neuf heures. ♥ ℘ ‡
    •  Huit heures cinq, le temps de déposer ta progéniture à la crèche. ♦
    •  Huit heures moins dix, ET PERSONNE NE ME PIQUE MA SALLE. ∅
    •  Personne ne te voit arriver. Peut-être que tu habites dans le bloc, en fait. ∞ 

    2. Où es-tu pendant l'induction ?

    •  À ton avis, banane ? ♠ ♣
    •  Dans mon bureau. ♥ ‡
    •  Ailleurs. ∞
    •  Devant l'ordinateur à regarder le scanner pour la millième fois. ♦
    •  Je navigue autour du patient en attendant que ça passe. ∅ ∇ ¤ ℘

    3. Quand tu vois le patient s'endormir, que penses-tu ?

    •  "Ici Houston. Décollage dans 10... 9... 8..." ♣
    •  "Gueule de travers, dents prêtes à tomber, insuffisant respiratoire, a fait cinq infarctus et est en train de saigner quelque part dans son ventre ? Je gère !" ♠
    •  "Marrant, je me demande s'ils rêvent ?" ℘
    •  "Grouille, après ça j'ai trois avis à donner dans les services !" ∅
    •  "Dire que quand j'étais interne ils utilisaient encore du chloroforme." ♥
    •  "C'est quand même vachement répétitif, l'anesthésie." ∇ ¤
    •  "Tu peux le faire. Tu peux le faire. Ça va. C'est qu'une vésicule biliaire." ♦
    •  Tu ne les vois jamais s'endormir. Ni se réveiller. En ce qui te concerne, les patients sont une entité abstraite. ‡ ∞

    4. Quelle est la durée optimale d'une intervention ?

    •  Celle d'une seringue de propofol moins un petit fond pour aller jusqu'en salle de réveil. ♣
    •  Supérieure au temps que met la cafetière pour passer un litre de café. ♠
    •  Inférieure au temps nécessaire à faire un malaise vagal. ℘
    •  Deux heures de plus que la moyenne, mais c'est parce que tu aimes le travail bien fait. ♦
    •  Celle qui permet d'avoir un taux d'occupation des salles optimal. ‡
    •  Pas trop vite pour que ma table d'instrumentation reste rangée. ¤
    •  Celle du trempage de pré-désinfection, sinon ça bouchonne. ∞
    •  Le temps de coller toutes les étiquettes là où il faut. ∇
    • Le temps que le chef te laisse faire deux-trois trucs. ∅
    •  Le temps qu'il faut. Ni plus, ni moins. ♥

    5. Quelle est ton attitude quand à l'aspersion par divers fluides corporels issus du patient (plusieurs réponses possibles) ?

    •  La salive, c'est marrant, ça fait escargot. ♠ ♣
    •  C'est pas sale, le sang. ♥ ♦ ∅
    •  Heureusement qu'il y a une douche dans le vestiaire. ∇ ¤
    •  Beeeeuuuurk  ℘ ‡
    •  Tu es complètement blasé. ∞

    6. Entre deux interventions, que fais-tu ?

    •  Je tourne sur plusieurs salles. Le concept de l'entre-deux m'est étranger. ♠
    •  Je regarde le scanner du patient suivant. ♦
    •  J'ai des seringues de curare à préparer, alors me faites pas chier. ♣
    •  Je traîne sans trop savoir quoi faire. Et si je suivais cette personne qui a l'air occupé ? ℘
    •  Je vais donner des avis à droite et à gauche. ∅
    •  Je suis dans mon bureau. ♥ ‡
    •  J'ai une salle à préparer, alors me faites pas chier. ∇ ¤
    •  Je nettoie le bazar des autres. ∞

    7. La check-list...

    •  Ça m'excite, ça me donne une impression de puissance. Et l'autre glandu.e ne peut pas inciser tant que je n'ai pas récité ma partie. ♠ ∇
    •  Faut bien s'occuper après avoir poussé le curare. ♣
    •  À savoir si toutes les boîtes nécessaires sont en salle. ¤ ∞
    •  Quand j'étais jeune, on n'avait pas ça. ♥
    •  On dirait une incantation mystique. Paraît que ça sert à quelque chose, mais tu ne sais pas trop à quoi. ℘
    •  C'est bien, c'est la modernité. Et ça me laisse le temps de réfléchir à la suite. ♦
    •  C'est bon pour l'accréditation, ça. ‡
    •  Un truc que je sais faire ! Chouette ! ∅

    8. Quel est ton endroit préféré dans le bloc ?

    •  Le voisinage direct de la cafetière. ♠
    •  La salle de réveil. Il y fait chaud. ♣
    •  La nuque sous le scialytique. ♥ ♦
    •  Du côté de l'opérateur. ∅
    •  Un endroit mystérieux que personne ne connaît mais où tu es toujours quand on te cherche. ∇
    •  Aux pieds du malade. ¤
    •  Par terre, les jambes posées sur un tabouret, avec le plafond qui tourne. ℘
    •  Mon bureau. ‡
    •  Ton antre, coincée comme un escalier dérobé entre deux murs porteurs, loin de la lumière du jour. ∞

    9. Quelle est la température idéale en salle ?

    •  Entre 24 et 26°, confortable pour se balader en manches courtes. ♠
    •  Entre 22 et 24°, et si j'ai froid je mettrai une chemise de patient par dessus ma tenue. ♣
    •  La température à laquelle l'opérateur est le plus calme. ∅ ∇ ¤
    •  Polaire. Autrement, les gouttes de sueur risquent de tomber de ton front jusque dans le malade. ♦
    •  Polaire. Parce qu'avec le scialytique sur la nuque, la saleté de couverture chauffante des anesthésistes, et l'externe qui ne sait pas garder ses distance, tu crèves de chaud. ♥
    •  Ah mais on peut régler la clim ? Pourquoi il fait froid comme ça, alors ? ℘
    •  Je m'en fous. ‡ ∞

    10. Qu'aimes-tu écouter pendant une intervention ?

    •  Le bip-bip régulier de l'ECG, le souffle calme du respirateur, et le silence de l'autre côté du champ. ♠ 
    •  Les blagues débiles. ♣ ∅ ∇
    •  Les gens polis qui disent s'il te plaît après avoir demandé un truc. ¤
    •  Le bruit du sang qui pulse dans tes oreilles et annonce le malaise vagal. ℘
    •  Tu n'entends rien à cause de ta magnificence. ♥ 
    •  Toute la musique que les autres n'aiment pas, mais qui te donne du courage. ♦
    •  Je n'assiste pas aux interventions. ‡ ∞

    11. Attendre les résultats de l'extemporané, c'est l'occasion de quoi faire ?

    •  Un sudoku. ♠
    •  Faire le point sur les plannings avec le personnel infirmier de la salle. ‡
    •  Comme le reste du temps : faire des croix et des petits traits sur la feuille d'anesthésie. Éventuellement, déconner ensuite avec l'interne de chirurgie. ♣
    •  Se faire chier. ♥ ∇
    • Commencer à préparer les étapes suivantes de l'intervention au cas où. ♦ 
    •  Ranger ta table d'instrumentation. ¤
    •  Prendre des paris sur la nature de la pièce opératoire. ∅ ℘
    •  Faire le compte des boîtes. ∞

    12. Quelle est la configuration optimale des vestiaires ?

    •  Pas loin de la réa, sinon c'est chiant quand tu es de garde. ♠
    •  Avec une douche pour laver le sang de tes pieds. ♦ ∅ ∞
    •  Avec un casier pour le petit personnel sans nom. ℘
    •  À l'entrée du bloc, normal, quoi. ♣ ∇ ¤
    •  Dans ton bureau. ♥ ‡

    13. À quelle cadence changes-tu ta tenue ?

    •  Ça dépend de la quantité de taches de café et de bave de patient. ♠ ♣
    •  Tous les jours, bande de crados. ∇ ¤ ∞
    •  Tant que j'en ai des propres dans mon bureau, j'en change tous les jours. ♥
    •  À la moindre souillure. ℘
    •  Ça dépend de la quantité de taches de sang. ♦
    •  Euh... Faut la changer ?... ∅ ‡ 

    14. Quelle est ta vision de l'asepsie ?

    •  Si tu décolles mon pansement en arrachant les champs, je t'explose. ♠ ♣
    •  C'EST HORRIBLE SI TU FAIS PAS TOUT BIEN COMME IL FAUT BIN IL PARAÎT QUE LE PATIENT BIN IL PEUT MOURIR ! ℘
    •  Crucial. L'infection de site opératoire ne passera pas par moi. ♦ ∇ ¤
    •  C'est pas grave, les gaziers leur font toujours des antibiotiques, non ? ♥
    •  C'est bon pour l'accréditation. ‡
    •  Si je n'étais pas là, vous pleureriez vos 50% de taux de mortalité post opératoire comme à l'époque de Napoléon. ∞
    •  Je ne suis pas sale, je me lave les mains après avoir vu tous les pansements du service ! ∅ 

    15. On annonce un rajout en fin de programme (reprise d'un patient dont c'est la 5e intervention en trois jours). Quelle est ta réaction ?

    • M'en fous, je suis de garde. ♠
    • M'en fous, je pars à quinze heures. ♣ ∇ ¤
    • M'en fous, c'est pas mon malade. ♥
    • Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? Je vais encore avoir du sang sur les pieds. ♦
    • Marrant, y'avait que moi qui avait pas encore vu son intérieur. ∅
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Merde, ça va faire des heures supplémentaires. ‡
    •  Pas possible, y'a plus de boîtes. ∞

    16. On annonce une urgence vitale qui interrompt le programme et va occuper la première salle de libre. Quelle est ta réaction ?

    •  M'en fous, c'est pas moi de garde et ce sera pas dans ma salle. ♠ ¤
    •  Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? Enfin c'est pas grave, j'avais déjà du sang sur les pieds. ♦
    •  Vous faites chier, on va encore pas bouffer à l'heure. ♥
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Se faire arracher de sa salle pour se retrouver sur un bloc de la guerre, c'est pas la journée la plus sereine, mais on a l'habitude. ♣ ∇
    •  Merde, j'avais des avis à donner dans les services, moi... ∅
    •  Merde, ça va mettre le boxon dans le planning. ‡
    •  Heureusement que j'ai toujours une boîte "parties molles" sous le coude. ∞

    17. On annonce un autre rajout en fin de programme (abcès du cul, drainage sous anesthésie locale...). Quelle est ta réaction ?

    •  M'en fous, c'est sous locale. ♠ ♣ ♥ ∇ ¤
    •  Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? ∅
    •  Pourquoi c'est touj... Hey, c'est le job de l'interne ! ♦
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  C'est bon pour le taux d'occupation des salles. ‡
    •  Pas possible, y'a plus de boîtes. ∞

    18. Un compte-rendu opératoire, ça sert à quoi ?

    •  Attends, tu veux dire que quand l'autre glandu.e me pique la feuille d'anesthésie en fin d'intervention, il s'en sert pour quelque chose ? ♠ ♣
    •  À annoncer au monde qu'avec toi ça se passe toujours bien, même quand ça se passe mal. ♥
    •  À revivre l'intervention, ses passages difficiles, et essayer d'apprendre pour la prochaine fois. ♦
    •  À ranger dans un gros trieur pour le jour où... tu ne sais pas trop, mais on t'a dit que ça te servirait un jour. ∅
    •  À rien. ∇ ¤ ℘ ∞
    •  À savoir où passe tout cet onéreux matériel à usage unique. ‡

    19. Quelle est l'odeur, dans le bloc, qui te fait frétiller d'aise et te rappelle que tu aimes vraiment venir bosser ici tous les jours ?

    •  Le café. ♠ ∇ ‡
    •  Le curare n'a pas d'odeur. ♣
    •  La Bétadine scrub. Tu l'aimes tellement que tu t'en sers comme produit à douche chez toi. ♥ ¤
    •  La solution hydro-alcoolique. Tu l'aimes tellement que tu t'en sers comme déodorant. ♦
    •  Tu ne sais pas trop, c'est un tout. ∅
    •  Bin, tu n'aimes pas trop venir, en fait. ℘
    •  Le bain de désinfectant. Le parfum. ∞ 

    20. C'est la crise : il faut fermer une salle à 13 heures. Laquelle sera fermée et pourquoi ?

    •  M'en fous, je suis de garde. ♠
    •  La mienne, parce que sinon j'aurai trop d'heures sup que l'hôpital ne voudra pas me payer. ♣ ∇ ¤
    •  Je n'en sais rien et je m'en fous. ∅
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Personne ne ferme ma salle. Personne. ♥
    •  Celle où le plus de personnes ont d'heures supplémentaires. Faudrait pas avoir à les payer. ‡
    •  Pourquoi c'est toujours sur moi que ça tombe ? ♦
    •  Ça tombe bien, y'avait plus de boîtes. ∞

    21. La nourriture, c'est important. Comment déjeunes-tu ?

    •  En salle de repos, avec ma petite gamelle marquée à mon nom, quand mon.ma collègue me remplace. ♠ ♣ ∇ ¤
    •  Au self de l'hôpital. L'internat et les gamelles, c'est pour les ploucs. ♥ ‡
    •  À l'internat, d'un yaourt et d'un morceau de pain, à 17 heures. ♦ ∅
    •  Si j'ai de la chance, je serai invité.e à l'internat ! ℘
    •  Personne ne t'a jamais vu manger. ∞

    22. Madame VRP a amené le petit-dèj pour présenter son nouveau produit. Quelle est ta réaction ?

    •  Chouette, des viennoiseries pour accompagner le café ! ♠ ‡
    •  C'est une bonne chose que de se lester la panse en petit comité pendant que les autres sont tous en salle. ♣ ∇
    •  Un petit croissant avant d'inciser ? Je ne dis pas non. ♥
    •  M'en fous, le temps que je puisse y aller y'aura plus rien. ♦ ∅ ¤
    •  Oh oui, de la nourriture gratuite ! ℘
    •  Personne ne t'a dit qu'elle était là. ∞ 

    23. Monsieur VRP propose de payer un resto à l'équipe à midi. Quelle est ta réaction ?

    •  Je peux pas, je suis de garde. ♠
    •  Ce fils de chacal ne m'invite jamais, c'est comme si je n'existais pas. ♣ ∇ ¤ ‡ ∞
    •  Oh oui, de la nourriture gratuite ! ∅ ℘
    •  Il a toujours de bonnes adresses. ♥
    •  Je voudrais bien, mais faut faire l'urgence. ♦

    24. Ta vie amoureuse, quelle est-elle ?

    •  Je peux pas, je suis de garde. ♠ ♦ ∅
    •  J'ai un étrange fétiche portant sur les étiquettes. Une planche toute neuve d'étiquettes, mmm. ∇
    •  Dans mon bureau. ♥
    •  J'ai un étrange fétiche impliquant une table surchargée d'instruments, mais rangée au micro-poil. ¤
    •  J'ai cours à la fac. ℘
    •  Je pratique régulièrement le bondage, en utilisant des câbles d'ECG et des tubulures de perfusion. ♣
    •  J'ai un étrange fétiche masochiste impliquant les plannings et les heures supplémentaires. ‡
    •  As-tu vraiment envie de savoir ? ∞

    25. Globalement, que penses-tu d'une journée de bloc bien remplie ?

    •  Une activité réglée comme du papier à musique est une bonne chose. ♥
    •  C'est dur, mais c'est bon. ♦ ∅
    •  Une bonne journée de bloc, c'est la satisfaction du café bu et des sudokus finis, suivie de la garde qui commence. ♠
    •  C'est bon pour le taux d'occupation des salles, mais faut pas dépasser non plus. À cause des heures supplémentaires. ‡
    •  Tant que le petit con d'externe ne touche pas à ma table, la vie est belle. ¤
    •  Tant que le programme se déroule comme prévu et que les médecins ne sont pas chiants, la vie est belle. ♣ ∇  
    • C'est bien de faire tourner les boîtes de manière égale. Comme ça, il n'y a pas de jaloux. ∞
    •  Je ne sais pas ce que c'est, j'avais cours à la fac. ℘

     

    Résultats :

    •  Anesthésiste : ♠
    •  IADE : ♣
    •  Chirurgien.ne (PH) : ♥
    •  Chirurgien.ne (CCA) : ♦
    •  Interne de chirurgie : ∅
    •  Infirmière circulant.e : ∇
    •  Aide opératoire : ¤
    •  Externe : ℘
    •  Cadre du bloc : ‡
    •  Technicien.ne à la stérilisation : ∞

    3 commentaires
  • Passer à côté d'un diagnostic grave : ma hantise. Trois fois depuis que je suis interne je me suis dit oh merde. Les deux mots qui te plongent dans un bain glacé. Oh merde, je suis passée à côté. Je l'ai tué. J'aurais pu le tuer. Oh. merde. Merde. Merde. Merde. Le cerveau qui s'arrête, et les deux petits mots qui tournent dans le vide pendant que le monde avance.

    La première fois, j'étais jeune interne. Madame AVK (oui, ça part mal), 84 ans, à J15 postopératoire. On attend la convalescence. Le relai AVK est en train de se finir. La voisine de chambre de madame AVK est madame DiarrhéeAiguë. Elle n'a pas été hospitalisée en chirurgie pour ça, mais son fils lui a mené sa petite-fille en pleine gastro, et ça n'a pas raté : madame DiarrhéeAiguë a déclenché sa propre gastro le lendemain, par le haut et par le bas. Le service, un peu vieillot, est plein à ras la gueule et on ne peut pas faire de changement de chambre pour la passer en chambre seule. Tant pis, tout le monde s'inondera de Stérilium.
    Il est 23h, en fin de semaine d'astreinte. Je viens de rentrer chez moi et de me mettre au lit, puis le téléphone sonne. L'infirmière de nuit, qui m'informe que madame AVK a 9 de systolique alors que d'habitude elle est hypertendue. Et qu'elle a un peu la nausée aussi, qu'elle se sent pas bien. Elle n'est pas tachycarde.
    En temps normal, je serais montée à l'hôpital l'examiner. Mais je suis fatiguée, j'en ai marre, et il y a la dame à côté avec sa gastro. Je décide de manière unilatérale que madame AVK a la gastro.
    Une heure après, l'infirmière (qui n'était pas née de la dernière pluie) me rappelle. Il faut que tu viennes la voir, dit-elle, et son ton de voix est pressant.
    Je monte. Et, en rentrant dans la chambre, oh merde. J'ai vu madame AVK, blanche comme ses draps, et j'ai cru qu'elle était morte.
    Madame AVK était en choc hémorragique (une artériole avait saigné dans son thorax opéré), à cause d'un INR à 9, à cause d'un relai AVK mal prescrit et mal surveillé par moi-même. Et elle n'était pas tachycarde parce qu'elle était sous bêta-bloquants. L'histoire a fini au bloc dans la nuit et par ensuite huit jours de réa. Heureusement, elle est rentrée chez elle.

    La deuxième fois, j'étais plus vieille, donc j'avais moins d'excuses. Monsieur AAA avait été opéré d'un anévrisme de l'aorte abdominale : un petit tube en Dacron remplaçait son aorte hypertrophiée qui menaçait de péter à chaque instant. Il y avait eu une réimplantation des artères digestives (là aussi, vous me voyez venir ?).
    Réanimation postop standard, retour dans le service, va mieux, détresse respiratoire, retour en réa. Répétez le cycle trois fois avant d'arriver à un mois, un mois et demi postop, où, le soir, monsieur AAA refait une détresse respiratoire bien cognée pour laquelle il retourne en réa. Je ne comprends pas d'où vient la détresse : l'auscultation est normale, un angioscanner a éliminé une embolie pulmonaire... Et puis je me dis (j'avais pas tout à fait tort) que ça devait venir du ventre, rapport qu'il avait la chiasse depuis plus de trois semaines. A chaque fois qu'on lui redonnait à manger, il avait la diarrhée derrière. Du coup on le mettait à jeûn. Du coup plus de diarrhée. Remange. Rediarrhée. Vous les voyez, mes gros sabots ?
    Une quinzaine de coprocultures avec recherche de clostridium étaient revenues négatives, en réa comme dans le service. Ça devait être fonctionnel.
    Donc il retourne en réa, les réas l'intubent dans la journée. Je fais ma vie d'astreinte.
    Il est cinq heures du matin quand le téléphone sonne. Le réanimateur :
    — Vous avez éliminé une ischémie mésentérique ? Non parce que là il est en train de mourir, ton malade.
    Oh merde.
    Ma chambre est noire, mais je vois les pièces du puzzle se mettre en place. Je vois les feuilles jaunes de bactério, de toutes les copros négatives. Je vois la claudication digestive. Je vois la détresse respiratoire liée à l'état digestif. Si j'avais fait une gazo au lieu de sauter directement au scanner, est-ce que ça m'aurait mis la puce à l'oreille ? A moi où à quelqu'un d'autre ? Je vois toutes les fois où quelqu'un aurait pu faire le diagnostic et où personne ne l'a fait.
    Il est mort au petit matin. La seule chose qui me console un peu est que deux services entiers, de chirurgie et de réanimation, sont passés à côté. Son certificat de décès ne devait pas être encore signé que son chirurgien référent a décroché son téléphone pour m'incendier avant que j'arrive à l'hôpital. J'avais envie de lui dire de fermer sa trappe, qu'il avait plus d'expérience que moi, qu'il était de la spécialité et pas moi, qu'il aurait pu s'en douter, mais j'ai rien dit. Moi aussi, j'aurais pu m'en douter.

    La troisième fois était il n'y a pas si longtemps. Je suis officiellement vieille interne, j'aurais dû avoir le temps d'apprendre la médecine. Madame Médiastin a eu une médiastinoscopie pour une tumeur pulmonaire ; les biopsies endobronchiques sont revenues négatives, mais c'est une tumeur distale, et elle a le médiastin bourré d'adénopathies. Donc on va aller chercher des biopsies pour avoir un diagnostic histologique. 
    Elle aurait dû sortir le mardi, lendemain de l'intervention. Mais elle était fatiguée, elle habitait loin et seule, et j'avais des lits... Mercredi, elle était fatiguée. Alors que la veille je n'avais que son témoignage, là, je le voyais moi-même. Bon ben vous restez, hein. Jeudi, elle était vraiment fatiguée. Mais elle voulait rentrer, parce que sa petite fille de onze ans était seule à la maison. Dans ma tête, je commençais à préparer ses papiers de sortie, et je la maudissais d'avoir laissé sa gosse toute seule à la maison pendant quatre jours. Le senior l'a regardée. Il m'a regardée. Il a dit "elle était comme ça, hier ?" J'ai dit "ben, un peu moins fatiguée, mais oui, elle était couchée pareil en chien de fusil, dos à la fenêtre, pas bien orientée, du mal à se lever avec des troubles de l'équilibre et, oh merde, oui bien sûr je lui demande tout de suite un scanner cérébral."
    Elle avait des métastases partout dans le cerveau et commençait à engager. On a commencé le cocktail antiépileptiques/corticoïdes et elle a été transférée dans l'après-midi dans un service adapté. Je l'aurais renvoyée chez elle. Où il n'y avait d'ailleurs personne, son ex-conjoint ayant la garde complète de leur fille, comme il me l'a appris au téléphone.

     

    Malheureusement, ce ne sera pas la dernière fois de ma carrière où je me dirai oh merde devant un.e patient.e. Les prochaines fois, il n'y aura peut-être pas de senior derrière pour rattraper, non pas mon mauvais diagnostic, mais mon absence de diagnostic. Il y aura fatalement un jour où je me dirai oh merde, et où je serai seule face au patient et sa famille. J'espère juste que ce ne sera pas pendant une intervention.
    Ces trois épisodes m'ont rendue paranoïaque des bêta-bloquants et des relais AVK, des ischémies mésentériques et des métastases cérébrales. Dans un contexte similaire, j'espère ne plus être faussement rassurée par mon absence cruelle de conclusion diagnostique. J'espère, sans être sûre.
    La médecine est à la base de la chirurgie. Mon chef de service dit à qui veut l'entendre qu'un mauvais clinicien ne peut pas être un bon chirurgien, même si je le soupçonne des fois de dire ça pour faire râler les orthopédistes. J'ai la chance d'être interne dans un service où tous les opérateurs sont sensibles à la clinique, ainsi qu'à l'aspect médical du postopératoire, parce qu'il n'y a pas que les drains thoraciques dans la vie. Mais j'ai des lacunes, comme beaucoup de monde. Peut-être aurais-je dû faire un semestre hors filière dans un service de médecine, même si ça m'aurait bien fait râler. Après tout, je râle bien que les internes de médecine devraient faire un semestre de chirurgie pour apprendre la vie. Ou faire six mois en réa médicale. Même si je ne capte rien aux antibiotiques et à la néphrologie.
    Heureusement, je ne suis pas généraliste : je n'éprouverai jamais la hantise quotidienne de faire la part du grave/pas grave au milieu de consultations autant variées.

    Tout ce que j'espère, c'est que la prochaine fois où je me dirai oh merde, j'apprendrai à ne plus faire la même erreur.


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  • Six

    L'une des dernières astreintes de chirurgie digestive que j'ai faites s'est également trouvé l'une des plus mémorables. C'est bien simple, on aurait dit une série américaine à rebondissements. Non, parce que des nuits blanches au bloc, j'en avais déjà fait, mais en sachant qu'on partait sur une nuit complète sur le champ. Là, c'était... différent.

    La valse avait commencé sur les coups de 17 heures et des cacahuètes, par un appel des Urgences pour une vague douleur abdominale chez madame A, âgée et obèse. Le scanner n'était pas bien contributif, mais l'urgentiste, à juste titre, était inquiet, parce que la dame défendait. En effet, la clinique était très louche, la biologie inquiétante, et j'appelai le ChefChéri pour avoir son avis. L'avis fut : allez zou, au bloc, et plus vite que ça. Et de une.

    Laparotomie médiane, colostomie droite sur un côlon franchement ischémique, mais avec de belles artères digestives qui battaient bien. Allez, on n'est pas venus pour enfiler des perles, on enlève tout le bouzin à l'agrafeuse automatique, crac-crac, anapath, anastomose, tiens vazy fais-le, et, oh, les Urgences qui appellent sur le portable d'astreinte.
    Trois patients d'un coup ? Mais c'est trop, avec un peu de chance ce sera juste des avis. ChefChéri, dans son infinie bonté, me fait aller donner les avis pendant qu'il ferme « parce que si faut revenir ça va me les briser sévère alors je préfère savoir maintenant si y'en a à opérer là-dedans, OK ? »

    OK. Il est 20 heures.

    Par ordre d'arrivée :
    Monsieur B, la vingtaine racaille : kyste sacrococcygien.
    Madame C, la quatre-vingtaine maigrichonne : très probable ulcère perforé.
    Madame D, la quarantaine presque fringante : appendicite aiguë simplex.

    Pour information, le service de chirurgie digestive n'a que deux lits de libre (dont un va bientôt être occupé par madame A), sinon c'est pas drôle.

    Je commence par voir madame C. Tableau typique, ventre de bois, tympanisme pré-hépatique (elle est toute maigre), un pneumopéritoine énorme au scanner, et ça fait trois jours qu'elle a mal, et quelques semaines qu'elle s'automédique aux anti-inflammatoires pour ses douleurs d'arthrose.
    Allez zou, au bloc, et de deux. ChefChéri appelle sa femme et lui dit de manger sans lui.

    Le temps que madame C monte, je vais voir monsieur B. Bon ben voilà, hein : un gros paquet de pus sur le coccyx, ça fait mal, c'est bien mûr, y'a plus qu'à l'endormir un coup et puis basta. Sauf que monsieur B n'est pas sûr de vouloir de faire opérer. Ce grand gaillard baraqué dit que, je cite dans le texte, zyva tu m'emmerdes oh, j'veux pas m'faire opérer quoi !
    Sur ce, le bloc me cherche, alors je lui dis de réfléchir et de nous tenir au courant.

    « On va la faire cœlio » annonce ChefChéri à mon retour en salle (il est déjà habillé et a commencé à préparer la table), et mon cœur s'enfonce dans la noirceur de l'amertume horrible de celle qui déteste de tout son être la cœlioscopie et cette putain de caméra et que ça irait tellement plus vite en laparo, fait chier bordel. Et en plus on n'a pas d'externe, ni encore moins d'instrumentiste.
    Et allez, c'est parti pour tenir la caméra.
    L'estomac est largement perforé sur la petite courbure, un peu derrière, RIEN QUE POUR FAIRE CHIER. Et comme ça fait deux jours et que madame C ne se laisse pas abattre par une vague douleur abdominale pour manger, y'a des petits pois dans son péritoine.
    La suture de ça, par laparo, aurait été relativement rapide. Par cœlio, autant compter une demi-heure par point, et en plus ces saletés déchirent la paroi gastrique quand le nœud descend et il faut recommencer et j'ai des crampes entre les épaules à tenir la caméra d'une main et un palpateur pour récliner le lobe gauche du foie de l'autre et s'il vous plaît sortez-moi de là.


    — Tu veux pas convertir ? demandai-je à ChefChéri au bout d'un moment.
    — Non, ça va, là on rame un peu mais ça va s'arranger.

    Vingt minutes après :
    — Tu veux pas convertir ?
    — Naon.
    — Non mais c'est que le deuxième point, là, et va bien falloir en mettre encore quelques uns et ça fait déjà une heure que tu y es.
    — Naon.

    Une demi-heure (et un point) plus tard, parce que l'humour est dans le comique de répétition :
    — Tu veux pas convertir ?
    Naon ! Je veux pas m'être fait chier en cœlio pour rien !
    — OK, c'est toi le chef.

    Pendant ce temps, l'IBODE circulante nous divertissait avec le portable d'astreinte. Cette petite raclure de Nokia orange sonnait toutes les dix minutes, nous informant avec délices du processus décisionnel de monsieur B quant à son kyste sacrococcygien.
    — Il veut.
    — Ha non, il veut plus.
    — Bon, finalement l'interne des urgences lui a réexpliqué et il veut bien.
    — Ha, il en a marre d'attendre, il veut se barrer.
    Là dessus, ChefChéri a gueulé dans le bloc qu'il aille se faire opérer dans le privé avec son kyste si ça lui chante, ou qu'il aille se faire pendre, il (ChefChéri) n'en a rien à foutre mais qu'il prenne une décision merde surtout qu'on a encore une appendoc qui attend il paraît et passe-moi un autre Prolène le même ils (les Prolènes) ont des aiguilles de merde qui se tordent dès que tu les regardes de travers fait chier bordel.
    — Tu veux pas convertir ?
    — NAON.

    Bon an mal an, la paroi gastrique fut finalement suturée. Rebelotte, pendant que ChefChéri fermait je redescendis aux Urgences. Il était alors bientôt minuit, heure solennelle s'il en est. Plutôt que de revoir tout de suite monsieur B, j'allai plutôt m'enquérir de l'état de l'appendice de madame D.
    Pour mémoire, le dernier lit du service serait bientôt rempli par madame C et son ulcère suturé par cœlioscopie.
    Appendicite aiguë typique, en effet. Madame D était aussi patiente (et stable, heureusement) que monsieur C était énervé. Mais elle tenait à être opérée à l'hôpital. Pas question d'aller en clinique, même sans dépassement d'honoraires, parce qu'on est mieux soignés à l'hôpital, pas vrai ?
    Le cœur brisé de son attachement à notre noble établissement, je me mis en devoir de lui trouver un lit quelque part. Le service qui nous hébergeait habituellement pas mal de malades était hélas plein à ras la gueule. J'étais en train de méditer en regardant la feuille d'état des lits quand le téléphone des Urgences a sonné, et un infirmier des Urgences a demandé à la cantonade où était l'interne de chir dig on la voulait au téléphone (comme s'il y en avait deux en tenue de bloc, charlotte et sabots, enfin passons).
    C'était le ChefChéri, en train de muter en ChefÉnervé, qui voulait savoir ce qu'il en était. 

    Allez zou, madame D monte au bloc, on se démerdera plus tard pour lui trouver un lit. Et de trois.

    Le temps qu'elle monte, je retourne voir monsieur C (j'avoue avoir vaguement caressé l'espoir qu'il soit parti contre avis entre temps, ça m'aurait bien arrangé de ne pas avoir à lui chercher un lit à lui aussi).
    Non seulement il n'était pas parti, mais il avait appelé sa mère au téléphone et était maintenant décidé à se faire opérer. Je suppose que, outre les conseils maternels, la pression du pus qu'il avait dans le kyste avait dû l'aider à se décider. Je l'informe qu'il y en a pour un petit moment et que non, il ne peut toujours pas manger, boire, ni fumer, sinon le gazier va râler.

    Appendicite cœlio classique. Pas trop sale. Vite finie. On va vite manger à l'internat (pain ketchup-moutarde et yaourt nature, à cette heure ci), et là, c'est le drame : l'anesthésiste de garde appelle pour savoir où ira madame D ensuite, parce que la salle de réveil, c'est pas un hôtel, hein. La bouche pleine de yaourt, je bafouille ne pas avoir eu le temps de m'en occuper. Le gazier fulmine. ChefChéri se marre. J'appelle l'interne d'ortho en le suppliant parce qu'il a le dernier lit de femme de chirurgie de l'hôpital, réussis presque à lui cacher que c'est une appendicite (« Par Ollier ! Tu veux infecter toutes mes PTH ! »), et finalement il me la prend parce qu'il est sympa.

    Une fois ce bon repas fini, on retourne vider le kyste sacrococcygien de monsieur C (qui entre temps avait encore changé d'avis trois fois avant de monter au bloc, mais un peu de kétamine dans les veines a fini par assurer à la fois son silence et la persistance de son consentement). Là, il est illusoire de vouloir l'héberger en orthopédie (en plus, ils n'ont plus de lits), rapport aux germes et à leurs PTH, donc on lui trouve une place en ORL.

    On était en train de le transférer de la table sur le brancard quand le portable d'astreinte a de nouveau sonné (ça faisait longtemps). Hernie étranglée chez monsieur E.

    Là, il est deux heures et demie du matin, et ChefChéri descend voir monsieur E avec moi, sous prétexte que les urgentistes nous appellent vraiment pour des conneries d'abord ils ne savent pas reconnaître une hernie étranglée quand ils en voient une et, ha, la hernie ombilicale est noire, en fait, on la voit bien sous la peau. Elle est noire. Et pas de transit. Et une cirrhose hépatique avec 20% de TP spontané.

    Allez zou, au bloc. Et de cinq.

    Mais là, l'anesthésiste nous freine et nous permet de dormir. Il décide de lui poser un cathé central et une artère (parce que monsieur E n'avait pas qu'une hernie étranglée et une cirrhose, on aurait pu écrire tous les partiels des externes avec son histoire). Ce qui veut dire une chose, et une seule : dodo.
    ChefChéri se volatilise sans dire un mot. Je vais dans la salle de repos la plus proche de la salle d'urgence, enlève mes lunettes, me couche sur les fauteuils alignés contre le mur, et dors. L'infirmière saura bien me trouver quand il le faudra. Noir.

    J'ouvre les yeux. Il y a de la lumière.
    Ce n'est pas ma chambre.

    Je vois flou. Je ne vois rien, qu'un brouillard orangé. Où sont mes lunettes ? Merde, où sont mes lunettes elles ont disparu. Et sur quoi suis-je couchée ? Un brancard ? Non, des fauteuils alignés. Mais où est-ce que je suis. Je ne connais pas cet endroit. J'ai été enlevée. Par qui, le gouvernement, la CIA, les aliens ?
    Le cœur battant la chamade, je roule par terre, ce qui me permet de trouver mes lunettes, sous mes fesses.
    Maintenant que j'y vois net, on dirait une salle de repos dans un bloc.
    Ha ben oui. C'est la salle de repos des urologues. Et, au bruit, monsieur E est fini de conditionner puisque l'IBODE manipule les boîtes d'instruments.
    Pfiou, j'ai eu peur.
    Et puis, sérieux, qui s'amuserait à enlever l'interne de chirurgie digestive d'astreinte d'un CHU de province, je vous demande un peu.

    Un quart d'heure plus tard, je suis en train de me laver pour préparer la table, et ChefChéri n'a toujours pas reparu. Il est plus de quatre heures du matin : je n'en ai rien à foutre. Il arrivera quand il arrivera s'il arrive, avant il faut que je m'habille, et puis y'a la table à préparer, le patient à champer, des tas de trucs à faire, et s'il n'est pas là au moment d'inciser je commencerai à m'en préoccuper. Une chose à la fois, à cette heure ci. Parce que sinon je vais m'embrouiller et essayer d'inciser avec le tuyau de l'aspiration avant d'avoir champé.
    Et ChefChéri finit par arriver, la tête dans le cul. Il avait traîné un brancard dans la réserve de thoracique et s'était endormi au noir et au calme, loin du bruit et de la foule qui rend fou.

    On incise en silence. Le grêle est nécrotique sur trop long, plusieurs anses prises dans la hernie. Le collet herniaire, très serré. Il va falloir réséquer. J'ai du retard à passer les instruments de ma main libre. Le brouillard de la fin de nuit blanche, les sons étouffés dans du coton, et des micro-sommeils à chaque clignement des paupières. Le pilote automatique, aussi. Puis, peu à peu, l'hystérie : l'adrénaline est le seuil moyen de rester éveillé, et du coup les langues se délient, les blagues idiotes fusent, on s'engueule mais on s'adore, on daube sur le gazier qui est sorti de salle, la joie d'informer tout le monde qu'il n'y aura pas besoin de lui chercher un lit parce qu'il ira aux soins intensifs, l'emballement fiévreux qui fait aller plus vite, réveille, fait dire des tas de conneries et hélas augmente le risque d'en faire.

    C'est à ce moment-là que le téléphone d'astreinte sonne. La circulante décroche et informe :
    — C'est les Urgences.
    — Mouhahaha ! Trop drôle, ta blague ! Tu déconnes, c'est le service, ils doivent avoir un souci !
    — Non, c'est bien les Urgences ! Ils ont un abcès de la marge anale !

    Et là, avec la grande diplomatie qui me caractérise, doublée de ce sens inné du timing, j'ai gueulé dans le bloc :
    — NON MAIS ILS VONT PAS UN PEU FINI DE NOUS FAIRE CHIER AVEC LEURS URGENCES À OPÉRER C'EST LA SIXIÈME DE LA NUIT MERDE !
    Un silence, et l'infirmière, très pince sans rire, annonce :
    — Je crois qu'ils t'ont entendue à travers le téléphone.

    Hurlements de rire du chef, qui en pose les ciseaux et la pince à disséquer.

    On a fait l'abcès de la marge à six heures du matin. Pas de repos de sécurité. Je m'en souviendrai, de ma dernière astreinte de digestif.


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  • Je pourrais revenir sur les moultes raisons qui me font détester la Journée Internationale des Droits des Femmes, plus communément appelée « Journée de Lafâme. »

    Non, je vais plutôt vous parler d'un échec cuisant, un gros, un énorme rail, dont ma ville natale s'est rendue coupable.

    La charmante ville de Clermont-Ferrand (ASM, pneus Michelin, Vercingétorix, un volcan s'éteint un être s'éveil toussa toussa) a en effet décidé, intention fort louable, d'organiser une Semaine des droits des femmes, du 8 au 15 mars. La ville est placardée d'affiches. Ça, c'est cool.

    L'échec du Huit Mars

    Ce qui est moins cool, c'est la citation sur l'affiche : « Femme, ose être ! »
    Signée Félix Pécaut.
    À la vue de cette injonction masculine — genre les femmes ne peuvent oser se libérer des chaînes patriarcales que sous l'injonction bien virile d'un homme — mon sang n'a fait qu'un tour.

    Alors j'ai googlé. Félix Pécaut (1828 - 1898) était un inspecteur de l'Instruction publique, dreyfusard et attaché aux valeurs laïques. Le joyeux Félix est par ailleurs du sud-ouest, assez loin pour ne pas pouvoir être qualifié d'auvergnat, même avec la meilleure volonté du monde.

    Et là, mon double sang de féministe et d'auvergnate n'a fait qu'un tour. Ou alors un seul sang et deux tours.

    La citation est le sous-titre d'un ouvrage féministe, la Voie Féministe, écrit par une femme clermontoise, Hélène Brion (1882 - 1962). Institutrice, féministe, suffragette, syndicaliste — la liste de ses étiquettes suffit à esquisser sa carrure impressionnante. Impressionnante, mais aussi mal connue que monsieur Pécaut pour que l'association ne saute pas aux yeux. J'estime pourtant avec une certaine culture du corpus féministe.
    Donc, une bande de crétins quelconques du service culturel de la mairie de Clermont-Ferrand a estimé normal d'honorer une femme auvergnate engagée par les mots d'un homme même pas de la région.

    Hélène Brion

    Une jolie citation d'Hélène Brion aurait pu figurer en bonne place sur l'affiche :
    « Je comparais ici inculpée comme inculpée de délit politique, or je suis dépouillée de tous les droits politiques. » (1917).

    Cette substitution est, à mon sens, symptomatique de la dérive bien-pensante du féminisme — son abâtardissement, en quelque sorte. Le féminisme est revendiqué par de plus en plus d'hommes ; c'est une bonne chose que tout le monde prenne conscience des problèmes inhérents à une société patriarcale. Mais le rôle principal des alliés masculins est de fermer sa trappe. De leur position de privilégiés du système, les hommes féministes n'ont qu'une chose à faire, libérer de l'espace d'expression pour les femmes, partager les fauteuils des premiers rangs du parterre, donner le micro pour parler à la société et non réclamer pour leur propre compte le discours féministe. Utiliser l'injonction paternaliste d'un dominant pour promouvoir les droits des dominées est plus que stupide. C'est tant méconnaître l'histoire des luttes féministes que renforcer le système, en utilisant encore et toujours la parole des hommes alors que le sujet concerne les femmes.

    Comme disait le bon vieux François-Marie, Seigneur, gardez-moi de mes amis. Je me charge de mes ennemis.

    Et puis merde, quoi : un Béarnais.

     


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